‹ Le roi des gabiersChapitre 62 sur 103 · LXIX. — MARI ET FEMME · texte numérisé non relu

LXIX. — MARI ET FEMME

Hcrvais, on s'en souvient sans doute, babilail ta rue Saint-Denis. I^(! surlendemain de son retenir à Paris, le lenmain du jour où sa fciuine avait réuni les amis comniMiis de la maison pour fêler ce retour, r'est-à-dire le malin même i|iii avait suivi la nui! durant la(|uelli' les (■'véiiemenls que nous venons de rapporter avaient eu lieu, la eilinenne (îer\ais était, di's huit hcui'es, sur le pas de sa liouiique. Cinq ou six rnniuières, gnuipérs on d(!iiii-cerelo autour d'elle, se livrnienl h une convcrsalion des plus aniuidcs, cl

me morfonds!

absent durant

qui, à en juger par l'expressioa de chaque visage, devait être des plus intéressantes.

— Ainsi, disait l'une d'elles en s' adressant à la citovenne Gervais, pas rentré?

— Pas rentré I répondait madame Gervais en faisant de grands bras.

— Depuis hier après dîner ?

— 11 est parti avec son ami Gorain sur le coup de trois heures, et depuis ce moment je ne les ai revus ni l'un ni l'autre.

— Où était-il allé ?

— Il ne me l'a pas dit.

— Mais c'est inquiétant, cela, citoyenne !

— Xe m'en parle pas ! Depuis hier soir je

— C'était bien la peine d'avoir un mari deux années, ajouta une autre femme, pour qu'il revienne un jour et que le lendemain il disparaisse de nouveau.

— Il est peut-être retourné là d'où il était venu !

— Ah ! fit la citoyenne Gervais avec un soupir , s'il devait repartir, j'aurais autant aimé qu'il ne revînt pas.

— Dame ! tu aurais pu alors te croire veuve, tandis qu'à présent...

— As-tu envoya chez Gorain ? demanda une autre commère.

— Oui. Il n'est pas rentré non plus.

— Depuis hier?

— Depuis qu'il est parti de chez lui pour venir dîner chez nous.

— Ils sont allés courir la pi'étentaine ensemble !

— Ah ! si je le savais! s'écria madame Gervais d'un ton gros de menaces.

— 11 leur est peut-être arrivé malheur! dit une voix charitable.

— Bah ! reprit une autre, il ne leur serait pas arrivé malheur à tous les deux à la fois. L'un serait toujours revenu.

— Alors oit s(mt-ils passés ?

— Ah!... voilà!...

Et toutes les femmes se regardèrent avec une expression d'indignation muette.

— Avec cela, fit l'iyie des causeuses qui la veille avait assisté au dîner, quand il est parti hier, il avait l'air d'avoir un coup (le marteau.

— C'est cette lettre qui l'avait toqué! dit la citoyenne Gervais.

— Quelle lettre ? demanda-t-on.

— Est-ce que je sais ! Il ne me l'a pas seulement fait lire.

— Lui et Gorain, ils avaient l'air tout sens dessus dessons. Et ses œufs? qu'est-ce qu'il voulait dire en nous promettant de les changer en or ?

— Changer des œufs en or ! crièrent les autres femmes.

— Il était fou I dit madame Gervais.

En ce moment la grosse servante, qui la veille avait apporté les œufs et la lettre, accourut tout essoufflée cl tout effarée de l'intérieur do la maison.

— Ah ! citoyenne ! ah ! citoyenne ! fit-elle comme si elle allait annoncer quelque événement formidable et inattendu.

— Quoi ? dit madame Gervais.

— Le citoyen...

— Et bien ?

— Il est l'entré!

— Mon mari ?

— Oui, citoveuiie !

— Keiilré reonnnent î Pnr où ? Je n'ai pas quille \?. l)orlc.

— Ah I Je ne sais pas... mais il est dans la ehnmhrc.

— Il a donc passé par chez le voisin, aldrs If

— Dame I je ne sais point...

— Qu'est-ce (|u'il l'a dit ?

— Il m'a fait : Cliul I

Et la .servante mil un doigt sur ses lèvres en prolongeant rclte syllal)e.

Toutes les femmes se re;-'ar(lèrent encore.

— Ciimmenl, re|iril la citoNeMiie Gerxais, il avait un air de iiiyslère ï

— Oli ! je crois bien 1 répondit In grosso servante. Il ribnnlail ses gros jeux et il avait l'air de vouloir m'avaler!

— \h\ mybltrc clioz nous! Jo v.iis voir ce qu'il on rclournc.

Et madame Gervais fit un geste de dignitd offensée.

— Nous reviendrons savoir des nouvelles! dirent les

coiniufres. ■ . j. ■ i .„

La citoyenne Gervais fit un petit signe d amicale protection, et, tournant sur ses talons, elle rentra dans son ma-

casin

" J Ah ' citoyen Gervais, murmura-t-clle, tu vas, tu viens, tu sors tu passes lit nuit dehors, tu fais une vie de polichinelle, et tu recommandes le mystère à ma servante !... A

nous deux! . , , , .„

Madame Gervais avait gravi lestement les marches de l'escalier conduisant au premier étage. Elle entra dans la chambre la tête haute et le regard menaçant. Son mari était assis dans un grand fauteuil et il paraissait faire de nombreux ■ calculs en écrivant d'un crayon sur une feuille de papier qu'il louait à la main.

Enfin te voilà ! fit la citoyenne en se posant en femme

offensée.

— Chut! dit Gervais.

— Quoi ! continua sa femme.

— Silence!...

Gervais se leva, fit le tour de la chambre, alla fermer la portc,[et, revenant, à pas de loup vers son épouse, que cette pantoiiiime intriguait :

— Ça y est! "dit-il.

— Quoi ! répéta madame Gervais.

— La fortune !...

— Ci'ielle fortune ?

— L> nôtre, chère amie ! Je te dis que ça y est !

— Ah çà ! s'écria madame Gervais avec colère, est-ce que vous allez continuer vos folies !

— Mais...

— D'OU venez-vous ?

— De chez lui !...

— Qui, lui?

— Chut ! ma bonne amie ! fit Gervais en posant nn doitg sur ses lèvres ; pas si haut !

— Pourquoi ?

Parce qu'on pourrait nous entendre !...

— Mais...

Gervais, saisissant les mains de sa /emme, se posa en face d'elle, avec une grimace expressive :

— Citoyenne Gervais, reprit-il d'un ton imposant, les grandeurs ne me changeront pas; je serai toujours un excellent mari.

Madame Gervais ouvrit de grands yeux, regarda son époux comme si elle se fût trouvée en présence d'un phénomène, puis recula brusquement et, levant les bras au ciel :

— Jésus ! dit-elle, il est décidément fou ! Gervais se redressa majestueusement.

— Citoyenne 1 fit-il, je t'invite à nie respecter ! Prends garde ! si on t'entendait, tu serais compromise, car tu insultes la République en insultant ma personne !

