VI. — LE PRISONNIER DE GUERRE
Quand un navire arrive d'Europe et entre dans cet archipel splenJide des Antilles, en filant sous les brises ali-
zées, un panorama éblouissant el pittoresque se déroule devant les regards charmés des voyaiieurs.
C'est qu'il n'y a pas dans le monde entier une perspective plus riche, plus variée, plus réellement belle que celle que présentent ces îles verdoyantes, formant des groupes irréguliers, depuis le golfe du Mexique jusqu'à la côte de la Guyane, et séparées par des canaux qui servent de passage aux flols de l'océan Atlantique.
Ces îles sortent de la mer et se projettent jusqu'au sein des nuages où se perdent les sommets de leurs montagnes. Sur leurs flancs se superposent les cultures qui s'élèvent en gradins et s'arrêtent devant le zone des forêts : près du rivage, les plantations de cannes à sucre au vert tendre et brillant de leurs feuilles de roseau, et plus haut les quinconces de caféiers, dont les fleurs odoriférantes remplissent l'air de parfums.
Puis vient la région des forêts, dont la verdure sévère et foncée semble bleue à une grande distance. Dans le vaste
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massif d'arbres séculaires, s'élancent des pics de basalte et de porphyre, revêtus de verdure jusqu'à leur cime aiguë, et couronnés de nuages blanchâtres.
Pour lumière à ce magique tableau, les cascades dlamantées que versent à flots les rayons du soleil des tropiques; pour cadre, la mer azurée, limpide, transparente do l'océan Equatorial.
Les îles contenues dans ce splendide archipel se divisent en grandes et en petites .\nlillcs. Les grandes sont : Cuba, Saint-Domingue, Puerto-Rico et la Jamaïque.
Les petites se subdivisent en deux catégories différentes : les Antilles du vent, qui sont : la Barhade, Antigoa, Saint- Christophe, Nièves, Mont-Serrat, la Barboude, l'Anguille, les Vierges, Saint-Vincent, la Dominique, la Grenade, la Trinité, Tabago, la Guadeloupe, les Saintes, la Désirade, la Martinique, Sainte-Lucie, Marie-Galande, Saint-Barthélemv, bamt-Eustache, Saba, Saint-Martin, Sainte-Croix, Saint- Ihomas et Saint-Jean.
Les îles sous le Vent, qui sont : Marguerite, Curaçao et Bonaire.
Les Antilles, à une ou deux exceptions près, n'ont pas d histoire qui leur soit propre : leurs annales se trouvent mêlées aux entreprises et aux guerres des Européens. Vassales de l'antique hémisphère, elles entendent retentir
sur leurs rives de lointaines querelles, elles changent de maîtres selon les fortunes de la guerre et servent, dans les traités de paix, à faire la balance des pertes ou le prix des victoires. Aussi voit-on flotter sur l'archipel les pavillons des diverses puissances européennes. Chacune a sa proie, car chacune a eu ses jours de succès ; et de tout !S ces îles, dont Christophe Colomb a pris jadis possession au nom du roi d'Espagne,- neuf seulement appartiennent au.ourd'hui à leurs premiers envahisseurs.
fj'Angleterre, ce Gargantua maritime, en pos.'^ède dixhuit, la Hollande six, la France cinq, le Dauemark trois, et la Suède une. Cependant, parmi ces îles aux individualités historiques incolores, il en est une, des plus petites, des moins renommées et des moins connues en Europe, qui mérite de voir ses annales fouillées par les esprits amis des peuples forts et malheureux : cette île est celle de Saint- Vincent.
En se dirigeant dans le bas de la mer des Antilles, on arrive en face des îles du Vent, et on aperçoit vers le midi, dans un lointain presque effacé, les mornes amoncelés de la Grenade; au nord, ou distingue les crêtes dentelées de la Dominique; en face, l'on a, à droite, les magnifiques campagnes de la Martinique, qui se déroulent à perle de vue sur une multitude de plans divers, et, à gauche, on suit
dans les airs les spirales capricieuses que forme la luiiiée (les volcans mal éteints de Sainte-Lucie.
