LES TRICOTEUSES
Ce soir-là, où nous avons assisté successivement à la scène des chanteurs de la rue des Sept-Saints, et à celle qui venait d'avoir lieu entre Prieur de la Marne et le citoyen Sommes, les tricoteuses, suivant leur coutume, s'é^ talent rassemblées à la porte de la prison.
Lorsque les vendeui's-crieurs, qui attendaient eux-mêmes au greffe, quittèrent la prison, les bras chargés d'exemplaires à colporter dans la ville, une partie des tricoteuses les accompagna dans leurs pérégrinations intéressées.
Quelques-unes seulement étaient restées près de l'entrée de la prison, se tenant dans la loge du concierge.
Cette loge, ouvrant sur le vestibule, était située à droite en entrant ; en face d'elle était un mur plein; laporte ferrée donnant accès dans l'intérieur même de la prison était au fond du vestibule.
~ Parmi ces femmes, il en était trois plus salement mises que les autres, et faisant des gestes plus grossiers. Leurs paroles cyniques avaient une expression repoussante qui se peignait sur leurs traits.
Elles buvaient à plein verre une sorte d'eau-de-vie commune qu'elles avaient fait venir d'un cabaret voisin.
Le concierge et deux guichetiers trinquaient avec elles, tandis que la femme du concierge parlait politique avec le groupe formé par les autres tricoteuses, qui se tenaient sur le seuil de la porte afin de jouir un peu de la fraîcheur du soir.
Il y avait près de deux heures que les crieurs étaient partis, colportant dans tout Brest les listes fatales.
— Dis donc, Aspasie! fit l'une des mégères, tu n'es pas venue à la messe rouge de ce matin. Viendras-tu à celle de demain?
— Tiens ! répondit Aspasie, j'aimerais mieux perdre un œil que de manquer çal Trois têtes d'aristocrates à marquer! Quand les paniers s'emplissent, les bonnes citoyennes doivent être là!
— A propos, Lucrèce, dit l'un des guichetiers en se tournant vers l'interlocutrice d' Aspasie, tu sais que le brigand y saute demain ?
— L'aristocrate du cachot d'en bas?
— Du numéro 12.
— Celui qui méprise tant les bons patriotes, qu'il a refusé de ti'inquer avec moi, un soir que j'ai eu la bêtise de lui porter de l'eau-de-vie, parce qu'il se pâmait dans sa cage ?
— Justement!
— Ah! il est sur la liste !
— Il mettra demain la tête à Li trappe !
— Allons donc! c'est pas malheureux. Il y a six semaines qu'il mange ici le pain des bons citoyens, ce brigand-là !
— Et la béguine? dit Aspasie. .
— Ah ! celle-là, elle n'est pas sur la liste.
— Pourquoi donc ?
— Est-ce qu'on sait!
— Il y a un tas de traîtres 'qui protègent toujours les aristocrates ! dit Lucrèce. Pas vrai, la Faucheuse ?
Celle à laquelle Lucrèce donnait ce singulier nom était la troisième tricoteuse, qui n'avait point encore prononcé une parole.
— A boire ! fit-elle en tendant son verre.
— Plus d'eau-de-vie ! répondit Aspasie en secouant la bouteille vide.
— J'en paye !
— Toi, la Faucheuse? dit Lucrèce avec un étonnement qui ne prouvait pas en faveur de la générosité de son interlocutrice.
— Tiens, Gracchus, voilà douze sols, va chercher une fiole ! fit la Faucheuse en se tournant vers l'un des guichetiers.
— Tu veux toujours de l'eau-de-yie de la rue des Sept- Saints? demanda Gracchus en prenant l'argent que lui tendait la tricoteuse.
— Toujours ! De celle du cabaret du Demi-Blanc, je n'en paye jamais d'autre. Tu diras que je veux ce soir deux fioles du coin de gauche. Tu entends bien ? Du coin de gauche ! Ne va pas te tromper, c'est la meilleure.
Gracchus fît sauter dans sa large main la pièce de douze sols.
— Deux fioles avec lout ça de monnaie ! dit-il en riant.
— Imbécile! répondit la Fauclieuse en haussant les épaules ; tu diras que c'est pour moi, et on te fera crédit !
— Et les douze sols, alors ?
— C'est pour ta peine !
Gracchus ouvrit des yeux énormes.
— T'as donc dévalisé une bande d'aristocrates ! dit-il.
— Qu'est-ce que cela te fait, pourvu que ça ne soit pas tes prisonniers? Allons ' files-tu,oui ou non ?
— Oui : dit Gracchus. Mais voilà l'heure de ma ronde.
— Je la ferai pour toi en faisant la mienne ! dit l'autre geôlier.
