XLVIII. — LA SURPRISE
La Pointc-à-Pitre, aujourd'hui le port le plus important de la Guadeloupe, toujours rempli de bâtiments de toutes nations dont les pavillons varies et les flammes flottantes donnent à la ville un air de fête et un aspect des plus pittoresques, la Pointe-à-Pitre ne possédait pas, en 1794, ces rues larges et droites bordées de trottoirs, ces places régulières, ces beaux édifices dont elle peut, à notre époque, se montrer fière.
En l'an II dclaPiépublique, la Pointe-à-Pitre était encore de fondation presque récente, car cette fondation ne remontait p.-is à plus de trente et un ans. Bâtie en 17(53, incendiée en 1780, elle avait été rebâtie en picrresretirées des ujornes voisins. En 1794, elle était déjà propre, régulière et élégante, mais elle élait loin d'avoir acquis le développement qu'elle devait prendre plus tard. Son port était cependmt presque aussi beau qu'il l'est maintenant.
Situé au fond de la baie de la Grande-Terre, à l'embouchure de la Rivière Salée, ce port est parfaitement abrité contre les vents et les raz de marée et peut recevoir les navires du plus fort tonnage. Aussi, en raison de son importance, le port de laPointe-à-Pilre eut-il de toiU temps son entrée admirablement défendue. L'Ilot-aux-Cochons, situé au milieu de la passe et sur lequel s'élevaient deux batteries dont le feu se croisait avec celui des canons du fort Saint- Lnuis, constmit sur la rive droite, formait un formidable front de défense. 'A l'est, sur le prolongement de la côte, au-dessus du fort Saint-Louis, le fort FIcur-d'Epée, dominé lui-même par le morne Marcotte, se dressait tout hérissé de canons. Par mer, l'attaque de la Pointc-â-Pilrc n'était donc possible qu'à l'aide de forces imposantes, mais par terre, il en élait autrement. Du côté de la campagne, c'est-à-dire de l'intérieur de l'île, la ville était absolument découverte et ne possédait pas une batterie. C'était par ce côté que Victor Hugues avait attaqué la Pointe-à-Pitre et l'avait enlevée aux Anglais; c'était par ce côté également que l'amiral Jervis, furieux de la défaite de ses troupes, avait résolu de reprendre sa revanche et de reconquérir sur les aiidacieux Français la ville si lestement reprise à l'Angleterre.
Profitant de l'une de ces nuits de l'hivernage durant lesquelles aucun aslre ne brille au firmament et l'obscurité est complète sur la terre et sur les eaux, le commandant anglais avait fait conduire dans la /î/V/i're Salée, sur la rive de la Basse-Terre, toutes les embarcations qu'il avait pu trouver disponibles. Dix-huit cents hoiumes s'étaient embarqués sans bruit, bien armés, bien équipés et désireux de venger leur honteuse défaite. Le plan tracé était de traverser la rivière en ligne droite et de débarquer les hommes en pleine campagne, sur les bords de la Grande-Terre. Les soldats devaient alors se former par pelotons serres en masse et entrer dans la ville, parfaitement ouverte de ce côté et gardée seulement par deux petits postes que l'on comptait surprendre et égorger facilement.
L'expédition devait avoir lieu au commencement de la nnil; mais l'amiraUervis, homme d'une certaine expérience, avait réfléchi que c'était vers l'approche du matin au contraire qu'une garnison, fatiguée par une veille longui'.el iiuitile, devenait le plus facile à surprendre, eu ce que le sommeil était plus profond, la quiétude plus grande et la fatigue plus imjxVieusement accablante. Le jour devait être B quatre heures et demie : on résolut de tout arranger pour que le di-barquemenl s'opérât vers trois heures.
A la Pointc-à-Pitre, tout était parfaitement tranquille. <)n était si loin de sujrposer la présence des An-Iais, oue 1 on croyait occupés à bâtir UR camp dans la Dasse-Tcr're, que la sécurité la plus complète régnait dans la ville.
A cette époque une rucprincipale, nommée la Grand'Rue, traversait la Pointe-à-Pitre dans toute sa longueur. Celte rue aboutissait à un fort situé en face de l'église, lequel fort consistait seulement en une batterie circulaire de gros calibre, occupant un monticule escarpé dans la moitié de son pourtour : faible défense créée à la hâte dès son arrivée par Victor Hugues, et qui seule protégeait la ville du coté de la campagne. Il était trois heures et demie du malin : la nuit était encore fort obscure et la pluie recommençait à tomber en abondance. Tous les habitants, toute la garnison, dormaient de ce sommeil lourd qui précè3e l'instant du réveil. Les soldats placés en sentinelle dans la batterie dont nous venons de parler et qui, comme leurs camarades venus de France, n'avaient depuis leur départ de Brest échappé aux' fatigues de la traversée que pour s'élancer la baïonnette en avant contre l'ennemi, les soldats, harassés, engourdis par la pluie, comptant d'ailleurs sur ceux des deux petits postes pour leur donner l'alarme en cas de danger, s'étaient laissé gagner par le sommeil et étaient étendus près de leurs canons. Un silence profond régnait à la Pointe-à-Pilre. Tout à coup ce silence fut troublé par un bruit sourd, cadencé, régulier et à demi élouffé par les clapotements de la pluie et les sifflements de la brise.
