‹ Le roi des gabiersChapitre 48 sur 103 · ROSE · texte numérisé non relu

ROSE

La jeune fille étant seule dans le magasin, sa maîtresse entra, en lui disant :

— Rose I le citoyen le l'ienvenu vient de rentrer, et il veut vous voir. Montez vile ! je vais rester au conij)l()ir.

— Oh ! merci ! ma bonne maîtresse, répondit la jeune fille en s'élançant vers l'arrière-boulique.

Rose gravit Icstcineiit les marches de cet escalier cl atlei;;nit le palier du troisième étagiî. Une porte était en face d'elle, la clef était sur la serrure; Rose fit jouer le pêne. La incmiére pièce dans hupielle elle pénétra était vide, mais un sourd bruit de voix partait d'une seconde pièce; située à droite de la première. Bose passa immédiatement dans cette .seconde ]>'\i'v.c.

.\u inomeiit où elle y pénétrait, trois personnages, deux liomnies et une femme, étaient groupés près d'une feiiôlro ouverte.. La femme était élendiie sur un fauteuil et paraissait absolument privée de sentiment. Les deux hommes étaient occupés fi lui prodiguer leurs soins : l'un la soutenait, Tmilre lui fai>iail l'espirer des sels contenus dans un flacon. La [lâleiir di; la femme était effra\anle : ses inembi'cs étaient roidis eoinuic si le corps eut été en proie à une violente crise nervc^nse. Les lèvres avaient |>erdu leur coloris, les yeux étaient fermés. Celte jeune feinme était LéoMore di; .S'iorres. i>es deux hommi's ('laieiil, l'un le marquis d'ilerbois, l'aulre le vieomli' de Benneville. ils étaient tellement absorbés par les soins (|u'ils s'empressaient de

donner à la pauvre femme évanouie, qu'ils ne s'aperçurent pas de l'entrée de Rose dans la pièce.

A peine la jeune fille eut-elle fait un pas en avant, à peine eut-elle comtemplé le tableau qu'elle avait devant les yeux, qu'elle poussa un grand cri et se précipita vers Léonore.

— Ma sœur"! ma sœur !... tit-elle avec un accent déchirant.

Puis, se tournant vers le marquis et vers le vicomte :

— Mon Dieu ! ajouta-t-elle, qu'y a-t-il donc encore?

— Un nouveau malheur ! répondit Charles en secouant la tête.

Léonore revenait à elle. En apercevant Rose, qui s'était agenouillée devant la chaise et dont le visage mélancolique était tourné vers elle avec l'expression de la plus vive sollicitude, mademoiselle de Niorres jeta ses bras en avant, en- " toura le cou de la jeune fille et, l'attirant doucement contre sa poitrine, la pressa sur son cœur en éclatant en sanglots.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Rose. Mais qu'y a-t-ildonc encore ?

— Blanche !... murmura Léonore.

— Et bien ?

— Elle est perdue pour nous !

— Perdue ! s'écria Bose.

— Ne dites pas cela ! ne dites pas cela ! fit le marquis d'Herbois avec une extrême vivacité. Si Blanche était à jamais perdue pour moi, je me tuei'ais j;ur l'heure !

— Charles ! s'écria Léonore épouvantée par l'accent avec lequel le marquis avait prononcé ces paroles.

— Oui ! je me tuerais 1 répéta Charles.

- — Dieu ne saurail peruieltre que Blanche n'échappe pas à ses bourreaux, lorsque j'ai pu, moi, échapper aux miens! ajouta le vicomte de Rcnnevile.

— Et cependant, dit Léonore en s'efforçant d'arrêter les larmes qui inondaient son visage, elle est encore entre les mains de ce monstre...

— Je l'en arracherai ! s'écria Charles, dont les yeux lançaient des éclairs.

Et le marquis, comme s'il n'eût pu tenir en place, tant l'émotion qui l'agitait était violente, se mil à pai'courir la cbanihre. Henri se pencha rapidement vers Léomire :

— Par pitié pour lui, cachez votre douleui', mui'mura-t-il. Rose les regardait tous trois : elle n'osait parler, elle

n'osait interroger, mais ses regards formulaient clairement l'anxiété que ne traduisaient pas ses lèvres muettes. Léonore fit un effort et parut se remettre.

— Charles, dit-elle en tendant la main vers le marquis, pardonnez-moi d'avoir augmenté les tortures qui brisent votre ccvur, mais je n'ai pas été maîtresse de mon désespoir en apprenant cette horrible nouvelle.

