XLI- — LE CACHOT
Quand la Faucheuse avait pénétré dans le poste, lessans- .•uloltes l'avaient saluée par des vociférations fraternelles (|ui prouvaient que la mégère était avantageusement connue de tous ces bons citoyens.
— Où vas-tu, la Faucheuse ? avait demamlé l'un des patriotes.
— Je vais voir la tête des aristocrates que Ance fera demain ci-acher dans le panier, répondit-elle
— .le t'accompagne...
— Non ! j'ai la permission pour moi seule : mais tout à l'heure, en revenant, nous trinquerons tous : Gracchus est allé chercher de l'eau-de-vic.
Cette agréable nouvelle fut reçue par des acclamations frénétiques.
La tricoteuse passa donc dans le poste sans la moindre difticiilté, et, ouvrant une autre porte que celle par laquelle elle était entrée, elle s'engagea dans un premier corridor humilie aboutissant à un second sur lequel s'ouvraient les cachots du rez-de-chaussée de l'aile droite du funeste bâtiment.
Ces corridors, à l'aspect lugubre, étaient éclairés vaguement par la lueur roiigeâtre de lanrpes graisseuses accrochées à la nuiraillc de distance en distance.
Chacune des portes fermant les cellules des prisonniers avait une ouverture grillée par laquelle on pouvait facilement (ilonger flans le réduit où gisaient ces malheureux.
La Fauclieuse commença sa promenade en s'arrètant devant chaque porte et en lançant à voix glapissante un torrent de grossières insultes sur les infortunés qu'elle contemplait par l'ouverture pratiquée.
Les sans-culottes du corps de garde riaient à plein gosier en entendant la mégère.
— Voilà la Faucheuse qui s'amuse ! disaient-ils ; elle fait ses amabilités aux brigands !
Cependant, à mesure qu'elle continuait sa promenade, sa voix arrivait moins sonore jusqu'au poste. Bientôt on n' entendit plus qu'un murmure confus... puis plus rien.
La Faucheuse venait d'atteindre l'entrée d'un troisième corridor descendant en contre- bas.
Ce corridor conduisait aux prisons placées en sous-sol.
Li\ elle avait cessé ses cris, ses insultes et ses vociférations.
Regardant de tous les côtés, et assurée qu'elle était abso-
lument seule dans le corridor, elle passa rapidement devant plusieurs autres portes, et, s'enfonçant d'un pas vif, elle atteignit l'extrémité de la petite.
Cette partie du corridor était plongée dans une obscurité presque complète : la lampe placée la dernière étant accrochée assez loin de l'endroit où était parvenue la Faucheuse.
La Furie étendit la main et lâta la muraille. Ses doigts crochus ne renconlrèi'ent d'abord que des pierres humides, visqueuses. Le salpêtre se détachait sous la pression et retombait en poudre sur le sol fangeux.
La Faucheuse avança doucement, et sa main, en glissant le long de la muraille, toucha un corps dur, plus sec et plus uni que la muraille.
C'était une porte bardée de fer comme les précédentes et garnie également d'une ouverture grillée placée à la hauteur de l'œil.
Elle appliqua son regard à cette ouverture, mais l'intérieur du cachot était plongé dans des ténèbres tellement épaisses, qu'il était impossible de rien distinguer,
La Faucheuse tourna la tête, et appuya son oreille là oii tout à l'heure elle dardait ses regards fauves.
Aucun bruit ne parvint jusqu'à elle.
— Il dort sans doute ! murmura-l-elle.
Ses doigts rencontrèrent les verrous qu'elle tira doucement, et, cherchant dans le trousseau qu'elle tenait de la main gauche, elle choisit une clef qu'elle leva à la hauteur du trou de la serrure.
Mais une rétle\iou subite parut la retenir.
— Il faut qu'il inc voie! dit-elle.
Et, sans hésiter, elle courut dans le corridor vers l'endroit où était appendu le dernier quinquet.
Elle le décrocha ; ranima la mèche qui charbonnait en jetant une pâle clarté et revint vers la porte du cachot.
Reprenant ses clefs qu'elle avait jetées à terre, elle fit jouer la gâche de l'énorme serrure et ouvrit brusquement la porte en ayant soin de maintenir le quinquet de façon à ce qu'il éclairât complètement l'intérieur du cachot ; elle-même demeurait dans l'ombre. '
Un bruit sourd, semblable à celui que fait un homme étendu sur la terre en se relevant vivement, accompagna l'entrée de la tricoteuse, et un corps se dressa subitement devant elle.
