LU
ou PEUT-ON ÊTRE MIEUX?...
Le lendemain de ce jour, le temps avait changé et le ciel était beau et pur.
En dépit de la disette du blé et du combustible, de la famine qui désolait Paris et du froid qui n'avait point encore cessé de sévir, il y avait fête dans un appartement situé au premier étage de l'une des plus vieilles maisons de la rue Saint-Denis, et qui comnmniquait par un escalier en colimaçon avec un magasin du rez-de-chaussée perlant pour enseigne une gigantesque paire de bas blancs se croisant et se détachant sur un fond brun foncé. La boutique était fermée, car la l'Ole avait pour cause le retour d'un homme que chacun croyait mort, d'un véritable revenant, de notre ami Gervais enfin. Celle demeure était la sienne. La veille encore, la citoyenne Gervais était dans .son comptoir, pensant à ses affaires de veuve intéressante, lorsque tout à coup, au moment où, la soirée étant avancée, on allait fermer le
magasin, un homme assez mal vêtu, et qui avait tout l'aip d'un fou, s'était précipité dans la boutique en levant les bias, en poussant des cris de j*ic inarticulés et en s'élançant près de la citoyenne. Madame Gervais avait aussitôt reconnu son mari, et elle s'était évanouie.
Gervais avait senti des larmes mouiller sa paupière, car il fut convaincu que cet évanouissement était causé par la joie de son retour inespéi'é ; mais des voisines, accourues en toate hâte, tombèrent d'accord le soir, en parlant entre elles du grand événement du quartier, que l'évanouissement de la citoyenne devait être mis sur le compte d'un saisissement que les mauvaises langues qualifièrent même de peii agi'éable. Bien entendu que nous ne croyons pas un mot de ce qu'affirmaient les commères, jalouses sans doute du bonheur de leur voisine. Cependant l'évanouissement se prolongea d'une manière presque inquiétante, et, en revenant à elle, la citoyenne était dans un état de faiblesse causé par l'émotion, tellement grand, qu'à peine eut-elle la force de balbutier quelques paroles dénotant sa joie bien vive. Sans doute, madame Gervais aimait son mari; sans doute, elle était réellement heureuse de le revoir; mais le cœur humain est si bizarre, il renferme des sensations tellement inexplicables ! Madame Gervais avait éprouvé une vive douleur alors qu'elle avait cru son époux perdu à jamais pour elle ; mais on finit par vivre avec la douleur, et le temps fait que l'on s'habitue à tout. Puis madame Gervais, qui avait d'abord senti un grand vide autour d'elle par l'absence de Gervais, avait peu à peu pris le courage de vivre seule, sans autre volonté que la sienne, sans une foule do petites tracasseries qui parfois envenimaient l'existence intérieure du ménage.
Madame Gervais avait quarante ans. Une femme mariée n'est plus une jeune femme à cet âge, et chacun sait que le veuvage rajeunit de dix ans. A quarante ans, madame Gervais était une jeune veuve intéressante, et une jeune veuve possédant une maison suffi.sammenl achalandée... Et ce titre de jeune veuve est tellement gracieux iiour une femme ! De sorte qu'en voyant subitement, au moment où elle s'y attendait le moins, surgir devant elle... De sorte que madame Gervais, qui, au fonil, était une exccUenle créature, se jeta au cou de son mari lorsqu'elle eut repris bien -compléteiuent ses sens, et lui dit franchement, comme elle le pensait, qu'elle était bien heureuse de le revoir sain et sauf.
On comprend si le retour de Gervais fit du bruit dans le quartier et parmi toutes ses connaissances ! Gervais, qui était parti un beau matin pour Saint-Cloud, dont on n'avait plus entendu parler depuis deux ans, et qui revenait un beau soir sans que personne sût d'où ni comment. Il devait y avoir là-dessous quelque terrible et lamentable histoire, que chacun brûlait du désir de connaître. Aussi, dès sept heures du malin assiégeait-on la boutique ; mais Gervais, qui se prélassait dans un lit dont il était privé depuis deux ans, Gervais se dorlotait, Gervais dormait, Gervais n'était nullement pressé de satisfaire la curiosité publique. Sa femine avait, dès l'aurore, couru chez tous sesamis, Gorainen tête, pour les inviter à venir fêter, en dînant, le retour du revenant.
