LE PORT DU MOULE
En Europe, nous avons quatre saisons bien tranchées, et dans l'autre hémisphère, sous les climals de l'équateur, ou dans les Antilles, il n'y a que deux saisons, car l'une a une durée triple de celle de l'autre. La plus longue, qui dure neuf mois, est la .sa/.Sf)H st'c7(e, coininençant à latin d'octobre et linissant à la lin de juillc;t.
La sai.son hivernale des premiers jours d'août jusqu'au mois d'oclohi'e, est envahie par des inondations torrentielles et la mer est mauvaise.
C'est au début, surtout, que les tempêtes éclatent furieusement.
Ainsi, le 28 thermidor, les values déferlaient sur cette ertte de Grande-Terre de la Guadeloupe et la piuie diluvienne délériorail le sol. L'ile de la Guadeloupe se divise en deux I)arties à peu prèségales : la Giamle-Tcnc et la liasse-Terre, si'parées l'une de l'autre par nn étroit canal marilimc nommé par les hahilaiils Uijlivière salée. Au sud-ouest de la iinnxIe-Terre, près di; la Itivière salée, s'élève en terrasse la ville de la l'ointe-à-Pitre, dominant un magnin(|ue port. De l'autre côté de; l'île, sur la côte nord-est, la plus mauv;iise an vent et exposée /i des ras de iii;irée presque cunti'iucls, s'alirite, sous un bois de mangliers, le purî du Mo'ilc,
\ iugt-iiiiq jours se sont passés depuis le tremblement de la Trhiiilad.
Durant ces vingt-cinq jours écoulés, de graves évé'iie-
inents s'étaient ace plis ;iu\ Antilles, récemment conquises
parles Anglais. Victor Hugues, dont l''h'Uj'-des-l!ois avait annoncé l'arrivée au mar(|nis d'Uei'bois devenu coi'saire, Victor lliigncs, confiant en sa ciiiise et eu la bravoure des hommes (ju'il commandait, n'avait point hé>ilé h se porter sur la Gnad('loupe, lii.'ii (|n'ancnn secours carailx; ne fût ai'rivé jusqu'à lui. H u\:iil f.iit mine li'iilMiid de déliarqner ;'i la Poinlrc-;'i-l'ilr(!, [)uis, (qii'raiil un crochcl, il avnii lourné la (iruiiile-Terre ol él;nl venu numiller au port ilu Moule, point f|ui, n'ayant jamais été regardé ccnniiif! lieu de di'biripirnienl il cause de sa situation lopogia|dii |uc, ne picMiilaii (lu'uiic faillie ri'sislanco. A peine ses troupes didiarriuées |i:ir une nuit ribseure, il avait rapidrmeiil formé ses eolonnes d'all.iqun, les avait mises en niouvennuil i;l, s'él.inçatil à leur Iric, il avait traversé l'Ile sans s'arrêter et avait enlevé par un linrdi coup de main le fort t'IcurHl'Ept'e couvrant la villr (!.■ l;i Poiiile-à-I'ilrc.
Les Anglais, attaqués avec une furie irrésistible, surpris, pressés, poussés, al)andonnèrent la ville, qui vit de nouveau llottei- sur SCS murs le pavillon aux trois couleurs. Lj fort Saint-Luttis, commandé par le [\nt.l''leur-d'Epée, ne pouvant plus olfi-ir de résistance s.^i'ieuse, les Anglais qui le dét'c.id.iient avaient été conti'ainls à se rendre, et les troupes ennemies, ciiassées d'un seul coup de tous les points de la Grande-Terre, avaient repassé la liivière salée et s'étaient réfugiées sur l;i Basse-Terre.
Par cette -attaque d'une audace inou'ie et couronnée par le plus heureux succès, Victor Hugues s'était trouvé maître de la meilleure partie de la colonie, de sa plus grande ville et de son premier port de commerce. Les Anglais, surpiis, vaincus, s'étaient enfuis, crevant avoir affaire à des troupes niimhreuses; mais quand ils apprirent que cette admirable opération militaire avait été effectuée par une poignée de braves, leur rage et leur honte ne connurent plus de bornes. Concentrés à la Basse- Tore, cette île volcanique, si moutueuse, ils résolurent de reconquérir la Grande-Terre, que les Français venaient de reprendre.