— Je suis prêt, dit une voix ferme.
— Tant mieux ! répondit la Faucheuse en ricanant.
Ce ricanement, qui retentit dans le silence lugubre de la prison, sembla animer subitement la colère du prisonnier.
S'avançanl brusquement, il se plaça en plein dans la zone lumineuse projetée par la lampe, et la Faucheuse put distinyuer alors les traits fatigués et le visage pâje du vicomte de Renneville.
— • Misérable créature ! s'écria Henri, viens-tu donc ici pour m'insulter comme les malheureuse? victimes que tu viens de poursuivre de tes ignobles sarcasmes!... Si l'échafaud m'attend, je suis prêt à y monter, je le répète : mais plutôt que de supporter...
Le vicomte s'interrompit brusquement lui-même.
Tandis qu'il parlait, la Faucheuse, retournant lentement la lampe vers elle, dirigeait la lumière sur son propre visage.
Quand les rayons rougeâtres de la lampe éclairèrent en plein cette physionomie repoussante, Henri tressaillit, son regard demeura fixe, rivé sur celui de la femme, et sa voix s'arrêta net dans le larynx.
— Pâquerette!... murmura-t-il.
La tricoteuse porta vivement un doigt sur ses lèvres.
— Ah ! te voilà donc enfin, brigand d'aristocrate I hurlat-elle de sa voix enrouée. Va! lu n'as plus longtemps à te moquer du pauvre peuple ! Ance t'attend, et demain tu passeras comme les autres ta tète à la trappe !
Puis, changeant brusquement de ton, et continuant à voix basse et Irès-précipitée, tandis que les échos du corridor ré-] pelaient encore les hurlements farouches qu'elle venait de', faire entendre :
— Oui, c'est moi, Bonchemin ! poursuivit-elle; c'est Pâquerette qui est dévoué à toi comme le chien à son maître ; c'est Pâquerette que tu as retiré du bagne jadis ; c'est Pâquerette à qui tu as pardormé encore il y a six semaines ; ■ c'est Pâquerette que lu devais tuer, et qui vit à cette heure pour se mettre entre toi et à l'échalaud.
Et, reprenant à voix plus haute et plus vibrante encore que précédemment, elle se mit à chanter à tue-têle ce cou-
plet de la chanson faite l'année précédente lors de la mort de Marat :
Arrête, citoyen !
Et vois lon'défenseur;
II fut Ion soutien
Et te yoaa son cœur...
— On peut nous écouter, poursuivit la Faucheuse en s'interrompant de nouveau pour continuer à. voix basse. Fâche-toi, Bonchemin ! Crie, nous causerons entre deux injures...
Et reprenant encore le couplet interrompu :
Frappant la tyrannie.
Ses jours furent menacés, Enfants de la patrie, Nous devons le venger 1
Henri était revenu de son étonnement; il avait tout compris.
Sous les ignobles vêtements de la tricoteuse qu'il avait en face de lui, se cachait un cœur entièrement dévoué. La Faucheuse, l'amie des sans-culottes, la reine des furies de la guUlotine, faisait place à Pâquerette ramené dans la voie du devoir par Bonchemin, à Pâquerette qui s'était laissé entraîner une fois de plus sur la route du vice, et auquel cependant Bonchemin avait pardonné lors de la scène à laquelle nous avons fait assister le lecteur dans le cabaret de la rue de la Chiourme.
Henri comprenait qu'au moment où il se croyait perdu et abandonné de tous, des mains amies et secourables se tendaient vers lui.
Alors commença entre ces deux hommes, dont l'un, prisonnier depuis six semaines, attendait d'heure en heure la mort la plus affreuse, et dont l'autre avait pris un rôle terrible dans le drame de chaque jour, se cachant sous les vêtements d'un autre sexe, l'une de ces comédies sublimes, effroyables et saisissantes, d'autant plus poignantes, que ceux qui la jouaient étaient à la fois acteurs et spectateurs.
L'un accablant l'autre d'injures ignobles vociférées à voix haute ; l'autre répondant à ces injures par les termes du plus violent mépris, et entre chaque phrase insultante, entre chaque réponse, des paroles murmurées à voix basse, échangées rapidement et ayant pour but une entente parfaite.
Espérance et dévouement se cachaient sous une même apparence de haine.
