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LX. — IL ÉTAIT TROIS MATELOTS

Ces trois hommes avaient attiré, depuis leur apparition sous les arcades, les regards étonnés de la foule des promeneurs qui se fixaient sur ces vêtements, sur ces allures et ces démarches particulières aux matelots.

Ces trois promeneurs était le Maucot, la Rochelle et Petit Pierre.

Ils s'avançaient au milieu de la foule qui se pressait sur leur passage, avec un aplomb imperlurliable, bousculant les h(iinm<'s, regardant les femmes et échangeant, à voix haute toutes les inipri'ssions que produisait sur eux la vue de toutes les merveilles entassées dans le Palais-Egalité.

— Eh doiu- ! caramba ! tronn de l'air ' hagasse ! lit \v Provcm.al en arrêtant net ses deux compagnons et en leur désignant une citoxenne éléganle (jui, portant la jupe île sa robe relevée sous le bras gauche, découvrait eulièrenienl son pied et la naissance de sa jambe. Caraniha! relève-nmi, vous autres, cette citoyenne qui prend un ris dans soh jupon' En v'Ià une corvelte un peu proprement gréée et astiquée à qui qu'on appuierait voIoiiIuts une chasse !

— l'.l cet olibrius, fil la Uochelle eu montrant du iloigl un muscadin tout surchargé de chaînes, de breloques et de lorgnons; ouvre un peu l'a'il sur ce Irnicn espalmé en Iroquois, avec toutes ses suspentes de basses vergues sur la carène.

— Et cet autre qui nous relève avec .son hublot sur l'iviP cria Petit-Pierre en désignant un lorgiicur, il a le gabari

de Vestatue qui est collée sur le taille-lames du Sans-Parc//.

— Dis donc, vous autres, reprit le Maucot en regardant le jardin, c'est le Cuurs des terriens, ça !

— Eli ! oui ; c'est le Jardin É.nalité !

— Pour lors, ous qu'est Mahurec ?

Quatre heures sonnaient à l'iiorloi^o du palais.

— Il y est peut-être, reprit la Uochelie ; mais dans ce fouillis de terriens qui s'abattent de tous les bords, est-ce qu'on peut tant seulement démêler sa vareuse!

— Faut le héler ! dit Petit-Pierre.

— C'est ça ; hèle, garçon !

Et les matelots, s'arrêtant près du bassin et entourant de leurs deux mains la bouche, hurlèrent de tous les côtés du jardin :

— Ohé! Mahurec, ohé !

Tous les piomeneurs se retournèrent à ces cris formidables, mais les dignes matelots n'en continuèrent pas moins leur bêlement.

— Qu'est-ce que c'est que ces énergumênes ? disait-on autour d'eux.

Mais chacun cependant se tenait à une distance respectueuse du groupe, dont la formidable apparence intimidait les plus déterminés.

Camparini suivait des yeux les matelots depuis le moment où la Romaine les lui avait fait remarquer. Souriant doucement eu se pinçant les lèvres, comme s'il eût caressé une pensée intérieure, il clignait ses paupières en jouant avec ses chaînes de montre. Faisant un signe à Georges, il se leva, prit le bras du jeune homme et marcha, en se promenant, vers les trois matelots.

— Eh ! eh ! fit-il d'une voix aimable, voici de braves citoyens auxquels le cours d'Ajot pourrait bien être plus familier que les jardins du Palais-Égalité.

— Eh donc! que? fit le Maucot en se retournant brusquement.

— Eh bien ! garçon, continua Camparini avec son sourire.

Son nom? dil un accent sonore. (Page 142.)

le plus engageant, tu viens donc te patiner sur la terre ferme ?

— Garamba! dit le Provençal, en voilà un terrien qui est moins bête que les autres ! Ça va bien, vieux ?

Et le matelcl iendit familièrement la main au muscadin. Les deux hommes s'étreignirent les doigts, et Camparini, dans l'énergie de ses nerfs, serra violemment la main du matelot, qui rendit une pression douloureuse pour le Roi du Bagne.

