‹ Le roi des gabiersChapitre 5 sur 103 · LA SOUFRIÈRE · texte numérisé non relu

LA SOUFRIÈRE

La chaîne des montagnes abruptes séparant l'île d'un ci'ueil à l'autre^ élevait une barrière intLanchissalde aux Anglais, qui ne pouvaient attaquer les Caraïbes; car aucune vallée ne coupait cette succession de rochers, les escarpements ne laissaient qu'un étroit sentier pratiqué ausoumict, et iii'csqne tous ces détilés, fermés par les Caraïbes à l'aide d'énormes abatis et de blocs de rochers gigantesques, offraient un obstacle invincible.

Les cols qui avaient été laissés ouverts étaient gardés soigtieusemcnt par des vigies chargées de donner l'alarme en soiinaut du Uni,hi-s ou en allumant de grands feux sur les crêtes, et dont les bùcbi^rs toujours prêts en bois de (joinmier pouvaient être enllannués en quelques secondes.

Mais, à côté de ces \igies humaines, il en était d'autres aiiparteuanl à la race animale, et dont les instincts servaient merveilleusement les intérêts des Caraïbes.' C'étaient ces chiens lévriers de race espagnole> intelligents, grands comme des loups, agiles comme des panthères, féroces comme des tigres, et qui formaient nue ligne de sentinelles vigdantes et f<iiouches autant qu'on pouvait le désirer.

Leurs habitudes, qui les rendaient propres à ce service, loiif avaient donné et bien certainement mérité, s,ur les

, Ts anglaises, une réputation efli-ayante. Quand un nègre lie: habitations coloniales de la Basse-Terre, voisines des montagnes, venait à manque; , on accusait aussitôt les léviiers caraïbes de l'avoir éiranglé et dévoré, ce dont ceux-ci étaient parfaitement capables.

Au centre dJ cette chaîne, rendue inacessible tant par la nature que par les soins des Caraïbes, se dressait la montagne de la- Soufrière, dont l'aspect élevé dominait l'ile. ■ Le cône de ce volcan se projetait jusqu'à la région des nuages. De sa base, on apercevait, par un ciel clair, Sainte- Lucie et la Martinique, la Grenade et son archipel de petits îlots.

Les grands arbres qui ceignaient cette base disparaissaient aux approches de ses versants supérieurs. Le sommet circulaire du volcan était creusé profondément et contenait un vaste bassin, que bordait de toutes parts un orle de plus de cinquante pieds de profoiuleur. Le fond de ce bassin était d'un sol argileux, fendillé, lézardé, coupé par des crevasses de toutes grandeurs, d'où jaillissaient d'abondantes fumcroles blanchâtres, s'élevant dans l'air en se colorant des couleurs de l'arc-en-ciel.

Vers le milieu de ce grand bassin volcanique, se projetait un piton d'une grande élévation, et dont on n'aurait pas pu escalader les parois, presque verticales, si des arbrisseaux n'y avaient piis racine et ne l'avaient couvert jusqu'à sa cime aiguë. Du haut de ce sommet, on découvrait les campagnes cultivées de la Basse-Terre, leshabitations anglaises, cultivées avec un soin extrême, les toitures des maisons de la ville de Kin^'stown, et aussi le' port et la rade, dans lesquels se balançaient les navires.

Outre les passes des monta:;nes, il existait encore une voie de communication entre les deux parties de l'île; nrais cette voie, extrêmement périlleuse, n'était guère praticable que pour les chèvres ou pour les Caraïbes au pied agile.

C était une sorte d'escalier avec un sentier en corniche, tai. lé naturellement dans les récifs, bordant la mer. Cette corniche, très-étroite, bordée à droite par une muraille à pic, 1 était à gauche par un effravant précipice au fond duquel se ruait une mer agitée, avec un ressac incessamment fui'ieux. Un faux pas, une pierre roulante, un étour-

dissement, eussent suit! pour faire engloutir un homme sur ce véritable chemin du dialjle, dont les Caraïbes noirs •ivaient multiplié encore les dangers naturels.

Le matin qui succéda à cette nuit oii le conseil des deux chefs et des vieillards avait accepté la proposition faite par Charles, deux hommes, le fusil à la main, contournaient l'aile du volcan, se dirigeant \ers les possessions aagUuses. Ces deux bonimes étaieat Cbai'les et Mahurec.

Arrivés à l'extrêaie limite du i)ays caraïbe, tous deux s'arrêtèrent, expiorant du regard l'hoiizon qui s'offrait en face d'eux. A une courte distance s'élevait une habitation coquette, encaissée dans uu bouquet de palmieis, et qui foj'iuait ta tête de la ville du côté opposé au purt, dont on voyait les- extrémités des mâtures.

— C'eïl là qu'il faut aller, dit Charles en désignant du doigt l'habitation.

