‹ Le roi des gabiersChapitre 59 sur 103 · LXVI. — LE CLUB DES ŒUFS ROUGES · texte numérisé non relu

LXVI. — LE CLUB DES ŒUFS ROUGES

Depuis une heure que le Maucot et Petit-Pierre se tenaient en embuscade, à l'abri sous l'ombre protectrice de la porte qu'ils avaient choisie pour lieu d'asile, ils avaient vu défiler bon nombre d'individus s'avançant silencieusement, glissant myslerousement le long des murailles, s'efforçant de se dissimule- dans les ténèbres, et tous disparaissant dans cette allée sombre dont l'ouverture béante ressemblait assez à celle d'un escalier de cave. Ils avaient vu entrer beaucoup de ces promeneurs étranges, mais ils n'en avaient vu ressortir aucun. L'allée semblait tout engloutir sans rien rendre. Vers dix heures, les mystérieux visiteurs du lieu inconnu devinrent de plus en plus rares. A peine se succédaient-ils de loin en loin, seul à seul, à de longs intervalles.

Bientôt un temps plus prolongé s'écoula sans qu'il se montrât aucune ombre dans tout le parcours.de la rue.

— Hum ! fit le Maucot à l'oreille de son compagnon, attention, matelot ! ouvre l'œil ! Si on ne s'affale plus, on va se déhaler!

— Veille ! veille ! répondit Petit-Pierre. ' — T'as le bout de grelin ?

— -"Et le morceau de chanvre pour lui faire un nœud plat sur la langue !

— Attention !... dès qu'il mettra le gabarit en vue, je le croche et tu l'amarres !

— Silence, vieux !... je relève un point... là... à tribord ! Effectivement, un pas léger venait de retentir sur le pavé,

et une nouvelle ombre se dessinait dans les ténèbres venant du côté de la rue Saint-Honoré. Un homme apparut bientôt aux yeux des deux marins. Cet homme atteignit l'entrée de l'allée, pénétra dans l'intérieur, parut se livrer durant quelques secondes à une recherche minutieuse en tâtant le mur avec la main, puis la porte se referma soudain, mais comiilétemcnt cette fois. ,

— Bernique ! fit le Maucot. Il paraît qu'il ne manque plus personne à l'appel.

Après avoir repoussé derrière lui la porte, le personnage qui venait d'entrer dans l'allée se trouva au milieu d'une obscurité profonde. Avançant cependant d'un pas ferme, en homme parfaitement au courant des êtres du logis dans lequel il venait de pénétrer, il gagna l'extrémité du couloir étroit. Là, son pied heurta la première marche d'un escalier. Étendant le bras droit, il glissa de côté jusqu'à ce qu'il eiît touché la muraille et il continua à s'avancer, mais en ralentissant sa marche. Sans doute le corps d'escalier n'occupait qu'une partie de l'allée, et un étroit passage était réservé le lont; de la base de la cage, car l'homme s'enfonça dans les ténèbres en paraissant marcher de plain-pied.

Tout à coup il s'arrêta et frappa trois coups secs sur un panneau qui lui faisait face. Après un court moment d'attente, une ouverture se fit et une pâle clarté parvint jusqu'au personnage. Cette clarté projetait une lueur faible sur les premiers degrés d'un escalier s'enfonçant dans le sol en forme de vis. L'homme descendit sans hésiter. Les vapeurs d'une atmosphère lourde, épaisse, chargée comme celle résultant d'un air vicié par la raréfaction de l'oxygène, le frappèrent à la face. Une teinte rougeâtre, décelant l'approche d'un lieu splendidement éclairé par des lampes, formait une zone dans laquelle il entra en continuant à descendre. Un bourdonnement sourd, confus, incessant.

pareil à celui que produit une nombreuse réunion d'hommes discutant et disputant tous ensemble, des éclats stridents de voix, des sons énergiques, faisaient vibrer l'air et parvenaient de plus en plus distinctement à ses oreilles à mesure que la descente approchait de la dernière marche. Enfin il toucha le sol battu comme celui d'une cave, et lesmui'ailles s'élevant à droite et à gauche, formaient une voûte.

