LA RIVIÈRE SALÉE
Étoile-du-Matin avait^saisi la main de Charles. — Oh ! ne désespérez pas encore ! dit-elle.
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LE lîOI DES GABIERS
Le joune tionime secoua douloureusemenl la tête :
— Que piiis-je niaiutcnaut ? répoadil-il. Quelle force me rCste-1-il pour ayir ?
— Pourquoi avoir refusé les guerriers quIUchiie voulait vous (ioiiuer ?
— Pouvais-je consentir à dégarnir la Cabesterre alors que les Anglais la menacent d'une attaque nouveJle? J'ai accepté vingt guerriers. C'est plus encore que je n'aurais dû faire !
— Mais quels étaient vos projets en venant à la Guadeloupe?
— Me rendre auprès de Victor Hugues, s'il était parvenu à s'y établir, et lui demander, pour moi et les miens, une place dans les rangs de son armée.
— Eh bien 1 vous triompherez des ennemis, Charles, et vous pouvez encore espérer bonheur et gloire !
— Hélas ! ce triom|)he sera long à ohleuir, s'il a lieu ! Coiumeiit supposer qu'une poignée de braves résiste aux attaques de toutes les forces anglaises des Antilles'? Puis, d'ailleurs, quel mo\en ai-je maintenant de retourner en France?... ]\on ! je n'espère plus! je suis à bout de courage et' d'énergie : je veux mourir 1 Qu'une balle .anglaise mette donc enfin un terme à mes douleurs !
— Charles ! Charles ! encore une fois, ne dites pas^cela ! .s'écria Étoile-du-Matiu avec une extrême véhémence.
— Pourquoi? dit Charles en la regardant fixement. La jeune hlle tourna la tête.
— Pourquoi? répéla-t-il.
Puis, après un léger silence :
— Hélas, mon Dieu ! poursuivit-il, pensez-vous que j'' ignore ce qui se passe en vous, et ce secret que j'ai deviné augmente encore mes souffrances ! Vous m'aime? ! je le sais.
La jeune fille releva brusquement son front penché.
— Oui, je vous aime ! dit-elle d'une voix fermé. Je tous aime, Chaj'Ies; mais si je vous fais cet aveu, c'est que je sais que vous ne pouvez m'aimcr, que votre cœur est à une autre ! Oh ! si vous m'avez devinée, moi aussi je vous ai compris. Vous avez jadis quitté Saint-Vmceut pour m'épurgner voire présence, et là tout à l'heure, vous venez de m'avouer ■que votre amour a|)partenait à celle qui avait tant souffert pour vous. Vous avez agi loyalement, Charles ! Je \ous aime plus encore, mais cetamour est dignede celuiqui l'a iusjiiré! C'est une sœur qui vous tend la main. Si je veux que vous viviez, oh '. ce n'est pas pour moi, Charles, c'est pour que vous vous conserviez à celle que vous aimez, à celle femme qui doit vivre encore, elle aussi, que vous retrouverez un jour et qui vous donnera le boiilieur que le ciel vous doit eu récompense de vos douleui's. Que je vous sache heureux,. Charles, et, à mon tour, je moiiri'ai heureuse !...
Charles saisit les mains de la jeune lille et les pressa tendreinent dans les siennes. Il paraissait profondément ému.
— Oli, mon Dieu ! fit-il, je n'oublierai j.imais que vous et voire sœur avez veillé sur moi : je n'oublierai jamais que deux auges se seiont dressés sur ma route, et à ces deux anges j'aurai rendu, pour amour et dévouement, malheur et désespoir!... N'y a-t-il pas une horrible falalilé attachée après moi?...
Mahurec s'avançait alors vers les deux jeunes gens, et l'enfant, en voyant le matelot, courut à sa renconlre.
— Bonsoir, ;)n;/.s / fit le gabier en enlevant le petit garçon entre ses rnains robustes et en appujanl deux gros baisers sur SCS joues veloutées. Comment que ça se gouverne ?
— As pas peur! l'aiiiicn I répondit l'enfant. La biise adonne, et on n'est pas en ralingue I
Mahurec poussa un cri d'admiration en entendant cette réponse faile en langage; mariiime.
— Un Brelon ! s'écria-t-il, un vrai Breton! nii matelot, quoi! Et, remetlanl l'enl'aiilà terre, il étendit la main sur .sa tète
comme pour le bénir :
— N'y en a qu'un qui t'apprendra à prendre un ris ! ditil, et ecliii-lh, ce sera moi!
Charles s'était levé.
— Ma sfT'iir, dit-il d'une voix douce cl en appiixant sur ce mot, qui lit rmif^'ir la jeune Car.iilie,nia sn'iir, paibuil «mi je serai, voire d<Miic imaye sera près d(! moi, cnnime celU; d'une amie dévouée. Mainlenanl il faut iir)us séparer. Vous allez retournera Saint-Vincent avec \olre [lère, \(>\vv smnr cl cet enfant. Juiez-moi di' veiller sur ce p.invi'e pelil êlie !
— Je vous le jure! répiindii Kloile-du-M.ilin. Mais.à votic
tour, jurez-moi (|ne vous n'abuii.h erezjumais les (;araiibes,
et qu'au moment du péril vous .serez près de mon père cl de
ma sœur, comme ils auront été près de vous à l'heure du danger.
— Je vous le jure ! dit Charles d'une voix grave.