Charles s'approcha, prit la main tendue vers lui et y déposa un baiser. Puis, se retournant vers Henri :

— Il faut maintenant, dit-il, que tu nous donnes le détail de ce fatal événement. Blanche est toujours en la puissance du comte de Sommes?

Henri fit un signe affirmatif.

^ De qui lienslu cette certitude, ajouta Charles.

— De Papillon et de Pâquerette.

— Ils ont vu Bhinche?

— Oui.

— Où cela ?

— Dans celle voiture dont je te parlais et qu'ils ont rencontrée sur la nulle d<' Sèvres.

— Kl de Sommes était également dans celle voiture ?

— Il y était I...

— Papillon et Pà(|iierelle n'(ml-ils donc pu la suivre?

— Ils l'ont tenli-. mais sans doute de Soinines les av.iil reconnus, eux, <mi même tem|>s (jue Papillon <'l Pàqiierclie reconnaissaient Blanche, car les chevaux sont jiarlis an galop.

— El cette voilure se dirigeait?...

— Vers r

ans !

Léonore ])0ussa un profond soupir.

— .Vs-lu vu Jacqui'l? reprit Charles.

— Non.répondil Henri.

— Alors il ne sait rien?

— Si fail; Papillon a dû le prévenir.

Charles regarda la pi'mhile placée sur la cheminée.

— Deux heures! dil-d : il larde bien h venir'

Pins le jeune li(mime reprit sa promenade saccadée par la rhamhre, el un inofond «iilcncc rogna dons la pièce. Tout

à coup Henri marcha vers Charles, l'arrêta, et si- posant en face de Léonore et de Rose qui lisaient sur lui leurs regards douloureusement inquiets :.

— Voyons, dit-il, pesons froidement chaque chance de la sitinlion, et sachoiîs s'il y a lieu à désespérer complètement. Lonjilemps nous avons p"u croire tous que Dieu nous avait abniulonnés ; et cependant, au milieu des plus grands malheurs, sa main protectrice semblait s'étendre sur nous. Douter encore serait peut-être une ol'feiise. Il y a dix ans, alors que la mort frappait sans pitié autour de celles que nous aimions plus que l'existence, n'ont-elles pas échappé elles-mêmes par un miracle ?Xe pouvions-nous pas croire tout perdu à jamais pour nous, alors qu'un jugement inique flétrissait notre nom ? Et quand, séparés les uns des autres, chacun de nous croyait à la mort de ceux sur lesquels il pleurait, ne devions-nous pas supposer que le malheur atteignait ses dernières limites et que notre espoir n'avait un refuge que dans la mort ? Qui nous eiit dit alors que nous nous reverrions tous trois un jour? Lequel d'entre nous eût pu espérer un rayon de joie au milieu du lugubre avenir qui nous apparaissait à l'horizon de la vie ? Nous pouvions désespérer, et cependant Dieu réservait une consolation à nos douleurs sans nombre. Pourquoi douter encore aujourd'hui? Blanche est séparée de nous; Blanche est entre les mains de nos ennemis ; mais du moins nous savons que Blanche existe, et il y a quelques heures seulement nous ne savions si nous ne devions pas pleurer sur elle. Qu'y a-t-il entre nous et lilanche ? un obstacle ; mais cet obstacle est-il invincible '.' Non, non, il n'y a que des hommes à renverser; et Charles a raison, nous les renverserons !

Charles serra énergiquement la main de son ami.

— Merci ! dit-il.

En ce moment, un coup sec frappé à la porte de l'appartement retentit jusque dans la pièce.

— C'est Jacquet ! dit vivement Henri.

— Non ! répondit Charles, ce n'est pas sa manière de frapper.

Un pas lourd résonna dans la première pièce ; sans doute le nouveau visiteur, en être familier du logis, s'était contenté (le frapper pour avertir de sa présence ; mais il n'avait pas jugé nécessaire d'attendre que l'on vînt lui octroyer la permission d'entrer. La porte s'ouvrit, et la bonne figure de Mahuree apparut par l'entrc-bàillement.

— Entre, lui dit Charles en le voyant hésiter.

— Tonnerre de Brest 1 fit le gabier en portant la main à son bonnet de laine, en ai-je couru des bordées de longueur dans ce gueusard de Paris I J'en ai la carène en niâchc- Mioure, que !

— Trf as vu le général I demanda Henri.

