‹ Le roi des gabiersChapitre 53 sur 103 · LA ROMAINE · texte numérisé non relu

LA ROMAINE

Voltaire avait comparé les Parisiens aux Atliéniens, et quand la Révolution éclata, toutes les télés étaient farcies de romans grecs, à commeiiccrpar r4/t'/6/«rfd; de Crébillon fils. Apres le 9 thermidor, les femmes s'habillaient en Grecques ou en Romaines, et il y avait, entre les seclalrices de celte mode, deux partis opposés pour l'adoption de l'un de ces costumes.

Les Athéniennes avaient les cheveux courts, à la victime, cerclés de trois couronnes en galon de laine rouye. Sur une chemise étroite de percale, se drapait une robe à l'antique, décolletée, au corsage sans manches, serrée sous les seins par nu étroit ruban de laine rouge, que fermait une petite boucle eu or uni. Les jambes unes, le pied était chaussé d'un cothurne retenu par un galon de laiye rouge, qui se croisait au-dessus du cou-dc-pied.

Les Romaines avaient les robes plus amples et plus richement drapées, en tissu de pourpre et brodé de palmes d'or.

Le jardin du Palais-Égalité était la promenade favorite de ces coquettes palmées ; et une femme qui venait d'arriver attirait sur elle tous les regirds.

Ce costume de patricienne était porté avec une allure fière cl une démarche 'imposante.

Les flots des cheveux noirs étaient attachés à la nuque par des étoiles diamanlées et parsemées ; les épaule-;, blanches et arrondies mollement, se découvi'aient sur la coupure basse du corsage de la tunique romaine ornée de palmes brodées en or.

Une ceinture garnie de camées entourait la taille fine. Les bras disparaissaient sous la quantité des bracelets, et une jambe de Diane était découverte, jusqu'au-dessus du genou, par l'altache de la jupe. Un pied mignon s'appuyait à l'aise sur la semelle de cette sandale, dont les rubans de velours rouge tournaient autour des chevilles. Des bagues étaient passées dans ICs doigts.

l'rès d'elle s'avançait un homme de taille élevée, élé-raut dans son ensemble, la tête haute avec ' regards vifs cl vêtu à la mode ado()tée par làjcw ■=r,

i> 1 Romaine et son cavalier i . . ■ :■ du jardin sans paraître se préoccuper de raueuiio'n qu'iî-- puivoquaienl, elle muscadin n;* i.»iréta oiijN-'jrès du liassiu pour .Vdi-ir un siège à sa compagne. I " "■ ^aie prit pluceà. l'ombre, sous le feuillage ' ■ -i '^frfi.-il<'i raarionnicr. Il attu'a h lui une s;'Conde ase . • W'prcîssa sons les leganls avides des curieux, ••e ^ . "»nè 'dans son costume était, pour ornement du gile' "Vlôns de corail rouge taillés

eu œuf. Il se mit à jouen. oicette garniture en paraissant la compter, et, au S' ad l'oup, un jeune promeneur, s'avançant sur ses pointes, salua en envoyant sa tête en avant et en jetant sou claque sous son bras.

Celui qui était assis fit un petit signe amical au nouvel arrivant. Celui-ci prit une chaise, s'assit de l'autre côté de la Romaine et commença avec elle une conversation en apparence des plus intéressantes. L'autre se remit à compter ses boulons. Alors s'approcha un second muscadin, puis, après celui-là, un troisième, puis un quatrième, puis un cinquième ; enfin la belle Romaine se trouva bientôt le point central d'un cercle d'adorateurs empressés autour d'elle. Le premier muscadin n'avait point encore prononcé une parole, tandis que les survenants échangeaient foi-ce compliments avec sa séduisante compagne. Continuant son jeu, il comptait ses boutons.

Tout à coup une main se posa par derrière sur son bras et arrêla la manœuvre familière. Le muscadin tourna la tête : un grand jeune homme, mis avec une recherche inouïe, était debout derrière lui. Le muscadin cessa de caresser ses boulons et se renversa nonchalamment eu arrière sur son siège, tandis que, le jeune homme, croisant ses bras sur le dossier de la chaise, approchait ses lèvres de l'oreille de l'Iioinme assis. A ce double mouvement, la conversation de la Romaine et de ses interlocuteurs fut subitement rapide, bruyante et animée par les exciamatioaa

et les bons mots. C'était un brouhaha de paroles, un concert de rires à faire retourner les passants.

— Bonjour, Georges ! dit le premier muscadin à voix basse à celui qui était appuyé sur sa chaise.

— Bonjour, Caniparini ! répondit l'autre.

— Des nouvelles?

— Bonnes !

— Les œufs rouges ?

— Se répandent à profusion.

— Nous aurons une insurrection ?

— Quand nous voudrons.

— Sérieuse ?

— Gigantesque I J'ai jeté l'argent à pleines mains.

— Tu as bien fait.

— Mais je n'ai plus un sou.

— Ce soir, tu toucheras dix mille livres en or.

— Bravo ! Maintenant, il nie faut un chef connu, avoué et avouable !

— Nous l'aurons ! Fouché accepte !

— Parfait ! Quand se fera-t-il connaître ?

— Le jour de l'action.

— Mais s'il manquait de parole !

— Bah ! lit Cumparini, j'ai un moyen pour le forcer. D'ailleurs, qu'importe? Est-ce pour moi que je veux un chef? Non, n'est-ce pas? C'est pour les autres, pour la masse, les imbéciles, les idiots, les moutons à tondre !