Madame Gervais regarda encore son mari et haussa les épaules. La pauvre femme ne comprenait rien et était à bout de patience. Le sang lui montait à la tête, et elle trépignait avec une rage nerveuse. Gervais la considérait d'un regard protecteur et souriant. Madame Gervais éclata. Courant à son mari, elle lui prit les bras, le poussa rudement, le fil tomber sur un siège, et, attirant prestement à elle un autre siège sur lequel elle s'installa, elle le bloqua ainsi dans un angle de la pièce, le mettant dans l'impossibilité de reculer ou d'avancer.

— Çà ! fit-elle, expliquons-nous ! Depuis deux années que tu es absent et que tu as couru la prétentaine chez les sauvages, tu as peut-être pris l'habitude de considérer une épouse comme une cinquième roue à un carrosse... Pas de cela ! Je compte pour quelque- chose, moi ! J'ai voix au chapitre et j'en profite ! 11 faut me dire, point pour point, coque tu as fait depuis hier trois heures que tu es parti avec ton ami Gorain. Où avez-vous été ?

— Au Palais-Égalité ! balbutia Gervais, qui se sentait mal à l'aise sous le courroux impatient de sa compagne.

— Et vous êtes restés au Palais-Égalité jusqu'à ce matin ?

— Non, ma bonne amie.

— Où avez-vous passé la nuit, alors ?

* —Au club...

— Quel club ?

-^ Et bien I le nôtre.

— Comment, le vôtre ? Vous êtes donc d'un club maintenant ?

— Mais sans doute... Notre nouvelle situation...

— Quel club ? cria madame Gervais en interrompant son mari.

— Eh ! celui des munitionnaires !

— Des munitionnaires ? Qu'est-ce que toi et Gorain avez à faire à ce club-là ?

— Mais, ma bonne, puisque nous en faisons partie...

— De quoi ? glapit l'irascible matrone.

— Des munitionnaires, donc !

— Vous êtes munitionnaires, toi et Gorain ?

— Oui

elle

Madame Gerviais regarda longuement son mari, puis partit d'un bruyant éclat de rire.

— • Pauvre homme ! dit-elle enfin d'un air compatissant. Il aura attrapé, un coup de marteau chez les sauv vages !

— Je te répète que je suis munitionnaire ! s'écria Gervais avec l'accent d'un homme offensé. Tiens ! en voici la preuve !

Et il tira de sa poche un objet qu'il mit sous le nez de sa compagne.

, — Un œuf rouge ! dit madame Gervais. C'est la la preuve de ta nomination ?

— Oui. . ,

— Le malheureux est devenu complètement idiot ! dit la citoyenne en haussant les épaules.

— Sac à papier ! fit Gervais avec colère ; tu n'as pas changé depuis deux ans. Je le dis que je suis munitionnaire, entends-tu? et Gorain aussi ; et, puisqu'il faut te convaincre preuves en main... lis!

Et Gervais, prenant la lettre qu'il avait reçue la veille, la tendit tout ouverte.

La citoyenne s'en empara vivement et courut à la signature .

— Le citoyen Sommes ! dit-elle.

Elle lut avidement l'épître; puis, se reculant d'un pas et levant les yeux sur son mari : ~

— C'est vrai ? dit-elle.

Gervais fit un signe affirmalif.

— Alors, tu as vu le citoyen Sommes?

— Oui, répondit Gervais.

— Et il a confirmé sa lettre ?

— Oui!

— Il t'a dit que tu étais munitionnaire ?

— Oui ! oui ! oui I

La citoyenne Gervais secoua la tê'.e sans paraître manifester une joie bien grande de l'honneur dont s'enorgueillissait sou mari.

On a beau dire : le sexe fort, les femmes, ont infiniment plus de bon sens et d'esprit de pénétration que les hommes. Certes, le titre de munitionnaire devait être éblouissant à une époque où le désordre était extrême partout et où les comptes des fournisseurs étaient rarement véritiés. C'était une fortune accordée à celui auquel on le conférait. Cependant la citoyenne Gervais semblait peut fascinée par l'éblouissante perspective.

— Voyons ! dit-elle en revenant à son mari, le citoyen Sommes a donc su ton arrivée, comme cela, tout de suite?

— Dame ! il paraîtrait ! répondit Gervais.

— Avant même que je sache que tu allais revenir, car tu es arrivé avant-hier soir seulement, et il a fallu qu'il lit cette ;demande en ta faveur, pour te communiquer son résultat hier?

— C'est vrai ! dit Gervais.

— C'est bien extraordinaire. Lui avais-tu écrit ?

— Non.

—.Tu n'avais prévenu que moi 1

— Absolument.

— Alors, comment a-t-il pu deviner que tu allais revenir à Paris ?

— Dame ! je ne sais pas 1...

— Enfin... vous avez passé la nuit ensemble ?

— Oh ! non.

— "Avec qui l'as-tu passée alors?

— Mais avec lui !

— Lui !...Qui?...

— Le grand chef!...

— Mais quel chef?

— Le nôtre, ma bonne amie, le grand munitionnaire I

Celui qui préside les^ assemblées et qui nous a mis, Goraiu et moi, au rourant de tout ce que uous avious à faire.

— Mais couuiient se nomuie-t-il, celui-là"?

— Ah ! voilà !... je ne sais pas ; mais ce que je sais, par exemple, c'est qu'il m'aime beaucoup et qu'il s'intéresse excessivement à moi!... C'est un homme charmant!... tout à t'ait charmant ! et plein d'égards!... Cependant il a une singulière façon de vous faire parvenir jusqu'à lui... Gorain et moi avons cru, un instant, que nous étions tombés dans quelque méchante affaire quand nous avons dégringolé sous la machine, mais ensuite !... Ma chère amie, figure-toi qu'il savait toutes mes aventures passées, et il prenait un tel intérêt à tout ce qui pouvait mètre arrivé, qu'il ne tarissait pas en questions. Tu ne t'imagines pas tout ce qu'il m'a demandé ! Non, vois-tu, tu ne te l'imagines pas ! 11 m'aime tant, ce cher ami, qu'il est entré JHisque dans les plus petits détails. Il a voulu tout savoir, même à propos des choses qui ne me touchaient pas personnellement. Ainsi, il n'y a pas jusqu'à ce petit garçon qui venait de je ne sais où, et que le citoyen le Bienvenu a laissé à la citoyenne Etoile-du-Matin, dont il ne m'ait entretenu. Au reste, il a dû être content de moi ; je lui en ai raconté tant qu'il a voulu. Ah ! c'est un homme bien aimable ! Nous avons causé toute la nuit ensemble, et quand il nous a laissés libi'es, Gorain et moi, il nous a comblés de toutes sortes de politesses, et il nous a assuré encore que nous étions bien et bien munitionnaires, et que notre fortune était faite!

Madame Gervais avait écouté son mari sans l'inlerronipre : elle paraissait profondément réfléchir. Quand il eut achevé, elle se leva et fit quelques pas en secouant doucement la tête.

— Me crois-tu, maintenant'? demanda Gervais.

— Oui ! répondit sa femme.

— Tu vois bien que je ne suis pas fou.

— Sans doute...

