LV. — L'AGENT DE POLICE
Charles s'était jeté sur un fauteuil cl avait la lète appuyée sur ses deux miiins croisées. Henri, debout près de la fenêtre, paraissait en i)roie aux réilcxions les j)lus douloureuses. Ui; iji'ofond silence régnait autour d'eux.
Mahurec, toujours à la même place, tournait et retournait son lioiniet de laine dans ses doigts avec une expression plus viNcd'éuiolion ini|uiète.
Ses petits yeux allaient de Charles à Henri, parcouraient la chambre coniinc pour s'assurer (|ue la porte était bien fermée, puis rc\enaicnl fixer sur les deux jeunes gens leurs regards expressifs. «
.Mahurce rougissait et pillissail tour à bnir, comme si les pensées les [)lus|(uissanlcs cl les plus conli'adicloires eussent suceessivenicnl en\ahi son cerveau.
Deux fois, en contem|ilanl la douleur de (Charles et l'ahatteincnl d'IhMiri, le gabier fit un mouvement coinnu^ s'il eût voulu se rapprocher d'eux, cl deux fois ses lèvres s'cntr'ouvrircnl conitMe .s'il eût voulu (larler, mais deux fois il s'arrêta (!l deux fois sa bniichc se renferma .sans laisser échapper uni; parole.
Un profond soupir se dégagea, semblable à un rAlc douloureux, do In gorge du manpiis d'Herboi». Mahurec lit encore un niduvemenl, mais il s'arrêta de nouveau.
— Non! non! murmura-il, tourne la langue au taquet, mnleloll Tu crois avoir | i.ieé l'aire du venl... mais, miuiile! Avant de Iralni'r l'espérance à la reinor(|ue, faut savoir sur quel fond qu'on navigue! Jette la sonde et veille! Ajirès ça, lu verras h larguer ton rapport !
— Jacquet ne vient pas ! dit tout à coup Charles eu se levant. Foucbé aurait-il changé d'avis ?...
^ Voici Jacquet! dit vivement Henri qui, placé près de la fenêtre, regardait depuis un instant dans la rue.
— Ah! fit Charles avec un accent de s'oulagement. * Des pas légers se tirent entendre et,, la porte ouverte,
Jacquet entra en costume de muscadin.
Henri et Charles le regardaient avec un étonnement approbatif, car Jacquet n'était pas reconnaissable.
Jlahurec ouvrit des yeux énormes!
— Tonnerre de Brest ! dit-il, je veux bien être croche sur l'heure au bout d'une vergue, comme un failli chien que je suis, si j'aurais relevé votre frimousse dans celte aire-la ! En voilà un déguisement numéro un !... pire que celui du l)ère laLifine, quoi !
Jacquet adressa un geste amical au matelot sans lui répondre autrement, en lançant autour de lui un regard rajjide :
— Tout va bien ! dit-il ensuite.
— Quoi ? tirent ensemble les deux jeunes gens avec une même expression de joyeux étonnement.
— Foucbé accepte!
— Il va s'occuper de la police ? dit Henri.
— Quand cela?
— Dès ce soir.
— Qu'est-il donc? demanda Charles.
^ Rien encore officiellement.il ti'availlera dans l'ombre, pour le compte du bureau de la Convention. Mais dans peu, il exercera en pleine lumière, vous verrez !
— El vous avez confiance en lui?
— Si j'ai confiance en lui ! dit Jacquet avec une expression d'admiration profonde. Ce ne sera pas un directeur de la police, ce sera la police incarnée ! Jamais un horizon plus beau ne s'est ouvert devant cette utile carrière ! P'ouché esf un géine! Il ne se devine pas encore, mais je l'ai deviné, moi ! C'est l'expression la plus complète de ce que doit être un chef de police !
Les petits yeux de Jacquet flamboyaient. Ce n'était pas un simple agent parlant de son chef, c'était un arlisie enthousiaste de son art, admirateur passionné de celui qu'il connaissait pour un grand maître.