En laissant derrière soi la Martinique, et ien s'engageant sur ia surl'ace unie et argenlée du canal de Sainte-Lucie, on dislii,yuo devant soi, à une trentaine de ifcucs, par un effet particulier à ralmosphère lumineuse des Antilles, une espèce de montagne arrondie soitant de la mer et qui, d'abord basse et nébuleuse, s'élève peu à peu, s'agrandit par degré; puis, se teignant en un vert d'énieraude, divise en plusieurs cimes le sommet unique qu'elle montre au loin. C'est Saint-Vincent.
Kingstûwn, la capitale de la colonieanglaise, était, en 1793, une ville déjà importante, malgré sa récente fondation. Bien assise sur un sol fertile, près d'un port excellent et qui possédait les deux qualités essentielles de siîrelé et de profondeur, elle avait rapidement prospéré. Au reste, c'est une des qualités du peuple anglais de savoir donner la vie à une cité nouvelle. La colonisation est sa spécialité. Son désir incessant de s'emparer du bien d'autrui lui fait cultiver ce bien avec amoiir dès qu'il est dcxenu sien.
C'est Une singulière nature que celle de ce peuple qui, doué en apparence d'un patriotisme ardent, ne tient nullement à sa terre natale. Partout où flottent les coulcui's des trois royaumes, l'Anglais est dans sa patrie. Peu lui importe que la terre où il se trouve soit nouvellement acquise ; peu lui inipoi'te qu'il l'habite depuis dix ans, ou y mette lé pied depuis quelques heures, c'est une terre anglaise; donc c'est l'Angleterre, donc il est chez lui.
Un Français dans les colonies les plus rapprochées de la mère patrie regrette toujours la France et se croit à l'étranger. Un Anglais, au fond des Indes, n'a pas une pensée pour l'Angleterre, à moins qu'il n'y ait encore des intérêts commerciaux.
Le Français est sujet à la maladie du pays ; l'Anglais ignore ce que c'est que la nostalgie. Bien au contraire, enfermé dans son lie, il a le spleen.
tt Petit et haïssable paraît ce peuple, a dit un de nos plus éminents écrivains, quand on est son rival et surtout sou viiisin ; quand on vit assez près de lui pour éveiller ses déliances, qui ne dorment jamais que d'un œil, inquiéter ses i.itérêts ombrageux, irriter sa jalousie implacable et blesser son allièi-e susceptibilité; qiiàiid on examine par quels moyens toujours petits il arrive, sans scrupule, a son but toujours grand ; quand on sait quels nmbiles le font. agir; quand on comjiie les démentis qu'il donne, sans janiais s'y an'êter, à ses discours par ses actes ; quand on reconnaît, enfin, combien peu II entre de grandeur et Ue généi'osité dans celles-là même de ses résolutions qui semblent les plus grandes et les plus généreuses. ■
« L'Angleterre est à la France cC que renrichi paC le négoce est au riche par l'héritage.
« Elle a les qualités et les défauts de l'enrichi, elle en a le mérite et la vigueur. Mais elle en a aussi la dureté et la morgue. C'est une nation anoblie, ce n'est pas une noble nation. L'héroïsme lui manque; elle ignore le point d'honneur, elle ignore surtout le désintéressement. Elle a de la giamleur, elle a jjcu de magnanimité. Elle sait vaincre, elle n(! sait point pardonner. Elle est le succès, elle n'est |)as la gloire. »
Aussi n'était-ce point par gloire que l'Angleterre s'était établie aux \nlilles, mais uniquement par esprit de coinnicrce, cl elle {heicliait ii s'('ni]iaiTr, peu à peu, de toutes les Uis encore françaises.
Saint-Vincent lui avait paru, par sa situation fjéographir|uc, un piiint essentiel à prendre ; elle s'y était établie, et Kingstovvn s'était 'élevée.
j'^n 17!);}, la ville n'avait guère qu'une population d'environ cin(| mill(! âmes, y compris les soldats nègres (|ne les Anglais avaient enrégimentés.
L'aspect général de Kingslown offrait le plus étrange coup (l'œil : c'était un entrcmêlcment conliunel de maisons vulgaires avec leur architecture sèche et mesquine, de cases, de magasins, de rasernes cl d'arsenaux.