Puis elle ajouta, se parlant à elle-même, mais de façon à ne pas être entendue de son mari :

— Qu'est-ce que tout cela signifie ? Quel rôle veut-on faire jouer à ces deux imbéciles-là ?... Ils ne sont pas plus munitionnaires que je suis reine. Il est certain que l'on se moque d'eux... mais pourquoi ?... dans quel but?...

En ce moment, un petit coup sec fut frappé à la poi'te de la chambre.

— Entrez ! dit madame Gervais.

J^a porte s'ouvrit, et la physionomie nai've de la grosse servante apparut par rentre-bâillement de l'huis.

— Qu'est-ce que c'est? dit la citoyenne Gervais en s'avauçaiit vers la servante.

— Citoyenne, réj)ondit la grosse lillc, c'est la générale Lcfebvre qui voudrait te parler.

— La citoyenne Lef('hvrc ! s'écria madame Gervais.

— Oui ; elle vient d'entrer dans la boutiijuc avec une belle petite citoyenne (|ui pleure toutes les larmes de son corps. La citoyenne généi'ale a demandé si tu n'y étais ])as, et comme Antoine, le commis, lui a dit que oui et qu'il ne se dépêchait ()as d'aller te chercher assez vite, elle lui a donné une grandes bourrade; alors Antoine est venu me chercher, et moi je suis accourui;. voilà.

— Et la f,'énérale veut me parler?

— Tout d(! suite ! tout de suite ' En deux temps quatre mouvements, (pi'elle a dit.

— I)icn ! je descends ! dit madame Gervais en s'élançant vers l'escalier commuui(|uaMt avec lema;,'asin.

Gervais était demeuré seul dans la chambre : la servante se li:tiail toujours sur la porte.

- K',: bien! qu'est-ce (|u'il y a encore? lui dit Gervais.

— Il y a un citoyen qui voudrait te parler ! ré|)ondil la icrvanle.

— L'n citoyen? dans l.i boutique '.'

— Non ! il (ïst entré par riiez le voisin.

— (ytmiiie iniii Idut à l'heure '/

— Oui, ciloven.

— Oil est-il?

— Là, dans ma enisine.

— El lu le connais?

— Non, mais il a dit (pi'il voulait le pai'Ier sur l'heure, cl il m'a dit de le reinelire cela.

La sei'vanli' s'avança, el rriml à Gervais un olijel de peu de volume envrdoppi' dans un papier {,'ris.

- Le ciloycn, continua la «rosse (illé, m'a bien reconi-

y avait du citovenne

mandé de te remettre cela à toi tout seul, et s'il monde, de ne rien te donner, et, comme la c'était du inonde, je n"ai rien dit devant elle.

Gervais avait déployé ce papier et tenait dans sa main un gros œuf rouge.

— Tiens ! fit la servante, c'est comme ceux que l'on a envoyés hier.

— Un confrère ! murmura Gervais, qu'est-ce qu'il peut me vouloir? Dieu ! comme je suis déjà connu !

Puis, se ttiurnant vers la servante :

— Fais entrer le citoyen, dit-il, et veille à ce que personne ne puisse nous déranger !

La grosse fille sortit aussitôt, en repoussant la porte sur elle ; mais, quelques secondes après, cette porte se rouvrait, et un muscadin de bonne mine faisait son entrée dans la chambre.

— Bonjour, citoyen Gervais ! dit-il avec une aisance toute familière.

— Bonjour, cit....

Gervais, qui regardait fixement son visiteur, s'arrêta tout à coup.

— Ah ! mon Dieu ! fit-il en reculant.

— Ah ! ah ! dit l'homme, tu ne m'as pas oublié !

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu \ répétait Gervais avec une stupéfaction comique, mais qui ne décelait aucune appréhension.

— Allons! je vois que lu as bonne mémoire, et que les années et les voyages ne t'ont pas fait penlre le souvenir de tes amis.

^ Monsieur Roger !... le citoyen Roger ! s'écria Gervais.

— Lui-même ! l'ancien employé de M. de Breleuil, ce pativre Roger, que les circonstances politiques ont seules empêché de tenir la promesse qu'il t'avait faite. Henreusemenl pour toi, sacrebleu ! car si tu avais été nommé échevin sous la monarchie, tu aurais bien pu être guillotiné sous la République.

— BriT. .. fit Gervais en frissonnant.

— Enliu ! il n eu a rien été, mais je n'en suis pas moii:s ton ami, bien que je n'aie pu t'être agréable autreloi:;. 3Iaintenant c'est différent, je suis à même de te rendre snvice. Tu viens d'être nommé munitionnaire...

— Comment ? vous savez... tu sais?...

— Parbleu ! nous le savons toujours lorsque l'on uous adjoint un collègue.

— Quoi ! lu serais aussi...

— Munitionnaire ? mais certes ! et comme il s'agit d'une affaire importante, je veu\ que nous la traitions ensemble; mais avant, jiarlons un peu de ce qui t'est arrivé dcjuis notre séparation. Cet excellent Sonnnes m'a dil tout ce qu'il avait fait pour toi. Ah ! c'est nu bien brave et bon ami !...

Et Gervais, éprouvant ime stupéfaction que lui causait celte visite inattendue, n'avait point (d'fci't un siège à Roger, qui attira un lautcuil et s'y installa commodément.

Tandis que cette scène se passait dans la chambre, la citoyenne générale Lcfebvre, fraiclu' el charmante de visage, aussi vive d'allures, aussi expressive de physionomie, aussi sémillante, aussi décidée (juc l'étail celte jolie aubergiste de Versailles en 1"«S."), faisait son ciilrée.

Entre la blanchisseuse cantinière des gardes françaises et la générale, il y a\ait dix années de passées, mais ces dix années qui embellissent la femme plutôt qu'elles ne la chaugenl, et (|ui produisent sur elle reflet que produit le soleiL de juin sur les fruits verts en mai cl colorés en juillet. La gloire dont son mai'i, déjà soldat célèbre, s'était l'ail une auréole, les grandeurs relatives qui renlouraienl, .sa |tosilion brillante, son influence parmi les pnis'sants du jour, n'avaient apporté cjue ()uelques légères modifications dans l'esprit de celle intclligeule honnête femme.

De bonne (|u'elle était autrefois, elle él lil devenue cxocllenle, mais elle avait l'onservé sa lri\ialilé dans ses paroles, dans ses gestes i-t l'originalité di" loutc sa manière d'être. .\u uiouKMil où madame Gervais louch.iil le sol de sa liouliqiie, la citoyenne ;,'éni'rale s'él;iit installée dans un vaste finleuil et se prélassait en inlerpellaul loiir à tour le

coMMuis, qui n'osait liougiT. el s,i jeun inq>a;;ne aunoucée

par ■

la arosse servante. Celle denioisel

nii avait accoui-

la (s'énéi-ale, élail velue simplcuieiil, cnvelopp.'e

pa'.'iie la

dans nui

sous le capdchiin raballu ; un

oiain cssuvail ses joues di's

Kraude manie, el sa figure disparaissait à ileuii 1% mouchoir qu'elle lenail à 'a larmes abondantes qui loui-

iri7

baient de ses yeux, ce qui cachait le reste ilu visage; les épaules frémissaient sous les sanglots convulsit's, et de douloureux soupirs s'exhalaient, par instants, rauques et saccadés, de la gorge, où l'air ne pénétrait qu'avec beaucoup de peine.