Jacquet, homme d'une intelligence supérieure, esprit fin, adroit, rusé, ami de l'intrigue, né pour celte police qui était pour lui son existence, Jacquet avait nombre de fois rongé son frein sous la direction de M. Lenoir.
Durant les dix années qu'il était rentré dans la vie privée, il n'avait eu qu'un espoir, parcourir de nouveau cette canière pour laquelle il se sentait créé.
Depuis le temps qu'il connaissait Foucbé, depuis le fameux voyage à Saint-Nazaire dont nos lectcucs se souviennent, il l'avait placé dans son esprit à la hauteur où il convenait qu'il fût.
Et maintenant qu'il voyait ce vaste cl sombre génie prêt à occupei' la place qui était si bien la sienne. Jacquet se sentait revivre; il se voyait rajeunir, il respirait à pleins poumons enllu dans cette atmosphère d'intrigues, de dangers, de luttes, qui lui était familière.
Si Foucbé prenait sa place, lui aussi allait remontera la sienne.
— Et, dit Henri, Foucbé sait...
— Tout ! inlerrom])it Jaequel.
— Il s'occupera de nous ?
— Son honneur V est engss;;é.
— 31ais Blanche? dit Charles.
Elle est toujours entre les mains de de Sommes.
— El de Sommes esl-il à Paris?
— Oui.
— Oii cela ?
— Je l'ignore enrcnr, mais laissez organiser le service ; accordez-moi huit jours seulement, et dans huit jours mes hounnes sauront tout I
— Huit jours encore 1 dit Charles avec impnlieucc.
— l'eul-êlre plus \M, répondit Jncquel.
— El le Uci du liiifliie'! (il Henri. Celui-là est important aussi : c'est la cause principale de Ions les maux «jui nou^ aicabli-nl!
— Le /{(>/■ (/// bafiiic est à Paris.
— Sail-on qui il est ?
— Pas encore non plus. Qiialre fois Pàquerede a cru le reconnaître, cl quatre fois il s'est trompé; mais Cornairan, la Baleine et lui sont à celte heure mêmi- sur la piste !
— Alors il faut espérer? dit Hcni'i.
— Sans aucun doute ! répondit nettement Jacquet. Puis, se tournant vers Charles :
— Citoyen le Bienveiui, continua-l-il, vous allez ce soir chez la citoyenne Tallienï
— Je ne sais, répoudit le marquis.
— Il faut y aller !
— Pourquoi?
— Pour y présenter l'un de mes amis.
— Qui donc?
Jacquet se désigna lui-même.
— Voulez-vous aller chez la citoyenne Tallicu? dit Charles avec étonnemcnt.
— Oui, répondit Jacquet.
— Pourquoi ?
— Pour mes affaires. Il faut que je sois reçu dans cette maison, que j'y aie mes coudées franches. Introduisez-moi seulement, je me charge du reste.
— Mais...
— Jj ne puis rien vous dire maintenant. Vous saurez tout plus tard.
— liien ! dit Charles. Vous nous avez téraoi.L'ué, monsieur Jacquet, un dévouement tellement grand, tellement sincère, tellement désintéressé, vous nous avez donné de telles preuves de votre affection et de votre haute intelligence, que ne point accomplir vos moindres désirs serait un acte d'ingratitude. Vous voulez que je vous présente ce soir chez la citoyenne Tallien ; je vous y présenterai au titre que vous voudrez prendi'e. ,
— Très-bien ! fit Jacquet. A quelle heure ii'cz-veus chez la belle citoyenne ?
— A neuf heures.
— Vous partirez d'ici ?
— Oui.
— A Imil heures et demie je viendrai vous prendre, j'aurai ma voiture.
Charles fit on signe affirmatif.
— Vous partez? dit Henri en voyant Jacquet faire un mouvement vers la porte.
— Oui, répondit l'agent. J'ai affaire, et beaucoup, avant la nuit.