' Au même inslant, à l'extrémité de la Grand'Rue, du côté donnant sur la campagne, une niasse noire se détacha dans l'ombre et se déroula peu à peu dans la rue, qu'elle envahissait *n s'avançant comme un serpent gigantesque raiiipant sur le sol. C'était la colonne anglaise qui venait de pénétrer dans le cœur de la cité, et qui, sans avoir aucun doute de la victoire, entrait l'arme au bras, au pas de manœuvre, dans la Grand'Une pour enlever d'emblée le fort situé à son extrémité. Les canons de fusil avaient été noircis à la suie, afin qu'ils ne brillassent pas dans les ténèbres et que rien ne pût déceler l'approche de la colonne, dirigée par le génér.il Graham en personne. Sans doute les deux postes situés aux portes de la ville avaient clé surpris et égorgés, car aucun éveil n'avait été donne.
Les Anglais, liirts de dix-huit cents hommes environ, choisis parmi les troupes les plus fraîches et les plus aguerries, surprenant dans le sommeil cinq cents Français tout au plus, harassés, épuisés, par des fatigues de tous genres, à peine installés dans une ville dont ils ignoraient le plan, c;ir ils n'avaient pas eu le temps de se familiariser avec les détours de la Pointe-à-Pilre, les Anglais ne devaient pas avoir la moindre incertitude sur le succès de leur entreprise. (Victor Hugues avait débarqué avec lui huit cents hommes : mais une partie de cette faible armée élait en gari;iison au port du Moule ou parcourait l'intérieur de la Grande-Terre. Il avait donc tout au plus cinq cents hommes valides à la Pointe-à-Pilre.) La colonne avançait toujours : sa tète allait atteindre la batterie, et une fois cette batterie emportée et ses canons tournés vers la ville, les Anglais étaient maîtres de la Pointe-à-Pitre. Les Français avaient à peine le temps de se réfugier sur leurs navires, et une fois en mer, toute l'escadre de l'amiral Jervis devait avoir raison des bâtiments républicains.
La colonie, reconquise à la France, allait être de nouveau perdue pour elle, et Victor Hugnies allait payer son triomphe inespéré d'un jour par une épouvantable défaite. Quatre heures du malin sonnèrent; la colonne débouchait sur la place de l'Église, en face de la batterie.,. Deux cents mètres la séparaient au plus des soldats républicains harassés, et qui, engourdis par la fatigue et par la pfuie tombant à flots, endormis au bruit du vent qui sifflait avec force et, venant du sud, emportait loin d'eux le bruit des pas des Anglais, n'avaient rien entendu et n'avaient pu rien entendre... Encore une minute peut-être, et la Guadeloupe redevenait anglaise, et lord Jervis expédiait aux ignobles /)o;i/o/is de Portsniouth une héroïque poignée de braves... Encore une minute, et les Anglais étaient maîtres de la batterie qu'ils allaient envahir sans coup férir... Encore une minute, et Victor Hugues voyait s'anéantir le résultat obtenu si rapidement p^r son énergie, son audace, son intrépidité et son amour de la patrie...
Un capitaine anglais, s'avançant bravement, prit son élan pour escalader la batterie et y sauter le premier... Déjà il enjambait le parapet, lorsqu'au même instant il retomba la poitrine traversée par un coup de sabre...
Un éclair avait jailli dans l'ombre, et trois êtres bondissant comme trois jaguars- par l'un des côié.s de l'église formant une petite rue, trois êtres à l'apparence fantastique, sem-
blanl suryir lie lerrc, furent d'un ^eul et foniiiihible éhin sur les canons de la batterie... Trois cris, ti'ois appels relenlirent aussitôt dans le silence de la nuit, et connue proférés par une niênie voixr:
— Aux armes !
— Vive la France !
— Mort aux Anglais!
Trois platines furent arrachées, trois coups de feu firent à la fois vibrer les éclios de la ville, et trois canons, prenant en enfilade la Grand'Rue, vomirent dans une détonation feu, fumée et fer... Au même moment le terrible cri de guerre des Caraïbes domina le tumulte, et vingt flèches empoisonnées allèrciU porler la mort dans les rang des Anglais. Puis au cri de guerre des Caraïbes répondirent les cris de rage de la garnison surprise...
