‹ Le roi des gabiersChapitre 47 sur 103 · LUI. — LE FIDÈLE BERGER · texte numérisé non relu

LUI. — LE FIDÈLE BERGER

Ce magasin «le confiserie de la rue des Lombards est, (■(•riainemefii, le plus ancien Ji Paris, car son origine remonte il plus d'un siècle.

Tdujours lie mode, de sa naissance .'i sa vieillesse, les dragées reiioimiiées du /■'/(/i7c llcrjjcr provoquent eniore, liiaintenaiit, les fulèles arbeleitlS.

A ce iiiiimerit de Iransition, provoquée |)ar le'.) Ilieriiiidui-, le luxe siiecédaut à la pauvreté affeclée des séides de la llévolutioii, les soirées cl les iTals prenaient de la consistance.

Le Fidèle Berijer, triste et abandonné pendant ces deux années de terreur, reprenait toute son animation, et \k jeunesse dorée envahissait ses comptoirs en fouillant dans les bocaux avec une pince qui relirait les pralines et les pistaches à la Tallien et les dragées à la nation.

Ce magasin ne ressemblait pas à ceux de notre époque aux couleurs verdoyantes et si chaudement éclairés par la succession des becs de gaz, ce qui attire tous les regards. Il avait la simplicité de tous ses voisins.

Dans ce commencement de la journée, de raidi à une heure, le magasin était solitaire.

Une jeune fille, assise derrière le comptoir, attendait les visiteurs et les visiteuses.

Mignonne, gracieuse et fine dans son ensemble, elle avait une jolie expression sur son visage, dont les traits étaient réguliers, mais quelques cicatrices étaient tracées en bas des joues et un peu sur le menton.

Costumée simplement, comme une honnête fille, elle n'affichait aucune coquetterie.

Attendant les clieals et les chalands, des regards vagues s'échappaient de ses beaux yeux, aux prunelles bleu azur.

En ce moment de silence, un bruit de roulement de voiture retentit en augmentant.

La jeune fille se redressa.

En équipage s'arrêta net devant le magasin.

Un valet de pied ouvrit la portière, et une jeune et jolie femme, posant le bout de son petit soulier sur le marchepied, s'élança vers l'ouverture de la porte.

Une seconde jeune fomnie, d'une autre beauté que sa compagne, descendit après elle.

Leurs costumes étaient en avance de la mode.

Celle qui quitta la première l'équipage portait une robe de linon de nuance très-claire, et dont une partie de la jupe étant ramenée en gros plis sur le bras droit, disparaissait à demi sous son châle de cachemire couleur sany de bœuf. Un chapeau de paille à la lucarne couvrait la tète, sans cacher les cheveux, dont les boucles soyeuses encadraient le visage. Des bas de soie brodés à jour, des souliers de peau noire attachés comme les cothurnes antiques et pointus du bout, complétaient l'ensemble de ce costume élégant.

La seconde descendue portait aussi une toilette parfaitement à la mode. La robe traînante était enveloppée d'un cachemire, et un chapeau à la PanuHa surchargé de fleurs artificielles et de nomils de rubans aux brides énormes envahissait sa lêlfi. Elles pénétrèrent toutes deux dans la boutique du Fidèle Berijer.

— Bonjour, mon enfant, dit la gracieuse personne en adressant à la jeune fille du comptoir un adorable sourire.

— Votre servante, citoyenne! répondit en s'inclinanl la jeune fille.

— Je viens savoir pourquoi l'on ne m'a pas envoyé ce matin les pralines que j'ai fait commamler hier?

— Si la citoyenne veut bien me dire son nom...

En parlant ànisi, la jeune fille ouvrit le livre des commandes placé à côté d'elle.

— La citoyenne lîeanharnais, répondit la jeune femme.

— El moi, dit aussitôt la seconde cliente du magasin, je viens commander ce (ju'il me faut pour mon bal de ce soir.

— Je vais prendre la commande, citoyenne, répondit la demoiselle de comploir.

— La citoyenne Tallien, ajouta la belle jeune femme, afin que la marchande put écrire le nom de sa cliente.

— Ciloyenne, reprit l'enfant en s'adres.sant ;'i la eiloycnnc Beauhainais, vos pralines à la Dorai ont été inanquées hier ; mais on est en train de les rccommeiuer et vous les aurez ce soir.

La citoyenne Beauliarnais regardait la jeune iille avec

allenlion.

— Il me semble ne vous avoir jamais vue ici, mon enfant? dil-ellc.

-^ il n'y a, en effet, que quinze jours que je suis au niaciioyenne, répnmlil la jeune lille.

Ml ! El vous vous appelez?...

— lli.se.

— Un joli iKiiii i|ni vous convient îi merveille, mon

enfant.

— Cela est vrai, dit la citoyenne Tallien; celle jeune lille est eharmanle; elle a un air" de diMiiiclion cl de mtHb'slie qui l'ail plaiMr à Miir.

— Vous êtes pareille de la inallresse de la maison ? demanda la ciloyeniie lleauhuriiais.

gasiii,

— Non, citoyenne, répondit Rdse.