Cette salle, dans laquelle il entrait, était très-éclairée par une douzaine de lampes, les unes appendues à la voûte, les autres accrochées aux murs. Au fond, eu face l'escalier, tombait une lourde draperie en vieille tapisserie, destinée évidemment à cacher une vaste ouverture. Au pied même de l'escalier étaient deux énormes paniers, hauts de plus de trois pieds chacun, d'un diamètre presque égal à celui de leur profondeur et remplis, à déborder, d'œufs mi-rouges et mi-blancs.

Le bruit sourd, entremêlé de cris et d'éclats , se faisait entendre de plus en plus distinctement. L'homme, sans paraître se préoccuper de ces rumeurs retentissantes, rajusta une vaste houppelande qui lui recouvrait le corps, remonta sa cravate qui le bordait jusqu'au-dessus des ailes du nez, ramena ses cheveux plats qui lui cachaient le front et abaissa sur le visage, dont on n'apercevait exactement que les yeux, le vaste tricorne dont la pointe menaçante avait plutôt l'ap- ' parence d'un parasol que d'une coiffure. Se penchant vers le panier de droite, il se baissa et examina avec une attention extrême les oeufs placés précisément à la hauteur de l'anse gauche. Un bout d'œuf rouge passait précisément entre l'interstice des joncs ; ce bout était écrasé, comme si l'œuf eût reçu un choc, et présentait sur sa cassure une petite croix tracée au crayon.

— Bon ! fit l'homme en se redressant. Roquefort est venu ; Brutus l'a présenté : il a été reçu sans soupçons... Tout va bien ! Quant à moi... je défie le plus rusé !

Et, traversant la pièce, il souleva la draperie. Alors il se trouva en présence de l'un de ces spectacles étranges, saisissants, fascinateurs comme en présentent seuls les temps d'effervescence populaire, ces époques où. tout un peuple a subitement la fièvre, où il semble que le délire s'empare de toutes les têtes.

L'endroit dans lequel venait de pénétrer le regard" de notre personnage était une énorme salle, voûtée comme une cave, sans fenêtres, sans autre ouverture que celle sur laquelle retombait la draperie. Tout autour étaient suspendues des lampes projetant à flots leurs rayons rougeâtres. Au fond se dreSsait une sorte d'estrade assez semblable à celles que l'on élève pour les distributions de prix dans les lycées ou qui servent de théâtre aux artistes chantant dans les concerts.

• Au-dessus de cette estrade, placé au milieu, était un œuf mi-rouge mi-blanc de proportions gigantesques. Au-dessous de l'œuf était un fauteuil occupé par un homme vêtu d'une carmagnole et d'un bonnet phrygien, comme les anciens jacobins. Deux autres, costumés de même, étaient à ses côtés et paraissaient prendre des notes ; car ils avaient devant eux, chacun, tout ce qui est nécessaire pour écrire. Sur le devant de l'estrade était ime tribune formée par une lilanche de chêne, de chaque côté de laquelle descendait un escalier communiquant avec le sol. Le reste de la salle - était absolument dénué de tout ornement. Il n'y avait nicme ni table, ni banc, ni chaise.

Au moment où cet individu, après avoir examiné ce sanctuaire d'une politique évidemment révolutionnaire, pénétra dans la salle, un orateur descendait de la tribune au milieu des bravos de l'assemblée entière. Cette assemblée était nombreuse ; un flot de têtes toujours en mouvement garnissait la salle entière et y causait cette rumeur, plus puissante encore que celle des clubs, qui montait jusqu'à la voûte et que doublaient les échos. Cette réunion était celle des ennemis du gouvernement d'alors ; des jacobins qui avaient tout perdu à la mort de Robespierre, et qui, effrayés des tendances plus douces du parti thermidorien, avaient résolu sa perte. Ce jour-là surtout l'agitation était d'autant plus vive, et avait été d'autant plus facile à exciter, que la disette était croissante, et quP, loin d'apparaître moins sombre^, l'avenir se faisait plus terrible. Poissy d'Anglas, qui était à la tête du eomrté des subsistances, avait proposé à la Convention, pour éviter les gas]»illages et pour assurer à chacun une part suffisante d'aliments, de réduire chaque individu, à Paris, à une certaine quantité de pain. C'était la ration!

