‹ Le roi des gabiersChapitre 36 sur 103 · LA COULEUVRE · texte numérisé non relu

LA COULEUVRE

Ce cabaret de la rue de la Chiourme, où Bonchemin avait encore tous ses dévoués, élail plein ce soir-là que nous passons à Brest. Dent-de-Loup cl Papillon étaient assis près du comptoir, les yeux fixés sur la petite porte fermée par laquelle nous avons vu jadis apparaître pour la première fois nonchcmin.

Un bruit de pas, résonnant brus(|ncmcnl dans la cour préréilant le rabarel, cl communiquant avec la cave île la maison de la rue ilc la CliKunine (cave servant d'entrée, on s'en souvient, au lieu d'asile des forçais devenus honnêtes), un bruit de pas attira l'.itlenlion de tous.

I>a porte vitrée s'ouvrit, et un homme venant île la cour ,i|i|i;inH sur le seuil. Cet homme était vêtu en (.-arçon marchand de vin, il port.iil le tablier noir cararlérisli(|ue.

Personne ne parut surpris de son entrée dans la salle, mais personne ne lui adressa la parole.

L'homme regarda attentivement autour de lui, et apercevant Papillon assis près du comptoir, il se dirigea rapidement vers le colosse.

— Quoi! la Couleuvre?... dit Papillon en se retournant.

— Gracchus vient de venir au Demi-Blanc, envoyé par la Faucheuse, répondit celui auquel on venait de donner le singulier nom de la Couleuvre. '

— Il y a longtemps ? demanda vivement le colosse.

— Cinq minutes à peine : le temps d'avoir l'air de descendre à la cave. Gracchus attend.

— Que veut-il?

— De l'eau-de-vie.

— A crédit?

— Oui.

— De quel coin?

— Du coin de gauche.

— Bon ! fit Paiiillon en se levant, cela marche tout seul alors. Attends, je vais prévenir le bourgeois.

Et le colosse, se dirigeant vers la petite porte, l'ouvrit discrèlenient et passa vivement dans la seconde salle que nous connaissons également.

Deux hommes occupaient seuls la pièce : ces deux hommes étaient vêtus en bourgeois, mais l'un avait dans sa tournure, dans ses gestes, dans hi façon de tenir sa tête, quelque chose de militaire qui dénotait évidemment l'ofllcier.

— Citoyen Jacquet! fit Papillon en s'avançant.

— Qu'est-ce que tu veux? répondit le premier des deux bourgeois, celui qui n'avait rien de martial dans ses manières.

— La Couleuvre est là ! H vient du Demi-Blanc. Pâquerette a envoyé un guichetier pour avoir de l'eau-de-vie, à crédit et du coin de qauchet

— A crédit et du coin de gauche? répéta Jacquet en soulignant ces mots avec une intention marquée, ainsi que l'avait déjà fait Papillon.

Cliailcs lui fit signe ite t'accompagner [l'anc. 114.)

— Oui.

Jacquet se retourna vers l'autre bourgeois :

— Vous entendez, citoyen Brune ? dit-il. Vous voyez que tout marche à merveille. Pâquerette, va prévenir le vicomte : Romulus est fidèle !

Puis, s'adressant de nouveau à Papillon :

— Le guichetier est-il encore au cabaret? demanda-t-il.

— Oui ; il attend la Couleuvre qui vient de descendre à la cave.

— Eh bien ! que la Couleuvre donne les bouteilles en faisant au bouchon l'entaille convenue.

Papillon se retira aussi vivement qn'il était entré, et referma sur lui la porte. Brune et Jacquet demeurèrent seuls.

— Reprenons, dit Jacquet. Vous êtes un homme d'un grand cœur, monsieur Brune, et je suis heureux d'agir en cette circonstance de concert avec vous. Si l'on vous surprenait dans Brest sous ces vêtements bourgeois, vous qui avez reçu l'ordre de demeurer à Vannes avec votre bataillon, votre tête tomberait infailliblement. Et vous courez ce danger pour sauver deux personnes qui vous sont étrangères...

— Deux innocents! interrompit chaleureusement le commandant. En agissant comme je le fais, j'accomplis mon devoir d honnête homme ; ne me remerciez pas. Je regrette de ne pouvoir faire plus, mais j'avais espéré dans les let-

tres que Fouché a écrites d'après ce que je lui avais raconté.