^ Victor Hugues, lui, se proposait, continuant sa conquêle, d'aller chercher l'ennemi dans la Guadeloupe proprement dite ; niais avant de tenter cette expédition nouvelle, il voulait s'établir solidement dans la Grande-Terre et assurer tout d'abord à la France cette partie de la colonie. Depuis vingt jours qu'il était débarqué, depuis quinze qu'il avait expulsé les Anglais de la Basse-Terre, il s'occupait à fortifier ses positions acquises.
Il était quatre heures du matin et le jour se levait à peine. La plue, tombant à flots, combattait l'aube naissante et dt gros nuages courant sur le ciel interposaient leurs vapeur,' noires et opaques entre la terre et les rayons du soleil, impuissants à les percer.
La côte orientale de la Grande-Terre surtout (celle située au vent), cette côte qui est inaccessible dans tonte sa longueur, depuis la Pointe-du-Château jusqu'à ïAn$e-à-Bertrand, hormis sur un seul point, le port du Moule, cette côte avait, plus que tout le reste de l'île, à souffrir des violences des rafales et des torrents de pluie qui la balayaient et la noyaient sur toute son étendue.
Il était environ quatre heures du matin, avons-nous dit, et par l'une de ces éclaircies rapides dont nous venons de parler, ou avait pu signaler au port du Moule une pirogue de guerre cara'ibe se détacliant au milieu du brouilhuvl et naviguant vers le point inaccessible de la côte. Celte pirogue était à peu prés à une demi-lieue en mer, et il fallait la légèreté et l'adiiiirahle projection que les sauviiges savent doimcr à ces frêles embarcations, pour que eellcqui courait en se jouant sous la pluie et le vent put lutter contre le ras de marée qui rè;;ne presque incessamment sur la côte du vent de la Guadelou|ie. Cette pirogue contenait près de cinquante personnes, parmi lesquelles ou pouvait distinguer deux feiiiincs caraïbes et un enfanl blanc.
Vingt guerriers caraïbes rouges, en grand costume de guerre, leurs armes déposées à leurs pieds et se reposant sur les bancs de bambous qui garnissaient l'embarcalion, occupaient l'avant. Vingt ramcui's caraïbes noirs, agitant régulii'remenl leurs pagayes, étaient assis au centre et taisaient bondir la pirogue sur la crête des vagues (lui passùic II sous sa quille en la balançaul. Sept personnages, parmi lesipiels élaicnl les deux femmes cl l'enlant d(ml nous venons de parler, trois hommes lilaucs et un Caraïbe étaient installés à l'arrière. Une petite tente adroileiueiil eoiislruile abritait celle <lcriiière partie de la pirogue el la dél'endail en partie contre le vent et la pluie. Le Gara'ibo, qui se lenail à l'extrémité de l'arrière et qui parai.ssail être le chef de la pirogue, élail notre vieille connaissance de l'ile, Saint-Vincent : lllehiie. l'illustre chef des Caraïbes ronges. Près de lui élaicnl assises les deux feuiines, ses dmix tilles; Flenr-des-Uois, l'héroïque jeune fille, la lêlc ceinte des plumes blanches de l'oiseau des tropiques, portant lièremcnt cl gracieusemeiil son costume de guerre, caressant ses iirmcs posées sur ses genoux, dcnieurail impassible, l'ivil lixé sur la terre (|ni se dessinait vaguement à Ihm'izon, el la ph\siiiiKunic- animée par uiio pensée énprgii|nemenl i)uissante. .\ ses pieds était accroupi, cl sonmii'iilanl, nn magniliqiio lévrier des nioningnes : Coiimà, le (idèle compaginm de la jeiino guerrière.