Le nombre des personnes composant cha<|^ famille de-

vait être indiqué sur une carie, et il ne devait [ilus être accordé, cluu]ue jour, qu'une livre de pain par tète. Qu'on songe ce que de\ait être une livre de pain par individu, dans une année où la viande n'était à la portée que des bourses les mieux garnies, et où les légumes avaient absolument manqué, où le bois faisait défaut. Et cependant Boissy d'Anglas déclarait ui'gcnte cette mesure de ration à prendre, sans quoi il ne garantissait plus que Paris ne manquerait pas de subsistances. La Convention, obéissant à la nécessité, avait voté le décret des rations. On comprend ce qu'une telle mesure avait eu d'effet; l'irritation des Pa- ■isiens était à son comble, et les ennemis du gouvernement, les jacobins, n'avaient pas manqué une si belle occasion d'exciter à la révolte ceux qui, par le pillage organisé des convois, éi aient la cause principale de l'augmentation journalière des souffrances.

Aussi, toute la journée les conspirateurs avaient recruté des pai'tisans ; les œufs rouges, ce nouveau signe de ralliement adopté par les agitateurs, avaient été répandus à profusion , et ce soir-là, le club révolutionnaire avait son enceinte trop petite pour contenir ceux qui étaient entrés.

— La constitution de 93 ! hurlait une partie de l'assemblée.

A cette époque, demander la co^lstitution de93 était nonseulement une mode, mais encore une sorte de refrain populaire à l'usage de toutes les grandes circonstances. Cette acclamation de la constitution de 93 était un refrain de la chanson populaire; mais, à ce club des œufs rouges, les cris les plus séditieux se croisaient eu tous sens, les propositions les plus incendiaires étaient formulées et acclamées, les orateurs se disputaient la triliune, et l'agitation la plus frénétique régnait de tous les côtés.

Le nouvel arrivant se glissa rapidement parmi les groupes et se faulila, sans attirer l'attention, jusqu'au centre de l'assemblée. Les cris, les blasphèmes, les votes les plus effrayants atlcignaient le paroxysme de l'exaltation. C'était un charivari infernal. Le mystérieux personnage était à l'aise au milieu de ce bruit effi'oyable, de cette foule en démence, SL'Ujblant se trouver dans un élément qui lui était propre

£n ce moment un orateur, bousculant ceux qui occupaient la tribune, parvint à conquérir la place.

— Citoyens !... s'écria-t-il d'une voix forte.

Sans doute, cet homme était connu et aimé, car un brusque silence se fit aussitôt.

— Citoyens! reprit-il, il est temps d'agir!

— Oui ! oui ! hurla-t-on de tous côtés.

— Il faut renverser les tyrans !

— A bas les aristocrates ! vociféra la foule.

— Il nous faut la constitution de 93 et le triomphe des braves jacobins !

Des applaudissements frénétiiiues éclatèrent.

Kt la Miirst'illiiise, ce grand chaut national alors dans toute sa vogue, cl que chaulaient tous 1rs partis, fut en- (oMiiée, par toutes Us voix, mais |)resqne aussitôt on reprit le Ça ira !

— Jésus, mou S.inveur! balbutia une voix chevrolaïUe qui fut enlemliie par celui (]ui s'était inlrodnil dans la s. Ile, et qui s'appuvait sur la muraille, en se soutenant du coude, Jésus, mon Sauveur! où sommes-nous?...

— Dins l'enfer! balbutia une autre voix tremblante et basse.

— Ri dire que inns ces gens-là sont des mnnilionnaires !

— Kl que nous en sommes aussi !

