‹ Le roi des gabiersChapitre 7 sur 103 · MISS MARY · texte numérisé non relu

MISS MARY

Lord Elen, reprenant sa marche, se rapprocha rapidement de l'endroit du quai en face lequel se balançait la corvette. Comme il lançait, en passant, un regard caressant sur le joli navire, un^liomnie surgit brusquement sur le pont par l'ouverture d'une écoutillc, et se laissa glisser le long de l'escalier de bâbord, sauta dans le youyou, dont il saisit les deux avirons. L'Anglais s'arrêta et attendit : l'embarcation se dirigeait rapidement vers lui.

M. Gervais, qui n'avait point remarqué ce qui attirait l'attention de lord Elen, se rapprocha de l'officier :

— Puisque milord veut que je parle tout seul, ciil-il, je vais lui raconter...

— Taisez-vous! interrompit lord Elen.

— Mais milord m'a dit que...

— Vous pouvez vous taire... Promenez-vous sans trop \ous éloigner de moi.

M. Gervais s'inclina respectueusement, et, poussant un nouveau soupir de résignation, il se mit en devoir d'obéir en décrivant des zigzags autour de chaque bananier.

l^c. [loulou accostait. L'iioiniiie qui le montait, et qui avait toute I apparence (l'un matelot de la marine militaire an- (ilaisf, passa un bout d'amarre dans un anneau scellé au quai, et il sauta sur le terrain de la promenade. Lord Elen J'allenilalt toujours immolnle.

— Uu'y a-l-il à bord, James? demanda-t-il au matelot.

— Rien pour le service du navire, milord, répondit James, mais la Caraïbe a encore tenté de filer son câble, et si je n'étais pas arrivé à temps, elle aurait fait le plongeon à l'heure qu'il est.

— Elle a encore tenté de fuir? dit lord Elen avec une coièro sourde; et comment?

— Ali! voilà, milord! 11 faut que cette femme-là soit une vraie sorcière, et j'ai idée que, tant qu'elle sera à bord, la corvette sera menacée de quelque catastrophe.

L'ol'ticier haussa les épaules.

— Ne va pas répéter pareille sottise ! dit-il d'une voix rude. Si cela t'arrivait!...

Lord Elen n'acheva pas ; mais la menace était prononcée d'un ton si énergique que James baissa les yeux.

— Comment la Caraïbe a-t-elle voulu s'échapper? reprit l'officier; n'est-elle donc plus dans le faux pont.

— Si, milord. .

— Eh bien! pour fuir, il lui faudrait traverser la cambuse...

— Oh 1 c'est par un autre moyen qu'elle comptait filer son nœud.

— Comment cela?

— Elle comptait passer par le hitblot.

— Le hublot! répéta lord Elen avec étonnement. Impossible ! L'ouverture est trop étroite !

— Elle l'avait ajjrandie avec un couteau; un vrai travail de charpentier qu'elle a accompli avec une adresse et une force extraordinaires. Aussi je dis que c'est une sorc

James s'arrêta; la menace de son chef lui revenant subitement à la mémoire.

— Mort diable! fit lord Elen avec impatience, pourquoi lui avoir laissé un couteau? J'avais donné l'ordre qu'elle fiït complètement, absolument désarmée.

— Le moyeu, milord? répondit James avec humeur. N'a-t-cUe pas' toujours à la main sa damnée flèche empoisonnée? Et le poison des Caraïbes n'est-il pas aussi mortel iiue celui du serpent fer-de-lance? Trois hommes ont déjà éié tués par elle sans pouvoir lui arracher sa flèche; tout l'équipage y passerait... surtout dans l'étroite cabine où elle s'est réfugiée, et dans laquelle on ne peut pas l'entourer!... C'est qu'elle n'en veut pas sortir... devant nous, s'entend.

— Comment as-tu su qu'elle voulait fuir?

— En faisant ma ronde dans le faux pont, je me suis approché d'une fente qui est dans la boiserie, j'y ai appliqué l'œil, et j'ai vu la Caraïbe qui détachait des morceaux de la muraille pour agrandir le hublot. Alors je suis entré... Fallait 1.1 voir! Elle s'est retournée d'un bond vers moi avec uni- ligure!... vous savez, milord, celle qu'elle a déjà faite en tuant les trois matelots! Elle avait sa nèche à la main Je ne sais pas ce qui alhiit arriver, quand nous avons entendu un aboiement qui venait de terre. La (Caraïbe a paru aussitôt se calmer : elle a peut-être eu ]ieur ([ue nous ne lancions des chiens sur elle.