A côlé de Fleiir-des-Bois, Éloilc-du-Matiii. la seronde lille du chef, la doui'e cl cliarin.nile eiilaul, dont les nmiirs cl lo caractère fonuaieiil un r.>Miiaste lelleinenl saisissant
LE ROl DKS GABIERS
avec les habitudes et les setitimciits de sa sœur, se tenait le corps à demi pluyé, pressant dans ses bras le petit garçon blanc quelle avait sur ses genoux, et ne levant la tète que puLir adresser à l'Iioninie |)lae6 en face d'elle un loii^' regard eniprenit de tendresse, de douleur et de résignation. Let boiiniie, c'était Charles, le mai quis d'Herbo:s, le capitaine corsaire quenous a.ons laissé à la Tniiulad, sauvant, par un miracle, miss Mary, la jolie Anglaise, la fiancée de lord
Eilcn. . , . -ui
iiais depuis le jour où nous avons assisté a cette terrible catasiropiie qui avait ruiné Puerto-Espana, Charles était cruellement changé. Un sentiment d'abalteinent complet se peignait, sur son mâle visage, pâli par les souri'rances -morales, fatigué par les douleurs phvsiques et recouvert d'un vùile de tristesse. Un désespoir sombre, efl'r.tyant, se lisait sur ce front plissé ; les yeux avaient perdu le feu qui les animait jadis, et des rides précoces sillonnaient ce visage autrefois si beau. Le commandant paraissait plongé dans un monde de réflexions lugubres, et la tristesse qui le dévorait semblait être partagée par le matelot occupant une place voisine de fi sienne, et qui jetait sur son coniniandant des rcarls mornes et remplis d'inquiétude. Ce matelot, c'éiait .Mahurec.
Quant au septième personnage , au quatrième représentant sur cette pirogue cara'ibe de la race blanche européemie, il s'était , probaldemcnt pour mieux se défeiidre contre les atteintes du vent, de la pluie et du pulviérin des vagu 'S, blotti bons le banc de l'embarcation et disparaissaii 'iwui sous un véiitable amas de couvertures et de peaux a animaux sauvages. Parfois il se faisait si petit, il se ramassait si étroilemeul sur lui-mrme, que l'on perdait toute trace de son indi\idu sous le monceau de lainages et de fourrures dans lequel il s'enfouissait comme une tortue sous sa carapace, alors qu'elle rentre- sa tête et ses pattes. M lis lorsque l'air respirahle lui faisait défaut ou que la curiosité aigiillfiiiuait sa paresse ou surmontait ses craintes d'être éventé ou mouillé, le personnage caché opérait, avec sa tète, une trouée dans le dôme l'ormanl abri, et le nez pointu de Gervais se dégageait quelques instants pour disparaître ensuite.
— Allons, estimable terrien, dit Mahurec en poussant assez rudement du pied le paquet dans lequel était enseveli Gervais, vous pcmvez vous démaillotler à celte heure, voilà que nous relevons la terre!
— Vous croyez, mon excellent ami ? répondit timidement le bouigeois parisien.
— Eh oui : Uépiautez-vous, que je, vous dis ! vous avez quasiment le gabarit d'un castor qui remorquerait sur sa quene tout son gréement. Mettez le nez dans la brise et ouvrez l'œil. Nous allons- bientôt targuer deux mots à vos cidevant amis les goddcm.
M. Gervais laissa échapper un grognement sourd et se dégagea un peu la tète, mais la pluie, qui fouettait avec violence, lui arriva en plein visage et le fit rentrer sous son banc.
— Tel que vous me voyez, mon bon monsieur Mahurec, reprit-il en se blottissant plus encore sous le tutélaire abri, je suis capable de nrenrbiinier, savez-vous, et j'ai des rhumes terribles, moi qui vous parle ! Quand j'étais à Paris, dans mon magasin, je raenrbuinais tous les hivers, à la Siiiit-Martin. Crac! c'était connue une fatalité... mèmenient que mon épouse me faisait une petite tisane, que je prendrai même la liberté de vous recommander à l'occasion...
