‹ Le roi des gabiersChapitre 55 sur 103 · LXII. — AVANT LE BAL · texte numérisé non relu

LXII. — AVANT LE BAL

— N'oubliez pas pour ce soir la commande que je vous fais ! avait dit madame Tallien à la gracieuse demoiselle de boutique du Fidèle Berger.

Ce soir-là, effectivement, la jolie compagne du thermidorien, alors dans tout l'éclat de sa puissance, réunissait chez elle l'élite de la nation. A sept heures, Rose, avec son active intelligence, avait veillé à l'envoi des confiseries choisies par sa belle cliente ; puis, certaine qu'elle n'avait rien oublié, elle quitta le magasin et elle remonta dans le logement de Léonore.

La nièce du conseiller était seule dans la chambre; Charles et Henri se tenaient dans une pièce voisine, causant ensemble, tandis que le premier présidait à sa toilette, pour se rendre à la soirée de la citoyenne Tallien.

Les deux jeunes gens étaient plus tristes, plus péniblement soucieux, plus douloureusement rêveurs que l'aprèsmidi mêm^ de ce jour où nous les avons trouvés à Paris. La perte de Blanche était pour eux un horrible malheur. Henri avait retrouvé celle qu'il aimait, lui ; il voyait à chaque heure cette Léonore dont il avait été si cruellement séparé depuis de longues années; mais après l'éclat de bonheur qu'avait causé le premier moment de leur réunion, Henri et Léonore avaient frémi en voyant la douleur poignante et muette qui se reflétait sur le visage pâle et glacé du marquis d'Herbois.

Depuis ce moment Henri et Léonore, avec une délicatesse extrême, évitèrent entre eux tout échange de paroles, même de regards, qui pût déceler l'amour que tous les de.U". éprouvaient l'un pour.l'autre. La plus stricte réscr.e présida à leurs relations, et Léonore devint à la fois la sœur d'Henri et celle de Charles. Le marquis, comprenant tout ce qui se passait dans l'âme de ses amis, ne se sentait pas le courage de les supplier d'oublier ses douleurs, et il avait une profonde reconnaissance pour cette réserve, qui du moins n'augmentait pas ses chargrins. Depuis son retour en France, Charles avait changé. Aux Antilles, dans sa lutte énergique, il avait pensé voir luire un rayon d'espérance, quand Victor Hugues lui assurait son retour dans la mère patrie. Il avait près de lui Léonore, il croyait Henri et Blanche libres tous deux et l'attendant à Brest.

En apprenant que son ami et celle qu'il aimait de tout son amour vivaient encore, Charles avait senti une joie immense inonder son âme. Cette joie avait encoie été augmentée par l'empressement que Victor Hugues avait mis à cette facilité de son retour. Durant la traversée, Charles avait laissé courir dans les champs de l'espérance son imagination qui traversait l'espace. Des projets assurés de bonheur, basés tous sur une prompte réunion, avaient été échangés entre lui et Léonore. Mais leur arrivée à Brest avait été le commencement de ces douleurs nouvelles. Henri était là, dans la ville ; toujours proté.gé par les forces dont il disposait, par Jacquet, il s'était fait une puissance occulte, mais formidable ; Henri avait échappé à ses ennemis, sans pouvoir sauver Blanche, dont il ignorait la situation.

Ce coup affreux avait frappé Charles à l'instant où il croyait à la réalisation de tons ses rêves. En présence de cette fatale nouvelle, une émotiiui violente écrasa son espoir et une douleur désespérante envahit tout son être.

Sa seule et unique pensée était de tuer celui qui avait enlevé Blanche.

Henri l'aidait de son énergie, Léonore ne se marierait qu'en présence de sa .snrnr; Jacquet promettait toute son inlelli-euce et Mahurec jura de retnuiver ce Bamboula, pour le contraindre à le conduire à sa victime. Tcnis partirent pour Paris.

Charles devait être accueilli dans la haute société. A son arrivée, S(m titre d'envoyé de Victor Hugues lui avait ouvert toutes les pnrt(>s, et tiuil d'abord il availcrii que celle siluation lui permettrait de reconquérir Blanche; mais 1rs jours s'étaient écoulés, cl aucune cliance favoral>lc n'a-» vait lui à ses yeux. Ce soir-là il s'apprêtait à se rendre elic/. la citoyenne Tallien, pour obéir aux instances de Léonore, cl obtenir des protectrices puissantes à la pauvre orpheline du teinturier Bernard.

Charles p(utait aux Anlilles, alors qu'il courait .lans les

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eau\ du golfe du Mexique en attaquant les bâtiments anglais, un costume pittoresque qu'il adopta pour cette soirée où il devait être bien reçu; il s'orna du sabre d'honneur que lui avait donné Victor Hugues.

Henri, assis en face de son ami, le contemplait d'un regard triste.

— Dans quelques instants, Jacquet va venir te prendre, dit-il en faisant allusion aux paroles échangées le matin entre eux et l'ex-agent de M. Lenoir.

— Pourquoi veut-ii que je le conduise chez Tallien? demanda Charles.

— Je l'ignore, mais s'il veut aller chez Tallien, c'est que nos intérêts exigent qu'il y aille.

Charles regarda Henri.

— Crois-tu cet homme si absolument dévoué à nous? dit-il en secouant la tête.

— Certes, je le crois! répondit nettement Henri. Charles fit un signe de doute.

— Oh ! reprit M. de Renneville avec une extrême vivacité, puis-je douter de Jacquet après ce qu'il a fait pour moi ? Ne s'esl-ii pas dévoué corps et âme pour mon salut et pour celui de Léonore et de Blanche ? Douter serait de l'ingratitude.

— Je ne crois plus à rien ! dit Charles. Henri se leva et lui saisit les mains.