Les artilleurs endormis, réveillés par ce bruit retentissant, sautèrent sur leurs pièces qui, rechargées en un clin d'œil, firent pleuvoir une gi'êle de mitraille. En une minute la ville entière s'était réveillée, et ces admirables soldats dont la France doit, à bon et juste droit, se montrer si fière, s'élançaient de toutes parts , demi nus, sabres et fusils à la main...
En un clin d'œil cette colonne anglaise qui avançait si confiante en sa force, si certaine du succès, si fière de son futur ti'iomphe, fut coupée, broyée, hachée, détruite, anéantie. Les trois preuiiers boulets de 24 qui l'avaient traversée dans toute sa longueur avaient poi'té dans ses rangs un épouvantable carnage. La mitraille, les flèches empoisonnées, les coups de feu de la garnison réveillée achevèrent l'œuvre de destruction avec une rapidité telle que les Anglais eurent à peine le temps de décharger leurs armes. Rien n'est plus faible que l'homme qui croit surprendre son ennemi et qui est surpris par lui.
Plus de mille houjmes gisaient à terre, morts ou blessés; les huit cents qui restaient essayèrent de fuir, mais les soldats de Victor Hugues leur avaient déjà coupé la retraite. Viel(ir Hugues s'était élancé, presque nu, au premier tumulte. Piaillant tous ceux qu'il rencontrait, il avait bondi en avant. En apercevant la belle contenance de ses artilleurs, réveillés alors et qui ser\ aient les pièces de la batterie avec un entrain et une /'lo/a extraordinaires, il avait compris d'un seul coup d'œil le plan qu'il de\ait suivi'e pour triompher sur toute la ligne.
Tournant brusquement la ("ii-and'Uuo avec ses hommes, il avait atteint l'entrée de la ville parla campagne et était tombé sur la (|ueuc de la colonne avec la i-a|iidilé d'une flèche. Pas un Anglais n'échappa! Les huits cents demeurés debout jetèrent bas leurs ai'mes et se rcndii'cnt à cinq cents Français.-
La Guadeloupe étriitsauvée. La Fi'auce conservait sa conquête. Le jour se levait comme pour saluer le triomphe de nos armes et éclairer la honte des vaincus. Victor -Hugues, à peine remis et après avoir fait désarmer et conduire à bord de l'une de ses frégates qui était en rade les huit cents |)risonniers ani;lais, Victor Hugues s'élança sur la batterie protectrice qui avait sauvé non-seulement la ville, mais toute la petite armé française.
— Qui a mis le feu à ces canons? demanda-t-il en faisant faire silence autour de lui et a\ec un ton attestant le désir qu'il avait de donner une récoinpiusc.
— (-elui-là, c'est trois ! répondit une voix eni'ouée.
Le proconsul se l'etourna et toisa le personnage qui venait de lui répondre, et qui n'était autre que noire ami Slahurec.
— Qu'est-ce que tu dis'/ demanda-t-il.
— Je dis, ré|)rmdit le gabier eu se damlinanl, (|ue les trois premiers coups de canon ont été' tirés enseiidilc et que c'est trois mains dinv-i'cnlcs qui ont l'ail jouer les platines. /'r///i(/ d'alKiril et d'une, la première est celle ii mon ronin.ïuilaiil, qui se boiii'lingue là-bas an milieu des moils pour voir s'il n'y a pasenconï des vivants. I.,a seconde est la celle à celle lillc sauvage que lu vois, qu'est un guerrier numéro un et digne en Ions points d'être un vrai malehd. liiilin et dernièretneni la Irnisièmc, c'est celle-là!... laniain de Maliurcc, ancii'n gabier d'ariiinnu i-t propre à se poiiuiyer sur le grelin de la içlnirc, qui; ji; dis !
En aidievani ce pelil discours, Malmrec étendit sous le ni'7, de Victor llugm-s une main foriiiidahle, épaisse eoinine une épaule di; moulon, noire eoimnc nue canuiade un jour deronihalcl ort..'. le dojgls qui eiisseul pu prendi'e pour bagues les anneaux d'une chaîne d'ancre. Victor Hugues
regarda attentivement la physionomie franche, ouverte et superbement martiale de son interlocuteur.
— Qu'est-ce que c'est que ton commandant? reprit-il.
— C'est celui-là que je te dis ! répondit Maliurec en désignant Charles, lequel, soulevant les cadavres, cherchait s'il n'y avait pas parmi eux des blessés à secourir, et était loin do penser que le proconsul s'occupât de lui.
— Son nom ? demanda Vilor Hugues.
— Il te le dira lui-même ! répondit Mahurec, qui ne voulait pas commettre d'indiscrétion.
— Eh bien ! poursuivit le représentant, dans une heure, amène-moi chez moi ton commandant et la Caraïbe. La patrie vous doit une récompense à tous trois, et je me charge de vous la donner !