A deux heures, tous les convives étaient à table, au premier, et Gervais trônait au milieu d'un cercle d'auditeurs qui l'écoutaient bouche... pleine. En face de lui était assis Gorain, le fameux propriétaire de la rue Saint-Honoré, Gorain (|ue nous n'avons pas revu depuis le jour de la condamnation de M.\L d'IIerhois et de Renneville. I/ex-propriélaire de l'avocat Danton n'était presque pas changé depuis dix années cependant que nous l'avons rencontré. Gorain était une de ces natures demi-molles, profondément égoïstes, avec des apparences bonnasses, que les événements pétrissent, mais qui ne perdent jamais rien au changement. En 93 il avait eu peur, grand'jicur même; mais en voyant qu'après tout on ne lui faisait aucun mauvais parti, il avait pris son mal en patience. Gorain, comme cet orateur emplumé de notre spirituel Granville, était heureux et fier d'être en tous temps et en toutes circonstances de l'avis du plus fort. Et noiez que Gorain avait la prétention d'être un profond politiiine!
En 1785, nous l'avons vu dévoué serviteur du roi et du comie Breteuil, briguant les honneurs de l'échevinagc; mais en 89 et en 90, il avait crié après la cour à pleins poumons, en homme profondément convaincu. En 91, il était garde national, et La Fayette n'avait pas de plus chaud partisan. En 93, il courait les clubs pour avoir sa carte à chaoun
d'eux, afin d'être bien vu dans tous. Il exécrait alors les émigrés, et ne parlait que du bo7i peuple et de la belle liberté. En 93, Danton était toujours son locataire et surtout son Dieu! Gorain ne jurait que par Danton, et ne s'avisait jamais de lui réclamer un terme de loyer. Mais en 94, Dantontomba. Gorain courut auprès des Jacobins, auxquels il payait volontiers à dîner, se plaindre de cet infâme Danton qui avait faussé sa conscience et qui lui devait beaucoup d'argent. Gorain s'était évertué pour acheter la maison qu'habitait Robespierre, mais une crainte l'avait retenu : c'était qu'on ne le siit riche, et qu'en conséquence on ne le guillotinât.
H s'était contenté de suivre partout l'Incorruptible, de chanter les louanges de Vlncorruptible et d'aller faire, tous les matins, antichambre chez Saint-Just, quand celui-ci était à Paris.
Le 9 thermidor arriva. Gorain se renferma dans sa cave pour s'épargner à lui-même l'embarras d'un choix entre les partis en présence. Le lendemain de la mort de l'abominable tyran (Gorain ne l'appelait plus qu'ainsi), le bon bourgeois envoya à la citoyenne Cabarrus un bouquet de fleurs admirables, et, sachant que Tallien et Barras avaient besoin d'argent, il s'empressa d'aller les supplier de puiser dans sa bourse; puis il se tint coi, attendant judicieusement les événements pour savoir de quelle opinion il devait être.
Ce qu'il y avait de superbe, c'est qu'à chaque changement dans sa manière de voir, Gorain se croyait convaincu et de bonne foi. Mais depuis la lutte des Thermidoriens et des Jacobins, le pauvre Gorain était dans une anxiété extrême, dans une perplexité épouvantable. Qui triompherait des deux partis? Pour lequel devait-il prendre fait et cause? Gorain réfléchit longuement, puis, en homme intelligent et expérimenté, il se résolut à entrer à la fois dans les deux camps. Gorain se fit donc faire deux costumes : l'un de muscadin, l'autre de Jacobin. Avec le premier il allait se promener aux Tuileries, avec le second il rendait visite au faubourg Antoine. Comblant de prévenances ici les Thermidoriens, là les Jacobins, il était parvenu à se tenir à peu près en équilibre, et il commençait à se sentir assez heureux de son sort, lorsqu'il apprit la subite arrivée de Gervais.
Cet incident, nullement politique, clfatouillaa,','réablement son égoïsme, car un compagnon lui manquait, et Gervais avait jadis toujours été le sien. A l'invitation de la citoyenne Gervais, il avait donc répondu avec empressement, et nous le retrouvons maintenant à table, en face de son digne et ancien ami.
— Comme cela, Gervais, dit-il en reposant devant lui son verre vide, comme cela, vous avez été chez les sauvages?
— Mon Dieu, oui, mon cher ami, et j'ai même soupe avec les gens les plus comme il faut, répondit Gervais en se dandinant sur son siège et en prenant des airs d'importance; car Gervais, depuis son retour, se trouvait grandi au point de ne plus considérer ses anciens amis que comme des habitants du royaume de Lilliput.
— Et comment sont-ils habillés les sauvages ? demanda uue jeune femme assise à la gauche de Gorain.
— Ils le sont peu, fort peu, chère madame.
— Monsieur Gervais 1 dit la citoyenne Gervais d'un ton sévère.
