LE PRÉSENT ET LE PASSÉ
— Cénéral, reprit la rilo\enne Tallien en povani sa pplito main sur le bras de Boiiaparle, il faiil que ji' mette vc
tre obligeance à l'épreuve. Vous êtes lié avec Barras: obtenez de lui une grâce en mon nom.
— Quelle grâce ? denianda-t-il.
— Celle d'un pauvre homme qu'en ma qualité de femme je dois protéger ; car il a consacré sa vie et ses soins à embellir ses clientes.
— Qui donc ?
— Léonard.
— Quel Léonard ?
— Le coilïeur.
— Celui de la femme Capet ? dit une voix rude.
— Celui de la reine ! répondit nettement Bonaparte.
— Oui, c'est de lui qu'il s'agit, se hâta de continuer la citoyenne Tailien. Ce pauvre houmie qui a émigré est rentré en France. En ce moment, il se cache à Paris, ne sachant que devenir ; et un coup de plume de Barras, en le rayant de la liste des émigrés et des suspects, lui rendrait la tranquillité et la vie, et il reprendrait son travail.
— C'est un artiste, dit Talma en riant.
— Et ce n'est point un homme politioue, ajouta Bonaparte en riant aussi ; je parlerai à Barras.
— Merci ! répondit madame Tailien.
El, saluant gracieusement, elle continua sa promenade dans son salon.
Un léger silence suivit cette couversati.on avec la maîtresse du logis. Puis Talma, qui venait de regarder alternativement et atleiitivement tous ceux qui l'entouraient, laissa éclater un rire sonore.
— Qu'as-tu donc? interrogea l'un des généraux.
— Ce que j'ai, répondit Talma en riant toujours : parbleu ! c'est que la demande de la belle citoyenne, et le nom prononcé par elle, m'ont remis en mémoire le temps passé. Lu dix minutes je viens de reculer de dix années !
Et tous les regards étaient fixés sur l'artiste, qui reprit :
— Eh ! ce nom de Léonard ne vous rappelle-t-il donc rien, citoyens? Quoi ! vous avez oublié la culbute qu'il exé-
Regaide ' dil lîaniboulà d'une voix brève el incisive. (Page 160.)
cuta devant nous, et la capote de son cabriolet qui s'abattit sur lui comme une cloche ?
— Ah ! lit Murât en riant, je me souviens!
— Pardicu ! dit Augereau, c'était le jour où je déchirai ta soutane et où tu mis si bravement ilamljcrge au vent. Gordien ! je t'avais deviné. Hein ! dis que j'ai mal fait de te pousser dans la carrière militaire ?
— Attendez donc! ajouta Ney, mais j'y étais aussi, moi ! N'allions-nous pas prendre le carrabas avec Tailien?
— Eh oui ! dil Lannos. J'étais encore sous le coup de l'aventure de la fille de ce pauvre Bernard.
— Qui diable aurait dit alors que nous serions tous un jour ce que nous sommes aujourd'hui ! fit Talma en secouant la tête. Singulière chose que la vie humaine!
— Et ce malheureux Léonard qui sollicite notre pitié aujourd'hui, et qui alors nous traitait du haut de sa grandeur.
— Mais Fouché était avec vous ! dit Augereau. Où donc est-il ce soir?
— Là ; il cause avec Tailien et Barras dans le boudoir, répondit Brune.
— Eh ! mais Tailien y était aussi !
— Léonard nous avait même raconté ce jour-là une lugubre histoire.
— Qui s'est déroulée plus lugubrement encore devant la cour criminelle, ajouta Soult.
— Quelle histoire? demanda Talma.
— Celle de ces deux jeunes gens accusés d'une horrible série de crimes.
— Je les crois innocents, moi, dit Augereau en regardant Brune et Lannes.
Ceux-ci firent un signe affirinatif.
— Comment s'appelaient donc ces deux jeunes gens? demanda encore Talma.
— D'Herbois et de Renneville, répondit Ney*.
— C'est cela !
— Et que sont-il devenus ?
— Je ne sais ce qu'est devenu le premier, répondit Brune; mais quant au second, il vivait encore l'année dernière.
— Tu l'as vu !
— Oui.
-A Brest?
— Et nous avons même contribué à lui sauver la vie, ajouta Augereau, à lui et aux deux demoiselles de Niorres.
— Comment? dirent à la fois Talma, Ney, Soulfet Lefebvre.
Le général Bonaparte, lui, écoutait, mais ne prenait aucune part active à la conversation.
— Raconte donc cette histoire, généi-al, dit Augereau à Brune, elle est intéressante.
— Volontiers I dit Brune tandis que ses auditeurs se près-' s:;icut autour de lui.