— Eh donc ! dit le Maucot. Tu es homme de mer ?

— Je l'ai été, répondit Camparini.

— Matelot?

— Oui, citoyen.

— Pour lors, que ! j'avais bien raison de dire que tu étais moins bête que les autres ! Eh ! garçons, entends-tu '? Un matelot!

— Heureux de rencontrer de bons amis, ajouta Camparini. El depuis quand êtes-voûs tous trois à Paris ?

— D'ici ce matin, répondit la Rochelle.

— Et vous venez?...

— De Brest.

— En droite ligne ?

— Sans bourlinguer en route !

— Ah ! ah ! c'est bien, cela ! Et que venez-vous faire ici ? manger vos parts de prise ?

Les gabiers se regardèrent. La dissimulation n'était pas dans ces natures naïves, et il fut facile de deviner qu'ils étaient embarrassés pour répondre à la question.

Le Maucot se grattait le nez.

— Histoire de courir une bordée de loiiguenr! dit-il enfin

— Très-bien' très-bien! fit Camparini, qui parut ne pas vouloir insister. Et où avez-vous croche votre hamac ?

— Nulle part ! répondit Petit-Pierre.

— Nous montons un quart en attendant un ami qui doit» nous conduire dans sa case.

— Et cet ami se nomme?...

— Mahurec, donc !

— Mahurec? répéta Camparini. '

— Eh oui ! le Roi des gabiers.

— Mais... fit le muscadin en paraissant chercher dans sa mémoire, j'ai connu jadis, il y a une dizaine d'années, sous la ci-devant monarchie, un gabier qui se nommait ainsi et qui était dévoué aux deux officiers les citoyens d'Herbois et Rennevllle.

— C'est cela ! s'écria Pétit-Pierre.

— Troun de Diou ! II connaît Mahurec ! dit le Maucot avec admiration.

— Et j'avoue que je serais heureux de revoir encore ca digne matelot.

— Eh bien, l'ancien, dit la Roclielle, monte un quart avec nous et tu vas le voir dans nos eaux.

— Je ne puis en ce moment, mais si vous voulez, tous trois, cire de vrais matelots, vous viendrez, demain matin, déjeuner avec moi, et vous amènerez Mahurec.

— Ça va ! s'écria le Provençal en frappant dans la main du muscadin.

— C'est dit, alors?

- Compris comme une consif^nc.

— Demain malin-à neuf heures, rue de loi Loi, là h côté, n° 43 : le citoyen Bazile.

— C'est amarré dans la boussole! dit Petit-Pierre.

— Alors, mes amis, à demain et ayez la carène vide : la soute auv rations sera pleine!

Et Campai'ini, adressant un dernier peste amical aux trois matelots, revint, avec Georges, vers la belle Romaine.

— Qu'est-ce que ces hommes? Pourquoi les altii'er chez loi? qu'en veux-iu faire? demanda rapidement Georges.

^ Je veux savoir ce qu'est devenu le petit-lils du conseiller dcNiorres! répondit Camparini.

— Eh bien, ces hommes le savent-ils donc?

— Non; mais si mes données sont exactes, ils pourront me renseigner et me mellre sur la voie. D'aillenrs, par eux, j'arriverai"'.! Mahurec, tu l'as eiitemiu, et par Mahurec j'arriverai à Jacquet, qu'aucun devons n'a pu jusqu'ici découvrir, et qui cependant doit être à Pai'is, puisque Renneville et dllerbois y sont!

— Ti'és-bicn, je comprends !

Quelques instants après, Camparini, donnant le poing à la belle Romaine, quitta le jardin au milieu d'un cortège qui les suivait.

— Caramba! fit le Provençal, eh donc! en voilà un matelot! Que oui, nous ferons connaissance avec sa cambuse; à en ju^'er par le relèvement de la coque, l'aménagement de la cassine doit être un peu proprement astiqué !

— Et cetle manière d'odalisque qui se ponioie de conserve avec lui! s'écria la Rochelle; plus calfatée qu'une négresse de Pufrto-Espana, quoi!

