LXVII. — LA CONFIDENCE
— Vous voyez que je suis parfaitement au courant de vos affaires ! avait dit Camparini au marquis d'Herbois , qui paraissait étonné de ce que lui disait cet interlocuteur.
Les deux hommes se trouvaient alors sur le seuil du boudoir de la citoyenne Tallien.
Dans le salon, on dansait toujours avec un entrain cfoissant, et le bal avait atteint le plus vif degré de son animation bruyante. Charles examinait son interlocuteur avec une attention profonde ; et, aux regards investigateurs qu'il lançait sur l'ex-valet de chambre du conseiller de Niorres, le Saint-Jean d'autrefois dut comprendre que le jeune marin, «a victime des temps passés, était devenu maiAtenant un homme d'expérience avec lequel la partie devait être plus rude à jouer. Mais Camparini ét,ait un de ces lutteurs formidables qui ne se laissent jamais abattre. D'ailleurs il avait sur le nwrquis un avantage énorme : c'est qu'il le connaissait parfaitement et que Charles, lui, ignorait à qui il avait affaire.
Charles, comme Fouché, comme beaucoup d'autres, connaissait Camparini comme l'un des anciens amis des terroristes devenu leur ennemi à l'époque du 9 thermidor. Il savait, du moins le lui avait-on raconté depuis son retour à Paris, que Camparini, riche et généreux, était au mieux avec les puissants du jour, et qu'il possédait pour compagne une femme charmante, l'une des reines de la mode et la déesse des grandes saturnales révolutionnaires. Mais là s'arrêtait tout ce que l'on savait sur Camparini., Fouché, lui, paraissait un peu plus instruit cependant. Peu'-être, grâce à son adresse merveilleuse, à ce don de perception étrange dont l'avait doté la nature, avait-il découvert eu Camparini le chef de parti qui était venu rue des Arcis, dans la maison que nous connaissons, lui faire des propositions politiques hicendiaires; mais s'il avait deviné eu Camparini le chef de la conspiration des œufs rouges, il n'avait pas prononcé, devant (Charles, une parole qui eût trait à cette découverte.
Seul, Jac(|uet scniiilait, par sa conduite, envelopper l'iudiviilualité de Camparini dans un nuage de doutes que pourrait peut-être bientôt déchirer la lumière. Ainsi, à l'entrée de Camparini et de son compagnon dans le salon, au momeat où, placé derrière le grdui>e de généraux, il écoutait les paroles échangées entre les jeunes officiers, il s'était dissimulé subitement derrière la draperie du rideau et avait échappé à tous les regards; Camparini pa.ssé, il s'était glissé lestement jusqu'à l'endroit où se tenait Fouché, lui avait parlé rapidement à l'oreille et s'était, de uou\eau, éclipsé dans les salons. L'œil de Fouché avait lancé un jet de flammes ; mais la paupière s'était presque aussitôt abaissée, étouflant l'nrdeur du regard, et c'était alors qu'il avait fait signe à (Charles de venir à lui. Sans lui adresser un mol, sa'iis lui e\i)liqiier ses inlenlious, il l'avait entraîné brus- (inemenl, avait fait à Camparini la pn'siniatiou de cet oflicier de marine, et s'était éloiiiné pour rejoindre Jacquet.
Mais ni l'"oii<lié ni Jart)uel n'avaient rien dit leudanl à laisser supposi'r (|u'ils eussent sur la véritable individiialile de Camparini des soupçons imiuiélanls pour celui-ci. Ll cependant Jacquet, abu's qu'il l'avait vu entrer, lui avait jeté un rc'.ard élrangemeiit expressif, et il était parti presque aussitôt ipie Fnii.lié s'était rap|)roché du groiipi- formé par les jeunes généraux II par Taliiia. Dans le limidoir, Campnrini et Charles étaionl donc seuls, libres de causer à l'ai.su sans indiscret enlourago.
A l'ouverture faite par son interlocuteur, Charles n'avait rien répondu. Il examinait et il attendait.
— Cela vous étonne, reprit Camparini de sa voix la plus calme et en supprimant le tutoiement républicam, avec une politesse do bon ijoût ([ui était alors bien rare, cela vous étonne de m'enlcudre parler ainsi que je le fais ; mais il y a longtemps, monsieur le marquis, que j'ai l'honneur de vous connaître.
Moi ? lit Charles en tressaillant encore plus brusquement que la première fois. ,
— Mes traits vous sont-ils donc inconnus?