Le pnrl, assez grand, était bordé d'un quai île débarquement; deux forts en gardaiiTit l'entrée et reliaient les deux cxiréniilés d'une ceinlnri! fortiliéc, qui entourait la ville. Un camp retranché était établi sur la campagne, cl pouvait protéger Kin^.'stnwn contre une attaque des Caraïbes.
Près du flirt de l'Est, longeant le piiil du rcni|iarl et lini'dée jiiir le quai, était la promeuaile : belle plaiilatlon de piilmlers et de bananiers, à lombre desquels les ulliciers anglais \e-
naient, le soir, saluer les jeunes m;ss qu'une nmlâtresse surveillait, ou que conduisait quelque gouvernante lonsue, maigre et jaune, portant le costume à !a dernièrfe uiode de Londres.
Là aussi venaient les commis blarchands, pomra&<és frisés, poudrés ; les planteurs quittant, à heure fixe, leh^. costume de fantaisie pour revêtir l'extérieur d'un xéritable gentleman; les employés des bureaux de l'Etat; enfin; tout ce monde d'affaires ofticielles ou privées qui compose là société anglaise, et qui, à deux mille lieues de la patrie, conservant toutes les habitudes britanniques, sans faire la part des différences de climats et de mœurs, donnait à cette promenade l'aspect d'un Regent's-Park en miniature. Les bananiers et les palmiers rappelaient seuls, avec le ciel bleu et l'air embaumé, que l'on n'était point à Londres, mais bien aux Antilles.
On était en plein midi, et la ville de Kingstown, jouissant de son calme accoutumé, subissait les ardentes atteintes des rayons solaires tombant perpendiculairement sur elle.
Les rues étaient à peu près désertes; les navires au mouillage se balançaient mollement sur leurs ancres, sans qu'aucune animation régnfit à leur bord ; et la promenade était veuve de ses habitués, qu'écartait l'intolél'ablô chaleur du jour.
Dans la partie de la rade située en face de Cette promenade, à queli|ues encablures du fort de J'ust, et se teurint sous la protection des batteries de ce fort, un Charmai. t na-^ vire bien gréé, bien soigné, bien peigné, eomnie disent les matelots, se trouvait là isolé et comme prêt à prendre la mer. C'était une jolie corvette de douze canons, taillée pour la course, fine de l'avant et des hanches, une coque à passer sous l'eau ; sa mâture coquettement inclinée en arrière, ses vergues droites et sou pont en dos d'âtie. Le yack flottait à son beaupré. . -
Quelques hommes, étendus nonchalatnment à l'avant, dormaient près de la pôuluine : c'était la petite bordée de quart, dont le service cohsislait, pour le présent, à tle pas quitter le rtaVirc.
Quatre petites fenéti-es, pratiquées à l'arrièrOi indiquaient rapparlenient du coihniandant, et, autant qu'on*en pouvait juger-, en inspectant l'intérieur par l'une de ces fcnciics ouveries, l'ameublenienl devait être soigneusemonl et riche ment aménagé.
Une seule ancre étant mouillée, et la Chatuc, qui sortait de l'écubier, se roidissant, indiquait que la corvette de\ai\ remplir les fonctions de courrier de la flotte, et c'était probablement pour être sans cesse mieux ;\ même de faire sou service, qu'elle se tenait mouillée au commencement de la rade, à une certaine distance des autres bâtiments.
Tous ses canots, croches sur leurs palans, se balançaient au-dessus des bastingages. Une seule embarcation était à la mer, amarrée le long de l'escalier de bâbord : c'était le.i/0!»/o«.
Une toile à voile, étendue au-dessous des basses vei'fjucs, abritait le pont contre les atteinles trop vives du soleil équatorial.
Puis, à l'avant de la corvette, près du point où la chaîne d'ancre s'enfonçait dans la mer, flottait un rorp.'i mort, sorte de bouée garnie d'un énorme croc, servant à l'amarrage des yoles de plaisance.
\h\ nègre à peu près nu était couché sur cette bouée, et replié sur lui-même comme un serpent, il dormait au soleil sur la plate-forme mobile.
En face du navire, se dressait la muraille crénelée du fort, toute trouée de canons, et formant trois batteries' superposées; sur chacune d'elles se promenait, l'arme au bras, un .soldât iiortant l'habit rouge et le pantalon blanc de l'inlaulcrie anglaise.