— Com[(ren Is-tii quelque chose, Ooiain?

— Non ! Kl loi. ('• -fv.Às '!

— Moi, je voudrais m'en aller!

— Moi aussi !

— Mais tu sais bien ((u'nn ne peut pas sortir!

— C'est vi'ai I nous l'avons essa\éilen\ fois I

— El on nons a in''naeés de nous attacher I

— Ah ' je me sens faililir, moi !

— Q 'est-ce f|iii va nous ari'iver?

— C'est la faute, el sans les œufs ronges...

— El dire (|ne e'est mon excellent ami, le citoyen Sommes, qui MOUS a mis dans celte iKU'rible situalion !

L'Iionime, doiil on ne piuivail distinguer les traits, n'avait pas pei'du nu niol de cet ap4t'lé îles deux pauvres hoiirgeni'.. Aux prenm'^res exclaiiialions douloiir(Mises pmissées par eux, il avait l'ail un Mioiiveineiit avei' une expi'ession étonnée.

Après les pl.iinles qui s'élaieiil formulées, il s'était re- (Ircbiié en prèianl nue atleulion Muilenne. A la dernière

phrase prononcée par Gervais, au nom du citoyen Sommes formulé distinctement et accusé d'être l'auteur de la mésaventure dont ils paraissaient être victimes, il lit un second mouvement plus brusque que ne l'avait été le p<'emier, et, se retournant à demi, il jeta derrière lui un coup d'œil rapide.

Gorain et Gervais, tremblants d'effroi et tout étourdis par les acclamations furieuses pousséesautourdeux, paraissaient ébahis.

L'homme les contempla d'un regard investigateur.

— Eux ici ! nuii'uiura-t-il avec un élouneiuent manifeste. Que diable y viennent-ils faire et pourquoi accustîiit-ils le citoyen Sommes de ce qui leur arrive"?... Cela vaut la peine d'être approfondi !

En ce moment, une motion plus insensée que les autres et qui demandait l'épuration .i.'énérale de la société eiiiière, c'est-à-dire la réédilication de la guillotine, venait d'exciter un nouvel élan d'approbation furieuse.

L'homme se retourna tout à fait : il était alors face à face avec les deux bourgeois.

— Eh! lit-il, je ne me trompe pas? C'est toi, citoyen Gorain , c'est toi, citoyen Gervais ?

— Je crois que oui... fit Gorain en hésitant.

Et les deux amis, écarquillant leurs petits yeux, s'efforçaient de distinguer, sans pouvoir y parvenir, les traits de leur interlocuteur.

— Vous ne me reconnaissez pas?" dit celui-ci en souriant. Et, portant vivement une main à son chapeau et l'autre

à sa cravate, il releva brusquement l'un et abaissa l'autre.

Gervais et Gorain poussèrent, à la fois, un cri d'étouuement joyeux.

— Le citoyen Sommes ! fît Gervais, en croisant les mains avec surprise.

— Nous sommes sauvés! ajouta Gorain.

— Et mais! qu'avcz-vous donc'? dit Bamboula. Vous paraissez tout émus.

— Hélas! fit Gorain, il y a bien de quoi!

— Comment! que vous est-il arrivé?

Gervais se pencha vers Bamboula.

— Est-ce bien ici que lu nous as dit de venir, citoyen"? demanda-t-il.

— Ici? répéta Bamboula.

— Oui. w

— Mais cela dépend. Quand vous ai-je dit de venir ici? Et Bamboula dardait ses regards clairs sur les deux

bourgeois.

— Tu ne nous as pas dit précisément de venir ici, répondit Gervais ; mais en \ venant, nous avons cru devoir obéir aux ternies de ta lettre...

— Ma lettre? interrompit Bamboula. Ah! oui, je vous ai écrii à tous deux...

— Non, à moi seul! dit Gervais.

— .\ toi seul, c'est vrai! Je ne ïais où j'avais la tête!... Vovons'l n'était-ce pas... hier... avant-hier... que je t'ai écrit?