Le bal était alors dans toute son animation. Les danses ne cessaient point, et la joie la plus vive, l'entrain le plus a-'réable, régnaient dans toutes les parties du salon. Brune avait coniuieucé son récit, et on l'écoutait avec une attention cxMvine et un intéi-ét visible. Quelques invités curieux s'étaient rapprochés des jeunes généraux et prêtaient à l'orateiir une oreille altentive.
Mais, à demi caché sous la tenture retombée d'une fenêtre, se tenait un homme qui, le front pâle, les sourcils froncés, les traits contractés, semblait entendre avec une avidité extrême les paroles que prononçait Brune. Pi'ès de ■ lui, il y en avait une autre vêtu comme les plus élégants danseurs de la citoyenne Tallien, et qui, lui aussi, écoutait tout aussi anxieusement le récit commencé.
Lorsque Brune eut achevé, un concert de félicitations et de malédictions s'éleva de toutes parts : félicitations adressées à l'orateuV, à Augereau, à Lannes, qui avaient pris une part active dans ces événements; malédictions envoyées sur le système (iolitique renversé, sur les ennemis des victimes!
— Ils sont .«auvés! tout cela est bien, dit Lannes; mais je voudrais savoir, moi, ce qu'est devenue à cette heure 'la jolie mignonne.
— Elle est à Paris, dit Lefebvre. Ma femme en a eutendu parler aujourd'hui.
— Par qui donc?
— Par Mahurec, un vieux gabier qui serait digne d'être amiral. Il venait, au nom de notre ancienne amitié, deotander la protection de la citoyenne générale pour la petite fille de Bernard. Et comme ma femme et moi avons vu mourir la pauvre citoyenne Bernard, elle a promis tout ce qu'on a voulu.
— Ali ! ah ! vous êtes au courant de toutes ces choses, citoyens ? dit une voix nette et finement accentuée.
Chacun se retourna.
— Fouché! dit-on, tandis que des mains se tendaient vers le célèbre personnage, qui, après sa causerie avec Tallien et ses collègues, avait quitté le boudoir et s'était doucement glissé au milieu des groupes, sans qu'un regard s'aperçût de sa présence, et avait entendu une partie de la conversation.
Fouché èl celui qui se tenait sous les rideaux échangèrent un regard rapide.
Et en ce moment, un domestique annonça :
— Le citoyen et la citoyenne Camparini !
Fouché ne parut pas avoir entendu ce nom, qui pan'int cependant jusqu'à lui.
Un mouvement se lit dans le premier salon par l'entrée d'une nouvelle danseuse, belle de l'éclat d'une beauté remarquahlt^ et de la splendeur d'une toilette d'une richesse nici'veilleusenient éhliiuissantc.
La citoyenne Tallien allendit le salut de la nouvelle arrivée et la conduisit gracieusement à un siège vacant qui fut immédiatement entouré |iar une foule empressée d'adorateurs. Camparini, le front haut, le jarret tendu, l'air dégagé: Camparini, aussi à l'aise au milieu de cette société, alors l'élite de la nation, qu'il l'était au milieu de ses infâmes sujets; Camparini, ce génie du mal, cet esprit réellement supérieur, celle intelligence hors ligne qui employait au crime tout ce dont la natdre l'avait doué pour faii'e le bien; Camparini, prisant dans une tabatière d'or garnie de diamants, caressant sa cravat(!, renversant en arrière le revers de son habit de soie rayé de bleu l't blanc; Camparini .s'avançait dans les salons, saluant k riroitc et îi gauche, souriant à tous en homme convaincu de sa haute supérioiité.
Au momei^t où Camparini passait auprès de lui, Fouché s'était à demi retourné. Le conipa^;non de la belle Itomainc porlail encore un gilet f.'arni de l)outoMs de corail aff(M-lanl chacun la forme d'un ci'uf. Fouché, soit hasard, soit jirémédilation, avait une garniture de boulons pxaclemciit scMililahle. Il porta lentcmeiil l'indev sur le troisième bouton de Miii gilet, (^'imparini sourit aiissiliit, en passant, et il imila le nu'nie geste. Fiiurhé s(M'elourna vers la fenèlre derrière la draperie on s'i'taicnt tenus les deux hommes qui avaient prêté une alleiiiion si vive au récit ilii ;;énéral Krinie. Il n'en roslait pins <|n'un. Le nniscndin, an cnslume le plus éU'unul, celui qui avail l'ihan^'é un regard d'inl(dliyeuce avec Fouché, avait disparu, (iehii ((iii était là se dégagea vivement, tourna le groupe des oflieiers généraux et s'ap-
procha de Fouché, qui le prit par le bras et, l'cnlraînant rapidement sans lui direunjuot, le lit se croiser a\cc Camparini.
— Citoyen, dit Fouché en faisant avancer son compagnon, j'ai riionneur de te présenter un ami dont je réponds.
Pouché appuya sur le dernier mot et poi'ta eu même temps la main sur le premier bouton de son gilet.
— Le citoyen le Bienvenu! continua-t-il en achevant sa présentation.
