‹ Le roi des gabiersChapitre 61 sur 103 · LES MASSEPAINS · texte numérisé non relu

LES MASSEPAINS

Charles, le front entre ses doigts crispés, était absorbé par ses pensées.

— Oh I murmura-t-il, Etoile-du-Matin et Fleur-des-Bois veilleront sur lui!... Mais cet homme a raison, reprit- il après un silence et en se levant brusquement. Blanche serait sauvée!... Sauvée! répéta-t-il. Je la reverrais, je...

Charles s'arrêta soudain. Son visage, encore rouge d'érao-

Tons trois discutaient areo une animation extrime. (Page 164.)

tlon, devint brusquement d'une pâleur extrême, ses traits se contractèrent, et un cri d'alarme parut prêt à sortir de ses lèvres. En marchant rapidement dans le boudoir, il s'était dirigé en face de la porte donnant dans le' premier salon : c'était alors qu'il s'était si brusquement arrêté. C'est qu'encadré par le chambranle de cette porte venait d'apparaître, tout à coup, un homme vêtu comme ceux qui remplissaient les salons, dont l'aspect avait réellement quelque chose de saisissant. C'était Henri, au visage pâle, bouleversé, son corps frémissant, ses yeux hagards, ses mains étendues et crispées. Charles d'un seul bond fut près de lui.

— Un malheur! dit-il.

— Oui ! répondit Henri d'une voix rauque.

— Blanche ?

Henri fit un signe négatif.

— Léonore, alors ?

— Oui ! dit encore le vicomte, qui pouvait à peine parler.

— Que lui est-il arrivé ?

— Disparue!...

— Léonore?

— Encore une fois perdue pour nous!

Charles demeura foudroyé par cette épouvantable nouvelle. Puis, saisissant le bras du vicomte •

— Viens I dit-il.

El il l'entraîna vers l'antichambre.

Brune, Lannes et Soult s'apprêtaient à quitter la maison de la citoyenne Tallien. Les deux premiers reconnurent le vicomte, qu'ils avaient vu à Brest quelques mois auparavant.

Us poussèrent à la fois un cri de surprise.

— 'Toi ici ! dit Brune.

— Mais qu'y a-t-il donc encore ? ajouta Lannes en remarquant l'extrême pâleur d'Henri.

— Oh! s'écria le vicomte, c'est le ciel qui vous envoie vers nous. Venez ! venez! vous saurez tout !

Et il entraîna les deux jeunes généraux.

— Je vous accompagne ! dit Soult en les suivant.

Tous cinq disparurent. Quelques instants après, Foucbé prenait congé de la belle maîtresse du logis, et il quittait la demeure élégante de la citoyenne à la mode. A minuit, les salons étaient encore animés par la musique et les danses. Un quart d'heure après on servit le souper, et les danseurs et les danseuses passèrent dans la salle à manger. Le salon et le boudoir demeurèrent absolument déserts. Alors un muscadin élégant quitta la chambre à coucher, dans laquelle il était demeuré seul, et il passa dans le boudoir.

Se mettant à la place occupée quelques heures plus tôt par Camparini, il attira à, lui un fauteuil et s'y prélassa mollement. Cet homme, qui fuyait la foule et recherchait la so-

liliulc, L'iiiil Jacquel. Il y avait pr6s de deux heiii'es que Fouclié était parti. Jacquet croisa ses jambes l'une sur l'autre, poussa un bruyant soupir, et, tirant de sa poche un élégant portefeuille :

— Hum ! fit-il, la situation s'enibrouillc-t-elle ou s'éclaircit-elle? Il s'agit, avant -de tenter toute nouvelle démarche, de l'établir nettement. Léonore a été enlevée parPick,je ne puis en douter. Comment ce bandit a-t-il surpris jusqu'aux moindres signes convenus entre nous et les amis de Boncbcniin? Quelqu'un d'eux a trahi... mais lequel? t'est ce que nous saurons plus tard. Pour le moment, Léonore est entre les griffes de Bamboula, cela est vraisemblable Mais pourquoi Canq)arini a-t-il révélé au marquis le secret de l'existence de cet enfant ? 11 y a là-dessous quelque ruse nouvelle!... Camparini ! répéta Jacquet. Oh ! si Pâquerette ne s'était pas trompé ! Quelle découverte '....Mais les preuves?... les preuves?...

Et Jacquet, se levant brusquement, se mit à arpenter le boudoir. Venant ensuite se rasseoir, il l'epril sou carnet, l'ouvrit et en tira une liasse -de notes tracées de l'éciiture la plus menue sur des papiers extrêmement fins.

— C'est bien cela! reprit-il s'arrêtant dans les recherches qu'il faisait et en frappant, du plat de l'ongle, sur un papier.

Et il se mit à lire à demi-voix :

— J'échappe à Camparini... Camparini a la main longue... Je le combattrai en face... Connue homme, ne m'a-t-il pas joué honteusement?... N'ai-je pas été jusqu'à croire que j'étais son propre fils?... Puis, plus loin, poursuivit Jacquet en tournant quelques feuilles : Camparini est bien fort : mais n'impoi'te ! nous le battrons !... Cette conversation que j'ai entendue dans le bois de Gouesnou, quelques heures avant l'attaque, reprit Jacquet, était bien échangée entre Roquefort et Bamboula... Us parlaient de Camparini ! Mais qui diable est donc cet homme? Le chef de la conspiration des œufs rouges! le mari de l'ex-marquisc d'Horbigny !... Cet exmaniuis de Camparini a témoigné jadis contre MM. d'Herbois et de Kenneville... Je me .souviens pai'faitement... Oh? si j'avais les registres de l'ancienne police... peut-être pourr,iis-je...

Jacquet se leva une seconde fois et reprit sa promenade. Tout à coup il s'arrêta; son visage pensif s'illumina d'un éclair rapide, et une expression de triomphe se peignit sur sa physionomie.

— Cordieu ! s'écria-l-il, je croisque je tiens cnlin le nœud de l'intrigue.

Et, quittant le boudoir, il se dirigea rapidement vers la salle à manger. Le souper était alors dans toute l'apogée de sa gaieté, et la citoyenne en faisait les honneurs avec sa grâce accoutumée. Les femmes, assises autour de la table, ressemblaient à une vaste corbcilh! de llcurs. Les citoyens circulaient derrière elles, leur prodiguant leurs soins et liurs attentions.

Jacquet gagna l'embrasure d'une fcnèli'e. Plusieurs domestiques passèrent devant lui, portant des plateaux chargés, mais Jacquet refusa obstinément tout ce qu'on lui présentait. Enfin un dernicu valet survint et s'approcha. Et, soit que Jacquri cùl faim subitement, soit que l'apparcnice des mets présentés lui convint miiuix, il tendit la main. Le domestique s*ap|ii'0cha et demeura iMiuu)bile.

Jacquet se pencha vers le plateau, fit glisser une pile tle massepains ni eu prit quelques-uns. Le domestique ramassa les gâteaux épars, mais il en laissa trois posés séparément sur h; plateau.

Jacquet lit un signe, le domestique passa.

— Bon! murmura Jaci|ii(it, Fouché m'attend. Décidément, je crois que la situation s'éclaircit 1

Page 1