Mahurec n'écoutait pas le bourgeois : ses regards et tous ceux de ses compagnons étaient tixés vers la terre, qui se îessinait plus nettement de minute en minute. Le port du Houle apparaissait en fare de la pirogue.
— Les Français doi\eiit être maîtres de cette partie de l'île ! dit llleliiie en s'adressaiit à Charles.
-—Je l'espère, répondit celui-ci, mais dans tous les cas, il tant que nous débai(|uions. Cependant tourne le moule et atterre au sud de la ville.
Le Caraïbe fit un signe afllrmatif.
Gervais, toujours enfoui sous sa montagne de peaux et de couvertures, ne voyait rien et ne cherchait pas à -voir, mais il était horriblement tourmenté par le désir de parler. On se rappelle que le digne bourgeois était, comme son compère et compagnon l'estimable Gorain, douéd'une loquacité trè»-reniari|iiable. Or, depuis près de deux années que le malheureux Gervais avait été fait prisonnier des Anglais,
par une cause et dans des circonstances que nous ignorons encore, il avait été condamné à des monologues presque continuels alors qu'il voulait, ainsi qu'il le disait-lui-inènie, se délier la luniiuc.
Son ignorance de la langue anglaise l'avait condamné à un mutisme à peu près absnhi, et le peu de mots qu'il avait fini par apprendre ne lui fournissait matière qu'à une conversation lies plus" restreintes.
Lord Ellen parlait français, mais le noble lord ne descendait pas .souvent jusqu'à proloniier une causerie avec un prisonnier, un Français! Miss Mary et lady Harriet pouvaient aussi comprendre Gervais, mais l'une et l'autre ne lui accordaient aucune attention.
Le pau\re bavard avait donc subi une torture réellement pénible : aussi se rappelle-t-on la joie qu'il fit éclatei' à Piteito-Espana en entendant Mahurec lui adresser la parole en français, et encore cette joie avait été de bien eoui'te durée, car elle avait été presque aussitôt suivie de l'hoj'rible catastrophe. Gervais, paralysé par la terreur, avait été plus de quinze jours à rétablir l'équilibre de son esprit, et, au moment où nous le retrouvons dans la pirogue, il n'y avait guère qu'une dizaine de jours qu'il était enlin rentré en possession de toutes ses faciiliés, et qu'il était en mesure d'apprécier li'S avantages d'avoir recouvré la société de ses compatriotes. Ceux-ci, c'est-à-dire Maliurec et Charles, avaient pris en pitié le pauvre diable, qui, depuis deux années, avait été en proie à tant de vicissitudes, mais ils récoutaient peu. Gerrais s'était rejeté sur les Caraïbes, parlant tons français ; mais les sauvages sont de conversition peu prolixe, et, de ce côté encore, le bourgeois n'avait pas reçu l'accueil qu'il désirait. Cepenilant il entendait parler français autour de lui : il savait qu'on pouvait le comprendre, et c'était un énorme soulagement. Aussi avait-il pris l'habitude de parler tout seul, se persuadant qu'on devait l'écouter, et il hasardait avec un entrain léiiioignaiit le désir de rattraper le temps passé condamné au silence. Supposant donc que Mahurec lui prêtait encore attention, alors que le matelot et ses compagnons ne s'occupaient que de la terre, dont on approeliait et- dont on ignorait la qualité d'amie ou d'ennemie, Gervais avait poursuivi sa pensée et son discours.
— Je vous disais donc, mon dier monsieur Mahurec, poursuivit-il, que mon épouse avait un remède tout iiailiculier pour mes rhunies... C'était une espèce de bouillon d'une fabrication tonte spéciale; je vais vous en donner la recette, car la palivre chère femme en a tant fait pour moi et devant moi, que je sais cette recette par cœur... Écoutez!... Vous prenez un mou de veau, n'est-ce pas? mais un beau mou de veau, un de ces mous de veau qui...