Charles fit un salut sec de la tête ; Camparini rendit le salut. En reconnaissant l'un des deux hommes dont il avait causé la perte, en se retrouvant ainsi en présence de cc marquis d'Herbois qu'il avait accablé jadis du poids des malheurs les plus horribles, Camparini, l'ex-Saint-Jeau, l'ex-valet do chambre du conseiller de Niorres, devait ressentir au fond de l'âme un choc terrible et violent. Cependant il demeura calme, impassible, le sourire sur leslèvres, l'air enjoué et même empressé. Fouché le considérait d'un œil scrutateur. Charles, sans savoir exactement de son compagnon tous les détails du rôle horrible qu'avait joué dans les événements de sa, vie celui en présence duquel il était, Charles devait avoir cependant quelques doutes sur la personnalité de Camparini, car le sang lui était monté subitement au visage. Le Roi du bagne remarqua cette rougeur et le coup d'œil de Fouché.
— Citoyen, dit-il, je suis d'autant plus heureux du hasard qui me fait rencontrer le citoyen le Bienvenu, que j'ai précisément une confidence à lui faire, car je le connais depuis longtemps.
Camparini appuya sur ce dernier mot. Fouché se redressait comme un homme qui, l'épée à la main en face d'un adversaire qu'il est certain de vaincre, se sent touché tout à coup par une botte inattendue. Cependant sou visage n'exprima aucun étonnement.
— Vous avez à causer, dit-il d'une voix ferme, je vous laisse, heureux de vous avoir mis en rapport l'un avec l'autre.
Et, saluant lestement, il s'enfonça dans la foule et quitta le salon pour passer dans le boudoir. Le nmscadin qui avait disparu au moment de l'entrée de Camparini étiit alors dans le boudoir. . Fouché passa itevant lui en lui adi'cssant Un signe rapide. L'autre le suivit aussitôt, et lous deux gagnèrent la salle à manger où l'on présidait aux apprêts du souper.
— Est-ce lui"? dit vivement Fouché à l'oreille de son compagnon et l'arrêtant dans un angle de la pièce.
— C'est lui, foi de Jacquet ! répondit l'autre.
— Le chef de la conspiration des œufs rouges ?
— Oui !
— Celui de la rue des Arcis?
— .l'en réponds?
— Qu'était-il avant?
— .le l'ignore.
— Il faut le savoir.
— Je le saurai demain.
— Tu n'as pas un soupçon ?
Jacquet hésita.
— Dans vingt-quatre heures, je parlerai 1
— Très-bien ! Tes hommes?
— Sont apostés !
— Ou peut l'enlever cettcl nuit?
— En un clin d'ceil : tout est prêt !
— Eh bien ! il faut le laisser libre.
— Bon 1 lit Jacquet sans souiciller et comme .s'il trouvait timl simple ce changement de Uiclique.
l''oii(hé se fi'Oltait les mains.
— Il faut le laisser libre 1 répéta-t-il. Sang-dieu! l'arrêter î (luelle sottise! ... Ah! ah ! j'apprendrai au Comité tout ce ([u'on peut tirer d'une ciuispiralion I... Bravo! je suis coulent de toi ! Morbleu '. .M. Lenoir était un sot de n'avoir pas su te deviner. Il faut aller ce soir à la réiniion des œufs rouges ! Ah : ah ! cette fois j'y consens et je me laisse mettre à la tète de la conspiration. Camparini est fort, mais...
Fouché n'acheva pas; un pâle sourire éclaira son intelligente physioiKuiiie, qui ravonnail d'une joie vive.
— Pars ! aj(Uita-l-il : que Camparini ne puisse te reconnaître ; dans un qii.irl d'heure je serai rue de rLcIielle.
El Foiirhé, pinmctlanl sur ses Jalons, rentra dans le salon pendani que Jae(|uel disparaissait par une aulre porte, (iamparini avail eulraîué Charles en passiint l'annlièrement son brns sous lo .sien,
— Monsieur ! ;'is. hii dil-il à \o\\ Lasse, je suis
enchanté d'avoir le plaisir de vous rencontrer, je vous le répète. ,. ,,
Charles s'arrêta brusquement et fit un cflort pour se dégager. ■
— Vous vous trompez ! dil-il.
— Nullement, cher monsieur d'IIerhois, poursuivit Camparini ; je sais parfaitement à qui je parle, et la preuve, c'est que vous avez pour ennemi implacable un certain ci-devant comte de Sommes que je connais également fort bien. Or, ce de Sommes, qui est votre ennemi, est aussi le mien, etjeveiix tout simplement vous proposer une association entre nous, afin de triompher de sa haine et dans le but surtout de remettre entre vos mains mademoiselle Blanche de Niorres, qui est en ce moment la victime de cet infâme bourreau. Vous voyez que je suis parfaitement au courant rie vos affaires?
Charles parut étonné.