— Complètement.
— Regardez-moi et cherchez bien.
Charles examina de nouveau son interlocuteur : celui-ci s'était placé, complaisammcnt, en pleine lumière.
— Je ne vous connais pas, dit le niarcjuis. Votre nom a été prononcé devant moi, il est vrai, mais votre visage m'est parfailcment inconnu.
— - Cependant nous nous sommes déjà trouvés face à face! reprit Camparini.
— Où cela?
— En France, il y a longtemps...
— Longtemps ? répéta Charles en frissonnant malgré lui aux souvenirs du passé.
— C'était, reprit Cnmparini, sous l'ancienne monarchie, il y a dix is... en 1783!
Chailes était devenu d'une pâleur extrcine ; tout ce qui lui rappr .it cette épouvantable date de l'horrible événement causait sur lui l'impression la plus profonde.
— En 1783 ! ^-épéta-t-il inachinalemenl.
— Oui, dit Camparini, au mois de juillet.
— Citoyen! s'écria Charles, emporté par le sentiment subit d'une violente colère, car il croyait à une allusion qui devait être une sanglante insulte ; citoyen ! je défends...
— Permettez ! iiUcrrompit Camparini avec un accent plein de douceur. Mon intention n'est nullement de vous causer une douleur que je comprends, et encore moins de vous olïenser en vous rappelant un pénible souvenir. En vous redonnant, ainsi que je l'ai fait tout à l'heure, le nom et le liti'e auxquels vous avez droit, je vous ai prouvé que je vous connaissais parfaitement. Rien de ce qui vous concerne ne m'est effectivement étranger... et c'est parce que je sais la vérité entière, monsieur, que je m'inciinc devant vous, avec ce sentiment de respect et d'estime qu'inspire toujours l'innocence injustement flétrie!...
En achevant ces mots, Camparini se courba profondément. Charles, en proie à l'émotion la plus vive, paraissait faire sur lui-même un effort violent afin d'attendre le terme du singulier entretien et de savoir ce que son interlocuteur voulait arriver à conclure.
— Monsieur; reprit Camparini après un silence, si mon visage vous est étranger, s'il s'est effacé de votre mémoire, ce qui s'expliquerait parfaitement par le terrible de l'unique circonstance dans laquelle nous nous soyons rencontrés, mon nom cependant doit avoirgardéuneplace dans vos souvenirs.
— Pas autrement que je viens de vous le dire, répondit Charles.
— Quoi ! dans les interrogatoires que vous avez subis, ce nom n'a pas été prononcé?
— Je ne me le rappelle pas.
— Cependant cela devait être.
, — Pourquoi? demanda Charles, dont 'la curiosité était excitée au dernier degré.
— Parce que dans cette douloureuse affaire qui devait peser sur vous d'un poids tellement lourd, le -hasard m'a fait jouer, bien malgré moi, un rôle important.
— Lequel?
~J'ai eu le bonheur de sauver de l'incendie madame de INiorrcs, la belle-sœur du conseiller, la mère de celles...
-- Cela est vrai ! s'écria Charles, en saisissant les mains de Camparini. Léonore m'a raconté ce miraculeux sauvetage de sa mère... Quoi ! c'(itait vous!...
— C'était moi ! Je sauvais la mère, tandis que de Sommes sauvait, lui, les deux filles.
Charles courba la tête.
--Cela est encore vrai! dit-il. Cette nuit-là, il les a arrachées a la mort!
— Il avait intérêt à ce qu'elles vécussent ! murmura Camparini.
— Hein ? fit Charles en relevant le front. Que voulezvous dire î
— Qu'alors je ne connaissais pas de Sommes et qu'aujourd'hui je le connais.
— Comment? Parlez, monsieur!
Et Charles reprit encore les mains de Camparini, qu'il secoua avec violence.
— Monsieur, s'écria-t-il, vous venez de dire trop ou trop peu pour que la coulidence que vous avez commencée ne s'achève pas entièrement sur l'heure même. Vous connaissez une partie de mon existence, je le vois, j'en conviens! Quel intérêt avez-vous à me parler comme vous le faites? Je l'ignore; mais il faut que je sache, moi, tout ce que vous avez à m'apprendre ! Parlez, monsieur, parlez ! par grâce, je vous en supplie. Ne craignez pas de me déchirer le cœur en me rappelant un passé cruellement douloureux. Il faut que je vous entende!... il le faut !