— Tonnerre ! ajouta Petit-Pierre, si c'est elle qui préside la fiamelle, elle peut fourrer ses doigts dans le fricot!

Et les trois amis, ne tarissant pas sur leur heureuse renconlre, vanlèrent à qui mieux mieux, dans leur pittoresque langage, les charmes de la Romaine et l'amabilité du muscadin. •

Au moment on Camparini s'éloignait, deux hommes, l'un cnsliimè en soldat, raïïtrc en mendiant, se glissèrent au dernier rang de cette foule amassée.

Le sohlat portait de gr.miles moustache» qui lui couvraient tout le bas du visage, et il avait sur le front une cicatrice récente qui descendait sur la joue.

Le nii'ndiant, couvert de haillons, le dos surmonté d'une bosse gigantcsf]n(!, avait les chcvrux roux rabattus sur le front, le nez ronge surchargé de bourgeons, et le menlOQ et les jnnes dlspariiissant sous une longue barlie grise.

Ces deux hommes, qui n'attiraient pas les regards, avaient assisté de loin à la scène qui avait eu lieu entre Cam;iarini et les matelots, sans en perdre un mol. Quand le muscadin s'éloigna, les deux hommes se reculèrent, et ils se détachi'reni du groupe des curieux dij jardin.

Le soldat lit un pas pour s'élancera la suite de Camparini, mais le mendiant le retint par la basque île sou habit.

— Est-e(; Il

dil-il à voix bass(!.

— Je le crois! répondit le soldat.-

— Mais tu n'en es pas sûr?

— Non; cependant je, le saurai.

— Ecoule, Pàquerelle, fit le mendiant en baissant encore la voi.\, si lu ne b; trninpi's pas celli- lois, si les renseii/nenients .sont exacts, lu auras ce soir même cinq cents livres r'n or'

— Où le relrouvcrai-jeï dit le soldat.

— A laCilé'

I.,e siddal (|uilla le meniliant, s'éclipsa derrière les rangs de la foule, cl (lisparnl. dans la direrlion qu'avaient prise Camparini, la Romaine et les tnn>iradins. Le mm liant Ic! suivit ()e l'iL'il, puis, tournant sur lui-njêmc :

— C'est le niême boni ne que celui (|ni pr/sidail les (riifs rouiicn! nniruMira-l-il.

Le miiuv(Mnenl accompli [lar le mendiant l'avait plaré en face d'un noiivcm personnage qui, longeant la (ii'ille, fendait en ligne dinilr le (lot des promiMiciirs.

— .Mahurec! lit le mrndiunl enarrètantriiniimicaa passade.

Le nouveau venu se retourna brusquement.

— Jacq lit-il.

Lb mendiant avait porté vivement un doigt sur ses lèvres.

— Un homme vient d'accosler ces trois matelots, dit le mendiant d'une voix rapide. Il les a invités à déjeuner; tu dois les accompagner : c'est pour demain; mais avant, il faudra que je te revoie, celte nuit, au club des œufs rouijes.

Et le niendiant, sans laisser à son interlocuteur le temps de lui répondre, s'éloigna aussitôt et se perdit dans la foule.

— Tonnerre! nmniiura Mahurec, encore des mitmacs sans jamais savoir sur quel fond, qu'on navigue! Minule! assez courir des bordées inutiles : pusse à la barre, matelot, et oriente grand largue !

Le gabier lit un pas eti. avant; les trois autres matelots, qui se tenaient toujours à la même place, poussèrent un hourra joyeux. Us venaient de reconnaître Mahurec. Six mains ouvertes se tendirent à la fois vers le vieux gabier, trois exclamations énergiqucment accentuées le saluèrent amicalement.

— Drasse-moi , vieux ! hurlait le Provençal avec son accent luarseillais. Et donc que! ça me fait un branle-bas dans l'estomac de rallier un ami !

Tous les regards curieux attachés sur le groupe formé par les quatre matelots semblaient impatienter Mahurec, et, répondant par une éaergiqtie pression à l'accueil expressif qui loi était fait, il Ht un signe aux trois hommes pour les engager à modérer leur joie bruyante.