— Les lettres de Fauché ont été fort utiles jusqu'ici, puisqu'elles ont pu relarder l'exécution du jugement. J'avais espéré aussi ; malheureusement, ces lettres n'ont plus d'influence, et il faut agir.

— Ainsi tout est prêt ?

— Tout, pour le sauver au moment même où il montera à l'échafaud.

— C'est bien tard!

— Plus tôt serait impossible. J'avais bien pensé à une fuite de la prison, et s'il y avait eu un moyen praticable, il serait employé à cette heure, et Bonchemin sei-ait libre, mais c'eût été folie que d'essayer cela. Il est dans l'un des cachots situés au-dessous du sol et ne communiquant a\ec l'extérieur par aucune ouverture. La prison est bien gardée! en forcer l'accès serait iniiiossibic, et pour pouvoir, le moment venu, communiquer avec le prisonnier ainsi que je le fais ce soir, il fallait avoir à sa disposition des hommes comme ceux qui sont là!

— Ils sont donc absolument dévoués à cet homme?

— Comme la biHe brute à l'homme intelligent qui a su la dompter. Pour Bonchemin, ils se feraient scier entre deuv plmches.

— De sorte que, le moment venu, ils ne faiblii'ont pas?

— l'.iix?... Ah! si vous étiez demain à Brest, vous les vcrricï h l'œuvre. Si je ne les eusse retenus eu leur disant qu'ils perdraient eelni riu'ils voulaieut s.iuver, ils eussent assiéiié déj;i I.» prison. Mais ronin'prise ét.-iil trop peu clianeeusè; il nut fini par le comprendre, et ils s'en rapportent maiiilonaut à moi; ils m'obéissenl sans sourciller.

— Alors, de|iuis six semaines, vous n'avez pu rien faire?

— Rien; niais j'ai ap M'i> que madi'moiselle Blanche ne serait pas jugée, que Ba.iihoulà voulait la contraindre à l'épouser, que, par conséquent, il n'y avait pas pour elle danger de mort.

— J'ai transmis à Fouclié tous ces renseignements que vous ni'çviez envoyés.

— Et il ne l'ait rien?

— Que pourrait-il faire? Fouché attend, vous le savez, et en ce monicnl, le coup d'Étal qui se prépare, le nouveau bouleversement dont nous sommes menacés, absorbent tous ses instants. D'ailleurs, vous eomiaissez Fouché : il agit pour lui d'abord et avant tout. Cependant il avait fait écrire à Prieur au nom du Comité de siireié générale.

— Je le sais; mais il n'est pas poussé pour agir par un mobile équivalent à celui qui triple mes forces, à moi! Oh! je- triompherai dans toute cette intrigue, coinmamlant, je vous le jure! El, pour commencer, dés demain, le vicomte de Rcuneville sei'a libre.

— Et pour ce faire, vous n'avez pas besoin de moi ?

— Oui et non !

— Comment?

— Non pour l'action elle-m<^ine, mais oui pour ce qui doit la précéder.

— Expliquez-^ ous !

— Depuis six semaines, dit Jacquet en se rapprochant de son interlocuteur, depuis l'an'eslation de Renueviile et de mademoiselle de Niorres, je n'ai qu'un but, celui de les arracher à la mort qui les meuaçait en triomphant de leurs einiemis, qui sont les miens. Employant avec soin et avec fi'uit cette force puissante- que Bonchemin avait préparée en s'eutourant de ces gens qu'il avait tirés de la l'ange, je suis parvenu tout d'aljord à établir pour mon compte, à Brest, une pidiee autrement organisée, je vous le jure, que celle de la République.

(I Ciiàce à cette police, rien ne s'est passé dans la ville qui put ni'itiléresser sans que j'en fusse instruit presque à l'instant même. J'ai pu par elle tout savoir, tout deviner, tout prévoir el échapper aux pièges tendus chaque jour, à chaque heure, sur ma roule. PlnsicMirs de mes hommes se soûl enrôlés parmi les sans-enlniies, les uns sont chez les cahai'cliers, les autres sont demeurés en rappiu'l avec les ateli(;rs ; enliii trois, les |dus habiles, les plus rusés, se sont faits tricoteuses. Mais si, giAee à cette police d'autant mieux l'aile qu'elle a le dévouement pour uniiine salaire, j'ai pu tout connaître el tout éviter, j'ai appris par elle que Bamboula, le ci-devant comte de Sommes, avait entre les mains les moyens d'aelion les plus violents et les |ilns énergiques. Ouelqiie fort que je sois, dans la lutte la p.ii'tie est égale. Faisant jouer des ressorts dont j'ignore <-neore le point d';.ppui pi'iiicipal (car il faudi'ait être à Paris pour cela'). Bamboula a su s'élaver ici sur la puissance des gouvernants du jour. Robespierre, Coulhon, Sainl-Just le pi-oti-gent ouvertenuun, et il a à Brest tout le carai-lértt et.toute la force d'un ajeiit secret du (Comité de salut public.