Les Caraïbes noirs avaient remis à Ilot la pirogue, et chacun d'eux était à son poste, sa pagaye à la main. Illehiie s'avança, à son tour, vers Charles :
— Je te laisse ma fille, dit-il en désiguaul Fleur- des-Bois. Elle combattra nos ennemis et les tiens. C'est un guerrier fort dans les combats et sage dans le conseil, qu'llleliùe place aux côtés de son ami, pour l'aider de son bras et de son esprit.
Fleur-dcs-Bois enlaçait gracieusement sa jeune sœur.
— Je veillerai sur lui ! dit-elle.
Puis, comme elle sentait Etoile-du-Matiu frémir de tout son être :
— Pleure, pauvre enfant, ajouta-t-elle, car tu ne dois pas espérer ! Un blanc, d'ailleurs, pourrait-il aimer une femme de notre nuance ?...
Étoile-du-.Matin saisit le petit garçon qui était près d'elle et l'enlraîna vers la pirogue.
Dix lieues séparent le port du Moule de la Pointe-à-PiIre, mais dix lieues à franchir, pour les sauvages enfants de l'Amérique et des Antilles, sont un trajet facile à aecoiu[)llr.
A six heures du soir, Charles, Mahurec, Fleur-dt.-Buis, Gervais et les Caraïbes rouges avaient quitté la plage ; à trois heures du malin, ils atteignaient les bords de la lih'ière Salée, à l'embouchure sud de laquelle est bâiie la Poinle à- Pitre. Tous étaient alertes et dispos. Le malheureux Gervais était seul dans un état voisin du ])lus poignant désespoir. Les pieds meurtris par les rochers, le corps couvert de boue et trempé pai- la pluie, il ne se train, lit plus qu'avec jieitie. Mahurec, qui avait eu pitié de lui, lui avait offert son bras. Cliarles et la Caraïbe marchaient en tète de la petite troupe et la dirigeaient, tous deux précédés par le lévrier qui écl irait la route. Les Cara'ibes rouges fermai 'iit la marehc, .^lahurec el Gervais formaient !e centre. Déjà ou apercevait les premières maisons de la ville se délacbanl en masse noire et confuse dans les ombres de la nuit. La petite troupe suivait en bon ordre les bords de la Rivière Salée.
— Ouf! je u'en puis plus, mon bo:i monsieur, disaii Gervais en trébuchant à chaque pas. Jamais je n'arriverai.
— As pas peur ! répondait iMahurec, on arrive toujours.
— Et i)ourlaiit, mon cher numsieur, tel que vous me voyez, je faisais parfois dans Paris des trottes réellement extraordinaires. Vous savez où est la rue Saint-Denis, n'estce pas ?
— Non ! Slarches toujours.
— Eh bien'; c'est là qu'est ma boutique. Oh 1 ma boutique et mon épouse!... les rcverrai-jc jamais? El dire que, pour aller à Saint-Cloud, je... Tenez! mon cher monsieur, c'est effrayant à penser ! Figurez-vous qu'un soir, j'étais dans mon arrière-boutique, avec ma femme, en train d'examiner les beaux babils brodés d'or qui nous restaient et dont la Héjinblique une et indivisible paralysait la vente, lorS(iue tout à eouj)...
— Halle! s'écria subitement Charles d'une voix basse et sifllante.
— Quoi donc, mon commandant î dit Jlaliurec en s'avaiiçaiil vivement.
Charles lui fil signe de l'accompagner sur rcxIrCnic bord de la rive. Fleur-des-Bois, à demi cachée derrièi'e une toul'ie de maugliers, paraissiiit interroger, avec une allenlion profonde, les eaux noirâtres qui coulaient à ses pieds, (^oùma, à quelques pas en avant de sa maîlresse, les deux pattes do devant plongées dans les (lots de la rivière, aspirait à longs traits les émanations que lui apportait la brise qui venait do laulre rive en faisant entendre un grogne ment sourd el prolongé. Des points plus sennbres se di'lachinent au loin dans la nnil et semblaient lUitter sur les eaux de la rivière. Coïima se replia sur lui-mèine conone pour bondir en ayfliit cl s'élancer dans le bras de mer, mais Fleur-des-Hois le retint vivement par son collier.
La jeune fille, qui vimait d'échanger avec Charles quelipies rapides parcdes, appla à \oix basse un Caraïbe el lui désigna du doigt les pniuls noirs (|iii allirnienl .son ;iltenlioU el celle de s(ui compagnon. Le Caraïbe jeta aiisMiol ses armes et s'élança à la nage. Coùnia grognai! plus sounlemeul, mais sur un Ion pins inenaçani encore. Malinrce s'élail avancé près du chien et éludiail altenlivemenl l'expression
des grognements du lévrier et les mouvements nerveux qui agitaient tout son ccrps.
"— Tonnerre de Brest! murmura-t-il, Coûma flaire les Anglais !
— Silence ! fit Charles; j'entends le bruit des avirons fendant les vagues; c'est une surprise tentée contre la Pointeà-Pitre : si Victor Hugues Ti'.ist pas sur ses gardes, il est perdu. Coûma releva sa tête aux poils hérissés et montra ses dents blanches. Le Caraïbe qui venait d'être envoyé à la découverte venait en ce moment vers le rivage. Les points noirs si nombreux dans le canal grossissaient à vue d'œil.