— Non, dit lord Elen; elle a entendu criei' un lévrier caraïbe, et elle a cru que ses amis venaient à son secours; elle ne savait pas que ce chien ([u'elle entendait était au service des Anglais. Il faudra h; lui apprendre, James; il faudra lui dire qu'un voyageur anglais, qui se nomme sir Evves, est arrivé ici, à Kingslown, hier, après avoir traversé toute la Cabesterre, en trompant la surveillance des Caraïbes; qu'il a pu relever tous les sentiers des passes, qu'il est parvenu à apprivoiser deux chiens fpi'il a amenés avec lui, et (|u'avant peu nos soldats, guidés par lui, .seront maîtres de l'île entière. Tu ajouteras, pour (|u'('lle ne doute pas, que, ce soir même, U: voya;!eiir sera à mon bord et que nous nu'ttrons à la voile pour rejoindre la flotte, prendre des renforts et revenir attaquer les Caraïbes. Dis-lui bien cela, James; (|u'elle comprenne qu'elle et les siens sont perdus. Nous vfrroHS si cela la rendra moins farouehe!... Dis-lui cela, et je la verrai ce soir.

— La voir, milord! fit J.unes en secouant la tête, je ne vous y cnf.'age pas.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle a juré de vous tuer si elle apercevait, tant seulement, un petit morceau de toute votre personne.

Ces satanés sauvages! c'est capable de tout, et une piqijre de sa damnée flèche suffirait pour vous faire filer votre dernière écoute, en moins de temps que moi je ne prendrais un ris dans le petit hunier.

Lord Elen grommela quelques paroles qui n'arrivtrent pas distinctement à l'oreille de James; puis, relevant sa tête orgueilleuse :

— Et qu'as-tu fait, reprit-il, après avoir constaté sa tentative de fuite?

— J'ai laissé dans la cambuse le maître voilier et trois matelots avec l'ordre de veiller sur la prisonnière, le pistolet au poing; je me suis affalé dans le youyou, et je suis xenu prendre les ordres de milord.

— C'est bien, dit lord Elen. Tu vas ordonner au charpentier de calfater en dehors les avaries commises autour du hublot; qu'il le ferme avec une bonne planche de clièue clouée sur la muraille, et qu'on ne donne rien à manger à la Caraïbe, jusqu'à nouvel ordre; la faiiiiiie l'affaiblira." C'est un bon moyen, auquel j'aurais dû songer plus tôt! Enfin, il est toujours temps de l'employer. Surtout n'oublie pas de lui apprendre les nouvelles que je viens de te donner et tiens-toi à distance de sa flèche.

— Milord peut être calme, dit James en se dandinant; mais c'est égal, si milord voulait m'en croire, il ferait envoyer une bonne balle de pistolet dans la tète de la sorcière, car c'est une sorcière que je dis, et tant qu'elle sera à bord de la corvette...

Heureusement pour James que lord Elen ne l'écoutait pas. Depuis un moment, son attention distraite s'était reportée vers l'extrémité de la promenade. Deux femmes, venant et traversant le quai, suivirent l'allée couverte des grands arbres.

En apercevant les deux promeneuses, lord Elen s'était retourné vivement vers James.

— Retourne à bord, dit-il, et fais exécuter mes ordres. Dis à sir Georges que l'appareillage aura lieu cette nuit à une heure, au moment de la pleine marée. Que ma yole soit ici à minuit. Tu m'entends?

James fit un signe affirmatif, et il sauta dans le youyou.

— Voici miss Mary et lady Harriet, continua lord Elen en s'adressant à M. Gervais, lequel se tenait à une respee tueuse distance. Rappelez-vous mes intentions : soyez aimable avec lady Harriet; sinon... à fond de cale!

Et sans plus se préoccuper de son compagnon, lord Elen, lançant un regard complaisant sur sa personne, s'assura que son uniforme était avantageusement porté, et il passa la main dans ses cheveux sans poudre en enroulant ses favoris épais.

Miss Mary, fille du gouverneur de Kiiigstown et qui n'avait pas encore vingt ans, était de taille moyenne, avec une toiii'nure imposante. Ses cheveux étaient imirs, sou teint blanc et pâle, ses yeux bleus, et la coupe de son visage d'une distinction parl'aile. L'expi'cssion de sa physionomie était singulière et semblait indéfinissable au premier coup d'œil. Toui' à tour rêveuse et résolue, impérieuse et froide, fière et dédaigneuse ; elle reflétait une ardeur extrême et une vivacité remarquable, car chacune de ces expressions différentes se succédait avec une inconcevable rapidité. Le regard, souvent à demi voilé, était tantôt incisif et dominçiteur, tantôt langoureux et caressant, mais toujours clair, toujours vif, toujoui's enflammé.