— Ta servante, citoyenne générale ! dit madame Gervais en eulrant dans la bouti(iue.

— La tienne, mère Gervais! répondit la citoyenne Lefebvre.

— Qu'y a-t-il pour Ion service? ■

— Que tu m'en rendes un... service, et soigné encore.

— A tes ordres !

— Il s'agit de cette enfant.

Et, se tournant vers la jeune fille :

— Allons, ne pleure doue plus, petite ! ajouta la femme de l'ex-caporal, tu n'as rien à craindre ici, et puis je suis là, moi !

— Qu'est-ce que c'est que cette jeune fille ? demanda niaJauie Gervais;

— C'est une pauvre enfant, répondit madame Lefebvre, que tu vas me faire celui de prendre chez toi tout de suite, à condition que je payerai tout pour elle. Je m'en suis chargée. Elle est orpheline, elle n'a plus de parents, et ses amis sont dans le pétrin. Pour lors, que j'ai dit, confiez-lamoi, je la prends. Mais j'ai réfléchi. Chez moi, il y a un tas de godelureaux, des muscadins qui viennent m'apporter des driigées, des freluquets qui font l'état-major de Lefebvre, et c'est toute la journée à se trémousser dans mes ;ppartements ou à grignoter à ma table, et, comme cette jeunesse est gentille, ils seraient tous à rôder autour de ses cotillons. Cela ne lui conviendrait pas à celte enlant, ni à moi non plus. Je sais bien que j'aurais fait la chasse à tout cela, mais je ne suis pas toujours sur le qui-vive. Alors, je me suis dit : Il ne faut pas la garder, mais si je ne la garde pas, je veux la mettre chez de braves gens, et j'ai pensé à toi, mère Gervais. Tu n'as pas de jeunes gens ici, tu n'as pour commis tiu'Antoine, qui est laid comme un singe et bête coujuie un melon, c'est mon affaire Je payerai une pension, j'aurai som de la petite; tu la dorloteras, je viendrai la voir souvent et je te donnerai ma pratique. Ça va-t-il ?

— Dame ! fit la citoyenne Gervais, si cette petite est sans famille et malheureuse, certainement que je la prendrai.

— Et tu feras bien, car tu la connais depuis longtemps.

— Moi ?

— Eh oui ! tu l'as vue moins haute que la botte de Lefebvre !

— Bah !

— C'est la fille de Bernard, le teinturier de la rue Saiut- Honoré !

— Lu jolie mignonne?

— Elle-même !

— Ah ! mon Dieu ! fit madame Gervais avec émotion, pauvre petite ! Mais comment se fait-il ?...

— Elle te contera tout cela. Tout ce qu'il faut pour le présent, c'est que tu la prennes avec toi et que tu veilles sur elle. Tu consens?

— Si je consens ! mais je crois bien ! je vais prévenir Gervais; ah ! Il sera heureux de la revoir !

Et l'exceileuie femme courut à Rose, dont elle prit les mains. La pauvre enfant sanglotait.

— Citoyenne 1 dit vivement Antoine le commis, voici le citoyen qui sort !

Ëffeclivement, Gervais et Roger passaient alors dans la rue, longeant le vitrage de la boutique et paraissant absorbés tous deux dans une conversation des plus intéressantes. A la voix du commis, les trois fennnes avaient tourné la tète vers le point désigné. Roger était du côté de la boutique et en pleine lumière. Rose, qui le vit, tressaillit violemment.

— Monsieur Jacquet ! murmura-t-elle. ,

LES CCMPLICES.

Quatre jours après le retour à Paris de l'ex-prisonnier de lord Ellen, le 2!) mars, ou pour mieux dire le 9 germinal, le leni|is, qui depuis une semaine subissait les varialions les plus brusques, passant allernativemeut du beau sec à la lempêtc, était aussi mauvais, aussi pluvieux que ce

malin du o oiiles œufs rouges étaient échangés dans la maison de la rue des Arcis. Un véritable déluge noyait Paris, et, bien qu'il fût alors deux heures de l'après-midi, le jardin du Palais-Égalité, ce jardin devenu le rendez-vous de la mode, était absolument désert. Peu de Parisiens osaient se hasarder hors de chez eux, et le nombre des voilures, fort restreint à cette époque, suffisait à peine pour animer les rues les plus ordinairement bruyantes. Cependant, au moment où la pluie tombait avec le plus d'abondance, un carrosse assez élégant, attelé de deux chevaux vigoureux, parcourait au grand trot la rue Neuve-des-Petits-Champs, se dirigeant vers la place des Victoires.

Arrivée en face le perron du Palais-Égalité, la voiture tourna brusquement à droite, descendit la pente, et, s'engageant dans la rue de Beaujolais, s'arrêta devant la boutique de bijouterie.

La portière s'ouvrit, et un pied, chaussé d'une botte à retroussis, s'appuya sur le marchepied, mais celui qui était assis sur le coussin de la voiture ne fit aucun mouvement pour descendre. Peut-être n'oecupait-il pas seul le carrosse, et, avant de quitter ses compagnons, il échangeait avec eux quelques paroles d'adieu, et un bruit de voix résonnait dans l'intérieur de la caisse. Puis le pied acheva la descente, et un homme sauta sur lé pavé

C'était Bamboula. Tournant sur lui-même, il fit quelques pas sur la chaussée, et revint encore vers le carrosse, dont la portière était ouverte.

— Ainsi, dit-il, tout est bien prêt?

— Oui, répondit une voix partant de l'intérieur de la voiture. Le municipal est à tes ordres. Il attend. Les témoins sont à la municipalité. Il ne manque plus que les futurs.

— Ils ne manqueront pas. Attends ici!

Et Bamboula, refermant brusquement la portière, s'élança dans la boutique au fond de laquelle avait été tracé par Pick et par Roquefort, ses complices, le plan à suivre pour achever, par un dernier crime, la série des forfaits que les misérables avaient accomplis depuis dix années. Celte fois encore, la boutique était déserte, absolument veuve de vendeurs et d'acheteurs: Mais au bruit que fil Bamboula en entrant, la pone de l'arrière-boutique s'ouvrit, et Pick parut sur le seuil.

— Et Roquefort? dit-il vivement.

— Pas de nouvelles i répondit Bamboula.

— Tonnerre ! que peul-il être devenu depuis trois jours !

— Complétenicut disparu !

— Et Brulus? Sc;cvola? et Léonidas?

— Ils se sont épuisés sans avoir pu rencontrer ses traces !

— Mais quand at-il disparu?

— La nuit du 6.

— Voilà qui est étrange!

— Plus qu'étrange, Pick. Cette disparition de Roquefort est gravement inquiétante. Il y a du Camparini là-dessous.

— Et Gorain ? et Gervais?