— Lefebvre ! non ; mais j'ai vu son épouse, la crème des braves fe.nmés. Et quoique son mari soit passé sur la diiiiL'tle, elle n'en est pas plus tière pour ça! « Tiens! matelot, qu'elle m'a fait, c'est toi ! » Et qu'elle m'a embrassé, et que je lui ai rendu, et que nous avons bu le rhum de l'amitié. Tonnerre ! Un cœur d'or, quoi ! C'est digne 'd'être matelot une femme comme ça. Et qu'elle m'a demandécomment que je gouvernais, et qu'est-ce qu'elle pourrait faire pour moi,

. et un tas de choses. Alors, comme elle et le général je les connais tous les deux, et que c'est bien du vrai nanan l'un et l'autre, je lui ai largué en grand toute l'histoire de la petite- Mahiirec désigna Rose.

— La jolie mignonne, qu'elle m'a fait, reprit-il, la fille à Bernard? Pauvre chouchoute, j'ai vu mourir sa bonne femme

. de mère...

— Elle a vu mourir ma mère ? interrompit Rose en courant au matelot.

— Oui, continua Jlahurec ; et comme elle lui avait promis aussi, à celte pauvre défunte, de veiller sur vous si on vous retrouvait jamais, elle est prête à tenir son serment à cette heure.

Rose regarda successivement Léonore, Henri, Charles et le^abier.

Jlais dit-elle, c'était donc pour moi seule que M. Mahuiec est allé voir le général Lefebvre?

— Oui, dit Léonore.

— Vous lui avez demandé sa protection pour moi? 3lahurec lit un signe affirmatif.

— Ah ! m Rose en regardant encore les deux jeunes gens et la jeune femme.

Puis, après un moment de silence, elle reprit avec des larmes dans la voix :

— Vous voulez doue me séparer de vous?...

Charles et Henri firent un même mouvement ; Léonore les arrêta du geste.

— N'as-tu donc pas voulu toi-même te séparer de nous, dit-elle en prenant la main de Rose, alors que tu as si fort insisté pour prendre la place vacante qu'il y avait au Fidèle Berger.

— Je Voulais travailler, répondit Rose. Vous avez tous été si bous pour moi, que je ne devais pas abuser de cette bonté. Que suis-je pour vous, Madame, pour vous. Messieurs? une malheureuse orpheline à laquelle vous êtes attachés par les seuls liens de la pitié. Devais-je continuer plus longtemps à demeurer à la charge de vos bienfaits ? Ne faut-il pas que, sans fortune, sans parents comme je le suis, je cherche à me créer une position pour l'avenir ? Le travail conduit à tout : c'est pourquoi j'ai voulu travailler.

Léonore attira Rose à elle, la conti'aignit doucement à s'asseoir sur ses genoux, et, l'entourant de ses bras avec la tendresse d'une sœur aînée devenue la seconde mère de sa sœur cadette :

— C'est .parce que nous avons compris tout cela. Rose, répondit-elle, que ces messieurs et moi avons consenti à te laisser agir suivant tes volontés. C'est parce que nous n'avions nous-mêmes aucune fortune à te donner, parce que nous sommes en droit de douter de notre propre avenir, parce que nous sommes tous trois Jt la merci, non-seulement des circonstances politiques et des hommes, mais encore d'événements privés que je ne puis te confier, que nous avons cessé de combattre ton désir de devenir indépendante. Mais, ma jolie Rose, ton enfance avait été si malheureuse qu'il était de notre devoir à nous, que Dieu dans sa bonté avait placés sur ta route, de veiller sur ton bonheur de jeune fille. D'un moment à l'autre, tu ne l'ignores pas, nous pouvons être proscrits, arrêtés, emprisonnés... Si Charles peut, sous le nom qu'il porte et à la condition de ne pas être reconnu, séjourner à Paris en raison de la mission que lui a conliée Victor Hugues, Henri et moi avons été trop heureux de trouver cet asile que la reconnaissance de la citoyenne Bertrand, ta nouvelle maîtresse, a bien voulu m'offrir en raison de services rendus jadis par notre maison à elle et aux siens. Mais notre situation déjà précaire peut devenir terrible d'iin moment à l'autre. Que les bourreaux de Brest reconnaissent Henri, que les Jacobins triomphent un moment, et nous sommes perdus. I^a déportation est le moindre danger qui nous menace. Or, la di'portalion pour nous serait, si tu nous suivais, un nouveau malheur pour toi; et, si tu demeurais à Paris, un abandon elïrayant pour une entant de ton âge. Il fallait donc te trouver des' amis puissants, et nous n'en connaissions aucun. Par bonheur, continua Léonore en désignant Mahuree, cet excellent homme s'est souvenu de ramitié qui l'avait lié jadis au général Lefebvre, alors que celui-ci était simple soldat. Ce qu'il n'aurait pas voulu demander pour lui, dans la crainte d'être méconnu à cause d'un aussi grand changement de position, il l'a demandé pour toi et il l'a obtenu. Voilà, ma chère enfant, la cause de la démarche du bon matelot. Tu vois que si nous avons pensé à te donner des protecteurs, à te séparer de nous, c'est notre amour pour toi qui nous guidait.