Gervais s'interrompit lui-même en poussant un cri aigu et en se rejet. lUt brusquement en arrière.
— Eh! l'aïuien! ciia .Mahurec, quoi donc que vous avez à me farfouiller comme cela dans les jambes?
— Mais vous m'avez marché sur la main, mon excellent ami 1 beuglait le bourgeois.
— Bill ! lit le matelot, il n'y a pas de mal; je n'ai rien senti. D'ailleurs, pourquoi venez-vous vous fourrer sous moi? Ces terriens, c'est plus béte qu'un épissoir ! Je vous dis de vous démaillotter ! Voyons, démarrez de là !
— Ah! fit Gervais d'un ton dolent, croyez bien que je voudrais m'en aller. Ah ! ma pauvre rue Saint-Denis I... ma boutique!... mon épouse!...
— Eh bien ! allez les retrouver!
— Hélas ! mon bon monsieur, que ne le puis-je ?
— Ah çà ! mais, au fait, dit Mahurec, que les doléances de Gervais comniençaienl à impatienter, qu'est-ce que tuas, terrien, avec ta face vent dessus vent dedans et ta mine cha\irée? As-tu fini tes lamentations ? Pourquoi qnc tu as largué l'écoute et quitté ta case pour venir te bourlinguer dans ces parages? Fallait y rester dans ton Paris de malheur !
— Croyez bien, mon digne monsieur Mahurec, que je voudraisne l'avoir jamais quitté!...
— Pourquoi en es-tu parti, alors?
— Pour aller à Saint-Cloud! répondit simplement Gervais. Mahurec le regarda avec des yeux énor.némeiU ouverts.
— De quoi? lit-il, tas quitté ton Paris pour aller à Saint- Cloud?
— Oui, mon bon monsieur Mahurec.
— Et ça t'a mené aux Antilles?
— Gomme vous le dites.
— Sans l'arrêter ?
— Sans m'arrêler... ou, pour mieux dire, si, je l'ai été arrêté... et par les Anglais, encore.
Mahurec ne put retenir.un éclat de rire bi-uyant.
— En voilà une de longueur: dit-il. Tu pars de Paris pour aller à Saint-Cloud, et tu passes par les Antilles? Eh bien! à la bonne heure! pour un terrien, tu n'es pas encore si bête que tu en as l'air! Carainba ! tu étais venu au monde pour être Juif errant !
— Ah ! fil Gervais en poussant un profond soupir, si vous saviez comment tout cela m'est arrivé ! Tenez, mon cher monsieur Mahurec, je vais tout vous avouei-... Figurezvous qu'un soir j'élais dans mon arrière-boutique, avec ma femme, en train d'examiner les beaux habits brodés d'or qui nous restaient et dont la République une et indivisible paralysait la vente, loj-sque tout à coup...
Mahurec posa sa large main à plat sur la bouche de Gervais, et lui coupa nettement et rudement la parole.
— Silence ! lit-i) ; nous allons accoster, et on ne sait pas
encore si la côte est amie ou ennemie. Tu me largueras ton histoire un autre jour ! "
La pirogue s'était arrêtée à quelques brasses de terre- Illehiie, la faisant maintenir contre la force des values oui la poussaient sur la c(5te, donna un ordre à l'un des- Caraïbes noirs. Celui-ci se jeta aussitôt à la nage et disparut dans I écume des flots. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé qu il revenait vers l'embarcation.
— Le pavillon tricolore flotte au port du Moule ' dit le sauvage en escaladant les bordages de la pirogue.
Charles tressaillit et le sang lui monta au visa-j'e
— Vive la France! hurla Mahui'ec. °
— Nous entrons dans le port, alors? dit Illehiie
— Non : répondit Charles; accoste sur la plage, en face des murs de la ville.