— Ça va, alors, nous passerons la nuit à boire I fit Gracchus en s'élançant au dehors. -
Aspasie s'était levée : la Faucheuse se pencha en arrière sur son banc au moment où la Furie passait derrière elle, et saisissant un coin de sa jupe, sans que personne pût remarquer ce mouvement, elle lui donna deux secousses successives en sens contraire.
Aspasie ne parut pas faire attention à ce mouvement et continua sa marche vers la porte comme si elle eût voulu aller simplement respir'cr le grand air.
— J'ai laiu) : dit hi Faucheuse, du même ton qu'elle avait dit tout à l'heure j'ai soif.
Luci'èce la regarda en riant :
— Veux-tu du fi'icot des prisonniers? répondit-elle.
— C'est bon pour des brigands d'aristocrates ! Je veux autre chose, moi!
— Et qu'est-ce que tu veux? demanda le concierge.
— Du jaujbon.
— Ah çà ! tu veux donc souper? fit le second guichetier, qui était demeuré dans sa loge.
— Oui!
— Tu n'as donc pas mangé ce soir?
— Non !
— Hum : fit le concierge à l'oreHle du geôlier. La Faucheuse n'a pas l'air de bonne humeur !
— Tiens! cria Aspasie qui rentrait dans la loge. Tu as faim, la Faucheuse? Eh bien! moi aussi.
— Tu as faim aussi ?
— Oui!
— Ça t'a donc pris de suite?
— Ça vient de me prendre...
— Eh bien ! soupons. J'ai un assignat de trente livres à dépenser. On nous donnera bien un jambon et un pain pour cela!
— Alors, dit Aspasie, passe ton assignat. Et puisque Gracchus est allé chercher les liquides, César ira, lui, chercher le jambon et le pain.
César était l'autre geôlier.
— Faut attendre le retour de Gl-acchus, alors !
— Gracchus r.e sera ici que dans une dcuii-heurc, répondit la Faucheuse en grommelant, et nous ne souperons que dans une heure alors.
— Je ne i)cux pas y aller avant.
— Pourquoi ça ?
— Parce qu'il faut que je fasse ma ronde et celle de Gracchus.
— As-tu peur que les brigandss'envolententon absence?
— Non ! mais le citoyen greffier...
— Agésilas! intcrronlpil Aspasie. On vient de le faire demander îi la commune.
— Agésilas est sorti? s'écria César.
— Oui! N'est-ce pas, llomulus?
— Je l'ai vu passer ! répondit le concierge.
— Ilum ! fit César en rénécliissanl. C'est que faut aller sur le |)ort pour avoir un jambon, cl s'il venait un municipal pendant que moi et Gracchus n'y serions jias. ..
— Est-ce (|u'il vient des mimicipaux le soir! dit Aspasie en haussi^nt les étiaules.
— Ah ! fil la Faucheuse, pas lanl de façons! Nous allons souper sans vous ! Viens-tu, Lucrèce?
— Mais non! mais non! s'écria vivement Romulus. Ou nous a promis ,'i souper, et nous souperons ici, avec loi cl les citoyennes I
— Mais ma ronde ? répéta César en hésilant de plus en plus.
— Piali ! lu la ferns en revenant, dit Uoinulus. En cnuranl un peu, tu ne seras pas l(mglem|)s. Une denii-hcurc an ■plus... D'ailleurs, laisse-moi les clefs : je ferai la ronde cl celle de Gracchus.
l'heure ! dit Romulus en Faucheuse? crièrent les
Puis, comme César ne paraissait pas complètement décidé :
— Va vite ! lui glissa le concierge à l'oreille, sans cela la Faucheuse va filer, et adieu le souper. Elles boiront de l'eau-de-vie, elles se griseront, et nous garderons pour nous moitié du jambon.
— J'y vais! dit César que cette dernière phrase parut convaincre dé la nécessité d'obéir. Voilà mes clefs ! fais nos rondes, et s'il vient un municipal, tu diras que nous sommes dans les cachots pour y porter le souper des brigands. Le temps (]u'on nous cherche, nous serons revenus.
Romulus fit un signe afflrmatif et il prit les clefs que lui tendait César.
— Et cet assignat? dit Aspasie en tendant le papier-monnaie au guichetier.
Celui-ci s'en empara et sortit ■vivement.
Les trois Irkoteuses échangèrent un rapide regara.
— Maintenant, dit Aspasie au concierge, ferme ta porte, il est l'heure!
Romulus quitta la loge et passa sous la voûte qui était fei'mée par deux portes massives, bardées de fer et de verrous gigantesques.
La première s'ouvrait sur la place, en servant d'entrée à la prison, et la seconde avait pour comuiunication le poste des sans-culottes de garde, qu'il fallait traverser pour passer dans les cours et dans les corridors intérieurs de la prison.
