‹ Le roi des gabiersChapitre 57 sur 103 · UN BAL CHEZ MADAME TALLIEN · texte numérisé non relu

UN BAL CHEZ MADAME TALLIEN

Ce soir-là, les salons de madame Tallien étaient envahis par les nombreux invités. A neuf heures, on dansait, on jouait, on causait. Madame Tallien allait, venait, s'occupait de tout sou monde, adressant un compliment à celui-ci, un sourire à celui-là, avec un tact, un goût, un à-propos décelant la femme de la meilleure condition. Sa charmante compagne, madame Beauharnais, était entourée d'un cercle empressé d'adorateurs, et son inimitable grâce charmait tous ceux qui avaient l'heureuse laveur d'approcher de l'angle du salon qu'elle occupait.

Plus loin un groupe déjeunes généraux formait comme un îlot autour duquel circulaient les flots des danseurs. Des membres de la (>on\eiilion péroraient et discutaient, remplissant le houdoir de leurs véhémentes interpellations.

La citoyenne Tallien, qui venait de quitter la cito\enne Beauharnais, se glissait au milieu des groupes et atteignait celui formé par les officiers généraux.

Il y avait là Lefebvre, l'ancien garde française, qui avait mis seize ans pour passer sergent, et quatre ans pour devenir général; Augereau, le nouveau général en chef de l'armée des Pyrénées; Hoche, général en chef de l'armée de l'Ouest, avait été appelé à Paris l'avant-veille pour conférer avec Barras.

A ces jeunes et brillants officiers venait de s'adjoindre un nouveau général ; c'était un homme de taille moyenne, maigre de corps, à la tête forte, au teint très-brun, aux longs cheveux coupés en oreilles de chien...

— Eh bien ! général Bonaparte, dit madame Tallien eu lui adressant son plus gracieux sourire, que in'a-t-on dit? Vous avez failli, en ti'aversant les halles, être arrêté par le peuple en furie?

— Gela est vrai, citoyenne, répondit le général. Et tenez!

Ln un ilin Jœil, itoqucfurl a\ail élé garroité. (Page 150.)

VOUS voyez Juuot, mon aide de camp, qui pouri'ail vous raconter l'événenienl en détail beaucoup mieux que je ne saurais le faire moi-même.

El il désigna un jeune colonel qui dansait avec l'une des plus jolies femmes du bal.

— Qu'est-ll donc arrivé? demanda un autre général.

— i'res(|iie rien, rejirit Bonaparte en souriant; la populace, ameutée par la famine et me voyant [lasser à cheval avec mon aid(; de camp et deux chasseurs, m'a pris probablement pour l'un des puissants du jour, et dans cet ameutcmenl, on me criait : l>ii jHiin ! Ce cri-là me faisait mal à entendre, cl, bien (pie je sois pauvre, je voulais les secinirir en leur jetant ma liouise, mais, en ce moment, la scèiio passa rapidement au coniii|ne.

— Au (omique? (lemanda madame Tallien.

— Dans tous ceux cl dans toutes celles, citoyenne, qui m'assailiaiirit de leurs cris et de leurs injures, Il y avait an premier rang um^ femme énorme de graisse, et dont la vue ne pouvait inspirer la pitié à un einir sensible. Celle inégfTc, qui avait loiili' l'apparence d'une ogresse, vociférail plus haut (pii' les antres, el, iikî dési|?ii,inl du poing :

— Ce sont tous ceux-là, criait-elle, i|ui ari'anienl le pauvre peuple!

A celle récriminai ion je ne pus retenir un sourire.

— Eh ' ciloyeiis! dis-je, en désignant sa corpulence el ma maigreur, qui de nous deux doit manger tout et affamer l'antre?'

Tons ceux qui étaient là se niirenl à rire, et on me livra passage. •

— C'est incroyable l'inlluence que peut avoir un mot prononcé à pro|)Os! dit madame Tallien.

— Devant qui le diies-vous, ma belle citoyenne! s'écria une voix sonore el admirablement timbrée.

— Talina ! dil-elle en tendant la main à l'arlisle qui arrivail el dont la répulation commençait à devenir célMn-e.

Il salua, et, se penchant vers l'oreille de la belle maîtresse du logis :

— El notre protégé? dit-il.

— J'.illais m'adresser au général! répondit la femme du I tberiniilorien à l.t mode.

I El, faisant un signe à Talma, elle s'approcha du groupe de ces jeunes héros.

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