— Ma bonne amie, il faut bien que je sois véridique dans mes narrations... Mais, ])Oursuivit Gervais en cliangeant de ton, mes bons amis, vous m'ahurissez de questions, vous me persécutez de demandes et vous m'empêchez de parler à mon tour. Songez donc cependant que j'ai bcsnin de l'cnseignenients, moi qui arrive après une absence de deux ans et qui n'ai pas eu le tenij)S de rc\oir encore mon Paris I mon P.ii'is! répéta Gervais, mon pauvre Paris I Ai-je assez rêvé à lui ! Figurez-vous que j'avais Unit entendu parb'r de révolution que j'avais peur qu'il ne fût plus à sa place ! Ah çà ! Il s'est (lonc passé des chostts bii'n élOMnatiles ici ?
A c('tle qneslion si naturelle de la pari d'un homme qui rentrait à Paris après avoir passé loin de son pays deux années comme celles de 1793 et de 179i, louj les convives se regardèrent, et pr^rsoime ne répondit. Chacim effcriivenieni avait peur di; parUtr devant son voisin. La Terreur avait si longtemps rrriné toutes les bouches, et l'on était si peu sur qu'elle n'existait plus, que; personne n'osait encore émellre son opinion. Gervais, i|ui ne pouvait se rendre roinple de la situation, regardait ses amis avec étonnemeiil. Il avait quitté Paris en 1792, quelques jours après le 10 aoi"!!, et lorsque Louis XVI venait seulement de descendre du Irônc. A cette époque, la Révolution, bien ([uc fort avancée déjA
dans sa marche, n'avait point encore atteint le paroxysme de ses excès. On en était à peine à la dénomination de citoijen, que Gervais n'avait même jamais prononcée.
L'ex-prisonnier des Anglais n'avait donc pas la moindre idée de ce qui avait eu lieu, et, bien qu'il eût entendu raconter les événements, il n'avait pu les apprécier dans toute leur étendue.
— Eh bien ! fît-il en voyant l'embarras de ses convives, qu'est-ce que vous avez donc? Voyons, mettez-moi au courant des nouvelles. Je ne sais plus rien. Voyons, nos anciennes connaissances, que sont-elles devenues?... Et notre excellent ami le comte de Sommes, mon cher Gorain?...
— Je vous prie de croire, inierrompit vivement Gorain, que je ne vois pas tous ces aristocrates...
— Mais, dit madame Gervais, mon mari vous parle du citoyen Marcus-Tullius Sommes...
— Ah ! fit Gorain, le citoyen Sommes; c'est différent. Je crois qu'il est à Paris en ce moment.
— Oh! dit Gervais, quand je pense à cet excellent homme, je me rappelle toujours ce pauvre Bernard et sa femme... A propos, a-t-on eu des nouvelles de \a jolie mignojine?
— Aucune! répondit Gorain.
— Cependant, il m'avait semblé entendre dire autrefois... Attendez donc ! Qui diable m'avait parlé!... Ah! j'y suis! Cet ancien garçon de Bernard qui s'était fait soldat... vous savez bien ?
— Jean?
— C'est cela L Si le pauvre diable n'a pas été tué, il doit être sergent à cette heure.
— Sergent ! s'écria Gorain.
— Bah ! est-ce qu'il n'aurait pas encore attrapé les sardines ? Ça lui viendra...
— Mais il est général? dit madame Gervais.
— Général ! fit le voyageur avec stupéfaction. Jean général !... Pas possible ! un garçon que j'ai vu tout petit !... Et depuis quand est-il général ?
■ — Depuis trois décades, dit l'un des convives.
— Eb bien ! mais... reprit Gervais, et cet autre petit lu»;:homme, son aiui, Nicolas?
— Nicolas ? général aussi !
— Alors, l'étudiant qui aimait tant la jo/(e miyn'onne doit être à cette heure président de section, au moins. Vous savez, M. Brune.
— Brune ? fit encore Gorain, il est général comme les autres.
— Et Hoche aussi est général, ajouta niadumo Gervais.
— El Lefebvre est général, et Michel est griu'ral...
— Ah ! s'écria Gervais, ils sont donc tous généraux ?
— Tous!
— Et moi qui ne suis rien ! Dieu, quel temps ! Si j'ét.iis resté à Paris, au lieu de me faire prendre bOlement pur les .\nglais !
— Tu serais peut-être aussi général, dit en riant la citoyenne Gervais.
— Dame! puisqu'ils le sont tous.
— Mais avec tout cela, mon clier Gervais, dit l'un des convives, tu ne nous as pas dit encore comment il s'était fait que tu étais resté deux années absent, et tu ne nous as pas appris par quel motif, étant parti un beau jour pour Paris, tu l'es trouvé entraîné jiis(iu'au diable...