Et, revenant vers les deux jeunes gens :
— Ah ! j'oubliais 1 fit-il en fouillantdans les poches de soh habit.
Retirant sa main, il présenta successivement au marquis et au vii'omte deux œufs mi-partis rouges et blancs, en tous points semblables à celui qu'il avait reçu la veille de l'inconnu dans l'escalier de la rue des Arcis et à ceux que Gervais avait pris pour les distribuera ses amis dans la corbeille dont l'arrivée d'une façon si étrange avait interrompu le repas de fêle. Chartes et Henri prb-ent chacun un des œufs qui leur éiaieut offerts à tous deui et les regardèrent avec étounenrent.
A la vue des œufs rouges et blancs, Mahurec avait poussé un cri sourd, comme si la bizarrerie de ces œufs lui eût causé, l'impression la plus inattendue et lapins profonde.
— Qu'est-ce que cet œuf? demanda Charles.
Jacquet reprit l'œuf, le tourna, et dans la partie ronge qui recouvrait le gros bout, il fit distinguer aux deux jeunes gens un point inperceptible qui se trouvait placé au sommet de la coquille.
— Pjcnez une épingle, dit Jacquet d'une voix rapide, âppuyez-en doucement la pointe à cet endroit de la coquille, aussilôt l'œuf s'ouvrira. Dans chacun de ces œufs vous trouverez l'explication de ce qu'ils signifient, explication'que le temps ne me permet pas de vous donner, mais dont vous comprendrez facilement toute l'impûrtauces dès que vous en aurez pris connaissance.
Charles et Henri se regardèrent avec étonnemcnt.
— Ce soir, à huit heures et demie, citoven le Bienvenu, ajouta Jacquet.
Et, ouvrant la porte, i) s'élança rapidement au dehors.
— Que peuvent signitier ces œuls rouges? dit Charles en regardant encore Henri après le brusque départ de-Jacquet.
Et, il lournaitet reiournait dans sa main le singulier objet qu y avait placé Uagent de police.
— Tonnerre de Brest! ouvrez! ouvrez vite, landant ! ciâa Mahurec, dont l'inexplicable émo'ti
mon com-
, . . (^motion à la vue
des reuls rouges semblait redoubler et dégénéi tience fiévreuse.
erer en impa-
— Qu'as-tu doue ? fit Henri en s'apercevaiit enfin de l'état de surexcitation du gabier.
— Rien!... rien !... balbutia Mahurec. Vous saurez après de quoi il retourne... mais ouvrez !... ouvrez vite ! Tenez ! voilà des épingles !
Et Mahurec ouvrit sa veste, prit sous le revers du vêlement deux grandes aiguilles de voilier.
Charles et Henri se saisirent des instruments pointus et eu appuyèrent l'extrémité acérée sur les petits points qu'avait indiqués Jacquet.
I^es deux œufs s'ouvrirent aussitôt.
Chaque coquille vide contenait un papier roulé en boule et tenant la place de l'intérieur de l'œuf.
De plus en plus surpris, Charles et Henri déposèrent les coquilles sur une table et développèrent les papiers, qui étaient recouverts d'un écriture fine, serrée, mais tracée trèsneltement. .
— Tonnerre de Brest ! fit Mahurec en se frottant les mains. C'est-il heureux, mon commandant, qu'à Saint- Vincent vous ayez passé votre temps à m'apprendre à lire et que ma boussole ait gardé le point ! Vous permeltez, hein !
Et il se pencha sur l'épaule de Charles. Le jeune homme s'effaça pour mieux permettre au gabier de lire en même lempsque lui.
Quand Charles eut achevé la lecture du papier qu'il tenait, il releva la têle.
Henri avait fini également et, faisant un mouvement semblable, les regai'ds des deux jeunes gens se rencontrèrent.
Ces regards exprimaient le plus grand saisissement de l'esprit.