— Depuis un mois, dit Pâquerette, après une série d'invectives dignes du costume qu'il portait, depuis un mois, moi, la Baleine et Cormoran, nous nous soirimes enrôlés parmi les tricoteuses. Cormoran surtout a d'autant plus vite accepté l'idée, qu'il pouvait se venper ainsi des sans-ciiloltes qui l'avaient mis dedans la nuit où nous devious tous nous embarquer. Tous y ont été trompés...
Va, s'interrompant brusquement pour reprendre sa chanson ;
Dd feu des assassins Il sut braver l'audace, Et tout ri'iiublicain Doit suivre ses tracei.
— Qui vous commande? demanda Henri.
— Celui que tu as laissé après toi ; le Parisien, répondit la tricoteuse-
— Jacquet?
— Il n'a donc pas été pris en m^-me temps que moi? Il n'a donc pas été tué ?
— Non ! il a échappé, il vit... Il noui a juré de te sauver, et nous lui obéissons...
Que l'asgaisin infime Qui le mil aux abois I Suitjclii ilans les flammea
El mis hors la loi !
Depuis six semtiines qu'il avait été arrêté, depuis six semaines qu'il n'élail sorti de son cachot que pour |)ass(T une heure devant le Irilumal révolutionnaire, Henri n'avait rien 811 de ce qui s'était (lassé ; il ignorait absolument ce qu'étaient devenus ceux et celles auxquels il s'intéressait.
— Léonorc? dit-il vivement.
— Partie sur le navire de Victor Hugues! répondit Vhquerette.
— Et Blanche?
— Elle doit être ici.
— Dans cette prison?
— Oui.
— Tu n'en es pas sûr?
— Non; mais cela doit être. Depuis six semaines, pas une charrette n'a roulé vers l'échafaud sans que l'un de nous ait examiné les victimes; pas un être vivant n'est sorti de Brest sans que nous en ayons eu connaissance. La citoyenne n'a pas été exécutée, et elle n'a pas non plus quitté la ville. Voilà ce que je puis t'affirmer. Où serait-elle, si elle n'était pas ici ?
— Il faut la sauver avant moi ! Il faut songer à elle avant de songer à moi.
— Demain, tu la danseras ! hurla la tricoteuse. Ton nom est sur la liste; je t'en apporte la nouvelle, brigand! Mais la danse ne sera pas complète : tu manqueras de citoyenne. Tu la sauteras sans ci-devante! Donc, poursuivit Pàqiierette à voix basse, c'est de toi qu'il faut s'occuper ; la citoyenne n'a même pas encore été jugée, elle... Jacquet vient de me transmettre mes instructions tout à l'heure. Voilà ce qu'il faut que tu fasses pour nous aider à te sauver... Tu...
Une voix sonore interrompit brusquement Pâquerette; et ce couplet, vociféré à pleins poumons, arriva jusqu'au cachot :
L'amour est père du désir, L'hymen est celui du plaisir.
C'est un dieu palriole; L'amour est souvent inconstant.
Mais l'hymen est toujours charmant, C'est un vrai sans-culotte.
Pâquerette s'était arrêté et avait tressailli.
— La Baleine me silïnale un dan.ser! dit-il. Je te quitte, mais tiens-toi prêt! Celte nuit, je reviendrai...
Et, sans attendre la réponse du vicomte, il s'élança hors du cacbot, de la prison, repoussa la porte, la referma, la verrouilla et lit disparaître le trousseau de clefs sous ses jupes.
Puis, après avoir raccroché la lampe à la nmraillo, il remonta le corridoi' eu vociférant de nouveau et en insultant les victimes promises le lendemain à la mort.
A l'angle du second eonidor, il rencontra Lucrèce, la tricoteuse que nous avons laissée avec Aspasic d.ins la loge du concierge.
Celle-ci, comme la Faucheuse, hurlait les plus odieuses invectives, aux grands a|>plaudissemcnts des sans-culottes du corps de garde intérieur, qui répondaient pour animer encore la verve d{)nt elle, faisait preuve.
I^es voix des deux mégères se rejoignirent dans ini même concert de cris féroces.
— Bamboula est là! dit vivement Liu rèce à l'oreille de la Faucheuse, tandis que celle-ci redoublait de fureur apparente.
— Il va chez Bonchemin? demanda Pâquerette.
— Non.
— Chez qui?
— Chez la citoyenne, peut-être.
— C'est ce qu'il faut savoir. Et Cormoran ?
— Il garde Romulus.
Les deux hommes, reprenant aussitôt leur rôle, redoublèrent d'insultes et d'imprécations.
XLM.