— C'est vrai, dirent iilusicurs voix.
— Uaconle-nous les voyages!
— Dis-nous loiill...
— Mou Dieu I fit Gervais d'un air modeste, ce sera peutêtre bien long... ^
— Bah ! dis tout de même, cria l'assemblée.
Gervais fit entendre un hum ! sonore. Il se renversa sur sa chaise, prit une pose, et lialançanl son couteau dans sa main droite, tandis qu'il ciuifeclionnail une boulette de mie de pain avec les doigts de la main gauche :
— rigurez-voiis, mes bons amis, ciuumença-t-il d'un ton solennel, qu'un soir (madame Ger\ai'-. doit se souvenir comme mol) j'étais dans iikhi arrière-boutique a\ec ma femme en train d'examiner les beaux habits brodés d'or qui lions restaient, et iloiit la République une et indivisible par.ily-ait la vente, lorsque tout àcoup...
Un viidenl coup de soimellc, qui ébranla subilemeiit les échos du logis, inlerrompil brus(|Uement Gervais. Chacun avait tressailli, surpris par celle sonnerie violente cl inattendue.
— Qui cst-ci! qui vieiii ? dit Gervais.
LR HOl DF.S r. MUI'.US
— Je n'attends personne ! répondit sa femme en faisant lin mouvement pour se lever. Mais, au même instant, la porte de la salle à mam^er s'ouvrit, et une grosse Normande bien jouftUie, remplissant à la fois chez la citoyenne Gervais les fonclious de cuisiuière et celles de garçon de magasin, fit irruption dans la pièce.
Qu'est-ce qu'il y a, Noriue? demanda la maîtresse du
logis.
Il y a, citoyenne, répondit la servante, que I on apporte
ceci pour vous, et cela pour le citoyen.
Et Noriue déposa sur la table, devant la citoyenne Gervais, une petite corbeille recouverte de papier; puis elle tendit à Gervais une lettre cachetée.
— C'est un cadeau qu'on vous envoie ? dit Gervais en s'adrcssant à madame Gervais.
— Voyous vite ; montrez-nous cela! cria-t-ou de toutes parts.
Pendant ce temps Gervais. très-étonné de recevoir une
lettre dès le lendemain de son retour à Paris, Gervais exa-
niiiiail l'adresse, cl sa slupéfaelion croissait eu constalniit que la susci'iplion portait, parîaitement lisibles, son nom l'I son adi'csse.
— • Voilà qui est bien bizarre ! dît-il en rompant le caclict de cire.
Madame Gervais, émue de ce double incident inattendu, coupait avec impatience les ficelles qui retenaient le papier sur la corbeille. Enfin les liens tombèrent, le papier fut eulevé vivement, et tous les cous s'allongèrent à la fois pour permettre aux yeux de mieux voir; mais un même cri ilc déception s'échappa de toutes les lèvres. La corbeille contenait une demi-douzaine d'oeufs rouges.
— Qui a apporté cela, Norine? demanda la citoyenne Gervais en se touinaut vers la servante.
— Un citoyen comniissionaire, répondit la grosse Normande.
— Oii est- il?
Chaque coquille vide contenait un papier rond. (Page 127.)
— Il est parti. .
— Sans attendre de réponse?
— Il a dit comme ça qu'il n'y en avait pas. 11 m'a donné le panier et la lettre, et puis il est parti tout comme ça aussi.
— Qui est-ce qui peut nous envoyer ces œufs rouges ? dit la citoyenne Gervais.
— Mais ils ne sont pas tout rouges, ma tante, dit une jeune fille qui venait de plonger sa petite main dans la corbeil. Regardez, ils sont mi-blancs, mi-rouges.
— Eh bien ! on les mettra dans la salade, dit un convive.
— Jl'estavis, citoyen, fil Gervais, poussé par un sentiment de prudence qui ne l'abandonnait jamais, m'est avis que l'on ne doit toucher à rien de ce qui se mange quand on n'en connaît pas la provenance.
— Bah ! est ce que vous croyez que l'on veut nous empoisonner ?
— C'est quelqu'un qui se sera trompé, lit la citoyenne Gervais en repoussant la corbeille.
Quant à Gervais, il lisait toujours la lettre qu'il venait de recevoir. Il parcourut les premières lignes avec un saisissement manifeste, puis, tournant vivement la page, il interrogea la signature.
— Ah ! mon Dieu! fit-il.
- Quoi donc ? demanda Gorain.
Gervais se leva avec apitation :
— Mes chers amis, dii-il en s'adressant à ses convives, il faut que vous m'excusiez, mais j'ai une course à faire sur l'heure.