— Je n'ai rien pu tirer d'eux. Les machines ont été montées par des mains habiles. J'ai tout employé pour en venir à bout, et, celte fois, je n'ai pu réussir. Rien n'est plus discret qu'un sot qui croit avoir intérêt à se taire. J'ai échoué dans toutes mes ruses. A chaque demande, ils se contentaient de sourire niaisement et de nie réfiondre que je devais bien savoir pourquoi ils ne pouvaient parler. Enfin, perdant patience, je leur ai dit qu'on s'était joué d'eux, qu'ils n'étaient pas munitionnaires et que la lettre qu'on leur avait envoyée, en mon nom, était fausse.

— Ils ont dû bondir ! s'écria Pick.

— Ils n'ont pas bronché 1 Seulement Gervais m'a pris par le bras et, se penchant vers moi tandis que Gorain ne pouvait nous entendre : « Il est inutile de continuer, me dit-il d'un air fier. Nous saurons supporter toutes les épreuves, et nous montrerons que nous sommes dignes d'être munitionnaires et d'avoir la confiance du gouverneii.ent. Votre ami Roger nous a mis au courant de tout. Ainsi n'ayez pas peur ! » Et après cela, reprit Bamboula, je n'ai pu tirer d'eux que de stupiJes sourires sans expression.

— Il est évident, dit Pick en réfléchissant, que l'on a tout prévu ! Oui ! oui ! Camparini doit être derrière tout cela!... Mais ce Roger, ton ami, qui est-ce qui a pris ce nom ?

— Ce nom!... dit Bamboula en saisissant la main de Pick, est-il donc ellacé de tes souvenirs ? Souviens-toi de

l'ciflaire de A'iorres !.... Roger! c'était Roquefort qui avait pris ce nom ?

— Roquefort ! s'écria Pick; cela est vrai, je nie souviens maintenant!... Et jamais Goraiu et Gervais ne t'avaient parlé (le ce Roger?

— Jamais jusqu'à avant-liier.

— Et quand l'avaiont-ils vu ?

— Gervais l'avait vu chez lui le 7 au matin !

— Le 7 !... mais c'est dans la nuit du 6 que Roquefort a disparu.

— J'ai déjà fait ce raprochement.

Pick se plaça en face de Ramboulà.

— Roquefort trahirait-il?... dit-il d'une voix stridente. • — Peut-être ! murmura Bamboula. '

— Camparini saurait tout dans ce cas?

— Probablement.

— Eh bien! mais alors...

— Alors, interrompit Bamboula, que nous importe la trahison de Roquefort et que nous fait maintenant la haine de Camparini ? N'as-tu pas réussi dans ton entreprise ? Les deux sreurs ne sont-elles pas entre nos mains ? Campanni peut-il empêcher le mariage, et ce mariage accompli, Léonorc disparue, peut-il s'élever entre moi et la fortune des Niorres?... Non, n'est-ce pas? Donc, que nous importe ce que peut on, ne peut pas Camparini? Quant à Roquefort, s'il trahissait, c'est un sot; il a attendu trop tard pour agii' contre nous. R est notre ennemi : tant mieux! nous n'aurons pas à partager avec lui... Allons, Pick! iJ est l'heure de relever la tête. Loin d'être perdu, tout est sauvé ! Blanche et Léonore sont là-haut, le nninicipal attend les époux... A ton rôle!... Avant deux heures je serai marié, et Camparini énioussera ses griffes contre ma fortune!

— Alors, dit Pick, rien n'est arrêté? Tout marche ?

— A ton poste, te dis-je !

Pick courut à une armoire, l'ouvrit et en tira un long poignard à lame aiguë et acérée, brillante et polie.

— Va faire ta demande à Blanche ! dit-il en souriant, je me charge d'obtenir son consentement, moi !

Les deux hommes quittèrent aussitôt la pièce où ils venaient de s'expliquer en gagnant l'allée de la maison à l'aide d'une porte communiquant du côté gauche de la boutique. La voiture qui avait amené Bamboula attendait toujours à la porte. De Sommes et Pick gravirent lestement l'escalier obscur et atteignirent le second étage. Deux portes s'ouvraient sur le palier : l'une à dioite, l'autre à gauche. Les deux hommes échangèrent quelques mots à voix basse et sur un ton très-rapide; Pick ouvrit la porte de droite et P>ambouIà celle de gauche. Bamboula traversa une première pièce déserte, il poussa le battant d'une porte j)ercée dans la muraille

Il opéi'a ce mouvement si doucement et avec une dextérité telle qu"il ne causi pas le moimlre bruit. Cette maison avait sa façade sur le rang de la rue de Beaujolais, éclairée d'mi côté sur cette rue, et do l'autre sur le jardin du Palais- Egaliti'î. La pièce dont lioinboulà venait de pousser si discrètement la porte donnait sur le jardin, (^.ette pièce était vasie, mais mal uKUiblée; son aspect était triste et même lugulire. De grandes boiseries de chêne garnissaient toutes les murailles, et ces boiseries non sculidées entouraient cette salle, qui ressemblait à celle d'un tribunal. Au monieni où de Sommes pénétrait dans cette pièce, il vit une jcnne IVmmc à demi enfoncée dans un vaste faiileuil. Elle élail pliéc, absorbée en elle-même, immobile, et elle paraissait |irivée de sentiment. Les yeux ouverts et fixes, ses membres agités ])ar des tressailieineiits convulsifs, décelaient cepcmlanl l'existeiii;e de Blanche de Niorres.

Elle ne fil pas nu mouvement à l'entrée de Bamboula, ([iii s'avançait vers elle. Sans donli- tdisorbée dans sa douleur, elle iM' l'avait jias entendu. Itambnulà s'arrêta et la i'ousidéra rnsileiice, s(Mnblant atteiidr(^ pour si: rapprocher davantage. L'ii liiitement léger retentit au loin, comme un bruit accompli dans une pièce séparée par une muraille épaisse. Kambdulà sourit.

— Allons I miirmiira-t-il, Pick est h son poste, le municipal et les témoins attendent, et celle fois Jncqnel e( >es niiiis ne sont pas là pour enlever Léonore, comme ils ont enlevé Henri. Maintenanl. aiiciin obstacle n'est plus cnire moi et la fortune.

Et l'.amboiilà fltiin pas en avant. Blanche s'é'lail reloiirnéc en poussant un grand cri.

— Faites-moi grftcc de ces marques d'anlijialbic, dit-il

d'une voix brève. Cette pantomime expressive n'a aucun but, puisque je ne quitterai pas cette pièce sans vous avoir parlé, et que, de votre côté, vous ne pouvez vous éloigner sans m'avoir entendu. Donc, si mal vous ressentez en me voyant, prenez ce mal en patience et causons. Plus tôt vous m'éeouterez et plus vite vous serez débarrassée de ma présence. Vous voyez : je suis franc. J'appelle les choses par leur nom, et je ne me fais aucune illusion sur les sentiments que je vous inspire.