Sans prononcer luie parole, ils se tendirent muluellement les deux papiers, les échangèrent, et chacun reprit sa lecture, Mahurec toujours penché sur l'épaule du marquis.
A mesure que les regards parcouraient les papiers que froissaient convulsivement les doigts, la physionomie des trois lecteurs relié tait ce que produisait intérieurement sur eux la contenance de chaque écrit.
Henri et Charles étaient devenus tous deux très-iiâies, Mahurec était crauioisi.
Les regards des deux jeuoes gens devenaient plus sombres et plus chargés de tristesse, celui du gabier élincelait et un rayon de joie partait à chaque instant de sa prunelle dilatée.
— Grand Dieu ! fit enfin Charles an lai.ssant retomber la main qui tenait le pa]iier. Des hommes peuvent-ils donc rêver de telles monstruosités ! Oh ! pauvre France ! pauvre France !
— Deux cent mille têtes ! dit Henri.
— Quelle hoiTcur! que devons-nous faire ?
— Garder précieusement ces œufs et ces papiers. Cet infernal complot n'est plus à craindre, puisque Jacquet et- Fouché l'ont découvert.
— Pourquoi alors Jacquet nous a-t-il remis ces œufs?
— Je ne devine pas ! fit Henri en cherchant dans son esprit.
Mahurec, qui s'était tenu en arrière depuis quelques instants, s'avança brusquement entre les deux jeunes gens. La figure du gabier rayonnait de la plus fière espérance:
— Mes commandants, balbutia-t-il d'une voix extrêmement émue, mes commandants... tout à l'heure... là... je voulais... parce que... c'est-à-dire, non, je" ne voulais que... mais... tonnerre de Brest!...
— Quoi! interrompit Charles avec impatience. Mahurec fit un effort.
— Mon commandant ! reprit-il d'une voix assurée, vous savez si le gabier vous est dévoué à tous deux comme la drisse à la (lamme! Mon commandant ! je n'ai jamais brassé à culer devant ma parole, eh bien ' tonnerre de Brest ! écoutez celle-là ! Vous avez le cœur chaviré par rapport à mademoiselle Blanche, pas vrai ? Vous avez l'âme en pantenne, parce que la pauvre chère mignonne est aux griffes d'un hûle bouline dont je ne voudrais pas pour bourrer ma pipe ! On ne sait pas dans quelle aire qu'elle est, celte pauvre demoiselle ; Jacquet et les autres courent des bo^ dées pour venir dans ses eaux. Eh bien, écoutez-moi î Je saurai où elle est, moi ! je le saurai avant peu de jours ! je la trouverai, je la verrai, et je vous jure sur mon bon Dieu que je vous la ramènerai ! Oui ! continua Mahurec avec un accent plus expressif, je vous la rendrai, moi tout, seul,
cette clière créature, et pour f|ue je no la croche pas au failli cliicii qui la garde, il l'audrait qu'il n'y ait plus de doigts à mes mains, plus de sang dans mes veines ! As pas peur, mou commaudautl Vous avez eu soin jadis de la bonne vieille mère du gabier, à cette heure le gabier payera sa dette ! Gardez les œufs rouges du citoyen, gardezles ! car c'est eux qui m'ont donné le relèvement. Tonnerre de Brest ! mon commandant, Mahurec n'a jamais menti :... En achevant ces mots, Mahurec s'élança et, d'un seul bond, il atteignit la porte de la chambre.
— As pas peur ! dit-il encore, le gabier est là !
Et il disparut avant qu'aucun des deux jeunes gens eût pu l'aire un pas vers lui.
— Mahurec! s'écrièrent-ils à la fois; mais le matelot descendait déjà rapidement l'escalier.
— Qu'a-t-il voulu dire? que signitient ces paroles? s'écria Charles en se précipitant vers la fenêtre pour voir sans doute Mahurec à sa sortie de la maison.
— Mais il est fou : dit Henri.