— Non, c'est ce matin.

— Ah! oui, oui, je me souviens parfaitcnieni m lintc- ' liant... Et je te donnais rendez-vous à toi el aucito\en

Gorain...

— Tu ne nous donnais pa- précisé neut nu rendez-vous, inicrio iipit encore Gervais, mais lu nous reconiaianduis de nous trouver ce soir au jardin l*;galilé.

— C'est parfaitement cela! dil liambonlà du ton le plus naturel; mais j'ai tant d'ari'aires que parfois les détails les plus intimes de la \ie s'etlacenl de ma méiimire. A peine si je me siuiviens des termes de ma lettre. L'as-lu sur lui, cilojen Gervais, cette lettre que je l'ai écrite?

— Oui, certes! i^lie ne mi" quitte pas.

— Eh bien! diuine- la-moi que je la relise.

Gerxais se fouilla et lendit nu papier à son inlerloeuleiir.

Celui-ci prit 1 1 lettre, se tourna tout à fait du côté de la muraille pmir éviter par un rempart de son roips les regards cnricMix, el il déplia le papier eu le |iareoiirant avidement des yeux. Qiiaml il eut achevé sa leetiire, il lioissa le papier, le replia, mais sans le rendre à Gorain, (|iii Icndail vers lui In main, il le glissa dans l.i poihe di? l'habil qu'il portail sous sa hnnppelande.

— Mainlenaiil, dil-il d'une vi>i\ nelle, je uic sniniens de

— Alors, rcpnl C.oiaiu eu liésiianl, nmis soiUiiies bien miinitionnaires?

— Sans doute, puisque je vous en ai envoyé les insignes.

— El ces citûvens qui nous entourenl et qui ont tous mis un œuf rouge dans les grands paniers sont munitionnaires aussi? . .

— Non, dit Bamboula qui, tout en répondant, paraissait préoeciipé par quelque grave pensée.

— Ah! fit Gervais. Que sont-ils donc alors?

— Des employés de bas étage qui discutent et pérorent en attendant que les chefs viennent.

Ah! citoyen Sommes! Tu nous tires une fameuse épine

du pied! dit Gervais en poussant un soupir de soulagement et en regardant Gorain.

Attendez-moi làlous deux, et surtout ne bougez pas!

dit brusquement Bamboula.

Et, sans attendre la réponse à son ordre, donné d'une voix impérative, il s'élança au milieu de la foule et disparut dans les groupes serrés et formant masse. Gervais et Gorain se regardaient encore.

— Eh bien? dit Gervais. Tu as entendu?

— Parfaitement! répondit Gorain.

— Tu vois combien tu avais tort d'accuser cet excellent citoyen.

— Alors, tous ces gens qui nous entourent, ce sont des employés...

— Qui seront les nôtres! interrompit Gervais.

— Les gros bonnels ne sont pas encore arrivés.

— C'est pour cela que nous n'y comprenions rien!

— Ma foi ! je croyais être dans une caverne de brigands! Mais tout à l'heure nos confrères vont arriver, et la véritable assemblée va avoir lieu! Moi, je crois que...

Des cris frénétiques interrompirent le bourgeois. Un orateur, qui depuis quel.iues instants semblait prodiîîre une sensation profonde sur l'assemblée, venait de terminer un discours incendiaire en proiiosanl de signer une adresse formulée dans les termes les plus impérieux, et qu'une députation des Quinze-Vingts devait, le lendemain, présenter à la barre de la Convention. Tous les auditeurs avaient applaudi à cette motion :

— Signons! signons! vociféra-t-on de tous côtés.

Et ils se précipitèrent, même ceux qui ne savaient pas écrire. Ce mouvement général vers la table du président du club causa un épouvantable tumulte. Un groupe d'hommes, placés derrière Gorain et Gervais, se rua en avant, entraînant les deux bourgeois qu'il poussa avec violence.

— Gor..., s'écria Gervais.