— Un tour mort sur la langue ! dit-il. Tous ces terriens ont le pcrtuis de l'entendement ouvert comme la gueule d'une caronade. Veille au grain !

r— Q.ié? tit le Provençal.

— File beaupré sous poupe! reprit Mahurec, cours un bord dans mon sillage !

Et tournant brusquement sur ses talons, le gabier se mit à traverser le jardin. Le Maucot, Peiit-Pierre et la Rochelle le suivirent sans hésiter, en licmmes ayant un profond rcspect'pour la consigne donnée. Mahurec gagna les arcades eu se glissant au milieu de la foule et en tournant de temps en temps la tête pour s'assurer que ses compagnons étaient bien sur ses traces. Descendant la galtuMe de droite, il atteignit l'entrée des galeries de bois et déboucha dans la rue ci-devant Montpensier. Le Maucot, la Rochelle et Petit- Pierre étaient toujours près de lui, emboilant ses pas avec la rigiilité de soldats prussiens.

Alahiirec traversa la rue de la Loi.

Au moment où ce volume (laraît, cette rue étroite et tortueuse, qui comniuniquail de la rue de Richelieu à la rue Saint-Ilonoré, est abattue cl n'existe plus. Depuis 1830, elle portait le nom de rue Jeannisson. '

Au centre de celte rue. qui s'appelait alors les Bnucheries- Honoré, s'ouvrait, en 170.'), un cabaret d'apparenre borgne, dont la réputation était connue des ouvriers du quartier; il avait des cabinets particuliers garnis, pour tout luxe, d'une table en bois blanc, de deux bancs plus ou moins en équilibre sur leurs [lieds, et d'un rideau de calicot à carreaux blancsf et rouges ,^'arnissant les vitres de la fenêtre à guillotine. C'était ilans l'un de ces cabinets que Mahurec avait conduit ses trois amis.

En homme expert en pareilles inalièrcs, le gabier avait examiné minutieusement, avant de faire son choix, toutes les pièces vacantes, et il s'étail déciilé en faveur de l'uiie d'elles, située entre la maison voisine et l'escalier, éclairée sur la rue et ado.s.sée à une salle commune. La salle était vide, et les gros murs formant les trois antres côtés du cabinet ne penneltaieni pas à une oreille indiscrète d'cnleudro la conversation éiliangée à l'intérieur.

Mahurec fil apporter un copieux dîner, quatre bonnes bouteilles, et signifia an garçon d'avoir à décamper cl de ne revenir que lorsqu'on l'appellerait. Le gabier agissait, parlait, commandait avec un aplomb, une sûreté, une gravilé atleslanl une résolution fermement arrêtée et un plan parfaileinenl combiné d'avance.

— Or donc, commeiiça-t-il lors, pi'il se vil seul avec ses trois eoinpagiions, au premier signal du gabier, vous vous êtes pomoyés jnsipi'à l'aris. Vous êtes des vrais matelots,

merci I , ^ r ■

— Quel fil le Maiieol. en voilà une farce! Tu nous tais si .'ne de Tneil que l'as liesinn tie trois vrais amis ; non ffiious l'amarre el nmis muis affalons tiaiis h- coeii pas malin, ça ! Après ?

— Quoi aiie lu ncnis veux, vieux

lar- ! C'est

? domand.» la Iloidie

, — Rien pour moi, répondit Mahurec. Tout pour ceux que j'aime!

—^ Qyi ça? demanda Petit-Pierre.

— Mes coniniandants !

— Quels commandants?

— Eh ! mes anciens lieutenants, quoi ! Quand t'ouvriras Icliec comme un marsouin qui erbclie l'iiameçon : t'as donc la boussole avariL^e, Jlaucot? Mes lieutenants, que jeté dis! i::4-ce qu'il y a sur un bord un mousse qui ne sait pas que Mahurcc est dévoué, carcasse et tout, à ses lieutenants, qui sont à cette heure ses conimamlanls?