« Il aie plus grand inti'rèi à la mort du vicomte pourrénssir dans ■-es projets ; il s'opfiosera doue de tons ses moyens à la délivrance quejc\enx opérer. Plusieurs des miens sont suivis : je le suis inoi-Mième. Ou nims espionne.

« Ce soir, il y a deux heures à peine, Papdion a du assommer l'un de ces espi'ins qui s'aliaeliait ;\ ses pas, el moiiiiêrne j'ai failli eonnnetlre l'impiMidenei^ d'en tuer un autre, lleureu-einenl la réflexion lu'n reliMiii à temps.

« Pirk el Roi|iieforl sont les plus diingerenx de ces agents de noire princi()al ennemi. C'est Rixinel'ort qui, ce soir, a relevé mes traces el s'csl acharné à ma p(Mirsiille. Bamlinulà pense que l'exéeulion du vicomte de Renneville doit me porter à a.'ir proinplemenl, el il veut coiinailre chacune de mes démarches |)()ui' foruier son |dan.

« Ciiu| fois de|Hi;s sj\ semâmes j'ai failli être pris nu assassiné, mais chaque l'ois j';ii pu parvenir à conjurer le péril. .\ Celle lieure, il ne s'agit plus d'échapper an danger, mais bien de tniniper nos ennemis : e'esl ce qui m'a euipèclié de ImT Riiqui'fiirt.

d Je me suis fait suivre, au coi)lrniru,et, pénétrant dnns cel

asile par une entrée inconnue que j'ai fait pratiquer depuis quelques jflur=, j'ai laissé Roquefort à la porte d'une maison située dans une l'ue voisine. C(mvaincu que cette maisûu n'a pas deux issues, il attend que j'en soi'te...

— Eh bien? dit Brune en voyant Jacquet s'arrêter.

— Eh bien! commandant, repi'it l'ex-agent de police dont les yeux brillaient comme des charbons ardents, il faut que vous vous laissiez travestir par moi, que je vous donne ma ressemblance, que vous sortiez à ma place et que vous vous fasssiez suivre à votre tour... Roquefort dépisté, je pourrai agir, moi, sans plus craindre d'être espionné, ce qui est indispensable pour la réussite de ce que je prépare.

— .Vprès? dit Brune.

— Demain, poursuivit Jacquet, si Dieu m'aide, le vicomte sçra libre avant que le soleil atteigne le milieu de sa course. Une fois délivré, je parviendrai bien à le cacher quelques heures, à le défendre s'il est de nouveau attaqué; mais il faut qu'il sorte de Brest, qu'il ait un refuge où il soit à l'abri de poursuites nouvelles...

Brune secoua la tête en signe qu'il comprenait toute l'importance de la communication.

— Latines est venu avec moi. dit-il apri'-s un moment de silence; il m'attend au l'on du Corbeau, de l'autre côté de la rade. Je vais vous donner le mot d'ordre. Envoyez, avant le lever du jour, un homme sûr au fort. Le commandant est l'un, de mes amis, il vous fera passer un uniforme complet d'artilleur, et il enverra à Brest ses hommes de corvée à deux heures. Que le vicomte, déguisé en soldat, les attende devant les chantiers de construction ; il se joindra à eux et embarquera avec eux dans la chaloupe du fort. Il me trouvera de l'autre côté de la rade, et après-demain il sera à Vannes avec moi.

— Parfait! dit Jacquet.

— C'est tout ce que vous aviez à me demander?

— Absolument tout !

— Alors, procédons au travestissement qui me concerne. Nous sommes à peu près de même taille et de niL'me corpulence : la chose, grâce h l'obscurité qui règne au dehors, ne sera pas absolument difiicile.

Jacquet prit les mains du commandant et les serra avec force.

— Je disais bien, ajouta-t-il d'uilo voix émue, que vous étiez un homme de cœur! Mais prenez garde à Roquefort...

Brune sourit et frappa sur la crosse d'un pistolet passé à sa ceinture, sous sa veste de gros drap gris.

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