Mais il ne put achever. Enlevé de terre, ainsi que son compagnon, ils furent portés tous deux, d'un seul élan, jusqu'au pied de l'estrade. Tout à coup Gorain poussa un cri étouffé : il lui'semblait que le sol manquait sous ses pieds ; il étendit la main, saisit de ses doigts cripsés les vêtements de Gervais ; mais celui-ci, obéissant à un même sentiment, fit un mouvement semblable... Tous deux s'étreignirent mutuellement, et tous deux disparurent à la fois, s'enfonçant sous terre, comme si effectivement le sol se fût effondré sous leurs pieds... Les hommes qui les avaient poussés, en se ruant en avant, entouraient l'estrade.

Un secrétaire placé à côté du président et qui se trouvait précisément en face de l'endroit où venaient de disparaître Gorain et Gervais, ferma l'œil gauche en portant la main droite à son œil droit. L'un de'ceux qui le regardaient fixement escalada l'estrade et se précifùta vers le secrétaire :

— Où est-il? demanda simplement celui-ci.

— Chez Tallieii! répondit l'autre.

— Il faut le prévenir que les deux serins sont pris.

— J'y vais.

L'homme se glissa derrière le fauteuil et sauta à bas de l'estrade, du côté opposé à celui par lequel il était monté. Entre l'estrade et la muraille, il y avait un espace vide formant une sorte de couloir. Derrière le fauteuil du président était pratiquée, dans le mur, une porte basse communiquant sans doute avec une autre salle voûtée. Cette porte, parfaitement en évidence, ne devait avoir rien de mystérieux lorsque l'estrade n'existait pas, mais elle était alors dissimulée, presque complètement, par la hauteur des boiseries et surtout pai- le vaste fauteuil du président et par la table placée devant lui. Au moment où l'homme qui venait de parler au seci'élaire s'élançait dans ce petit couloir, deux autres hommes, à genoux sur le sol, paraissaient occupés à attirer à eux deux formes humaines (|ui se d>''hattaient avec un grand bruit. Mais le tumulte effroyable qui réguait dans l'assemblée dominait ce bruit, qu'il étouffait absolument.

— Tu les tiens, Georges? dit l'homme qui venait de sauter.

— Oui ! répondit l'un de ceux agenouillés sous l'estrade, mais ils crient comme des roués !

L'homme se baissa vivement, et, saisissant de chaque main les deux bourgeois qui venaient de disparaître :

Silence! dit-iren les secouant rudement. Vous faites

partie tous deux d'une conspiration effroyable, et il y va de la tête !

Puis, tandis qu'à cette révélation terrible les cris s'arrêtaient subitement sur les lèvres de Gorain et Gervais, l'homme se redressa, bondit vers la porte et il s'élança au dehors. La disparition, ou plutôt l'escamotage, dont Gorain et Gervais avaient été victimes, s'était accompli d'une façon si rapide que personne autre que ceux qui en étaient les auteurs ou qui y avaient puissamment aidé n'avait pu s'en apercevoir. Bamboula, qui atteignait au même instant l'extrémité opposée de la salle, ne pouvait avoir le moindre soupçon.

Bamboula s'était approché d'une personne qui, placée au milieu des groupes les plus ardents, paraissait être l'un des partisans les plus chaudement enthousiastes des maximes politiques émises par les orateurs. Bamboula se glissa vers cet écouteur, qui n'avait pu remarquer sa présence, et lui frappa sur l'épaule. L'autre se retourna et fit un geste de surprise. Puis, sur un signe de Bamboula, il quitta le groupe qui s'élançait S son tour vers l'estrade. L'homme; en se retournant, s'était placé en pleine lumière, et les rayons des lampes éclairaient en plein son visage tout noirci comme celui d'un charbonnier. Son costume de velours grossier, était celui adopté par les enfants de l'Auvergne, qui trouvent, dans l'eau et le charbon, plus de paillettes aurifères que n'en rencontrent bien des mfneurs de la Californie. Bamboula l'entraîna dans un angle de la salle :

— Comuient es-tu ici ? dit vivement le charbonnier. Tu ne devais pas y venir !

