XLIX. — VICTOR HUGUES
L'entreprise tentée avait été désastreuse pour les Anglais : sept cent cinquante soldats, trente-deux officiers, le général commandant l'attaque, avaient été obligés de se rendre à discrétion. C'était non-seulement un triomphe pour notre pavillon, mais c'était encore un l'ail d'une importance énorme, en ce qu'il suivait l'arrivée de notre année aux Antilles, en ce qu'il rétablissait notre réputation militaire et notre influence rudement compromises, sous celte partie de l'équateur, par nos échecs précédents, et en ce que, enfin, il portait le coup le plus rude aux Anglais établis dans l'autre partie de l'ile, dans l.i Basse-Terre, dont nous allions maintenant facilement pouvoir nous emparer. Victor Hugues élait dans rcnivrante joie d'un beau succès ; mais quoique entièrement heureux de l'événement accompli, le proconsul n'en songeait pas moins à l'épouvantable dé>aslre qui avait failli remplacer pour lui et pour son armée le superbe triomphe. Si la batterie de l'église n'avait pas tiré, tout eût été perdu.
C'était donc surtout à ceux dont rinlervenlion miraculeuse avait arrêté net la colonne anglaise et avait commencé à la foudroyer qu'il devait attribuer tout le succès de l'affaire. Aussi Victor Hugues cherchait-il dans sa lête le moyen de récompenser dignement les braves qui 'avaient sauvé la colonie entière. En voyant Mahurec, et reconnaissant en lui un matelot, en lui entendant nommer son minmandanl, il avait cru ijue ces deux ht'ros de la journée faisaient parlie de son armée de terre et de sou escadre, et, quant à la jeune Caraïbe, il expliquait sa présence à la Cuaileloupe par la proximité de iile Saint-Vincent. Ce ne fut qu'en lentrani dans la maison dont il avait fait le siège de sou gouvernement, ce ne fut qu'après a\oir demandé à ses officiers les renseignements les plus détaillés sur ce qui s'était accompli, ([u'il apprit qu'aucun des trois personnages, survenus si opinémeut |)our détendre la ville d'une surprise, n'était connu de |)ei'sonne, pas jilus de ses soldats que de ses marins. iCn outre, les vingt Caraïbes rouges, qui avaient joué héroï(iueinenl leur rùle dans le coaibal, décelaient une sorte de petite exjjéililion dont le proconsul ignorait abs(dumenl l'existence.
Victor Hugues si' demaudail donc avec iinpalience quels pouvaient être ces trois au\iliaires, lorsque l'un de ses officiers vint l'avertir que ceux qu'il avait f.iil demander allendaien! ses ordres.
— Qu'ils entreni! (ju'ils enireni ! s'écria le proconsul avec vivacité, et (lu'on leur rende les Inmiieurs miliiaires. Ces gens-là, ipuds qu'ils soient, mil bien mérité de la pallie !
Charles, Fleiir-il(;f-i!!iis cl Mahurec pénétrèrent dans la |)ièce au milieu des maniues d'i-nllhiiisiasme de Ions ceux qui étaient présents, car aiieiin n'avail encore eu le lemps <rouhliei' que, sans ces deux lioiiimes et celle jeune liMe, tous seraient à celle même heure piisimuiers des Anglais, et la terrible répulalioii des inniluns disait assez ce que signifiaient ces nnds prisiuiiiii rs ilrsAinilnis!
— Ton nom, citoyen? dil \ icior Hugues en niarclianl aiidevanl du emniiiaiidanl et en lui lendaiit les deux mains. Ton nom ? que je le fasse inscrire en lettres d'or, ainsi (|iie ceux lie les eompa^-nmis, sur les annales des eidonies!
Charles, à celte demande si simple cl à laquelle il de\ait
eepemlanl s'allendre, Charles devint d'une pfll • morli'lle
cl se mil à trembler de toiil son êlre. Ce nom, Ihtri par une lionleuse cl dégradaiilc condauinalion lancée parun Iribuiiul
français, clevait-il hi prononct'i- devant de braves et loyaux enfants de la France? Durant la seconde qui suivit l'interrogation de Vielor-îiugues, Charles supporta intérieuiement toutes les tortures que puisse endurer l'ànie d'un lioninie honnête, alors que cet homme se sait sous le poids d'une infamie dont il est innocent, mais dont tout le monde le croit coupable.
— Ton nom ! répéta Victor Hugues, étonné du silence du jeune hoiume.
— Charles! répondit entln le commandant en achevant de se remettre.
— Charles... quoi?
— Charles... rien!