Certes, cette jeune fille était jolie, trè.s-jolie même ; ses traits réguliers, sa peau transparente, l'ovale de sa figure, la grâce harmonieuse de son cou, en faisaient une beauté digne d'éloges ; mais son aspect, sa démarche, son geste, son regard, décelaient tant de fierté, de hauteur, de mépris, d'esprit de domination, qu'il était dilficile de sentir pour elle un amoureux entraînement.

Richement vêtue à la moile anglai.se des colonies, elle portait une robe blanche de mousseline des Indes, brodée avec un art merveilleux, un grand chapeau de fine paille de riz et une petite mante de cachemire rouge, constellée d'arabesques aux couleurs éclatantes.

Miss Mary, romanesque, mais ri)manes(|ue dans r»eceptioii la plus grande du mot, rêvait héros et h<'roïsMie, aventures mystérieuses, catastrophes imprévues, tout enfin ce que peut éiifaiiti'r une imagination passionn<"mcni exaltée, et qui n'a à se préoccuper eu rien du côté nialénel ch- la vie. Jeune et jolie, riche par son père et orcupanl la première plaie à Kingslo\\'n,elle avait vu, Imit il'abord, l;i population anglaise de l'Ile la traiter en petite reine, circonstance qui

LE ROI nKS TtABIHIRS

n'avait pas peu contribué i augmenter considérablement sa dose d'amour-propre et d'orgueil.

Instruite pour l'époque, elle aimait le pédaulisme, et son intelligence s'était appliquée à mériter le titre d'excentrique, en lie faisant rien comme les autres.

L'exaiïération qu'elle affichait était cependant devenue une qualité en donnant à miss Mary une franchise qu'elle croyait originale, qui se montrait brutale parfois, mais qui, enliu, était toujours sincère.

JVliss Mary, Anglaise par son père et Italienne par sa mère, alliait souvent en elle des caractères opposés. Son imagination était fille de Venise, et sa contenance portait l'empreinte du cachet britannique. Esprit exalté s'il en fui, extérieur froid et glacial, rien ne semblait plus bizarre que d'entendre formuler, par cetle bouche ne souriant jamais, que de sentir éclore sous ce front impassible, les pensées les plus romanesques et les plus extraordiiiairement folles. C'était un contraste de tcjus les instants, et d'autant plus saisissant, que le parfait sang-froid avec lequel étaient exprimées les idées les plus singulières rendait celles-ci encore plus apparentes.

Jusqu'alors, jamais miss Mary n'avait aimé ; elle s'était vue entourée d'hommages et d'adorations, mais aucun des adorateurs n'était parvenu à faire battre son cœur. Ce qu'elle exigeait avant tout dans un homme, c'était qu'il fût un héros. Or, dans la poétique acception du mot, les héros sont très-rares sur le sol anglais, où l'intérêt personnel l'emporte sur tout antre sentiment. Quelque bonne volonté qu'elle y eût mise, Mary avait donc été obligée de voir les pieds d'argile des statues d'or qu'elle avait successivement érigées sur le piédestal de son admiration. Chaque déception ne s'était pas accomplie sans paraître cruelle, et elle en était à se demander si elle devait se faire sceptique à l'endroit des créatures humaines et garder son amour pour un personnage imaginaire, époux formé dans ses rêves, lorsque débarqua à Kingstown lord Elen, commandant la corvette de guerre la Tamise.

Lord Elen, possesseur d'une magnifique fortune, était arrivé jeune à un grade élevé dans la marine. Assez bien fait de sa personne, d'une physionomie suffisamment distinguée et de manières de gentleman, lord Elen, qui avait jadis voyagé en France, en voyant la cour de Versail'es, obtint, auprès des femmes, quelques succès faciles, ce qui lui donna de grandes prétentions à jouer Je rôle de Lovelace, en se mettant en quête de quelque Clarisse. D'une fatuité extrême, fier de sa naissance, fier de sa fortune, fier de ce qu'il appelait sa beauté masculine, lord Elen ne connaissait pas de plus doux plaisir que celui de faire parler de lui.

Sa réputation d'homme à bonnes fortunes, réputation qu'il regardait comme une gloire, l'avait précédé aux Antilles.

De son côté, la réputation de miss Mary avait acquis un certain renom dans la société anglaise, et lord Elen, en apprenant qu'il y avait à Kingstown une jeune fille, belle, romanesque, excentrique et jusqu'alors insensible, s'était épris du plus vif désir de la connaître. Il se disait que la conquête d'une telle personne serait le plus beau fleuron de sa couronne, et que son renom d'homme séduisant s'en accroîtrait dans de gigantesques proportions.

On parlait sans cesse d'une attaque contre les Caraïbes ; lord Elen, fort bien avec l'amiral, sollicita l'honneur d'aller faire une reconnaissance par mer de l'île Saint- Vincent. Il relâcha naturellement à Kingstown, vit miss Mary, et, sans en devenir amoureux, jura qu'il triompherait de sa froideur. Depuis ce moment, il avait profité de toutes les occasions pour venir relâcher à Kingstown.