Bamboula s'inclina, avec un geste ironique, en terminant ces paroles, et, d'un second geste, il invita Blanche à reprendre la place qu'elle venait de quitter. Elle demeurait immobile, sans prononcer une seule parole. Droite et fière, le front haut,-le regard chargé d'un mépris écrasant, elle avait écouté son interlocuteur. Ses yeux, se détournant peu à peu de cet homme que leurs rayons foudroyaient, avaient erré dans la pièce. Cette demoiselle de Niorres cherchait quelque issue pour s'échapper, quelque instrument pour se défendre, mais les portes étaient closes et les meubles et les murailles complètement dégarnis d'armes défensives ou offensives.

Bamboula avait seul le secret qui pouvait faire jouer les serrures, et Blanche était bien entre les mains de son bourreau : elle ne pouvait rien tenter, rien espérer. Ce ne fut cependant ni par un sentiment d'obéissance, ni par un sentiment de découragement qu'elle reprit la place qu'elle avait quittée. Elle retomba sur son siège avec celte gravité du juge qui va dicter un arrêt et non le recevoir, avec cet or gueil sublime d'une martyre qui ne courbe pas la tête, parce qu'elle sait qu'après les souffrances terrestres sont les récompenses divines. Bamboula, impassible, attendit patiemment que Blanche parût disposée à l'écouter.-

— Mademoiselle, reprit-il après un moment de silence, vous devez maintenant parfaitement me connaître, et moi j'ai eu tout le loisir de vous apprécier moralement ainsi que vous méritez de l'être. La proposition que je viens vous faire demande impérieusement à être acceptée on repoussée dans le plus bref délai. Les circonstances marchent, les minutes sont autant de siècles, il faut aller vite au but, et le plus sûr véhicule pour faire la route est sans contredit la franchise. Vous m'accuserez après si vous le voulez de brutalité, de cynisme, d"impudence, libre à vous ; mais je dois agir ainsi que je vais le faire, et vous-même en reconnaîtrez tout à l'heure la nécessité absolue. Posons donc tout d'abord nettement notre situation réciproque, et ensuite vous conclurez vous-même. Mademoiselle, vous êtes jeune, vous êtes belle, vous avez grâces, esprit, distinction, tout ce qui peut charmer, en un mot, je me plais à le reconnaître. Oh ! ne vous fâchez pas, no prenez pas mes paroles pour des compliments : je dis la vérité. Eh bien ! je vous connais depuis longtemps. hepuis longtemps je vous vois presque chaque jour, cl cependant, en dépit de ces charmes dont la nature vous a douée, je ne ressens pas pour vous le plus mince sentiment d'amour. Je vous estime fort, si la chose jieut vous être égale, je vous apprécie, mais je ne vous ai jamais aimée et je ne vous aime pas. Voilà de la franchise, n'est-ce pas?

Blanche regarda son interlocuteur, et un profond soupir de soulagement s'échappa de sa gorge, tandis que ses beaux yeux se levaient vers le ciel pour remercier le tlivin Sauveur.

— Ah ! fit Bamboula, qui avait suivi du regard celte pantomime expressive, je vois que cette franchise est loin de vous déplaire... J'en suis enchanté. Puisque \oiis voil.'l rassurée sur ce point, je continuerai, si vous voulez bien le pcrmcllre. Donc, votre licaulé ne me séduit pas, mais voire richesse de fm'tiiiie m'intéresse ! Vous possédez de votiv chef des rentes annuelles dignes d'êlrc royales, ainsi que l'on disait jadis. Vous êtes l'héritière de madame de Sainl-(<onais, qui vous a faite sa légataire universelle d'après l'ncle (|ne je possède, et si votre so'iir cuire ilans un chiipilr'^ alleiiiaïul, ainsi que je suis (u>rlain (ju'Mlle le fera, vous serez seule ritéritière uni- (pie des Niorres. Donc, vous possédez un peu plus de cinq millions de livres. Or, si je ne suis pas amoureux de \os charmes, je suis f(U'lenienl épris de voire forlunc. Si je n'ainbilioiiiie pas la posscssiim île voire jicrsonne, je liens csscntielb niciil à arriver prmnplemciil à celle de vos richesses. Ceci n'esl plus senlcmenl de la franchise, c'est de la brutalité... je le sais, je le sens... IVirdonnez-inoi donc ces circonsianccs, cpii exigent que je vous parle ainsi (lueje le fais.

Bamboula s'nrrêia. Blanche ne sourcilla pas.

— .\|irès? dit-elle simplement.

— Je >oiis ai (lil ce que vous étiez, icpiil riainbonl'i. Il

faut maintenant que je vous dise aussi nettement qui .je suis. Vous m'avez connu, jadis, sous le nom decomtc deNtnimcs: ce nom n'était pas Dréciséraent celui de mon père. 11 ne m appartenait que parce que je l'avais volé ! Blanche tressallit.

— Je me nomme Bamboula, continua 1 impudent personnage, du surnom que m'ont donné mes camarades de cliaine... Je suis un ancien forvat...

— Je le sais ! s'écria Blanche.

— Évadé avant d'avoir fini son temps! pimrsuivit bamhoulà, toujours impassible. Usurpant un titre qui ne m'appartenait pas, m'abritant sous un nom qui n'était pas le iiiic'u, j'ai commis toutes sortes de crimes en jouissant d'une iuipu'uilé complète. Longtemps j'ai trompé tout le monde, j'ai eu des amis dans les rangs les plus élevés de ia société, et taudis que ma main droite serrait celle du duc de Cliartres, ma main gaucbe étreignait toujours les doigts de mes anciens camarades de Brest. Je jetais dans les salons dorés de l'aristocratie l'or qui me provenait de mon association avec les bandits. Vous voyez que je vous dis exactement ce que j'ai fait dans ma vie, et si vous qualifiez cette franchise d'un élioiité cynisme, je vous assure que j'éprouverai un cahiie sans une'émotion dolente. Au reste, ajouta-t-il, peu m'importe que vous lassiez ou non celte réponse, dontje ne chicanei'ai pas les expressions.

Jiiinboulà, s'arrètantà cette causerie canaille, resta dans une pose affectée et dominante.

Daus cette attente silencieuse, qui suspendait la situation, la plivsionoiuie de Blanche exprima un dédaigneux mépris.

Ses souvenirs de Gouesnou, avant l'attaque et au moment de l'arrivée subite d'Henri en face du faux comte de Sommes, lui rappelèrent cette condamnation du bagne, et elle vit, la marque en regardant l'épaule du forçat.

— Allons! répondit Bamboula. Je vais continuer! Vous comprenez qu'il faut que j'aie un motif puissant pour vous pai'Ier ainsi que je le fais. Je n'é|>rouve aucunement le besoin de vous raconter ma vie, et ce n'est ni pour vous distraire, ni pour vous édifier sur mon cmnpte, ni pap nécessité d'épaiieber mes pensées, que je vous entretiens à cette heure. Non ! un mobile me pousse et ce mobile vous apprendrez dans quelques instants ce qu'il est. Laissez-moi continuer. Je me confesse, et je ne vous demanilc ni discrétion ni absolution. Nous disions donc , continua Bamboula en croisant ses jambes l'une sur l'autre et en prenant des airs penchés que n'eût pas désavoués jadis le comte de Sommes, l'élégant adorateur de la belife marquise d'IIorbigny, nous disions donc que j'étais un bandit de la pire espèce... Tel que vous me voyez, j'ai mérité cinquante fois au moins la roue, alors que l'on rouait, et la potence, alors que l'on pendait. Tenez! et pour vous donner une idée exacte de ce que j'avance, c'est moi qui ai eu le premier la pensée des accidents survenus dans votre famille...