— Que font vos parents, alors, pour vous avoir mise si jeune dans le commerce t ,. , , , j

Rose- courba la tête et deux larmes glissèrent le long de

ses grands cils.

— Je n'ai plus de parents, dit-elle.

Les deux femmes tirent un geste de douloureuse surprise.

— Vous êtes orpheline ? dit la citoyenne Tallien.

— Oui, répondit Rose.

Pauvre petite ! fit la citoyenne Beauharnais.

— Depuis longlemps?

— Depuis dix ans.

— Uh! c'est affreux!

Et où étiez-vous avant de venir ici ?

— Je n'étais pas en France, citoyenne.

— Vous êtes étrangèi-e ?

Oli ! non, dit vivement Rose avec un sentiment d'or-

gcuil blessé par cette supposition ; je suis Française.

— Et Parisienne peut-être?

— Oui, citoyenne.

— Vous avez donc voyagé, alors?

— J'étais allée aux colonies...

— Lesquelles ?

— Les Antilles.

— Les Antilles! répéta la citoyenne Beauharnais avec vivacité ; mais c'est mon pays ! Je suis créole. A ((uelle île des Antilles étiez-vous?

— A la Guadeloupe, ciloycnnc.

— AU! mon Dieu ! mais il y avait la guerre à la Guadeloupe !

— J'étais arrivé'e avec l'escadre de Victor Hugues.

— Avec l'escadre 1 s'écria la citoyenne Tallien; et qu'alliez vous faire avec les soldats ?

— Je suivais une personne qui s'intéressait à moi et qui m'a servi de seconde mère.

— Et pourquoi cette personne allait-elle à la Guadeloupe i\cc Victor Hugues?

Rose hésita un moment.

— Pardonnez-moi, citoyenne, dit-elle ensuite avec un cger embarras; je ne puis vous répondre. Il s'agit d'un secret de famille qui n'est pas plus le mien que cette famille elle-même n'est la mienne.

Les deux clientes du Fidèle Béger se regardèrent de nouveau.

Il y avait dans l'accent avec lequel Rose avait prononcé cette réponse un tel sentiment de réserve, et en même temps de gracieuse franchise, que ses interlocutrices en parurent touchées.

— Mais comment ôtes-vous revenue ? demanda la citoyenne Beauharnais.

— Avec l'ot'ticier qui a été chargé par Victor Hugues de ramener eu France les prisonniers anglais, répondit Rose.

— Le citoyen Bienvenu ?

La jeune tille fît un signe affirmatif.

— Cet homme si extraordinaire que j'ai vu chez vous avant-hier ? dit la citoyenne Beauharnais à sa compagne.

— Lui-mênie, si Rose ne se trompe pas, répondit la citoyenne Tallien.

— Bonaparte, qui l'a entendu parler, m'a dit que c'était un homme très-remarquable.

— Je le crois, en effet; et Tallien et Barras supposent même que ce nom de le Bienvenu n'est qu'un pseudonyme destiné à donner le change sur un nom de l'ancienne noblesse.

— Ah ! fît la citoyenne Beauharnais en revenant à la jeune fille. Et cette personne que vous nommez votre seconde mère est revenue avec vous ?

— Oui, citoyenne ; oh ! je ne l'eusse pas quittée ! dit vivement Rose.

— Et c'est elle qui vous a placée dans ce magasin ?

— Oh ! non.

— Oui donc, alors ?

— C'est moi qui ai voulu y entrer.

— Pourquoi?

— Parce qu'à mon âge je ne devais plus être à charge à personne.

— Elle est charmante, cette petite ! dit la citoyenne Beauharnais ; elle m'intéresse vivement.

— Et moi aussi, répondit la citoyenne Tallien.

— Je prierai Bonaparte de faire reeueillii' sur elle les renseignements nécessaires, et si tout ce qu'elle dit est vrai, je la prendrai sous ma protection.

mais en attendant.

— J'en parlerai également à Tallien ; il faut que je lui donne ma commande.

En ce moment, la porte de la boutique s'ouvrit, et un homme d'une quarantaine d'années, tout de noir habilb''', et qui avait une apparence toute doctorale, fit irruption dans le magasin.

-7 Tiens ! fit la citoyenne Beauharnais avec un geste de surprise, le citoyen Raguideau !

— Ah ! citoyenne '. dit avec un joyeux étonnement le nouvel arrivant, qui s'était arrêté court, voilà pour moi une heureuse rencontre.

— Vous venez acheter des bonbons, mon cher notaire ? demanda la citoyenne Tallien.

— J'avoue... que... balbultia le tabellion.

— Vous voulez faire le galant auprès de la citoyenne Raguideau ? Vous avez raison I c'est d'un bon mari; mais permettez, avant, qu'on s'occupe de vous, que je donne ma commande.

— A vos ordres, citoyenne, à vos ordres... dit maître Raguideau en s'inclinant profondément.

La citoyenne Tallien se pencha alors vers le comptoir, et Rose, prenant la plume, s'apprêta à écrire sous sa dictée. Le notaire, s'approchant de la citoyenne Beauharnais, l'entraîna dans un angle du magasin avec l'insistance d'un homme qui a quelque confidence particulière à faire.