— Pas même à mon amitié? demanda-t-il.

— Si, je crois en toi, dit Charles, en toi et en Léonore ! Mais, que veux-tu ? le malheur rend injuste ! A peine croisje en moi, pourquoi croirais-je en d'autres qui me sont étrangers? Jacquet n'est pas un homme, c'est la ruse incarnée ; c'est l'esprit d'intrigues développé au delà de toute supposition. Il ne suit que la route du mystère. Depuis que nous orimes à Paris, je ne comprends absolument rien à Sv, •'•- 'm-'M'ches. Ses paroles sont toujours obscures. Jamais une explication nette et franche n'est sortie de ses lèvres...

— J'ai en lui une conliance absolue I interrompit Henri.

— Cependant tu ignores toi-même ce qu'il peut, ce qu'il veut faire. Que signitient ces œufs rouges dans lesquels nous avons trouvé le plan de cet infernal complot? Pourquoi nous les l'cmettre? Qu'en devons-nous faire?

— Jacquet nous le dira.

— Ah ! lit Charles, que n'ai-jc ici avec moi l'équipage de mon corsaire, mes braves Caraïlies! Avec eux je fouillerais Paris le sabre au poing, et avant deux fois vingt-quatre heuies j'aurais retrouvé et délivré Blanche !

— Cette ressource extrême de la violence à main armée, il faut la garder pour la dernière, dit Henri en s'approchant de son ami. Comme toi j'ai pensé à l'employer, car si tu n'as pas ici ton équipage corsaire, j'ai, moi, les enfants du bon cliemin ! Ils valent bien tes sauvages, va! Et si je leur demande de se faire tuer pour moi, pas un seul n'hésitera !

— Combien sont-ils ? demanda Charles.

— Cinquante-deux.

— Cinquante-deux ! répéta M. d'Herbois. Eh bien ! il faut...

— T'apprêter à ra'accompagner , citoyen le Bienvenu ! interrompit une voix sonore.

Les deux jeunes gens se retournèrent.

Jacquet, en costume d'élégant muscadin à la mode, franchissait le seuil de la chambre.

— Eh bien? s'écria Henri en se précipitant vers lui.

— Eh bien, répondit froidement Jacquet, tout marche décidément de mieux en mieux.

— Vous espérez ?

— Beaucoup !

, — Il faut attendre cependant ? dit Charles.

— Peu' de temps. Cinq jours au plus! Nous sommes aujourd'hui le 7 germinal : le 12 il y aura émeute dans Paris, et, grâce à cette émeute, nous triompherons de tous vos ennemis !

— Nous arracherons Blanche des mains du citoyen Sommes . s'écria Charles.

— Ce jour-là, elle vous sera rendue, je vous le promets.

— Mais...

— N'insistez pas ! ne me demandez rien ! Contentez-vous de ce que je vous affirme. Tout mon plan est airâîé.

— Mais celte Cuiispiratioii des œufs rouges ? dit Henri.

— C'est elle qui éclaircira tout.

■ — Vous la connaissez ?

— Parfaitement.

— Mais, alors, il faut empêcher qu'elle n'éclate.

■ — Etouffer celle-là serait eu l'aii'c naître dix autres!

— Cependant... •

— Encore une fois, n'insistez pas ! Laissez-moi agir. Jusque-là veillez sur vous et sur mademoiselle Léonore. Que de nouveaux obstacles ne surgissent pas ! c'est tout ce que je demande, car un incident inattendu pourrait peut-être tout compromettre.

— Le citoyen le Bienvenu, envoyé de Victor Hugues, n'a rien à redouter, dit Henri. Quant à moi, je ne quitterai pas cette maison, ainsi que cela est convenu, et Léonore n'y séjournera pas seule une minute.

— Bien ! c'est tout ce qu'il faut, reprit Jacquet de sa voix brève et incisive. Maintenant, citoyen le Bienvenu, venez me présenter à la citoyenne Tallien. Il est de la dernière importance que je sois chez elle ce soir.

— Et Mahurec ? dit Charles. Qu'est-il donc devenu ?

, — Mahurec, reprit Jacquet, je l'ai laissé tantôt au Palais- Egalité en compagnie de trois matelots qu'il avait rencontrés.

— Le gabier m'inquiète, dit Charles. J'ai peur que son dévouement pour nous ne l'entraîne à commettre quelque imprudence.

— Bah ! fit Jacquet, il est homme à se tirer du plus mauvais pas. Mahurec a pour lui un argument irrésistible : ses poings ! Mais, partons,, citoyen, il est tard !

Puis, s'approchant des deux jeunes gens, auxquels'il prit les mains:

— Mes amis, continua-t-il avec un accent ému qui contrastait avec le ton ordinaire de ses paroles, et qui dénotait que, sous son apparence froide et rij^ide, sous son scepticisme affecté. Jacquet cachait un cœur chaud et généreux, capable d'éprouver les meilleurs seuliments, mes amis, ayez en moi la confiance que je mérite. Jh vous aime : je veux vous voir lieureux, je veux que vous me deviez votre bonheur, et mou intérêt personnel s'allie même au tiMoiiijihe de votre cause. Donc, ayez foi en moi. Espérez, carie 12 germinal verra la délivrance de Blanche et sa réunion à vous. Cclii, je vous le jure ! Seulement, je vous le répète encore : d'ici à celte époque, veillez sui' vous et sur Léonore. Ne conunetlez pas la moindre imprudence. Empêchez vos amis d'en commctlre, et obéissez-moi, enfin, sans réserve. La partie que nous jouons est terrible : notre gain est assuré, mais cependant une faute, une seule, pourrait nous perdre tous, car en ce moment, et sans que vous puissiez le comprendre, votre cause est la Cause de la France 1

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