Rose avait écouté ces paroles avec un religieux recueillement. Quand Léonore eut achevé, la jeune fille leva sur elle ses grands yeux humides de larmes :

— Quoi ! dit-elle en joignant les mains, au milieu des préoccupations effrayantes qui vous entourent, en présence . des dangers sans nombre qui vous menacent, vous avez ainsi pensé à moi, qui ne vous suis rien cependant! à moi qu'un hasard a jetée sur votre route! Vous avez daigné vous occuper de la pauvre orpheline que tous avaient abandonnée ! Mon Dieu! que pourrai-je donc faire un jour pour vous témoigner ma reconnaissance?

— Tu nous aimeras comme nous t'aimons, mon enfant, répondit Léonore. Tu prieras Dieu afin qu'il nous rende l'ange sur lequel nous pleurons, tu prieras Dieu pour le bonheur de Blanche ; et comme le Seign.eur accueille toujours les prières des enfants. Blanche échappera peut-être aux mains cruelles qui l'étreignent.

Mahuree avait contemplé cette^ petite scène sans oser y prendre une part active.

Comme toutes les nobles et fortes natures, le digne gabier avait le cœur profondément sensible et facile à remuer. Comme toutes les organisations franches et naïves, il était

touclié pi'ofondL'iiient par les actions simples et généreuses.

Tortillanl son bonnet de laine dans ses mains calleuses, il dansait tanlôt' sur un pied, l.mtùt sur un autre, pour se donner une contenance et cacher l'émotion qu'il ressentait, et son visage faisait une affreuse grimace alin de contenir sous ses paupières les larmes que l'attendrissement s'efforçait d'en l'aire jaillir.

Enfin, ne sachant trop quel parti prendre pour' éviter de se montrer femmelette devant ses chefs, il fouilla dans sa poche et en tira un énorme morceau de tabac qu'il s'enfonça dans la gorge avec le poing fermé.

Ce moyen héroïque, en provoquant une toux sonore, le tira d'embarras.

— Et oui, tonnerre de Bresl ! fit-il en s'avançant, j'ai vu la mère Lefebvre, c'est-à-dire, ajouta-t-il en se reprenant vivement, la citoyenne générale, et que la brave femme en a eu ses écubiers qui en embarquaient lame sur lame. As pas peur, elle est solide au poste ! Il y a longtemps que je l'ai relevée, et eUe est un peu proprement orientée que je dis ! Crème des femmes, quoi ! « Je l'aime, cette petite que je ne connais pas, qu'elle a ajouté, et j'en larguerai deux mots dans le pertuis de l'entendement à la citoyenne Beauharnais et à la citoyenne Tallieu. » As pas peur! elle tiendra parole et elle vous fera courir un bon bord !

— La citoyenne Beauliarnais! la citoyenne Tallienl... répéta Rose, mais je viens de les voir !

— Où donc! demanda Lconore.

Rose raconta la visite que les deux charmantes femmes venaient de rendre à la boutique du Fidèle Berger, et elle rapporta les paroles obligeantes qui lui avaient été adressées.

— Oh! Dieu est bon! dit Léonore, car ces deux personnes peuvent beaucoup en ce moment. Et n'avoir plus rien à craiiKlre pour toi. Rose, serait déjà pour nous une grande consolation dans notre malheur!

Puis, se tournant vers Chailes :

— Mais n'allez-vous pas ce soir chez la citoyenne Tallien? demanda-t-eilc.

— Oui, répondit Charles, elle m'a envoyé une invitation.

— l'arlez-lui encore de Rose ! Charles fit un signe alTirmatif.

— Oh! fit Léonore, si Blanche était près de nous ! Henri détourna douloureusement la tète ; le marquis

serra les poings et son regard lança un jet de flammes. Léonore s'était levée en étouffant un soupir.

— Tiens ! dit-elle à Rose, nous allons descendre auprès de madame Bertrand.

Toutes deux sortirent, laissant les trois hommes seuls dans la pièce.

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