— Mais, dit Camparini, je suis prêt à parler et je vous avouerai même que je ne suis venu ce soir ici, sachant que vous y étiez, que dans l'espoir de causer avec vous ainsi que je vais le faire.
Charles fit signe qu'il ne comprenait pas.
— J'avais à expier un fort grave quoique involontaire envers vous. Je suis l'un de ceux qui ont été la cause de votre malheur, car je suis l'un de ceux dont la déposition vous a accablé...
— Vous! s'écria Charles. Mais qui donc êtes-vous? Qu'avez-vous donc fait ?
— J'étais avec le comte de Sommes, le duc de Lauzun et M. Lenoir, alors que nous avons pénétré tous dans la pièce oii nous avons trouvé vous et le vicomte de Renneville en présence du conseiller de iNiorres.
Charles se détourna pour cacher l'émotion qui envahissait son visage. "
— Alors, poursuivit Camparini, j'étais lié intimement avec le comte de Sommes, alors j'avais foi en lui; alors, enliii, j'étais sa dupe, comme vous l'avez été ensuite également. Oui, monsieur ! De Sommes, que je croyais à cette époque un bon et excellent gentilhomme, de Sommes que je regardais comme un brave cœur loyal et honnête, de Sommes qui trompait à la fois le conseiller et ses deux nièces, dcSomincs me trompait aussi, moi ! Je devais partir le lendemain pour retourner en Italie, et je partis effectivement. J'avais vu, j'avais été témoin, il me fallut signer ma déposition. Je l'avoue, maintenant, que je vous croyais coupable. Je revins cinq ans plus tard : je connus de Sommes pour ce qu'il était réellement, et je fus convaincu de votre innocence ! J'avais été une cause involontaire de votre perte. Je voulus devenir un jour la cause de votre réhabilitation dès que les circonstances se présenteraient, et ce jour est venu, monsieur : la circonstance se présente !
— Quoi ! s'écria Charles. Vous aussi, vous voulez... vous pouvez.;.
— Beaucoup pour vous, monsieur! J'ai beaucoup connu de Sommes, je le répète, et, je l'avoue, cet homme est un misérable! Ses projets honteux m'ont apparu claireiiient dans la suite, et cette lumière qu'ils projetaient éclaira jusqu'au passé ! Je compris tout ! De Sommes n'avait qu'un but : acquérir une fortune immense, et ce fut ce but qu'il voulait atteindre et enfaee duquel je me dressai comme un obstacle, qui nous brouilla ensemble et ine fit ouvrir les yeux. De Sommes voulait épouser la marquise d'Horbigny, à laquelle j'étais alors fianée !
— La marquise d'Horbigny ! répéta Charles en songeant à cette affaire de la jolie mujnonne qu'il avait entendu raconter par Léonore, mais qu'il ne connaissait pas à fond.
En ce moment, l'un des invités de la citoyenne Tallien pénétra dans le boudoir. Les deux interlocuteurs se turent aussitôt.
L'homme dont la présence venait de troubler ainsi la conversation de Camparini et deCharlesétait sans doute quelque danseur fatigué cherchant un lieu de repos ; mais en pénétrant dans le boudoir et en apercevant les deux interlocuteurs que gênait évidemment son apparition, il leur adressa en passant un salut discret et se contenta de traverser la pièce. Comme il sortait par une porte opposée à celle par laquelle il était entré, l'un des boutons de son liabit s'accrocha dans le dossier sculpté d'un eiége. Il s'arrêta, se dégagea et repoussa le fauteuil en le déplaçant de gauche à droite. Puis, se retournant encore, il passa dans le premier salon. Camparini tira sa montre et en consulta l'énorme cadran.
— Dix heures passées ! dit-il, il faut que je vous quitte, monsieur, la citoyenne doit m' attendre.
— Encore quelques instants! s'écria Charles en le retenant par le bras. Songez à la gravite des circonstances et à l'agitation que doit me causer la demi-confidence que vous m'avez faiteï Par grâce ! achevez ce que vous avez commencé i
— En deux mots nous nous entendrons, monsieur le marquis. Vous avez pour ennemi le ci devant comte de Sommes, qui est également mon ennemi, à moi. Ce que je vous propose, c'est une alliance offensive et défensive! Fiez-vous à moi, le voulez-vous?... Si vous m'accordez votre confiance, si vous vwilez vous laisser diriger par moi, avant huit jours mademoiselle Blanche vous sera rendue !