— Les amis du feu bailli de SurtVen ? dit le Provençal en portant la main à son bonnet de laine.

— LU! oui.

— Les citoyens d'Herbois et de Pienneville.

— Le marquis d'Herbois et le vicomte de Pienneville ! dit brusquement Mahiirec. Je ne veux pas qu'on les appelle autreiueni, et si la République n'est pas contente, elle viendra me laryuer la chose, tonnerre !

— Kli bien ? firent les trois hommes.

— Or donc, reprit Mahurcc, vous connaissez le citoyen Doncheniin?

— l;(nic'!cmin! s'écria le Maucot. Celui qui m'a repêché?

— Celui qui a sauvé mon vieux pi^'re ! ajouta Petit-Pierre.

— Si je le connais! s'écria la Rochelle.

— Et le Bienvenu? reprit Alaluirec.

— Le corsaire des Antilles?

— Le chercheur d'Anglais?

— Celui qui nous a toussauvés à la Pointe-à-Pître?

— Tronn de Dion ! s'écria le Provençal. Bonchemin et le Bienvenu! Une tière paire de matelots!

— Eh bi.n ! dit Mahurcc, c'est mes commandants 1

— llein? firent les trois hommes.

— Oui, Bonchemin, qui t'a ri'pèché, Maucot, Bonchemin, qui a sauvé ton vieux père, Petil-Piei+e, c'est le vicomte de lit nneville, et celui qui- nous a sauvés tous à la Pointe-à- Pîire, le Bienvenu, c'est le marquis d'Herbois! Voilà la vérité larjni-e en grand.

Les trois hommes se regardaient encore avec étonnement.

— Et c'est rapport à eux que tu nous as hélés ! demanda le Provençal.

— Oui, répondit Mahurcc. Ils sont dans la vase ! Ils coulent ! En ralingue! en berne! Tout le tremblement d'un coup de vent carabiné 1 J'ai tiré le coup de détresse ! En avant le sauvetage ! Armez les canotiers ! Ça va-t-il?

— Ça va ! répondirent les trojs hommes d'une même voix en ton lant, par un même mouvement, leurs mains calleuses vers Aliihurec.

— Vrais matelots ! fit celui-ci, dont un sourire éclaira lu physionomie.

— Noire peau est à Bonchemin et ;\ le Bienvenu! dit le Provençal. Eh donc que ! on n'avale qu'une fois sa gaffe, et mieux vaut que ce soit pour eux que pour d'antres 1

— Largue-nous la chose, gabier, reprit la Rochelle, et s'il y a à se patiner pour les déhaler d'une mauvaise passe, on se patinera !

— Tôpe là ! cria Mahurec. C'est dit! En avant les matelots ! Les comniandanls sont sauvés ! Attention à la manœuvre ! Chacun à son poste ! Voilà le pare-à-virer !

— C'est dit ! ajouta la Rochelle. A toi z'à moi la paille de fer.

— Et le premier coinchard qui ziziniasse, fit le Maucot, je le mets en ralingue comme un vieux raffiot !

— Donne la con.'^igne, Mahurec, et on la suivra ! ajouta Pclil-Picrre.

LXr. — LA RUE DE L'ÉCHELLE.

A huit heures et demie, la nuit est complète à cette époque de l'année où on était, en germinal, à la fin de mars. Le jardin du Palais-Egalité, éclairé seulement par le reflet des boutiques placées sous les arcades, était .sombre autour (iu bassin formant, comme aujourd'hui, son point central. Ce bassin était celui qui avait joué un «i grand rôle durant les premières années de la Révolution, alors que Camille Desmoulins arborait une feuille d'arbre comme signe de ralliement, et que chaque pai'li pi'éeipitait ses adversaires vaincus dans les eaux claires de la baignoire nationale.

Ce soir-là, les alentours du bassin avaient été abandonnés

par la foule des promeneurs qui, quelques heures plus tôt, envahissait les allées : le centre du jardin était silencieux et presque désert. Quelques-uns de ces rêveurs solitaires s'écartaient de ces couples d'amoureux qui se promenaient à l'écart.