Les rameurs reprirent leurs pagayes, et, quelques instants après, la pirogue venait échoue- sur le sable de la cdte Illehue, les deux femmes, les trois hommes blancs, l'enfant
Ip
J'ai laissé près de ma cliaisu le iianici- aux œufs rouges, (l'âge lia.)
elles Caraïbes rouge.s débarquèrent aussitôt. Les noirs demeurôrenl seuls dans la jurogue. La tei're, marécageuse de sa nature cl détrempée encore par les pluies, offrait une surface à demi liquide dans laquelle on enfonçait jus(iu'audessus des clievilles. Illehiie et Charles parurent' conférer quelques moments ensemble ; puis le chef caraïbe donna l'ordre à sa tille aînée de veiller au campement |)rovisoire des guerriers et à la sûreté de la pirogue; Charles fit signe à Mahurec de le suivre, et les trois hommes, quittant la plage, se dirigèn-nt rapidement vers la ville du Moule, laissant derrière eux Fleur-des-Hnis, qui veillait i'i l'iustallalion des siens; Gervais, <|ui invoquait tous les échos pour trouver un abri contre la pluie, et r^toile-dii-Matin, la giacicuse l'rifant, serrant contre sa poitrine la fail)le créature qu'elle tenait tDujours embrassée, et suivant de son regard triste et dduloureiix l'omlire de Charles, (|ui se di'tacliait au loin dans le hrouillaril. Quaud les trois hommes curent complètement di.s|iaru, Etoile-du-Matin a|)pu\a ses lèvres sur le front du petit gairiui, et un sanglot convulsif (il frissonner ses briMK^s l'paulcs.
Le soir, à (•in(| heures, la pluie avait cessé, mais de grands nuages couraient encore sur le ciel sombre. La petite troupe que nous avons vue déliarquer était encore réunie sur Ja plage. Les (caraïbes noirs s'occupaient à remettre Ji (lot la
pirogue que la marée basse avait laissée à sec, et, enlevant la légère embarcation, ils la faisaient glisser sur le sable en la poussant en avant. Les vingt guerriers rouges, groupés à l'écart, se tenaient immobiles et silencieux, semblant altemlre les ordres de leur clicf. Illeliiic, Kleur-des-Bois et Mahurec causaient tous trois à quelque distance des Caraïbes rouges, et paraissaient établii' un plan de eampagne. Coumâ errait dans la plaine humiile, fai.sanl autour de sa jeune maîtresse et (le ses compagnes une garde attentive.
Charles, Etoile-du-Matiu et le jeune enfant blane étaient assis sur un quartier de roc iiue la mer en se retirant avait dégagé. Charles tenait le petit f^arvon entre ses deux genoux et caressait de la main sa jolie tétc blonde, déjà iirunie cependant par le soleil des Inqtiipies.
— Chèr(\ et douce enfant, disait Charles en se tournant vers la jeune Caraïbe, vous m'avez couipris, n'cst-fe p-is? vous avez reti'uu toutes mes paroles?
— J'ai tout compris, Cli,u-|es, répondit l^toile-du-Malin. Chacune de vos paroles ejt et demeurera gravée là !
— Vous n'ouhlicrez donc rien?
— Jamais.
— M.imti'itaut je n'ai plus rien i\ vous apprendj'c. Vous connaissez toute ma lugubre histoire.
Etoile-du-Matin leva sur lui ses jeux humides de larmes.
— Pourquoi ne mo l'avoir pas confiée plus tôt ? dit-elle. —Pourquoi au.r.iis-je affligé un cœur aini? répondit Charles.
Vous n'eussiez rien su si les circonstances ne m'eussent contraint à parler. Qui sait, après ce que j'ai souffert déjà, ce que l'avenir me réserve. Le hasard le plus heureux serait, pour moi, la mort...
— Ne dites pas cela! interrompit Etoile-du-Matui en frissonnant.
Puis elle reprit aprè;s un moment de silence, durant lequel elle chercha à calmer l'émotion qui agitait sa poitrine :
— Et vous dites que le signe que cet enfant porte au bras est la marque constatant qu'il appartient à cette malheureuse famille dont vous venez de me révéler le terrible sort ?