— Blanche ! s'écria Charles ; quoi ! vous savez ?,..
— Tout!
— Mais comment arracherez- vous Blanche aux mains de cet homme ?
— J'ai un moyen infaillible!
— Mais où la détient-il ? où est-il lui-même ? Que je sache cela, monsieur, et je n'aurai besoin de personne pour reconquérir Blanche, pour l'arracher aux mains de ses bourreaux!
— Où est-elle? Je l'ignore encore, mais je le saurai !
— Comment? par qui ?
— Par de Sommes lui-même.
— Mais le moyen de contraindre cet homme ?
— Un moyen bien simple. Ce qu'il aime, c'est la fortune ; ce qu'il veut, 'ce n'est pas Blanche, mais l'héritage des Niorres, qu'il convoite. Eh bien ! blanche n'a aucun droit à cet héritage. Que de Sommes le sache, et il ne tiendra plus à elle.
Charles regardait Camparini avec stupéfaction.
— Vous ne comprenez pas? reprit-il. Ni, Blanche ni Léonore n'ont droit à cette fortune, vous dis-je, car il existe un
' rejeton direct de la souche.
— Un petit-fils de M. de Niorres! s'éciia Charles en pas- .sant la main sur son front moite de sueur.
— Oui !
— Impossible! Toute cette famille a été détruite!
— Non ! vous dis-je ; Saint-Jean a sauvé un enfant.
— Saint-Jean ?
— L'amioii valet de chambre du conseiller, celui que vous avez connu vous-même.
— Eh bien?
— Eh bien! cet homme, en présence des crimes qui désolaient la faniillc, avait proposé à son maîtriî'de tout faire pour soustraire l'un de ses petits-enfants à cette mort effroyable qui s'acharnait sur tous les siens... M. de Niorres refusa d'abord, mais, vaincu par les circonstances, il finit par céder et par consentir. Dans une nuit, celle même qui précéda la catastrophe suprême, Saint-Jean partit, emportant avec lui le petit-fils du conseiller, l'orpbelin dont madame de Versac avait pris soin. Comprenez-vous?
— Aprfcs ? après ? deniamla Charles.
— Cet enfant, poursuivit Camiiarini, échappa donc ainsi au désastre.
— Mais qu'en fit Saint-Jean ?
— Il le conduisit en Bretagne et le confia îi des pêcheurs dont il était sijr.
— Mais si cet enfant vivait encore, comment se fait-il que M. de Niorres n'ait jamais parlé, -ensuite, de son existence? ■<■
— Dans la crainte de désigner une nouvelle victime aux bourreaux.
— Cependant, en mourant, il aurait dû...
— Il est morl sui)iteiiicnt, vous l'ignoriez.
— Et cet enfant?
— Personne que moi ne connaU aujourd'hui son existence, «t lui-iiiême ignore encore qui iTest.
Charles regarda fixement .son iulcrloculeur.
— Comment savcz-vous tout ciila? dil-ii d'une voix frémissante.
— Saint-Jean, après la mort (hi conseiller, est entré à m(m service; c'est clic/, moi qu'il est mort, et c'est en mourant qu'il m'a révélé toute la vérité, afin que je puisse être à même de prolégir un jour le fils de son vieux inaîtrc.
— Ainsi, Sainl-Jcaii est mort?
— Il y a deux ans.
— Mais alors son lénioignagi' manquera à cet enfant dont vous parlez, et sur quelles preuves s'appuierail-on pour proclamer son idcnlité?
— Les preuves ahonilcnt.
— El quelles sont-( Iles?
— Tous les papiers échangés à cette occasion entre Saint- Jean et son maître. La déclaration de Saint-Jean relative au précieux dépôt qui lui était confié, celle de M. de Niorres, qui déclarait remettre à son fidèle valet de chambre l'héritier de tous ses biens; les actes de naissance, de baptême, l'historique enfin du voyage accompli par Saint-Jean, et la' déclaration servant de reçu faite par les pêcheurs.
— Et cet enfant, où est-il maintenant?
— Voilà ce que j'ignore et ce que je n'ai pu découvrir encore.
— Cependant les pêcheurs auxquels il avait été confié?...
— Sont morts, et lui , disparu depuis plus de trois années.
Charles paraissait en proie à une animation extrême. Quittant brusquement son interlocuteur, il se mit à parcourir à grands pas le petit boudoir. Camparini ne bougea pas de place, lui, mais son œil étincelant ne perdait pas un seul des mouvements de Charles, une seule expression de sa physionomie. Le sang avait envahi le visage du marquis, son front était empourpré et les veines de ses tempes gonflées et saillantes.