— ''■^ous ! s'écria Blanche.

— «.oi-même !

-- Vous! vous! ajouta-t-elle.

— Oui ! répondit simplement Bamboalà.

Blanche s'était dressée comme si tout son corps eût été " nn ressort d'acier.

"'«■s, vous, l'assassin des miens ! fit-elle avec une - ..aduisible.

A n'est pas juste, répondit froidement Bamboula, j ,.ais pas seul, mais j'avoue, avec une certaine fatuité, (,.. j'ai été l'uu des principaux chefs de cette remarquable affaire.

— Horreur! dit Blanche en reculant.

— Bah ! fit Bamboula, asseyez-vous donc, je n'ai pas fini. Blanche pîiraissait affolée...

— Mais pourquoi me dire tout cela ? s'écria-t-ellc avec violence.

— Laissez-moi achever et vous le saurez ! reprit l'impassible bandit. Maintenant, vous êtes fixée sur mon compte, n'est-il pas vrai ? Je vous ai donné les renseignements suffisants et je dois naturellement vous faire horreur. Eh bien ! je profite de ce sentiment que je suis heureux de vous avoir inspiré pour vous faire une dernière fois la demande de votre main.

Blanche ne répondit pas.

Ce qu'elle entendait de cette conversation monstrueuse la suspendait dans une attente douloureuse.

Son cœur battait avec une secousse violente, et un éblouissement s'empara de tout son être.

Les tempes de son front se gonflaient, ses yeux s'ouvrirent, sa respiration s'arrêta, et elle allait s'évanouir.

Bamboula comprit qu'elle était dans une situation entre la vie et la mort.

— Calmez-vous ! dit-il, et écoutez encore. Puisque vous ne saisissez pas la portée do nies paroles, je vais m'expliquer plus nettement. Vous avez ou vous aurez un jour cinq millions de fortune. Et bien ! ces cinq millions, je les veux pour moi seul. Cela est clair ? Or, comment pourrais-je les avoir et comment pourrais-jo m' assurer à jamais leur possession sans rien avoir à redouter dans l'avenir? Une donation peut être facilement attaquée. Une sul)stitution de personne n'est pas possible... Une falsification de pièces... il ne faut pas y songer. Il n'y a qu'un moyen, moyen sûr, efficace, indisciitabie : c'est ie mariage. Donc, comme je veux vos cinq millions, il faut que je vous épouse. C'est ou ne peut plus logique, n'est-ce pas?

Depuis quchpies instants, Blanche, surmontant l'émotion formidable qui avait failli la terrasser, fit sur elle-même un héro'ique effort, qui avait ramené le calme dans ses esprits et elle releva fièrement la tête.

En face de la lutte, toute son énergie morale lui était revenue. En comprenant où Bamboula voulait ai'river, elle plissa ses lèvres avec une expression de menace écrasante, et ses beaux yeux, se ranimant soudain, lancèrent un rapide et double éclair.

— Ainsi, dit-elle, vous ne renoncez pas au but infâme que vous m'expliquez?

— Non, fit Bamboula.

— Vous voulez me contraindre à m'unir avec vous.

— Oui.

— Il faudra alors que je souille ma main en la plaçant dans la vôtre, qui est teinte du sang de ma famille, que vous avez assassinée et empoisonnée?

*■ — Oh ! fit Bamboula en souriant avec un excès d'impudeur qui décelait toute l'efCroyable gangrène de ce cœur vicié, oh! si la main vous répugneà toucher... je mettrai des gants.

— Mais, dit Blanche, toujours maîtresse d'elle-même, je ne vous crois pas !

— En vérité?

— Vous voulez vous jouer de moi.

— Vous croyez? ~

— Vous ne pensez même pas ce que vous dites.

— Eh! eh! dit Bamboula en souriant, je serais donc plus fort ([ue je ne crois l'être.

— Si vous vouliez réellement me contraindre à accepter ce pacte que vous osez me proposer, vous m'auriez caché votre passé.

— • Vous pensez cela?

Blanche ne répondit pas.

— Eli bien! poursuivit Bamboula, vous vous trompez !

— Je me trompe !

— Mais oui!

— Quoi! misérable! vous avez supposé qu'après vos horribles aveux il y aurait une force humaine capable de me faire consentir à devenir votre complice?... Vous donner ma main... à vous!... Oh! je me couperais le poignet avant que mes doigts fussent salis par le contact des vôtres!

— Oui... oui! fit Bamboula, dont le sang-froid ne se démentait pas en présence de l'exaltation croissante de la jeune fille, ces choses-là se disent, mais on ne les fait pas. D'ailleurs, écoutez-moi encore. Je n'ai aucun amour, je vous le répète. Je n'éprouve que de l'antipathie pour vous, moi, et c'est précisément ce qui fait ma force. Je n'ambitionne que la fortune et non la femme. Bien plus, la fortune à la condition d'une union qui nous riverait l'un à l'autre me serait pénible à accepter. Je veux que vous me hai'ssiez ; je veux que vous me méprisiez! voilà pourquoi j'ai parlé; Mon plan est bien simple. Votre sœur entrera dans un chapitre allemand et elle y prononcera ses vœux. Donc, je n'ai à ni'occuper que de vous seule, puisque vous devenez son héi'itière. Nous allons nous marier : en signant les registres du municipal, vous signerez, en même temps, un acte tout préparé, et par lequel acte vous me faites une donation de tout ce que vous possédez. Une telle donation est inattaquable, car elle ne saurait être discutée que par votre famille, qui n'existe plus. Une fois unis, je suis donc en possession de vos cinq raillions, et je me charge de les faire rentrer promptement dans ma caisse. Vous, vous serez libre, et comme vous ne pourrez vivre avec moi, après ce que je

viens de vous dire, votre refuge sera le couvent où sera entrée votre sœur. Couiprenez-voiis tout à fuit, maintenant?

— Et si je refuse? dit Blanche,

— Vous lie refuserez pas.

— Vous m'assassinerez?

— Non! dit Bamboula avec un effrayant cynisme. Si je vous tuais, je tuerais, du même coup, mes espérances!

— Mais j'aime mieux mourir!

— Je vous eu empêcherai comme j'ai su le faire jusqu'ici. Je ne pense même pas à vous faire disparaître violemment, une fois le mariage accompli : comment pourriez-vous supposer que je vous laisserais mourir avant! Mais votre mort, même après que j';mrais vos millions, serait pour moi un grave embarras, car, enfin, on pourrait m'accuser. Or, on risque une accusation quand on ne possède rien, mais quand on possède cinq millions, on risque tout. C'est pourquoi je tiens essentiellement à ce que, le mariage célébré, la donation signée, vous vous retii'iez, en Allemagne, dans quelque vieux cloître, et c'est pour que vous ue puissiez pas avoir la pensée de vivre une minute avec moi que je vous ai raconté ma vie.