Romulus se dirigea vers la porte d'entrée pour la fermer. Mais des rangs de tricoteuses étaient assises sur les marches descendant vers la place ; la femme du concierge était debout près du battant entr'ouvert.
— Gare ! que je ferme, il est écartant brusquement sa femme.
— Aspasie ? Lucrèce ? et la femmes.
— Elles restent avec moi ! répondit le concierge.
Et sans plus de cérémonie, il repoussa rudement le battant : le pêne énorme glissa dans la gâche, et la porte se referma avec un bruit sourd.
Tournant sur lui-mêiiie, il rentra alors dans la loge.
Aspasie et Lucrèce tenaient chacune une pique, et la Faucheuse était encore assise.
— Eh bien ! dit-elle en voyant rentrer Romulus, le tour est fait ! Je t'avais bien dit que ce ne serait pas difficile !
— Oui, répondit Romulus; mais nous n'avons qu'une demi-heure... ,
— C'est plus qu'il n'en faut. Donne-raOi les clefs !
— Les voici !
La Faucheuse prit l'énorme trousseau de clefs que César venait de confier à Romulus et que celui-ci tenait à la main. Puis, regardant tixement le concierge :
— Maintenant, ajoula-t-elle, lu es payé ! Tu as ou les deux mille livres en or qui t'étaient promises et tu es assuré du secret. Seulement, si nous avions un doute sur toi, Lucrèce et Aspasie se chargent de veiller! Songes-yl
— Convenu ! dit Romulus. Mais lu sais que je ne suis responsable de rien. Je ne suis pas seul ici. Les deux guichetiers d'en bas sont sortis, mais il en reste deux autres, puis il y a les .sans-culolles de garde, le poste de service dans la'cour, les sentinelles dans les préaux, les sous-greffiers au-dessus de nous, et enfin personne ne peut plus sortir par cette porte que je viens de fermer !
— C'est hou I fil la Faucheuse; on sait lout cela. Puis, se tournant vers les deux autres ■:
— Gardez.-le! dit-elle ; je fais mou aflairo du reste.
Le concierge était placé entre Lucrèce. (|iii se tenait devant la fenêtre grillée, et Aspasie, immobile sur le seuil do la piMle. .
La Faurhouse les examina tous trois avec un r.ipide regard ci, leiianl les clefs à la main, elle qiiilla précipitamment la loge, se ilirigeant vers l'étage iiilVrienr de la prison contenant les cacliois dans lesquels cm enfcrmail les victimes désiijiiécs pour une cxérnlinn prochaine.
Elle fil glisser les verrous de la seconde porte et, I ouvrant , elle i)énélra dans le poste .les sans-culolles de garde.
Un profond silence suivit la sortie .le la {.,iuchcuse. Ce silence .pii régnait daii5 la loge du cnnci.'rgo n él.nl trouble nue par un murmure de voix venant .lu .leliors. (,éiai.>nl es Iricoli'uses, assis.'s sur les march.-s cl causant entre elles tout, en veillant sur la prison comme des cliicns sur la curée qu'ils se réscrvcnl.
Dix iiiiiuUes s'écoulèrent; il était alors environ dix hcnros du soir : il y avait deux heures que Jaciiuet et Papillon s'étaient quilles dons la rue des Sept-Sainls, se dirigeant en sens o.pposé.
Tout à coup un bruit sonore retentit sous la voûte d'entrée de la prison : on venait de heurter rudement h la porte.
— Il faut ouvrir! dit Romulus en tress.iillant.
— Va ! je. t'accompagne ; mais prends garde ! répondit Aspasie du ton le plus menaçant.
Koinulus se hâta d'aller ouvrir : un homme à demi effacé dans l'ambre de la nuit parut sur le seuil.
Deux pas en avant le mirent en pleine kiraifere.
— Le ciloyenSonrmes! dit Roinulus.
— Oii est Gracchus? demanda Bamboula, car c'était bien lui qui venait d'entrer.
— Il fait sa ronde... répondit le concierge.
— Et César ?
— Également, citoyen.
— Et les doubles clefs des cachots?
— Elles sont au greft'e, comme à l'ordinaire.
— Bien ! dit lîamboulà sans faire attention i la tricoteuse qui escortait Homulus.
Traversant rapidement la voûte, il alla ouvrir la porte du fond.
Une douzaine de^ sans-culottes préposés à la garde de la sortie de la prison étaient étendus sur des lits de camp, dans une pièce sombre éclairée par une lampe fumeuse.
— Pi'ends une lanterne, dit Bamboula à l'un d'eux, et éclaire-moi !
Le sans-culotte s'empressa d'obéir.
Aspasie, qui était rentrée dans la loge, venait d'échanger à voix basse quelques rapides paroles avec Lucrèce.