Miss Mary avait vu d'abord ce nouvel adorateur de ses charmes d'un air indifférent ; mais peu à peu, à force d'entendre lord Elen parler de ses succès auprès des dames, elle avait fini par y croire et l'avait affublé de la peau qu'il désirait si ardemment revêtir, celle d'un véritable Lovelace. Alors lord Elen s'était transformé aux yeux de miss Mary ; il était devenu un héros, héros de boudoir, peut-être, mais enfin un héros. De plus, lord Elen, riche et noble, était réellement brave, car il l'avait souvent prouvé. C'était plus qu'il n'en fallait pour donner libre carrière à l'ardente imagination que la jeune fille cachait sous les dehors les plus froids. Bref, elle en était arrivée à admirer lord Elen, et de l'admiration à l'amour, la distance est si minime, que souvent elle n'existe pas.

Lord Elen, se rengorgeant, suivait les progrès qu'il faisait

auprès de celle qu'il nommait déjà sa victime, lorsque, la veille du jour où nous visitons la colonie anglaise, était arrivé à Kingstown ce sir Ewes dont avait parlé à James le commandant.

Ce voyageur intrépide, de quelques années plus âgé que lord Elen, avait cependant été trouvé par miss Mary beaucoup plus beau que le commandant de la corvette, car sa physionomie était plus sombre et plus animée, sa figure plus pâle et plus fatiguée, ses regards plus brillants et plus profonds. Si lord Elen pouvait, en y mettant beaucoup de bonne volonté, ressembler à Lovelace, sir Ewes était le type bien autrement poétique et farouche de Hamlet. On lisait presque un vœu de vengeance dans ses yeux aux reflets dorés. Cet homme avait dû beaucoup souffrir, se disait encore miss Mary, et il devait avoir, dans sa vie passée, un malheur terrible dont le reflet chargeait de nuages son front élevé. Voilà du moins ce qu'avait conclu la romanesque jeune fille, en voyant ce personnage, pour lequel elle s'était sentie prise d'une sympathie subite. Ce sentiment n'avait nullement échappé à lord Elen, qui, par esprit de contradiction, avait pris en grippe le nouveau venu.

Les choses en étaient là au moment où miss Mary, sous l'ombrage de la promenade de Kingstown, était accompagnée de sa gouvernante, lady Harriet, qui, longue, sèche, roide, osseuse, empesée, avec un grand nez, des dents énormes, un front rétréci, une bouche colossale, un cou dénudé et mal attaché sur des épaules carrées, marchait comme si elle eût été soutenue par un pal, dansant à chaque pas sur ses pieds gigantesques. Une robe bleu de ciel, un châle vertpomme, un chapeau blanc garni de fleurs rouges, composaient son costume, qui eût pu servir de signal, tant il se voyait de loin, et d'épouvantail aux oiseaux, tant il était éclatant. C'était une harmonie de couleurs à faire grincer les dents.

Après les salutations d'usage les plus strictement conformes au code du savoir-vivre anglais, lord Elen s'était avancé vers miss Mary, et, arrondissant son bras gauche, il le présenta à la fille du gouverneur, qui posa sur le drap rouge de l'habit ses doigts blancs et effilés.

Rencontrer une jeune fille à la promenade, lui faire accepter son bras, se promener avec elle des heures entières, avoir ainsi un tête-à-tête, est une des choses les plus simples suivant les mœurs anglaises et auxquelles la gouvernante la plus sévère ne peut rien trouver de choquant.

Le hasard semble avoir tout fait dans une rencontre fortuite, et la liberté anglaise est grande pour les jeunes filles; mais si cette rencontre a l'air d'être préméditée, si un rendez-vous paraît patent, la situation change de face, et la conversation, d'innocente et sans conséquence qu'elle était dans le cas précédent, devient aussitôt criminelle.

Deux témoins, pouvant attester le fait de préméditation, suffisent pour faire condamner le jeune homme à blanchir la réputation ternie de la jeune fille, en l'épousant. La loi anglaise protège l'innocence dès que l'innocence se fait coupable.

Obéissant à l'usage, lord Elen avait eu grand soin de donner à sa promenade avec Gervais une apparence exempte de toute mauvaise interprétation. Miss Mary sortant avec sa gouvernante, recherchant l'ombre projetée par les palmiers et les bananiers et rencontrant lord Elen, qui inspectait sa corvette au mouillage et donnait des ordres à James, la preuve des apparences de cette rencontre n'avait rien qui pût étonner. C'était surtout ce qu'il fallait pour satisfaire le rigorisme anglais.