— Eh bien ! s'écria le proconsul, s'il te manque un nom, je le le donne : Charles le Bienvenu !
Et, se tournant vers les ofticicrs qui encombraient la pièce :
— N'est-ce pas, citoyens? ajouta t-il.
— Vive le Bienvenu 1 crièrent les officiers, déjà enivrés de leur triomphe et mis en gaieté par la saillie du proconsul.
— Soit! dit Charles. Puisque tu me donnes ce nom, je le garde !
— Et ce matelot? interrogea Victor Hugues en regardant Mahurec.
— Ce matelot! répétaCharles en frappant amicalementde sa main sur l'épanlc de son dévoué Breton, c'est un de nos plus braves marins. L'amiral Suffren avait pour lui une véritable estime. iUahurec l'avait sauvé deux fois de la mort en se plaçant devant lui dans les combats.
— iilon commandant... dit le gabier, qui secouait sa tète en glissant sa chique d'une joue à l'autre, vous m'en larguez trop sur ma basane...
— Mousse sur un* navire de guerre, continua Cliarles sans l'écouter, il a tué, pendant ses trente années de campagne, aulant d'Anglais que s'il avait eu une caronade au bout de chaque doigt. Mahurec a pour surnom : le lloi des Gabiers !
Victor Hugues tendit sa main ouverte au matelot.
— La République est bien honnête, mon général, balbutia Mahurec ; et moi aussi... du reste...
— Et cette femme'? demanda Victor Hugues en désignant Fleur-des-Bois.
— C'est la fille d'Illehûe, le chef des Cara'ibes rouges, répondit Charles, le fidèle allié de la France, l'ennemi implacable des Anglais! C'est cette jeune fille, pleine d'héroïsme, qui s'est aventurée en mer pour rencontrer l'un de tes navires...
— Elle ! s'écria Victor Hugues ; mais alors quel est l'homme dont elle a parlé au capitaine de la corvette, ce corsaire français qui avait maintenu, si bravement, aux Antilles, alors que nos colonies étaient perdues, l'honneur du pavillon tricolore?
— C'est moi! dit simplement Charles.
— Toi ? répéta Victor Hugues avec un étonnement admiralif.
— Moi-même I répéta Charles, et, sans Je tremblement de terre de la Triiiidad, je serais près de toi depuis longtemps.
Alors, avec cette simplicité de l'homme réellement fort, Charles raconta rapidement ce qu'il avait fait et ce qu'il avait voulu faire. En l'écoutant, Victor Hugues et ses officiers se sentaient émus par le sentiment de patriotisme qu'inspirait cet héroïque corsaire.
Et quand il eut fini :
— Citoyen ! lui dit Victor Hugues, la Convention, en m'investissant de mes pouvoirs, m'a fait remettre, à notre départ de Brest, une caisse contenant les armes d'honneur destinées à récompenser les braves. Cette caisse est encore fermée, ';iicn que nos soldats se soient déjà conduits de façon à la ùiro ouvrir... Qu'on m'apporte cette caisse!
On exécuta les ordres du général, et la caisse fut ap- [)nrtée.
Victor Hugues l'ouvrit, et il retira trois sabres richement ornés.
.Mais s'arrêtant au moment de les présenter :
— C'est l'innocence, dit-il, qui doit récompenser le courage sur l'autel de la patrie. Prévenez la citoyenne qu'elle amène ici sa jeune parente.
Charles, Mahurec et Fleur-des-Bois regardaient et écoutaient avec étonnement, mais l'attente ne fut pas longue. Uni' porte s'ouvrit, et sur le seuil apparurent une femme et une jeune fille.
Toutes deux s'arrêtèrent timidement.
— Venez, citoyennes! dit Victor Hugues. Une l'innocence donne ces armes gagnées par la bravoure.
Et s'avançant gravement, il tendit les trois sabres à la jeune enfant et la conduisit vers les ti'ois personnages qu'il lui désignait de la main. La jeune femme les suivit, mais à peine avait-elle fait quelques pas en avant, à peine avail-elle levé ses beaux yeux, que deux cris déchirants s'échappèrent à la fois et retentirent dans la salle. La jeune femme frissonna de tout son être, elle faillit tomber... Charles s'était élancé vers elle et la recevait dans ses bras.
— Léonore! s'écria-t-il.
— Charles! fit la pauvre enfant, en proie à un tremblement convulsif.
— Et Blanche?... et Blanche? demanda le marin, dont la voix avait peine à formuler les paroles.
Léonore ne répondit pas ; les sanglots l'étouffaient.