— Oui, répondit Charles. Ce qu'il a gravé sur le bras, ce sont les armes des Niorres, et la ressemblance de son visage avec le conseiller et avec... celle dont je vous ai également parlé prouve qu'il a le droit de porter ces armes. Maintenant, à quel degré cet enfant apparlient-il à la famille des
Niorres ? je l'ignore, et lui-même ne peut nous donner aucun renseignement à cet égard, vous le savez. Mais la Providence l'a jeté sur ma route.; la Providence m'a fait lui sauver la vie alors qu'il allait périr avec le navire ; la Providence a des décrets à l'exécution desquels nous devons aider. Je ne puis, moi, dans la vie aventureuse que je mène, me charger de cet enfant, dont la vue est d'ailleurs pour moi à la fois un sujet de bonheur et un sujet de douloureuse afdiction. Depuis plus d'une année qu'il est avec vous, Étoile-du-Matin, vous lui avez servi de mère, et jamais mère plus tendre ni plus dévouée n'a veillé avec plus de vigilance sur son fils favori...
L'enfant, qui avait jusqu'alors écouté en silence et avec une attention tout à fait en dehors de son âge, quitta brusquement Charles, et, sautant après Étoile-du-Matin, ill'étreiguit tendrement et l'embrassa avec une extrême effusion, comme s'il eût voulu sanctionner par cette pantomime expressive les paroles du jeune homme.
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lin voulel dit-il. (Page 1-2'i.)
— Il VOUS ainic, poursuivit Charles; il \oiis .■uiin' i-omme il doit vous aimer. Vous êtes pour lui une mère adoptive, et je devais vous confier tout un passé qui, je crois, peut intéresser son avenir. Encore une fois, je vous le ré|)ète, j'ignore comment et à quel titre cet enfant appartient à la famille des Niorres; mais, pour moi, je ne puis douter qu'il n'en soit un descendant; et il fallait que vous sussiez tout, car les renseignements que je vous donne peuvent lui devenir un jour absolument nécessaires. Si mes projets eussent léussi, si Dieu était venu à mon aide et que je fusse retourné en France, j'eusse certainement emmené avec moi cetenfant, afin d'éclnircir son sort. Mais le bonheur, qui avait paru me sourire un moment, m'a laissé retomber dans la détresse, et aujourd'hui, Étoile-du-Matin, je vous supplie de garder près di' vous ce pauvre peiit être; je vous supplie de l'aimer, de veiller sur lui et de le protéger, car j'ai le pressentiment que bientôt il n'aura plus que vous au inonde!
— Charles! s'éi'ria la jeune fille, pourquoi désespérer? --Et comment espérerais-je? répondit Charles en secouant
la tête. Il y a un an, lorsque, grâce aux secours que m'avait si généreusement donnés votre père, grâce au dévouement de votre sœur, au courage de mes compagnons, j'avais conquis un navire, je pouvais croire encore en l'avenir I... Mais il me sembla que mon propre succès, eût été fatal à ma patrie.
Quelques mois après que j'avais un navire, la France perdait tous ses ports aux Antillesl... J'espérais toujours cependant! Votre sœur m'annonce la venue d'une flotte fran(;aise. La joie rentre dans mon cœur. Je voulais servit dignement mon pays, et au moment où j'allais m'emparer d'une frégate anglaise, au moment où j'allais conduire au secours de mes hardis compatriotes deux bâtiments et cinq cents combattants, une horrible convulsion de la nature vient anéantir mes rêves de bonheur! Je vois les navires brisés et engloutis sous mes yeux; deux cents de vos guerriers trouvent la mort sur ma corvette, et, au milieu de cet épouvantable désastre, je suis trop heureux encore de trouver une pirogue qui me ramène à Saint-VinceiU, oit, en échange de l'hospitalité que j'avais reçue, de l'amitié que l'on m'avait prodiguée, je ne rapportai que des nouvelles de deuil ! Oh ! pauvre enfant, éloignezvous de moi! je suis fatal à tout ce que j'approche !