— Oh I fit Charles en frappant du pied avec impatience. Cette inaction me pèse! Mon ami, il faut que j'agisse, il faut que je fasse... Mais que faire? mon Dieu, que faire ?... Ali! que n'ai-je devant moi-tous nos ennemis! .le combattrais au moins, mais je me perds dans ces réseaux d'intrigues!
— Charles! Charles! dit Henri efî'rayé de la surexcitation à laquelle son ami semblait en proie, patience et courage! Oli! ne crois pas que je souffre moins parce que Léouore est près de moi! Je te le jure, Charles! Léonore ne sera ma femuie que le jour où Rlanche te sera rendue!...
— Etrinfamie qu'un jugement fait peser sur nos noms, s'écria Charles, la leur apporterions-nous donc en dot?...
Henri frissonna et courba la tête.
En ce moment Mahurec, après avoir quitté la rue des Lombards, gagna rapidement les quais, traversa la première partie du Pont-Neuf et se dirigea, au pas de course, vers la Cité.
D.ins r.iiriére-bouliinii', liuis liumincs assis aulmir U un pufle il'.ige \'i-2.)
Les expressions les plus différentes se snccédaiont sur la physionomie mobile du mati;lol.
— Les O'ufs rouges... les Jacobins... tout le liulacUml inurmurait-il. Ah!si j'avais su cela ce matin !... Tonnerre!... je crois que je suis en chasse! Gare au gueux de corsairien!... Je l'accoste et je le coule! En avant l'abordage en grand !
Le malelot avait défiasse le l'alais de justice et s'engageait alors dans celle mvriadc de rut-s étroites, sombres, boueuses, lorliieusi-s, qui loniiaienl à celle époque le cœur de la vi(!ille Cilé parisieniu; et qui mit beiiieusement disparu (Icjiuis sous les cou|is d(! iiiarlcaii de l'édilllé de la capitale.
— Minute! til le gabier en s'arrélani et en regardant autour de lui, rcIcMins le poilil! Il ne s'agit jilus de faire fausse roule.
Deux rues, s'offraient à lui, l'une à droite, l'aulrc à gauche.
— BAbord ou Irdiord ? nuilinua-l-il en rélléchissanl. I.r particulier de ee inaliii venait sous le vent à moi et il a fait Roii aballéc à tribord... l'oiir lors donc, laiil que je fasse la mienne à bâbord et j'aurai b' veiil en poujie!
El Mabiirer, liuiriia à gauchi'.
lia me, petite et alfreii.sc, dans laquelle il s'engageait (•\M\ la me aux l'èves.
Mahurec parcourut celle voie élroilc, sur le pavé, fangeux de
laquelle le soleil ne donnait jamais cl le jour par\cnait à peine.
Veis les deux tiers de celh' rue (à I endroit on passe aujourd'hui la rue de Cimstanliue) s'élevait une maison Irèshaute, au ventre saillant, au pignon aigu, noir et enfumé, dernier vestige des eonslructioiis du moyen âge.
Une boiiliqiic sale, à l'aspect repoussant, occupait le rezde-chaussée de cette maison. De celle boutique, qui avait l'apparence d'un ignoble cabaret où devait s'assembler le rebut de la société la plus basse, parlaient îles clianls furieux, des cris frénétiques.
— C'est là! se dit Mahurec en s'arrélani devant la porie de cet établi.ssement sans nom. Je relève le point.
El, les deux in.iitis dans ses porhes, le 1117. au vent, le regard assuré, le gabier, sans hésiter, pénétra dans cet antre dont la porte vili'ée, garnie d'un rideau de calicot rouge en loques, se referma loiirdemcnl sur lui. Cînalre heures sonnaient alors à l'horloge du Palais de juslice.
tA LETTRE-
En sorlani de chez lui, C.erv.iis, passant son bras snus celui dc' (iiir.iiii. avail eiilraîné le digne propriétaire dans la
direction de la rue de la Féronnerie quand ils atteignirent la rue SaintrHonoré.