— C'est une inspiralion du diable qui m'y a amené cependant! répondit Bamboula. s

— Qu'y a-t-il donc ?

— Gorain et Gervais sont ici.

— Je le sais : je les ai vus et je me suis caché, afin qu'ils ne reconnaissent pas, en moi, leur ancien ami Boger.

— Mais sais-tu ce que signifie pour nous leur présence à tous deux dans cette salle?

— Non.

— Elle signifie que nous sommes joués...

— Joués, nous! répéta le charbonnier.

— Comme des niais ! ajouta froidement Bamboula.

— Par qui, Camparini ou les marins?

— Ah! voilà ce que j'ignore encore.

— Mais qui te fait«upposer ?...

— Gorain et Gervais ont été amenés ici par ruse : ils croyaient obéir, en agissant, à un ordre donné par moi.

— Par toi ? Comment ?

— Ils ont reçu une lettre signée de moi, lettre que je n'ai jamais écrite, mais dont l'écriture est admirablement contrefaite.

— Pas possible !

— Je l'ai lue, je l'ai là ! Bref, on leur a envoyé des œufs rouges en leur faisant croire qu'ils étaient nommés munitionnaires, que sai.s-je ? Ils se sont laissé duper comme des sots qu'ils sont !

— Eh bien! que nous importe?

— Beaucoup, puisque l'on s'est servi de mon nom.

— Mais pourquoi les avoir fait conduire ici? Dans quel but les avoir trompés ?

— Je l'ignore, et voilà précisément ce qui m'inquiète. Il y a là un mystère qu'il nous faut pénétrer à tout prix. Où est Pick ?

— Où tu sais.

— Avec Scnevola et Léonidas ?

— Oui.

— II y aura réussi, lui!

— Sans doute.

— Alors, nous aurions un beau jeu en main. Il faut prendre garde à l'écart ! Je dois .savoir, ce soir même, le rôle que l'on destine à ces deux imbéciles. Je voulais quitter le club avant l'arrivée de Camiiarini, mais j'y demeure. Il ne me reconnaîtra pas sous ce costume ; d'ailleurs, je veillerai sur moi, et je ne quitterai pas les deux bourgeois que je vais rejoindre! Camparini, si la lettre émane de lui, ne s'atteiiiiait pas à ma présence ici ni au coup que je lui ménage.

— Alors, nous resterons ensemble ?

— Non. Tu vas partir, rejoindre Pir-k en toute liâte, et le prévenir d"un nouvel incident, l'aider à terminer son entri'prise si elle n'est pas accomplie, et si elle l'est, ainsi que je le crois, tu le ramèneras ici sur l'heure. Peut-être aurai-je besoin de vous.

— Compris !

— Où est Brutus ?

— Là!... près de l'estrade.

— Bien !... Va, je compte les minutes jusqu'à votre retour à tous deux !...

Le charbonnier fit un mouvement comme pour ^'élancer, mais Bamboula le rappela du geste :

— Roquefort, fu-il, souviens-toi que la partie n'a peutêtre jamais fhi plus f,'rave qu'eu ce moment, car nous avons en l'ace de nous, le liui du bagne ! Si Pick a réussi, je triompherai de Cainparini, et avant huit jours je suis marié...

— Mais s'il avait échoué ? dit Roquefort.

— Il faudrait qu'à tout prix il recommençât cette nuit même et qu'il réussit, dût-il incendier tout le quartier. Dans ce cas, tu reviendras seul : je t'attendrai toujours ici.

-^ Le secret pour sortir?

— La troisième dalle à droite, près de la porte. Roquefort fit signe qu'il avait coujpris et disparut.

— Maintenant, murmura Bamboula en voyant disparaître Roquefort au milieu de liuattention générale, maintenant... aux deux bourgeois ! Ils me diront tout ce qu'ils savent et même ce qu'ils ne savent pas !