Revenant enfin à Camparini :
— Mais comment reconnaître cet enfant si on le rencontrait? dit-il.
— Sa ressemblance avec M. de Niorres est frappante ! répondit Camparini, et cette ressemblance vous impressionnerait d'autant plus que c'est celle de mademoiselle Blanche avec son oncle.
Charles recula en frissonnant et en passant encore les mains sur son front.
— Il ressemble à Blanche ! murmura-t-il.
Camparini saisit les mains de Charles, et, le poussant en pleine lumière afin de ne perdre aucune expression de son visage :
-^ De plus, dit-il, cet enfant porte sur le haut du bras les armes de sa famille, que Saint-Jean avait gravées luimême.
Charles poussa un cri étouffé et se dégagea vivement.
—•Lui! murmura-t-il; c'était lui !
Camparini s'était rappiiirhé encore, et son regard ardent (laiubo\ail d'un feu sombre.
— ■ Vous comprenez enfin qu'il faut que nous nous entendions! Il faut nous revoir.
— Quand? balbutia Charles.
— Demain, à deux heures, au jardin Egalité.
— J'y serai.
Et Charles, s'asseyant dans un fautenil, réfléchit profondément.
Camparini le considéra, cligna des yeux avec un sourire expressif et passa dans le premier salon, laissant Charles seul dans le boudoir. L'homme qui avait traversé précédemment la petite pièce, et dont le boulon d'haliit s'était accroché au dossier d'un fauteuil, se tenait près de la porte, paraissant attendre. Dès que Camparini eut franchi le seuil du salon, il s'ap piocha de lui.
— Quoi? fil (Camparini en s'arrêlant.
— Us sont pinces! dit l'autre.
— Les deux imbéciles?
— Oui.
— Où sont -ils?
— r.ue de l'Échelle.
— Bien! Et le club?
— Tout marche à incrveille.
— Bon! Tu reconduiras la citoyenne.
— Pas d'autres ordres?
— Au club dans une heure.
— J'v serai.
Les (icnx bomines se séparèrent.
Camparini passa dans la chambre quelle il venait d'apercevoir Kcniché.
conventionnel, il reporta la main ;\ l'iui des l.ontims de son gilet. Fourbe imita aussitôt le même geste, ainsi qu'il l'avait fait une première fois, (lauiparini, continuant sa marche, quitta la chambre h roiicber (pi'il n'avait fait (|iic traverser et il atteignit l'anlichambrc. Un \alet, nu un i>llincu.r . ainsi qu'eu les appilail alors, lui lendit un manteau dans lequel s'enveloppa l'élégant muscadin; |)iiis la porte s'ouvrit, Camparini en francliil le seuil et dcscemlil rapidement les iiiarrhes de l'escalier. Arrivé dans le veslihiile de la |iorle rochèrc. il (il signe i"» un dmnesliqne, i|ui s'élança au dehors. Une voilure élégante vint s'Arrêter devant la maison.
h coiirher , dans la- Eu frôbiiit l'habit du
— Rue Saint-Honoré, au coin, de la rue de l'Échelle! dit Camparini en s'clançant.
Sa voiture partit au grand trot.
— Allons! continua le redoutable personnage en se frottant les mains, mes rapports étaient exacts! Le marquis me renseignera, et ce que je tirerai demaiii des matelots achèvera de me mettre sur la voie. Per Bacco! que Bamboula pare celle-là, et il sera meilleur tireur que moi !
La rue que la voiture descendait ëtait sombre et déserte. Camparini avait abaissé la glace de l'une des portières, et laissait pénétrer l'air frais et pur de la nuit dans 1 interietir du carrosse. Renversé sur les coussins, obéissant au balancement moelleux de la caisse, il paraissait absorbé dans ses rêveries profondes. Tout à coup une tête apparut à la portière ouverte : Camparini se pencha vivement en avant. La tête entra tout à fait dans la voiture, et quelques rapides paroles furent murmurées à l'oreille du Roi du bagne, puis la tète se retira et disparut.
La voiture avait continué sa route sans ralentir son allure.
— Eh! eh! murmura Camparini; décidément ce Bamboula est plus fort que je ne le croyais; c'est vraiment fâcheux que nous soyons ennemis, ce drôle aurait fait un excellent lieutenant.