— Gênais! dit tout à coup Gorain en ralentissant la marche rapide de son ami, Gervais ! est-ce bien prudent ce que nous allons faire ?
— Comment! si c'est prudent? fit Gervais avec surprise.
— Oui!... je ne sais pas... mais...
— Et quelle imprudente allons-nous commettre?
— Mais dame 1 si c'était un piège...
— Quoi?
— Cette lettre !
— Allons donc! fit Gervais en haussant les épaules.
— Est-elle bien du citoyen Sommes?
— Il me semble que vous connaissez son écriture comme moi...
— Tutoie-moi! tutoie-moi! dit vivement Gorain, on pourrai nous entendre et on nnus prendrait pour des aristo-
crates. Voyons, Gervais, tu es bien certaia que cette lettre est du citoyen Sommes?
— J'en suis sûr.
— Et pourquoi nous écrit-il?
— Pour nous mettre à mémo de faire notre fortune.
— Mais pourquoi nous met-il à même de faire notre fortune?
— Parce qu'il nous aime !
— Il nous aime? dit Gorain en secouant la tête; ce n'est pas une raison cela !
Gorain était incapable de faire la fortune de quelqu'un pour tout autre motif que celui de son intérêt propre, et naturellement ce sentiment qu'il ne pouvait éprouver, il ne l'admettait pas chez un autre.
— Tout cela n'est pas clair! finit-il par dire.
— Comment, pas clair? s'écria Gervais.
— Non! non!...
— Ccpenilant...
lili bien! lil-il d'une voix aimable. (Page 137.)
— Mon cher ami, interrompit Gorain, tu reviens à Paris avec tes idées d'autrefois, mais les temps sont bien changés et les hommes... Enfin, je ne veux dire de mal de personne, mais il me semble que, si nous prenions quelques informations sérieuses avant de...
— Gorain ! Gorain ! s'écria Gervais, tu me fais rougir pour le digne ami qui nous veut obliger ! Des informations à prendre! sa conduite peu claire!... mais tu n'as donc pas lu sa lettre? Tiens, écoute!
Et Gervais, fouillant dans la poche de son habit, en retira la lettre qu'il venait de recevoir.
— Mettons-nous dans cette embrasure de porte, dit vivement Gorain, qu'on ne puisse pas nous entendre.
Gervais se laissa conduire.
— Là ! dit-il quand il vit que Gorain se trouvait satisfait de la place qu'il avait choisie; écoute.
Et il lut à voix basse :
« Excellent citoyen,
« La nouvelle de ton retour en France, celle de ton arrivée à Paris, ont été pour moi un véritable bonheur, car je ne saurais oublier que je suis en partie cause de tes nombreuses tribulations... »
— C'est pourtant vrai ce qu'il dit ! fit Gervais en interrompant sa lecture ; sans lui, je ne serais pas allé à Saint- Cloud.
— A Cloud! dit vivement Gorain : il n'y a plus de saints les saints sont des aristocrates !
— Et si je n'avais pas été à Cloud... reprit Gervais.
— Après?... la leflre? interrompit Gorain.
« ... Et je me suis toujours promis de réparer ma faute involontaire, » continua Gervais.
— Excellent homme! ajouta-t-il en s'arrêtant.
— Après? après?... fit Gorain.
« — Aujourd'hui, reprit Gervais, par un hasard réellement miraculeux et qui prouve la puissance de l'Etre suprême, ton arrivée à Paris coïncide précisément avec cette occasiou de t'être utile que je recherchais si activement. II s'agit d'une nouvelle fourniture pour les armées de la République, c'est-à-dire d'un gain énorme et assuré... »
— Un gain énorme et assuré! répéta Gervais en frappant de l'index de la main droite le papier qu'il tenrit d°. la main gauche.
— Oui! oui! j'entends bien ! dit Gorain, et cela n( m'étonne pas ! Les numitionnaires ont remplacé a\tc avantage ces aristocrates de ci-devant fermiers généraux.
— Tu vois bien, rilois !...