Il y avait tous les types dans cette enceinte du Palais- Égalifé.

Au moment oîi huit heures et demie sonnaient à l'horloge de la grande cour, deux hommes s'avancèrent, longeant la grille du parterre du nord, et ils marchaient en silence, hésitant à chaque pas, et fouillant du regard les allées à droite et à gauche.

Faisant le tour entier du bassin, leur recherche et leur attente n'eurent aucun résultat, et ils s'arrêtèrent avec une expression d'inquiétude.

— C'est pourtant bien ici que nous étions ce tantôt, Gorain, dit l'un d'eux.

— C'était devant cet arbre, Gervais, répondit l'autre.

— Et le jnunilionnaire a dit à huit heures et demie...

— Attends donc, compère!... Il me semble voir, là-bas... mois oui ! mais oui !...

— Notre collègue?

— Oui ; as-tu ton œuf pour qu'il te reconnaisse ?

— Voilà !

Les deux amis prirent aussitôt leurs œufs rouges et les tinrent dans leurs mains ouvertes.

Une ombre se prolongeait au loin et, se rapprochant, un personnage de haute taille se dressa devant les deux bourgeois.

Il présenta, entre ses doigts, un œuf rouge.

— Voilà! dirent-ils ensemble en montrant leurs œufs de même couleur.

— Venez ! répondit le nouveau venu.

— Il est donc l'heure ? demanda Gorain.

— Oui.

— Et nous allons?... ajouta Gervais.

— A la réunion.

— Est-ce loin ?

— Vous le verrez.

— Hum ! fit Gorain à l'oreille de son compagnon, il n'est pas causeur !

— Eh bien ? fit l'homme en se retournant et en voyant Gorain et Gervais demeurés immobiles et hésitants.

Les deux amis se consultaient du regard.

— Libre à vous de demeurer, reprit l'interlocuteur en ayant l'air de s'éloigner, on fera l'alTaire sans vous.

Gervais courut vers lui.

— Permets ! permets ! citoyen , dit-il vivement ; nous voulons bien te suivre, mais cependant nous désirons savoir oii tu nous conduiras.

— .\ la réunion, je vous l'ai dit.

— Quelle réunion? d.unanda Gorain, dont tous les instincts de prudence se réveillaient.

— Celle des œufs rouges.

— Pour les alfdircs de la République ?

— Précisément.

— Et... ajouta Gervais, il y aura à gagner, hein ?

— Pour tous ceux qui viendront ce soir, certes !

— Alors, allons-y !

Leur conducteur leur fit traverser le jardin en se dirigeant vers la cour des Fontaines.

— Il faut prendre garde de nous montrer trop embarrassés, dit Gervais, on nous prendrait pour des imbéciles !

— Oui ' oui ! ajouta Gorain; d'ailleurs, puisqu'il a un œuf rouge, c'est qu'il en est !

— Munitionnaire ! ah ! compère, nous marchons vers la fortune! ^ ■ \

— Il me semble que les sables du jardin sont des grains ^

d'or!... ...

— Et dire que si tout ce qui m'est arrive n avait pas eu lien, nous n'en serions pas là: hein, compère ? Si cet excellent citoven Sommes n'avait pas été la cause de tous mes maux , il n'aurait pas cherché à faire aujourd hui noire

fortune ! ,,.,.•,.. i ■ Ah çà ! reprit Gorain, e est donc bien decidcmeut lui

qui a été la cause de ton absence ?

— Sans doute.'

— Comment cola ?

— Oh ! c'est très-curieux ! dit Gervais. Figtiré-toi qu'un soir j'étais dans mon arrière-boutique, avec ma femme, en train d'examiner les beaux habitsbrodés d'or qui nous res-

l/iO

laient et dont la République une et indivisible paralysait la vente, lorsque tout à coup... ^

' — Oui'! lit brusquement Gorain en trébuchant.