■ — Mais, fit observer Maluirec, cette maison n'est pas déserte, mon lieutenant, et nous allons être reçus à coups de mou.'^quet.

— Pouvons-nous exécuter nos projets avec les vêtements que nous possédons? dit Charles en désignant sa culotte de toile et sa chemise grossière.

— Non, c'est vrai...

— Eh bien ! alors '?

— Allons ! répliqua Mahurec sans sourciller. ■

Les deux hommes se remirent en marche. Des buissons épineux formaient la baie de chaque côté, et ils allaient s'engager sur le versant opposé de la montagne, lorsqu'un bruit léger leur fit brusquement tourner la tête.

Charles et .tlaluirec lirent craquer K-s batteries de leurs fusils et attendirent l'arme en arrêt. Le bruit avait cessé, mais les branches s'êcarlèi'ent, et une tête jeune et charmante appai'ut au-dessus du sentier. C'était le gracieux visage d'Etoile-du-Matin.

Charles, éto.iné, ouvrait la bouche pour formuler une question sans doute, mais la jeune lille posa un doigl sur ses lèvres pour lui recommander le silence et sauta légèrement près de lui. Sans dire uu mot, elle fil signe aux deux Français de se courber vers la terre, et, dans cette situation, par l'interstice^ des troncs privés de feuillage, elle leur uidiiiia l'autre bord de l'oib' du volcan.

A cent pas de l'endi'oit où ils se trouvaient, sur la limite des possessions ang:aises, quatre nègres et un blanc étaient embusqués derrière un bananier atix feuilles herbacées. Les nègres étaient revêtus d'une riche livrée de fantaisie Le blanc portait l'élégant costume adopté par les colons anglais. Le maître était armé d'un fusil à deux coups, les valets avaient chacun un mousquet, et tous paraissaient attendre une proie à viser.

— Une einbascude ! murmura Charles.

— - Les Anglais veillent sans cisse pour tuer nos cliasseur.s, répondit Etoile-du-Matin à voix basse. Vous ne vous êtes pas cachés en traversant la montagne ; heurcuseinent, je vous suivais! Ces hommes vous ont aperçus, j'ai suivi leurs manœuvres du liant de la cime du volcan. Ils vous ont laissés a\aucer, puis ils se sont placés là. Maintenant, la retraite est impossible ; en remontant, vous passerez à décou^ vert sous leur feu... En continuant à descendi'e, vous serez exposés à leurs balles, dès que vous quitterez le sentier !

Cliailes, d'un rcgai-d rapide, explora les lieux et s'assura qu'Etoile-du-Matin disait vrai. La situation était critique : il fallait tuer ou être tué.

— Je me charge du maître, dit Charles à Mahurec.

Et il épaula son fusil, dont le canon glissa à travers les branches qui, heureusement, dérobaient à l'Anglais et aux nègres la vue des trois personnages. Mais Etoile-du-AIatin l'arrêta vivement du geste.

Tirant de sa ceinture un long sifflet d'ivoire, comme en portaient les chefs caraïbes, elle en fit sortir deux fois un son aigu et prolon.iié qui fendit l'air. L'Anglais et les nègres tressaillirent à ce bruit et parurent inquiets, mais ils n'eurent pas le temps de délibéi'er. Quatre lévriers gigantesques passèrent comme des flèches devant les deux Français et, bondissant dans les herbes, se précipiièrent, avec une impétuosité irrésistible, sur les cinq hommes.

Les balles qui sifllaient autour d'eux n'arrêtèrent pas leur élan, et en quelques secondes à peine, l'Anglais et les nègres furent renversés, culbutés, étranglés.

Etoile-du-Matin, Charles et Mahurec s'étaient élancés à la suite des animaux furieux, mais quelque diligence qu'ils fissent, ils ne trouvèrent que des cadavres.

Les cinq hommes avaient été tous tués de la même façon. Tous portaient une blessui-e semblable : ils avaient la ;^orge lacéi'ée et ouverte; la formidable dent des lévriers avait tra:icbé ranère carotide, aussi nettement qu'eût pu le faire un instrument de cliiriirgie.

— Tonnerre de Brest! dit Mahurecen caressant le museau sanglant de l'nn des lévriers, voilà de rmles compagnons.

— Coùma et son frère vous suivront, dit la jeune fille h Charles; je vous les donne!

Et elle désigna du doigt deux des .quatre lévriers , les plus beaux et les plus forts.

— Eli bien ! reprit le matelot, voilà votre expédition terminée, mon lieutenant. Il nous fallait acheter des Jiabits, en voilà de trouvés : il n'y a plus qu'à déshabiller l'Anglais et les nioricauds!

Charles contemplait Étoile-du-Matin d'un œil tristement miséricordieux.