Au moment on midi sonnait à la caserne de la ville, deux hommes, marchant à l'ombre sons les grands arbres de tti promenade, s'étaient airèlés préciséniMil en face de la iM)rvette cl la re;;ardaient opérer, doucemi ni, son a liait ce, f^' qui veut dire, en lennes compréhensibles, que le iiB^in*. comme tous ceux qui soni à l'ancre, décrn.iil réguli''i'emenl un een-le autour du point central m'i était ti\(^e l'amarre.
Les deux hommes qui, tout en contemplant la rorvelt*, avaient sous les yciix le magnilique spec«irle del'Ocian s'élendanl en l'nc(J d'eux, étaient d'Ages différents.
L'un, dépassant à peine la trentain(S portail l uniforme des ol'lieiers de la luarine an;;laise. Dro«, roide cl anguleux, ne maiiquanl pas ci pcn lanl de cette dislinclimi compassée particulière à SCS compatriotes, il pouvait iiasser, aux yeux des
blondes miss, pour un assez joli garçon et un véritable gentleman Il avait les clieveux roux, les favons de même nuance, les yeux bleus, la peau blancbe, mais cbaudement colorée par le liàle de la mer et le soleil des tropuiucs, le nez long, la boucbe i>rande et les dents fort belles. Portant la lêletresliaute, il abaissait, sur les objets qu'il voulait fixer, ses regards dédaigneux, et cette manœuvre donnait à sa froide physionomie une expression de hauteur pleine de morgue. " Celui qui raccompagnait, plus âgé de vingt ans au moins, était de taille élevée, maigre et sec, avec un visage ridé, rétréci dans ses traits, sans couleur et. presque sans expression, indice ordinaire d'une étroite vanité et d'un parfait contentement de soi-même. Une perruquegrise recouvrait ce crâne anguleux et peu développé. Le costume se composait de bas blancs en coton fin, d'une culotte et d'une veste de soie couleur changeante, et d'un habit de drap très-léger nuance tabac d'Espagne. Des souliers à boucles et un petit chapeau tricorne complétaient l'ensemble.
Evidemment, ce personnage n'était pas un fils de l'Angleterre, et il avait plutôt le type de ceux qu'on a toujours qualifiés de bons bourgeois de Paris.
L'officier de marine interrogeait, d'un regard attentif et investigateur, les deux extrémités de la promenade, et surtout celle communiquant avec l'intérieur de la ville. Son compagnon, contemplant la corvette, laissa ensuite ses yeux errer sur la mer immense qui s'étendait à l'horizon et les reportait, en frissonnant, sur sa longue et maigre personne. Voyant que le commandant ne se mettait nullement en devoir d'entamer la conversation, il toussa deux ou trois fois, et, se tournant vers son compagnon :
— Comme cela, niilord, dit-il d'une voix enrouée par l'émotion, c'est sur ce gros bateau que je coucherai ce soir?
La demande avait été faite en excellent français. L'officier y répondit par un signe de tête affirinatif.
— Et nous partirons demain?
— Oui, dit sèchement l'Anglais.
— Et... où me conduirez-vous, respectable lord Elen ?
— Où il plaira à l'amiral de vous expédier.
— Mais, milord, c'est en France que je voudrais aller! L'officier fit entendre un ricanement sec.
— Vous vous entendrez avec Sa Grâce, cher monsieur Gervais, dit-il.
— Mais je ne suis donc pas libre ?
— Il paraît, puisque vous êtes prisonniQr !
— Prisonnier, moi! s'.écriaM. Gervais en pâlissant.
— Et prisonnier de guerre, 6e qui vous expose à être pendu, s'il y a représailles à exercer.
— • Pendu ! prisonnier de guerre ! s'écria le malheureux Gervais en se démenant; mais comment puis-je être prisonnier de guerre, moi qui n'ai jamais fait la guerre à personne !
Lord Elen haussa les épaules.
— Etes-vous Français? dcmanda-t-il.
— Sans doute, niilord, puisque je suis Parisien de la rue Saint-llonoré !
— Eh bien, la France est en guerre avec l'Angleterre. Vous montiez un bâtiment français, vous avez été pris par un bâtiment anglais; donc, vous êtes prisonnier de guerre. C'est bien simple !
— Mais, milord, puisque je ne suis pas soldat !