— C'est juste.

— La politique va donc bien. Passons aux affaires de famille, reprit Camparini du ton le plus dégagé, .lacquet ?

— Introuvable ! insaisissable ! répondit Georges.

— Diable :

— Cela te contrarie ?

— Beaucoup I Enfin, on le trouvera. De Sommes ?

— Il est à Paris, ainsi que tu l'avais dit.

— Avec Pick et Boquefort?

— Oui : tu savais tout !

— 11 croit que j'ignore sa présence ?

— Il en est persuadé !

— Très-bien ! Il faut qu'il reste dans cette douce conviction. Il n'est pas dangereux : il ne peut rien faire. Il a toujours la nièce du conseiller avec lui?

— Toujours.

— Et il veut l'épouser ?

— Eh bien ! qu'il l'épouse. Je n'y vois nul obstacle. Et l'autre nièce !

— Ei!c pst avec les deux niarins.

— Bon II'- cherchent Bamboula. C'est leur affaire. Qu'ils dévident 'insemiile leur écheveau ; je n'ai rien à y voir. Seuleun-Dt, il me iuut les rr-useignements que je l'ai demandés.

— Tu its auras ce Lfiir'

— Ah! ah! les deux bur^. ois?...

— Seront à ta dévutio'- " y a aucun mérite à duper de pareils sots. Cela est trop'''M:

— Ils ont reçu la lettre, les œufs?

— Oui, et its ont tout pris i)our argeni comptant.

— Parfait. Je tirerai d'eux tout ce que j'ai à tirer. Il y a plus à faire qu'on ne |)ense avec ces deux natures stupides. il nous faut des boucs émissaires pour le cas où la conspiration raterait : ils sont parfaitement ce qu'il faut qu'ils soient. Qui les anièiiera ce soir?

— Moi. C'est convenu avec eux : je viens de leur parler.

— Ils sont donc ici?

— Ils y étaient il n'y a qu'un instant, se promenant leurs œufs k la main.

— On les a vus ? dit vivement Camparini.

— Parbleu I il eût fallu être aveugle !

— Très-Bien ! parfait ! Ils sont charmants !

Et le terrible personnage laissa éclater un rire sourd et guttural, semblable Ji celui de Mépliislii|iliélès.

— l'Ula rue aux Fèves? re|irit-il aiirès un silence.

— Tout marche à souhait de ce coté I répondit Georges.

— Brutus, Sc.Tvola et Léonidas?...

— Accomplissent admiralilement leur devfiir.

— Je les récompenserai. .Manilenant, reste la grande ;iffaire à finir !

- Ah ! fit George» avec un soupir, de ce côté, pas de nouvelles •

— Cependant l'enfant doit exister!

— Il était encore !i Brest il y a trois ans, mais depuis... plus aucune trace.

— Comment a-t-il disparu '.'

— Un soir avec un pêcheur qui servait de pilote du port. Et le pêcheur a disparu également.

— S'ils avaient péri I fit Camparini, en fronçant l^g sourcils.

— C'est possible, mais rien n'est là pour l'affirmer.

— L'enfant et Jacquet ! Savoir où ils sont, ce qu'ils font ' cela est de la dernière importance. Jacquet peut être un ami puissant ou un ennemi dangereux : il a donné dernièrement à Bamboula les preuves de ses forces. Il faut ou qu'il , soit .à nous, ou qu'il ne soit pas : Point de milieu ! Tu entends"?... Quanta l'enfant, ils s'agit des millions des Niorres, ne l'oublie pas !

Georges fit un signe affirniatif.

— J'ai des yeux ouverts dans toutes les principales villes de France! dit-il.

— Cela ne suffit pas ! Il en faut à l'étranger.

— Il y en aura !

— Bien. Ce soir, ta présideras la réunion. Je ne viendrai qu'à minuit.

— Où vas-tu donc?

— Chez la citoyenne Tallien.

— Prends garde !

Camparini haussa les épaules.

— A quoi ? fit-il dédaigneusement. Ne suis-je pas au mieux avec tout ce monde-là ?

En ce moment, Camparini, dont les yeux parcouraient le jardin, fit un geste ironique en souriant finement.

— Tiens ! fit-il en désignant du regard un homme vêtu en carmagnole qui passait de l'autre enté du bassin; voici Boquefort déguisé. Il vient de lu rue de Beaujolais, où il a laissé Pick et Bamboula! Et ces gens-là veulent lutter avec moi ! Misère !

Et l'étrange personnage, pliant son médium sur son pouce, fit claquer son ongle avec un geste de souverain mépris.

— Ah ! cher, fit tout à coup la Bonnine en se, penchant vers Camparini, regarde donc ces gens qui viennent, là, de ce côté !

Caniparini tourna brusquement la tète. Ses regards se fixèrent vers le coté indiqué du jardin, et ses sourcils se froncèrent soudainement.

Puis l'expression du visage changea, et, de sa main nerveuse, Camparini étreignit les doigts de Georges.

— Tu n'as pu savoir encore où était l'enfant? lui dit-il à voix basse.

— Non ! répondit Georges.

— Eh bien ! je le saurai peut-être, moi ! J'ai une idée ! Ceux que la belle Boinaine avait désignés au muscadin

s'avançaient alors vers le groupe des cauSéurs.»

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