Maintenant, lord Elen, jeune homme de trente ans, pouvait passer sous le sien le bras de miss Mary, à peine âgée de vingt ans, et se promener avec elle aussi longtemps qu'il leur plairait à l'un et à l'autre; on ne pouvait ni ne devait rien y trouver à redire.

Les deux jeunes gens s'étaient donc remis en marche, tandis que Gervais, se confondant en salutations, abordait la longue et sèche gouvernante. Bientôt les deu* couples suivirent la même allée, marchant à une courte distance l'un de l'autre.

— Oh 1 chère Mary, dit lord Elen d'une voix tendre, quel précieux et délectable moment que celui-ci, et que mon cœur !...

— Avant de vous écouter, railord, interrompit Mary avec le ton le plus calme, j'ai une explication à vous demander!

— A moi, miss?

— A vous-même, milord.

— Qu'est-ce donc ?

— C'est au sujet d'un bruit qui court dans lunystown.Oii prétend que vous détenez, h bord de votre corvette, une l'eranie sauvaye excessivement belle et dont vous êtes follement amoureux.

— On prétend cela? Quelle calomnie odieuse ! s'écria lord Elan en se défendant de l'imputation formulée nettement par sa compagne.

— Calomnie ou non, poursuivit miss Mary, avez-vous ou n'avez-vous pas, à votre bord, une femme caraïbe ?

— Cela est vrai, miss, j'ai à bord une Caraïbe.

— N'est-elle pas sur la corvette depuis plus de quinze jours ?

— Cela est encore vrai.

— Donc, 4epuis votre relâche à Kingstown, elle est près de vous ?

— Elle est du moins à mon bord, oui, miss.

— Et cette femme est belle ?

— Mon Dieu, miss, je ne saurais vous le dire, je l'ai à peine regardée.

— Qu'en faites-vous ?

— Je la garde prisonnière.

— Pourquoi ne l'avoir pas remise aux mains de mon père, qui est gouverneur de l'île 1

Lord Elen parut légèrement embarrassé.

— En gardant cette femme à mon bord, finit-il cependant par dire, j'obéis aux ordres formels de Sa Grâce le lord amiral; il veut être le premier à l'interroger.

— Pourquoi ?

— Parce que cette femme est de race caraïbe, parce qu'elle peut faire les révélations les plus utiles, et que le gouvernement, vous le savez, désire ardemment s'emparer de la partie de cette île encore insoumise.

— Mais, dit miss Mary, grâce aux.renseignements précieux que nous a fournis sir Éwes, le gouvernement anglais sera bientôt maître de la Cabeslerre.

— Ces renseignements sont-ils aussi précis que le prétend sir Ewes ? dit lord Elen avec un accent de doute.

— Comment! fit miss Mary, dont les joues s'empourprèrent, vous ne croyez pas ù ce que dit sir Ewes ? Mais c'est un héros : il a traversé toute la Cabcsterre en courant mille dangers et en dépit de la surveillance des populations caraïbes. Il s'offre à dresser une carte exacte de cette partie de l'île, qui pourra puissamment seconder les opérations militaires...

— Mais, dit lord Elen, qui était loin évidemment de partager l'enthousiasme avec lequel miss Mary parlait de sir Ewes, mais qui nous dit qu'il faille avoir en cet homme une coniiance absolue? Qui le connaissait, à Kingstown, avant son arrivée ? Personne. Et cette arrivée u'a-t-cUe pas eu lieuseulenumt hier matin?

— Vous savez bien, reprit vivement la jeune fille, qu'il comptait se rendre, en rentrant dans la Basse-Terre, chez son ami Haniilmund, que vous connaissez comme nous, et que, par une fatalité qui ne s'attaclie qu'aux grands caractères, en quittant les troiitières de la Cabeslerre, il a trouvé, nioit et à demi dévoré, sir IJdouard Hamilnaind.

— Je sais que sir Edouard Hamihnund a été étranglé par les lévriers car'aïbes, répondit lord l^lcn. La nouvelle nous en était venue avant-hier dans la nuit; mais qui nous dit que sir Edouai'd eût rép(uidu de sir Ewes?

— Sir I'jWcs loi même.

— Et qui répond maintenant de sir Ewes?

— Ses actes ! s'écria miss Mary, dont les yciix étincclident . Qii'a-t-il fiit après avoir obtenu une audicMice de mon père à son arri\ée et lui avoir l'ait pail de son expédition dans la Cabcuterre '! Il a sollicité la laveur d'être envoyé au lordamijal, et il a été convenu que vous le premiriez à votre bord...