— Une course ! s'écria madame Gervais.
— Vous sortez ! dirent les assistants avec élonnement.
— Oui... oui... je sors, répondit Gervais de plus en plu.s agité.
Et se tournant vers Gorain :
— Il faut que vous m'accompagniez ! ajouta-t-il.
— Moi! fit Gorain stupéfait.
— Oui, vous !
— Mais où allez-vous?
— Venez toujours, vous le saurez .'
— Cependant...
— Il faut que vous veniez !
Et prenant Gorain par le bras, il l'entraîna dans un angle de la pièce :
— Nous parlions tout à l'heure d'un tas de gens devenus généraux, ajouta-t-il, voulez-vous que nous aussi nous devenions quelque chose... millionnaires, par exemple!
— Millionnaires ! dit Gorain.
— Chut donc!
— Mais, compère, je ne comprends rien...
— Tenez, lisez ! vous compreiulrcz !
Et Gerv.iis, qui, depuis quelques instants, ressemblait certes plus à un homme subitement privé de raison qu'à un digne citoyen parfaitement maître de ses esprits, Gervais tendit à Gorain la lettre qu'il venait de lire et qui avait fait naitre en lui cette agitation extraordinaire.
Gorain prit le papier et s'approcha dune fenêtre.
Tous les convives faisaient silence et, s'interrogeant du regard, se demandaient mutuellement ce que tout cela voulait dire.
— Ah mon Dieu ! fit Gorain à son tour et en paraissant tout aussi impressionné que l'avait été Gervais.
— Eh bien I lui dit celui-ci.
— Quoi I cet excellent citoyen Sommes...
— Vous voyez qu'il ne nous a pas oubliés !
— Et nous irons?
• — Naturellement.
— Mais, cependant...
— Quoi ? fit Gervais en voyant Gorain s'arrêter.
— Ce n'est que pour ce soir, et nous aurons le temps de réfléchir...
— Le temps de réfléchir I Êles-vous fou> Gorain? Réfléchir à quoi, je vous prie?... Y a-t-il des réflexions à faire quand un homme comme le comte de...
— Gervais ! dit Gorain alarmé.
— Le citoyen Sommes, veux-je dire, daigne se mêler de nos affaires... Pensez donc! quel intérêt il nie porte ! Je suis arrivé hier soir, et aujourd'hui je reçois de ses nouvelles !... Excellent ami ! ...Il n'y a pas de réflexions à faire. D'ailleur.= , je ne suis pas lâché de prendre l'air! Cette nouvelle a failli m'étouffer de joie ! Songez donc, Gorain ! avaiit deux ans nous pouvons être millionnaires tous deux !
—, J'en suis tout ébahi, Gervais ! dit Gorain.
Gervais revint vers sa femme. En ce monienl ses yeux tombèrent sur la corbeille, qu'ils n'avaient point encore rencontrée.
— Ah ! fit-il.
Et s'em parant aussitôt des œufs : -
— Mes chers amis, reprit-il en s'adressant à ses convives de plus en plus ébahis, ces œufs, ces bienheureux œufs sont les gages de ma fortune; prenez-en tous chacun un, et dans deux ans d'ici, ji^ prends aujouid'liui l'engagement de vous échanger ces œufs rouges contre des œufs d'or.
Ùes œufs d'or? s'écria madame Gervais.
— Oui, mon épouse!
— Mais...
— Pas d'explications ! je n'en ai pas le loisir. Et se tournant aussitôt vers Gorain :
— Allons! ajouta Gervais, parlons, partons!
Et comme s'il était en proie Ji une frénésie inexplicable, il courut vers un meuble, y prit d'une main son chapeau et celui de Gorain, tout en ramassant de l'anlre deux cannes appuyées dans l'atigle, et revenant vers rex-iiropriélairc de l'avocat Danton, il lui enfonça son feutre sur la tête et lui glissa son jonc sous le bras.
— En route! dit-il en entraînant Gorain, (pii se laissa emmener sans In moindre tentative de résistance.
Madauje Gervais et ses amis étaient demeurés stupéfaits.
— Mon Dieu! mes pauvres amis, s'é'cria la citoyenne Gervais en levant les bras an ci(d, le voyage a donné un coup de niarleau îi Gcr\ais! Mon mari est fou, pour sûr!... pourvu qu'il ne fasse pas arriver malheur ii ce malheureux Gorain.
— Qu'est-ce qu'il veut dire avec ses œufs rouges ([u'il changera en œufs d'or? dit l'un des voisins de la maîtresse du logis.
— Il cSt fou, répéta madame Gorain.