Et, traversant la salle, il regagna l'endroit où il avait laissé Gorain et Gervais quelqlies minutes. Il se haussa sur la pointe des pieds, regarda autour de lui en dominant la foule ; mais il n'aperçut aucun des deux bourgeois.

— Ils ne peuvent être partis, fit-il en .s'arrêtant; ils ont dit devant moi qu'ils ne connaissaient pas le secret de la sortie!... Que peuvent-ils être devenus'?... Oh! dit-il avec rage, il y a là-dessous l'infernale puissance de Camparini ! Quel piège veut-il me tendre ?.:.

. Et Bamboula demeura immobile, les sourcils contractés, la bouche crispée.

En ce même moment, Roquefort s'élançait sur les marches de l'escalier à vis communiquant avec l'allée. Ce couloir et cette allée étaient plongés dans les ténèbres les plus épaisses.

Appuyant la main sur le mur, il longea la cage de l'escalier et gagna enfin la porte d'entrée donnant sur la rue. Au moment où il allait atteindre cette porte, toujours en longeant la muraille, il trébucha subitement cl faillit tomber. Ses pieds venaient de se heurter à un obstacle solide gisant sur les dalles.

— Morbleu ! murmura-t-il en reprenant son équilibre, ont-ils donc semé des pièges dans ce coupe-gorge?

Il touchait alors la porte.

— La troisième dalle, a dit Bamboula, reprit-il en se baissant.

Durant quelques secondes il demeura accroupi sur le sol, se livrant à un travail de recherche ob.stiné.

Mais, avec celte dextérité particulière aux gens de son espèce, il trouva sans doute i)romplement ce qu'il cherchait, car un cla(|uement soc se lit cntenilre, et le ]>êne de la serrure jouant dans la gâche, la porte s'entrouvrit d'elle-même.

— C'est fait ! dit l4o(|ucfort (m se relevant.

Il n'achevait ()as ces mots (pi'un rayon lumineux le frappait en plein visage. Uoipiofort, surpris, lit un pas en arrière : il avait en face de lui une lanterne sourde bi'usquemenl ouverte, et derrière cette lanterne se dressait une ombr'c... Ro(|uefort voulut iiarler ; il commença un geste comme pour se défendre ou menacer, mais il n'eut pas le temps de ra('C<miplir ni de formuler mêm(^ une parole.

l'n poing fcririi' s'.-i battit si rudement sur son crâiu-, (|u'il tomba (■(immc foudroyé. La hmiièii' di>iiarut. Unali'C mains le saisirent à la fois et l'enlevèrent. La porte de la rue s'ouvrit loutr; granile, et deux liommes, emportani Ro(|Uifort comme ils eussent emporté un enfant, passèrent dans la nie iléserle. Au même instant deux ombres se ilétarhèrenl delà niurnillc du coté opposé, et deux lioniinoK liomlirenl en avant.

— ("-'est paré ! dit l'im de ceux qui transporlaicnl Roquefort. Amarre-moi le caliillol. Ilale dessus, val çn a la chair coriace! (lallate-Ini la iiiftclioire et enlève !

En un (diii d'd'il Roquefort avait été «nrrotlé, bftillnnné et se trouvait sur les épanleHiie l'un des (|ualre lioinmes.

— File do l'avant, reprit la voix qui avait parlé déjh.

Petit-Pierre te servira d'escorte. Mets le requin aux fers dans la soute et ouvre l'œil dessus. Ça y est?

— Ça y est ! répondit celui qui poitait Roquefort.

Et il fila rapidement en compagnie dp IHin des trois autres personnages. Les deux hommes qui avaient assailli si inopinément le complice de Bamboula dans l'allée obscure demeurèrent seuls dans la rue.

— A ton poste ! reprit celui qui paraissait commander en poussant son compagnon vers la porte de la maison du club demeurée ouverte. .N'ous avons croche le numéro un, faut continuer la pêche. Veille au numéro deux !

Et les deux hommes, rentrant aussitôt dans l'allée ténébreuse, refei-mèrent doucement sur eux la porte de ia. maison.

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