— Qu'est-ce que cela fait ?
— Cela fait... cela fait...
— An diable ! interrompit lord Elen. Je ne vous ai pas emmené pour écouter vos doléances. Je vous ai pris avec moi par convenance, cher monsieur Gervais, uniquement pour que rien ne paraisse choquant dans ce qui vase passer. Rappelez-vous ce que je vous ai dit : miss Mary va passer tout à l'heure, sur cette promenade, avec sa gouvernante. Dès qu'elle paraîtra, je ia'saluerai, vous vous empresserez de m'iniiter, et ensuite, vous causerez avec la gouvernante, laquelle parle parfaitement le français. Si vous me rendez ce petit service avec intelligence, je vous promets, en échange, de vous faire dîner à ma table tout le temps que vous serez à mon bord, au lieu de vous faire manger avec les matelots, ainsi que votre
situation de prisonnier vous y contraint. Vous comprenez ,
— Très-bien, milord, parfaitement !... balbutia Gervais. Je ferai tout ce que vous voudrez.
— Maintenant, reprit lord Elen avec le plus imperturbable sang-froid, il nous faut continuer notre promenade, tout en la circonscrivant à cette allée, dans laquelle je dois rencontrer miss Mary. Personne de la ville ne doit se douter que j'attends avec connaissance de cause cet instant délectable. Il faut que
le hasard ait l'air de nous protéger. Promenons-nous donc, cher monsieur Gervais, et parlez, parlez beaucoup, que l'on puisse nous croire absorbés tous deux dans une conversation des plus intéressantes ! Allez !
Et lord Elen, pirouettant sur lui-même avec une roideur d'automate, se remit en marche en longeant le quai.
— Mais, milord, dit M. Gervais en suivant l'Anglais, que voulez-vous que je vous dise?
— Ce que vous voudrez, parbleu !
— Alors, laissez-moi vous demander.'..
— Rien 1 interrompit l'officier. Je ne veux pas être dans la nécessité de vous répontlre. Parlez tout seul ! Racontezmoi quelque chose !
— Mais quoi?
— Oh! peu m'importe!
— Jlais, milord !...
— Mort diable ! dit lord Elen en fronçant les sourcils, si vous ne parlez pas, je vous fais jeter à fond de cale en vous prenant à bord.
M. Gervais avait l'air consterné. En ce moment les deux promeneurs atteignaient l'entrée de la promenade. Les rayofls lumineux se ruaient en cascades ardentes sur le port, et le quai était désert.
Puis, au moment où lord Elen, après avoir exploré d'un coup d'oeil rapide la rue par laquelle il supposait évidemment que la personne qu'il attendait dût venir, tournait sur lui-même pour revenir sur ses pas; un cliien de taille colossale, un lévrier magnifique, s'élança d'une maison voisine, courut sur le bord du quai, respira l'air venant de la mer, poussa un hurlement formidable, et apercevant les deux promeneurs, il bondit d'un seul élan vers l'Anglais, en lui montrant une double rangée de dents blanches, aiguës et menaçantes.
Lord Elen fit un pas en arrière, en portant la main à la garde de son épée, tandis que son compagnon se réfugiait précipitamment derrière un arbre.
Le lévrier se repliait sur lui-même en grondant, mais un sifflement sonore se fil aussitôt entendre. Le chien secoua la tête, détendit ses nerfs, fit un bond en arrière, et il rentra dans la maison.
Le front de lord Elen s'était empourpré et ses yeux brillaient de colère :
— Encore cette misérable liétel murmura-t-il.
— N'est-ce pas l'un des chiens de ce jeune homme qui ,est arrivé hier matin chez sir Henri? demanda Gervais en se rapprochant.
'— Oui! répondit l'Anglais.
— Oh! fit Gervais en frissonnant, ces chiens-là ont l'air de vrais tigres! Mais qu'est-ce que c'est donc que ce jeune homme que persomie n'attendait et qui cependant a été si bien reçu?
Lord Elen fit un geste brusque.
— Je vous ai défendu de m'interroger et de me forcer à parler, dit-il. Je ne vous ai pas pris avec moi pour lier conversation avec vous, mais seulement poui- en- avoir l'air et détourner les suppositions malveillantes !
Gervais poussa un profond soupir et courba la tête.