En ce moment, un double aboiement lugubre et prolongé se lit entendre sur le (|uai; miss Mary et lord Elen se retimrnèrciit presque involontairement, et ils virent sur le bord dii la rade, en face nn'ine de la corvette, deux lévriers érnu'nies qui, le nez au venl, la lèto levée et la guc^ule (uiverte, paraissaient as|iirer fortement les émanations apportées par la brise l't être en |>roie à un accès île furieux désespoir. Les deux chiens allaient bondir dans la nii'r, quand un second sirilenicnl aigu retentit. Les lévriers frissonnèreni, se reeulèri'iit avec un sentiment de re^rret évident, el, lournanl sur eux-Mn''mes, (|uittèrcnl le quai pour rentrer dans la maison dont ils étaient .soilis.

— Qu'ont rIoMC les lévriers désir Rwcs? deniamla miss Mary en reprenant sa promcnailo interrompue; on dirait ipi'ils aboient après votre corvette, niilord 1

Lord Elen ne répondit pas.

— Mais, reprit la jeune fille sans se départir de son inaltérable sang-froid, il ne s'agit pas de sir Ewes ni de ses chiens, il s'agit de vous, milord, ou plutôt de votre belle Caraïbe! Les bruits que je viens de vous répéter courent dans toute la ville. On sait également que vous vous montrez fort assidu près de moi. Or, vous comprenez que je ne suis aucunement jalouse, car je ne vous aime pas encore assez pour cela.i

— Hélas 1 soupira lord Elen. "

— Si je vous aimais, poursuivit miss Mary du ton le plus calme, je serais probablement jalouse, car l'amour admet la jalousie. Or, si j'étais jalouse et que j'eusse seulement la pensée que vous pussiez m'être infidèle, je vous tuerais milord !

Lord Elen pressa tendrement le bras de la jeune fille.

— Ah 1 fit-il, mourir par vous ! quel délectable trépas!

— Oui, continua Mary sans la moindre exaltation apparente, je vous tuerais. Je comprends Othello; c'était un héros ! il devait être bien admirable ! Seulement, il a dépoétisé un peu son action sublime avec son oreiller. Gela est fâcheux ! qu'en pensez-vous?

— La vraie passion tue, écorche, déchire avec ses ongles et ses dents, mais n'étouffe pas avec un coussin! s'écria lord Elen.

— Bravo, milord ! c'est très-beau, ce que vous dites là ! fit miss Mary en approuvant de la tête. Donc, je vous le répète, si j'étais jalouse, je vous tuerais, mais je ne vous aime pas encore assez pour rêver la possibilité d'un crime.

— Que faut-il donc faire pourlouchcr votre cœur, ô chère miss? demanda l'officier anglais avec un accent déchirant.

— Une action bien simple, mais en même temps grande et belle, répondit Mary; délivrez-moi d'un grand péril, arrachez-moi à une mort certaine, soyez enlin un héros, milord, et je vous aimerai. Voilà tout!

Lord Elen demeurait silencieux; il cherchait dans sa tête le moyen d'accomplir une action héroïque, mais il ne trouvait pas.

— Nous nous écartons encore de la question, reprit miss Mary avec sa logique désespérante; revenons à la Caraïbe. Je ne suis pas jalouse, mais vous comprenez que, par estime pour moi-même, il faut que je fasse cesser les bruits qui courent. Mon nom ne peut être accolé, h. cause de vous, à celui d'une sauvage cuivrée. Vous allez débarquer à l'jnstant cette femme et la confier à mon père.

— Ce que vous me demandez est impossible, dit lord Elen après un moment d'hésitation.

— Pourquoi ?

— Le devoir...

— Oh ! interrompit Mary, le devoir, c'est la raison ; l'a- • niour, c'est la passion, et la passionne doit pas raisonner.

— Miss Mary, dit Elen, d'une voix grave, avant tout il y a l'honneur!

Miss Mary regarda lord Elen, réfléchit un moment, puis, reprenant la parole :

— C'est encore très-beau, ce que vous dites là, fit-elle de sa voix impassible; l'honneur doit être la pi'emière passion d'un héros. Lord Elen, juicz-moi ([uc vous n'avez aucune pensée sur celte Caraïbe.

— Je vous le jure! dit l'officier, tainlis ([u'une certaine coloration animait son visage; mais cette rougeur pouvait, à tout prendre, être mise sur le compte de l'énuHion.

— Jurez-moi aussi (lUC vous obéissez aux ordres de l'amiral.

— Je vous le jure ! répéta Elen, dont le front dcvcnail pourpre et dmit la respiration paraissait gênée.

— Très-bien! je suis satisfaite.

— Ohl dit l'Anglais en levant les yeux an ciel, quand donc rcmplaeerez-vous. CCS phrases froides par des paroles enivrantes d'espoir et d'amour!