— Qu'est-ce que vous avez donc? dit la jeune femme en riant.

— Ah ! citoyenne, dit le notaire d'une voix très-émuc, c'est le ciel qui m'a fait vous rencontrer aujourd'hui.

— Pourquoi donc ?

— Ce qu'on m'a dit est-il vrai ?

— Cela dépend de ce que l'on vous a dit.

— Ce serait effrayant !

— Quoi ?

— j'en serais au désespoir !

— Ab ! vous m'inipatienttz!

— Citoyenne ! vous savez si je vous suis dévoué?

— Je sais, maître Raguideau, que vous êtes mon notaire depuis longtemps et que j'ai en vous toute eonliance. Certes, je crois à votre dévouement.

— Alors, comment se fait-il que vous ne m'ayez pas consulté?

— A quel propos ?

— Vous le savez bien.

— Mais non.

— Eh bien ! votre mariage.

— Ah ! fit la citoyenne Beauharnais en rougissant légèrement.

— C'est donc décidé?

— Mais non ! rien n'est décidé encore.

— Le ciel en soit loué ! fit le notaire en poussant un profond soupir.

— Pourquoi donc ?

— Citoyenne, encore une fois, vous connaissez mon attachement ; vous savez quel mal je me suis donné pour faire lever le séquestre apposé sur vos biens..-

— Sans doute.

— Citoyenne! vous avez aujourd'hui vint-cinq mille livres de rente qui ne doivent rien à personne.

— • Après ?

— Comment ! après?... vous ne comprenez pas ? Mais dans votre magnifique position de fortune, vous ne pouvez épouser que quelqu'un digne de vous.

— Eh bien, cher maître ?

— Le mariage que vous vouliez faire était impossible alors.

— Je ne trouve pas, et je le crois très-possible, au contraire.

— Quoi ! ne s'agit-il pas de ce petit général sans armée que j'ai vu chez la citoyenne Tallien ? du général Bonaparte enfin ?

— De lui-même, en effet.

— Allons ! allons ! vous n'y songez pas !

— Si fait I

— Jamais je ne vous laisserai accomplir une pareille folie!

— En vérité ? dit en riant la citoyenne Beauharnais. Et pourquoi donc ?

— D'abord votre général n'est pas beau.

— ■Cela.dépend des goiits, mon cher notaire.

— Ensuite, il n'a pas de position.

— 11 s'en fera une.

LE KOI DES G'ABIEHS

— Il ne se fera lien du tout ! J'ai pris îles renseignements sur son compte. Il n'a aucune fortune.

— Puisque j'ai vingt-cinq mille livres de rente, moi. •o — Raison, de plus pour ne pas l'épouser.

La citoyenne Beauharnais se mit à rire. Maître Raguideau fit un geste d'impatience et de commisération.

L'excellent notaire, effrayé pour sa belle cliente des conséquences de l'union irréfléchie qu'elle voulait ftlire, levait au ciel les yeux et les bras, et certes il eût également levé les épaules sans le respect qu'il avait pour les dames en général et pour la citoyenne Beauharnais en particulier. La gracieuse jeune femme paraissait, elle, s'amuser fort des contorsions expressives auxquelles se livrait son conseiller.

Pendant ce temps, la belle citoyenne Tallien continuait à énumérer les différents articles de sa commande à la jeune fille, qui écrivait sous sa dictée.

— Mais, reprit maître Raguideau après un silence, ma belle et chère cliente, vous ne me ferez pas la douleur de voir dresser un contrat dans de telles circontances.

— Si la douleur est trop vive pour vous, répondit en riant la citoyenne Beauharnais, vous vous ferez remplacer par votre premier clerc.

— Ah çà ! c'est donc bien décidé !

— Mais à peu près fait !

— Ce n'est pas une plaisanterie?

— Nullement.

-»Jiais... mais"... mais !... savez-vous bien que votre général Bonaparte n'a que la cape et l'épée !

— Quoi donc ? fit la citoyenne Tallien en se retournant, car maître Raguideau avait élevé la voix.

— Rien ! répondit la citoyenne Beauharnais en revenant vers sa compagne. Avez-vous fini votre commande ?

— Oui.

Et se retournant vers la jeune fille, la belle citoyenne ajouta :

— Donc, ce soir à sept heures chez moi 1 que l'on n'oublie rien !

— Soyez tranquille, citoyenne, répondit Rose.

Les deux charmantes f( mines adressèrent un geste amical à l'enfant et quittèrent alors la boutique.

— Il faudra nous occuper de cette jjetite, dit encore la citoyenne Beauharnais ; elle est intéressante.

Puis, apercevant inaîire K;'-:iiideau qui, le chapeau à la main, se tenait devant la portièit^ ouveite du carrosse:

— Montez donc, mon cher notaire, ajouta-t-elle, je veux vous convaincre que je ne fais pas un aussi sot mariage <|ue vous paraissez le croire.

La voiture partit emportant les deux femmes el le notaire.

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