— Quoi donc ? s'écria Gervais, qui faillit tomber à son

lour. -, I,

Les deux amis venaient d'éprouver un choc violent. Ils avaient traversé, tout en causant et en suivant leur guide, la cour des Fontaines-Ct la rue Saint-Honoré, et ils s'engageaient dans les sombres détours de l'étroite rue de l'Echelle, lorsqu'un homme, courant à toutes jambes, s'était précipité vers eux et avait failli les renverser. L'homme, sans s'arrêter, passa comme une flèche et disparut dans les ténèbres. Celui qui était en avant avait continué sa marche sans s'occuper de ce léger incident, et il s'était arrêté à quelque distance, à l'endroit juste où avait disparu le coureur.

— J'ai l'épaule endolorie ! dit Gorain en se frottant^ le haut du bras.

— Cet écervelé a manqué de nous renverser, ajouta Gervais.

— Venez donc ! dit vivement l'autre en les appelant du geste.

Gorain et Gervais s'avançaient clopin-clopant. Le guide passa derrière eux, et, les poussant brusquement en avant :

— Là ! fit-il.

De la main il désignait une allée noire, étroite, profonde, située au bas d'une maison 'haute et sombre, qui occupait le commencement du second tiers de la rue. Gorain et Gervais hésitèrent encore.

— Entrez donc ! reprit-il rudement.

Et, les poussant énergiquement, il les contraignit à pénétrer dans l'allée.

— Vos œufs; tenez vos œufs ! ajouta-t-il. Gorain etGervas, ahuris, obéirent machinalement.

A cette époque, l'éclairage public était loin d'être répandu et perfectionné comme il l'est de nos jours. Bon nombre de rues n'avaient pas une seule lanterne, et la rue de l'Échelle était de celles-là. Aussi, suivant l'expression populaire, y faisait-il noir comme dans un four.

A ce moment où Gorain et Gervais étaient poussés, ils disparaissaient dans l'allée béante, et deux hommes, se glissant le long des murailles et se dissimulant dans les ténèbres, atteignirent à la hauteur de la porte demeurée ouverte. Tous deux s'arrêtèrent, et l'un, portant ses doigts à sa bouche, fil entendre un sifflement peu bruyant mais singulièrement modulé.

A ce signal, deux autres hommes, occupant l'autre côté de la rue que les ombres de la nuit dissimulaient, se détachèrent du pied de la muraille et vinrent rejoindre les deux premiers. Tous quatre se blottirent dans l'embrasure d'une porte située en face de l'allée.

— En voilà une chasse ! dit l'un d'eux à voix basse. Il courait toutes voiles dehors, que ! Mais caramba ! on est aussi bon voilier que le premier terrien venu.

— Il est entré là après avoir abordé les deux autres, ajouta une voix ferme.

— Bon !

— Pour lorS, attention à la manœuvre, continua la voix qui paraissait avoir le ton du commandement ; s'il est entré, il sortira! C'est là où il faudra le pincer. La Bochclle vase poiiioyer avec moi dans la cassine; toi, Maucot et Pelili'ierri', vous monterez un quart de longueur en ouvrant l'feil aux bossoirs. Attention ! Quand l'olibrius sortira, avant partout ! aborde-le, crocbe-lc ; mets le grappin dessus, yarçon !

— Ça y sera ! fit le Provençal.

— Vous avez un bout de grelin?

— Oui.

— Amarre-le h quatre amarres, fais-y un tour mort sur la langue et enlève.

— Compris !

— M.iinliMiant, la Uothelle, mon fiston, eu iivaut les oMifs rouges 1 Tu vas voir les amis de la rue aux l'évrs.

Et le galiicr, (tnlralnant l'un des trois malehits, (andis (|uc les di'ux autres ileniruraienl blottis dans leur caiMiettc, traversa la rue et ilsg;igiièri'nt l'allée étroite cl sombre.

— Tonnerre! mnrmiiiM Mihurec en pmi.ssaut sou cnni|>agnon dcv.iiil lui, je crois qui' le nettoyage va se faire en grand ! eh bop !

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