— Cela dépcml do vous, milord. Prouvoz-moi que vous êtes un héros, et je vous aimerai.

— El quelle preuve puis-jc dinnu'r? quel danger pnis-jc affronter pour vous? quel péril coure/.-voiis ^(his la survcillanee de Ions ceux (jui vous entourent cl <|ui vous cln''ris- .seiil? Ahl que n'êlcs-vons malheureuse, menacée, perdue jniur lousije. vous scccmrrais, je V(ms sauverais, je M>ns dpclivrerais, je...

— Liwd Lien, interrompit miss Mary d'un air subilcmenl inspiré, si j'étais au milieu des flannuct..-

— Je m'y préeipiliTaisI s'écria roffieicr.

— Si la mer s'enlr'ouvrail sous mes pieds...

— Je ploncerais daus le gouftVe!

— Si j'étais en prcseiico des animaux les plus dangereux... , ,

— Je les tuerais avant qu'ils pussent vous toucher!

Lord Elen avait prononcé rapidement ces réponses énergiques avec un accent ne laissant aucun doute sur la véracité des sentiments qu'elles exprimaient.

■\Iiss iMary courba le front et parut encore réfléchir.

— Cette nuit, dit-elle, -vous appareillez?

— A une heure du matin, miss ! répondit le commandant de la corvette.

— Et vous allez?

— Rejoindre l'amiral, qui est en station à la Jamaïque.

— Eh bien! lord Elen, j'ai une de mes tantes à Portland, la sœtu' de mon père. Depuis longtemps elle me demande, depuis longtemps je dois aller la visiter. C'est décidé, cette nuit, je prendrai passage, avec lady Harriet, sur votre corvette.

A cette annonce inattendue d'un bonheur inespéré, celui de ne pas être séparé de l'objet de son amour, lord El^n, au lieu de témoigner une joie délirante, parut fort embarrassé.

Missilary lança sur lui un regard rapide.

— Vous refusez de me prendre à votre bord? demandat-clle.

— Oh! miss! fit lord Elen.

— Ma proposition a l'air de vous déplaire.

— Vous ne le pensez pas, miss!... Seulement, je réfléchis.- .

— A quoi?

— Sir Ewespart aussi cette nuit avec moi! '

— Eh bien?

— Vous avez dit, miss, que cet homme était pour vous un héros...

— Vous seriez jaloux? demanda la jeune fille, avec une intonation qui prouvait le contentement que lui causerait une léponse affimative.

— l'eut-être! fit lord Elen d'une voix sourde.

— Alors... si j'aimais sir Ewos...

— Si vous aimiez sir Ewes!... s'écria l'officier.

r\liss Mary ne lui laissa pas le temps d'achever sa phrase menaçante.

— Vous vous battriez avec lui, dit-elle froidement; vous le luei-iez, et je serais alors contrainte à vous rendre mon amour!

Lord Elen fit entendre un rugissement approbatif. Miss Mary était dans le ravissement; elle venait de trouvel- un moyen bien simple de s'assurer lequel de ces deux hommes, dont elle tenait absolument à faire deux héros, méritait la palme de la gloire.

Puis, la pensée d'un combat dont son amour serait le prix flattait singulièrement son superbe orgueil.

Miss Mary n'était certes pas assez cruelle pour désirer une mort, mais c'était à sa passion romanesque qu'elle obéissait et qui l'entraînaît sans lui laisser faire une réflexion.

— Venez, milord, dit-elle en s'appuyant davantage sur le bras de son compagnon et en le forçant à tourner sur luimême, voici l'heure du diner, mon père nous attend. Cela est co<ivenu, je pars ce soir avec vous... je préviendrai mon père.

Lord Elen fit un sourire de satisfaction ressemblant fort à une grimace. '

Miss Mary, heureusement, ne fit aucune attention à sa contenance embarrassée; elle était tout entière aux pensées qu'avait fait naître la résolution qu'elle venait de prendre.

Depuis la veille, depuis le moment où ce sir Ewes avait été admis chez le gouverneur de Kingstown, miss Mary pensait beaucoup moins à lord Elen. Ce voyageur, qui avait parcouru seul le pays des Caraïbes, cet houmie, dont les souf- Irances morales et physiques se lisaient sur sa mâle et expressive physionomie, exhalait un parfum de poésie qxii, tout d abord, avait attiré l'attention de miss Marv, et qui tteveioppait en elle un charme particulier. Elle avait déjà na 1 tout un passé fantastique pour ce personnage survenu si brusquement et dont, suivant sa coutume, elle s'était fait encore un héros.