— Pauvre enfant ! murnmra-t-il.

Deux heures après cette scène de carnage si rapidement accomplie, sans bruit, Charles et Jlalmrec, accompagnés de huit Caraïbes noirs et de douze Caraïbes rom^'cs, étalent au pieJ de 1 escalier conduisant à la corniche périlleuse, et qui descendait si rapidement. . 4"'

Illelnie et les vieillards se tenaient à quelques pas en arrière; Etoile-du-.Malin était près d'eux. Les Caraïbes avaient leurs armes de guerre et deux d'entre eux portaient un volumineux paquet. Deux lévriers étaient accroupis près de la jeune fille. Le soleil descendait rapidement à l'horizon

— Mes anus, dit Charles d'une voix forte et en s'approchant d llleluie et des vieillards, avant huit jours j'aurai tenu ma promesse ou je serai mort! Avant huit jours les Caraïbes seront à l'abri de la famine! Avant huit jours, llleluie, je te ramènerai Fleur-des-Bois! Et maintenant! En avant!

Cinq des Caraïbes, formant l'avant-garde de la troupe, s'élancèrent sur l'escalier naturel et gagnèrent la corniche. Charles ht un pas pour les suivre, mais Etoile-du-Malin

El la jeune fdle demeura immobile. (Page 17.)

s'élança vers lui; elle tenait derrière elle l'enfaiit que Charles a\ail sauvé la \ cille.

— Ne voulez-vous pas l'embrasser avant de iiartir? ditelle d'une voix émue et en poussant le jK'til être vers son sauveur.

(>liailcs regarda rcnfant cl devint d'aiiord cxlrèmemenl pâle, [)nis, passant la main sur ses yeux cl paraissant faire un effort sur lui-même; il se baissa cl il prit l'eiifanl dans ses bras.

Eloile-du-Matin avait paré son protégé à la niocle cai'aïbc : une ceinture de plantes licrbacées composait son cosliiiiie; le torse délicat était entièrement nu. l'ji élevant l'enfant à la hauteur de ses lèvres, Charles avait sous les yeux le haut des bras du petit garçon. Sur le bras gauche était une empreinte colorée, une sorte de tatouage, (|ui ne pouvait être effacée.

Les regards de Charles n'eurent pas plulnl rencontré ce dessin, qu'un tremblciMcnl eonvnisif agita tout son être.

Les armes des Morres! iiiiirmiira-t-il. Ali?

je ne

ni'éiais pas livuiipél Celle ressemblance! c'est son fils! elle m'a trahi !

El laissant reloinber l'enfant à terre, il le l'Cjniussa brusquement sans l'avoir embrassé, cl bondit sur l'usealii'r taillé dans le roc.

Maliiirec. ((ui avait suivi toule cette paiitoniime, tll un geste douloureux, prit l'enfant, l'embrassa et le teiiduiil à Eloile-du-.Malin, qui demeurait consternée -C

— i\\ez-eii soin! dit-il, c'est un lîreton !

Puis le matelot gagna à son tour la eoriiielie et disparut, le r('cil' fni'niaut un coude ;\ angle droit. Les autres Caraïbes suivirent la même roule.

.Mors Etoile-du-Matiu, laissant l'enfant au pied d'un arbre, appela du geste les deux lé\ riers cl gravit avec eux le sentier escarpé.

Coiitourn.nil le rocher, elle aperçut au loin la longue fîlo d'boninies mareliani au bord de l'abîme. Quelques larmes s'échappèrent de ses |iaupières et glissèrent sur ses joues. Se baissant vers les chiens, elle déposa tour à tour un baiser sur leur front osseux, puis, levant le bras et désignant, «ver un signe expressif, l'endroit de la eorniibi' que siiivaienl les intrépides voyageurs :

— Aimez-le comme vous m'aimez I dit-elle; défeudcr-lol prolége/.-le !

Les deux lé\rieis levèrent leur lèle inlellir'CMle, parurent lire la pensée dans les jeux humides «le leur maîtresse, el ils s'élaneèrenl .sur l'élroil chemin, rejoignant ceux qu'Èloiledu-Matin avait désignés.

La lille d'Illehiie sui\il du negard la caravane aérienne.

— Âh ! fil-elle en levant vers le ciel ses bras tremblants et son visage inondé de larmes, que TEsprit des blancs soit avec lui, d" '^ '*-' secoure, qu'il le conduise, qu'il le ramène vivant près (it moi... et j'aurai foi à mon tour en sa puissance.' Si Charles revient, je me ferai chrétienne! »

Et la jeune fille demeura immobile, dessinant sur l'azur du ciel sa silhouette élégante.

La route périlleuse prise par Charles aboutissait aux remparts de Kingstown, et les voyageurs devaient atteindre la ville anglaise vers les premières heures de la nuit.

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