— Mais, cette vie que vous m'avez racontée, je la dévoilerai à la justice! s'écria Blanche.

— Bail 1 et des preuves?

— Je dirai...

— On ne vous croira pas!

— Je ferai...

— Rien! interrompit Bamboula d'une voix forte. Tout est préj»arê ! tout est prévu! Le niari;igo célébré, des mains sûres, des mains auxquelles vous ne pourrez échapper, car elles ont intéiél à votre séquestration, vous conduiront au couvent que je vous destine, à vous et à votre sœur, et nous ne vous quitterons qu'après que vos vœux seront prononcés. Or, vous connaissez les-règles monastiques de l'Allemagne? On entre bien dans un couvent, mais on n'en sdtt plus !

Blanche l'ésistait encore à ce misérable qui l'accablait et la lerriliait.

Et dans ce moment suprême qui réunissait ses forces, elle ajouta :

— Donc, il faut que je sois votre femme?

— Oui, dit Bamboula.

— Ma liberté est à ce prix?

— Oui.

— Eh bien! je refuse absolument et je resterai dans cette prison ! Ah ! vous m'en avez trop dit ! Cet oi' que vous voulez posséder, vous ne le posséderez pas ! Cet acte que vous avez entre vos mains, vous ne pourrez en faire usage. Cette fortune que vous rêvez, vous ne l'aurez jamais! Je brave vos menaces, je brave vos paroles outrageantes, je brave les tortures que vous pourrez m'infliger, je brave la mort !... mais consentir à devenir votre femme, moi !... oh! vous ne pouvez l'espérer!

Et la jeune tille, le dominant et l'écrasant de son regard, se redressa sublime de résignation, d'énergie et de colère. Sa main frémissante, étendue en avant, semblait menacer le bourreau (|ui l:i torturait et lancer l'anathème sur cet homme élionlé qui venait, froidement, lui proposer le marché le lilusinràme. Bainboulii la contempla un moment en silène* et ses yux fauves s'animèrent en voyant cette merveilleuse jeune iille, noble et belle, et que son émulinn illuminait.

— Hum ! rniura-l-il. Elle est fort belle, cette petite !

Puis, secouant la lèic et faisant un pas vers Blanche :

— Vous x'yez, lui dit-il, je suis habillé pour la circonstance. Les témoins de noire union sont en bas et attendent dans une \oitnre. Le muni('i|>al est prévenu : il tant que nous soyons mariés avant la fin dn jour, et il coiinncnce à se faire tard !

Blanche (létf)urna lalCtcsaiis répondre.

Bamiioulfi lui présenta le bras :

— Parlons ! dit-il.

Se reculant avec unç pose énergique, et restant immobile, elle l'écrasa de .son mépris :

— Assassine/.-iiioi ! mais ne m'insullcï plus ! Ah ! je suis forte ici 1 II n'y n pas, comme à Brest, un érhafaud sanglant dressé sur celle place et une viclimc prêle à irionlei' sur cet écliafaud. Nnussonnniîs seuls ctji' brave les Inrliires!... (Jiii pi'ut nie amlraindre ici?... (Jui |ieut me vouer l'i rinfaiiiieï... La mort?... ji l'allends !

Et Blanche, élreignnnt ses brns, lança à Bainlmiilà va regard de déll qui lui communiqua uiu lage rugissante.

— Tu ne veux pas ! dit-il d'une voix, rauque. Eh bien I tu vas vouloir !

Et s'élançaut contre la cloison, il appuya son doigt sur le bois peint. Un claquement sec se lit entendre, puis le lambris glissa sur lui-même comme un porte d'armoire à coulisse, et une glace sans tain se dressa par la cloison mobile.

Blanche regardait, stupéfaite...

Mais, à ce moment où la boiserie disparaissait, la jeune fille fut frappée par une apparition qui lui arracha un cri déchirant. Elle fit un pas en avant comme pour s'élancer, et, chancelant tout à coup, elle allait s'affaisser sur elle-même lorsque Bamboula, lui saisissant le poignet, la contraignit à demeurer debout. Blanche était fascinée, sans voix, ]ianlelante et foudro\ée.

— Regarde ! dit Bamboula de sa voix brève et incisive. De l'autre côté de la glace, dans une vaste pièce voisine,

sur un canapé de velours rouge, une femme garrottée était étendue. Un mince bâillon couvrait sa bouche sans empêcher que l'on pût distinguer les iraits du visage. Cette femme était couchée, le corps maintenu par des liens qui l'attachaient, la tête renvci'sée en ai rière.

Près d'elle se tenait un homme debout, immobile, la main armée d'un long poignard à lauie aigué et tranchante.

Elle reconnut que c'était Pick, et la femme menacée était Léonore de Niorres.

Une pendule en marqueterie était accrochée à la muraille, précisément au-dessus du canapé. Le cadran de cetto pendule marquait deux heures moins deux luiautes.

Bamboula fit eiitendi'e un coup de sifflet aigu et strident. Pick leva le bras.

La lame menaçante était suspendue au-dessus de la poitrine de Léonore... Blanche poussa un nouveau cri et voulut encore s'élancer, mais Bamboula la cloua sur place.

— Consens-tu à m'épouser? dit-il.

Blanche ne répondit pas.

— Quand deux heures sonneront, poursuivit Bamboula en élevant la voix et en s'adressaiit à Pick qui le regardait, en entendant le signal, quand deux heui-es sonneront... frappe! frappe sans hésiter et sans attendre un nouvel ordre !

Blanche frémissait sans trouver la force de formuler une parole. Ses mains si' joignirent suppliantes et se tournèrent vers Bamboula, mais il désigna le cadran de l'horloge. Un silence profnml régna un mninent dans les deux pièces que la glace sans tain séparait seule.

On entendait le iiiiuivenieiit de la pendule résonner régulièrement. Le lourd balancier de cuivre jaune promenait lentement son disque de droite à gauche et de gauche à droite.

Pick levait sa lame menaçante. Léonore, ne pouvant faire un geste ni pousser un cri, était étendue comme une vielinie destinée au sacrifice.

Bamboula attendait froidement. Tout à coup, au milieu du silence, un léger claquement retentit. C'était l'échappement du timbre qui précède, de quelques secondes, le coup de marteau sur la sonnerie. La grande aiguille attei gnaitle chiffre X de midi. La lame était suspendue au-dessus de la \iclime, et elle refléta le ravon du jour dans un éclat sur l'acier. Blanche se ranima soudain.

— Consens-tu ? cria Bamboula d'une voix frémissante. Le premier coup de deux heuies retentit. Pick leva le

bras pour frapper plus sûrement.

— Cons(^ns-ln ? répéta Bamboula.

— Oui! fit IManche, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain.

Il poussa un tri sauvage. Pick jeta son poignard. Le seniiid emip de deux heuies rrleiilil sur le timbre. Ilamboulk entraînait vers la porte Blanche à demi folle et désormais à la merci de ce bourreau.

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