Pressé par sir-Henri, le voyageur avait consenti à donner quelques détails sur les Cara'ibes, dont les Anglais convoitaient si ai d..mment les terres; mais lorscme le gouverneur avait insisté pour avoir des renseignements précis dont une

expédition pût profiter, sir Ewes s'était renfermé dans la résolution où il disait être de ne communiquer ces rap|iorls importants qu'au lord aiuii-al. Il ajouta qu'il ne s'était rendu à Kingstown que pour profiter dus relations constantes établies entre cette ville et le gouverneur général des Antilles anglaises, et que, la corvette étant au mouillage et devant appareiller le lendemain dans la nuit, il comptait prendre passage à son bord.

Sir Ewes avait formulé si nettement ses intentions immuables que sir Henri n'avait pu insister; seulement, il avait demandé au voyageur, arrivé inopinément à Kingstown par une voie communiquant avec un pays ennemi, comment il pouvait établir son identité et sa personnalité de sujet anglais. A cette question fort naturelle, sir Ewes avait répondu sans le moindre embarras, qu'il ne possédait aucun papier pouvant satisfaire la demande du gouverneur; qu'il voyageait précédemment sur un yacht lui appartenant ; que ce yacht avait fait naufrage en arrivant aux Antilles; que son équipage et tout ce que renfermait le navire étaient devenus la proie de la tempête; qu'il s'était sauvé seul emportant une ceinture contenant quelques piastres , et que c'était dans ces circonstances qu'il avait abordé à Saint-Vincent, dans la partie appartenant aux Caraïbes. Sir Ewes ajouta qu'au reste, il et lit fort connu à la Jamaïque, et qu'une fois rendu dans cette île, rien ne lui serait plus facile que de prouver son identité.

Comme sir Ewes parlait parfaitement anglais, comme il paraissaitavoir les façons d'un homme du monde, comme ii pouvait donner de précieux détails sur la Cabesterre, el comme, enfin, il ne devait quitter Kingstown que pour prendre pas^ sage sur la corvette et être conduit par elle à l'amiral, sir Henri n'eut aucune objection à faire. Cependant il lui dit qu'à cause des circonstance», rendues impérieuses par l'état de guerre, il devait, jusqu'à son départ, lui demander sa parole de ne pas quitter Kingstown, et d'habiter dans la ville le lieu qu'il lui désignerait. Sir Ewes acquiesça à ces demandes.

Alors, sir Henri, s'adressant au comtoandant de la cofverte, lui imposa la mission de surveiller le voyageur jusqu'au moment où il serait présenté à l'amiral.

Toutes ces choses arrêtées et convenues, le gouverneur avait traité son hôte avec une distinction parfaite et l'avait présenté officiellement à sa fille.

L'impression que ce héros avait produite sur miss Mary lui avait fait prendre la résolution subite de se rendre à la Jamaïque en s'embarquant sur la corvette. Le fiévreux besoin d'émotion qu'elle ressentait lui faisait supposer que sir Ewes la ferait assister à quelque tragique aventure ; car il avait à son service quatre Caraïbes noirs qui n'avaient pas voulu le quitter, deux lévriers attachés à lui et qu'il emmenait avec sa suite, pour prendre son passage à bord de la corvette.

Le soir sir Ewes et lord Elen devaient souper chez le gouverneur avant de lui faire leurs adieux.

Sir Henri ignorait que sa fille diît partir elle-même avec sa gouvernante; mais, habitué à obéir aux moindres caprices de l'enfant gâté, il ne pouvait manifester aucune opposition à l'accomplissement de ce désir. Miss Mary le savait bien, aussi n'avait-elle pas hésité à exprimer ses intentions.

Toujours appuyée au bras de lord Elen, elle revenait avec lui se dirigeant vers l'habitation de son père, lorsqu'elle croisa naturellement lady Harriet , sa gouvernante , et M. Gervais, lesquels marchaient en causant avec une gravité comique.

— Milord, dit miss Mary en désignant du regard le cavalier de la maigre lady, quand donc vous déferez-vous de ce compagnon ridicule ?

— Quand je trouverai occasion de le jeter sur les côtes de la Martinique, répondit lord Elen.

— Quoi ! vous relâcherez votre prisonnier en le mettant sur une terre française?

Lord Elen sourit,

— D'abord, dit-il, la Martinique ne sera pas longtemps encore une terre française. Vous savez qu'une expédition se prépare contre elle, et le pavillon britannique ne tardera pas à flotter là où s'étalent encore ces insolentes couleurs françaises. L'amiral m'a ordonné de faire progressivement l'éducation de ce M. Gervais.

— Dans quel but? A quoi peut servir un pareil être?

— A faire un excellent espion.

En ce moment le jeune couple passait devant la première

maison bâtie sur le quai, celle d'où sY-taient écliappi^ les lévi'iers. Comiue lord Eleii longeait le seuil de la porte fermée, de sourds et menaçants grondements se firent entendre.

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