‹ Le roi des gabiersChapitre 63 sur 103 · LXXI. — LE CABARET DE LA RUE AUX FÈVES · texte numérisé non relu

LXXI. — LE CABARET DE LA RUE AUX FÈVES

Ce labarel avait une salle enfumée garnie d'une vingtaine d'hommes velus de lamlieaiiv, aux physionomies farouches, aux mains calleuses el velues. Les l.ildesel les bancs a\ aient été rangés dans Us coins, afin de lai.sser un esiiace libre au milieu de la pièce.

En face de ces hoiuines s'en tenaient trois^ autres, aux chemises de laine bleue, aux vareuses solides et épaisses, aux pantalons larges et courts, attirant sur eux toute l'attention de ceux qui les regardaient. C'était Mahuree, le Maucot et Pctil-Picrrc.

— Comme ça, disait le gabier, vous avez suivi mon plan, hein? Vous êtes tous le nanan de la bonne poigne, les plus forts des plus forts; il n'y a pas dans ce gueusard de Pans un terrien tant seulement capable de vous faire brasser à culer ?

L'un des plus gigantesques des géants qui faisaient lace aux trois matelots s'avança en se dandinant sur les hanches :

— Si tu veux dire, fit-il d'une voix avinée, qu il n'y en a pas parmi nous un seul qui ne soit capable de flanquer une brossée au plus solide, tu ne t'es pas trompé.

— C'est ça, mes fistons, reprit le gabier. Pour lors, et comme ça, vous avez compris mon plan, ainsi que je le di-

sais. Eh donc ! voilà la chose eu deux temps. Le Maucot ici présent est le plus crâne des plus crânes dus marsouins de la maucot ie, qu'il n'y a pas à la Seyne {faubourg de Toulon), un matelot capable de le faire s'affaler ;i fond de cale. Petit-Pierre que voilà a drossé à bouche que veux-ta tous les listons de Roquefort, et il dit qu'un terrien est pour lui une balle de coton. Enfin moi, Maburec, le gabier des gabiers, je me charge de décrocher la langue avec un tour mort sur la barre du cou à tout un chacun qui vomirait s'amuser. Pour lors, les enfants, le matelot à terre aime les coups comme en mer il aime la brise; faut qu'il en donne, histoire de rire, et les autres et moi nous sommes aujourd'hui en humeur de rigoler. C'est pourquoi que nous avons fait celui de venir avec vous dans la cambuse. Un pari, comme disent les bouledogues d'Anglais, que je crocherais bien au bout d'une vergue. Ça va-t-il ? Vou?, êtes vingt, nous sommes trois ; chacun son tour. Faut que nous passions tous les trois dans la cave que voici ou que vous y passiez

ias«(iisi!iii!jaiii!iï'!flli!iilliiiiiiii!iiiiillil!iiiiilill^

Roqueforl I dit-il, tandis que ses yeux lançaient un double éclair, (Page 168.)

tous. A moi l'un, au Maucot le deux, et à Petit-Pierre le trois, et après on recommencera jusqu'au bout. Ça va-t-il?

— Ça va! répondirent les hommes en riant.

— Alors, garçon ! cria Mahuree, ouvre ton sabord et dégage l'écoutille.

— Mais, dit le garçon, il y a des bouteilles dans la cave. Si on tombe dessus, on les cassera.

— Si on les casse, on les payera! interrompit Mahuree. As pas peur ! la poche est lestée, et le doublon est dans la soute !

Et le matelot frappa sur sa poche, qui rendit un son argentin.

^ Que ! fit le Maucot. On a encore ses parts de prise, moussaillon ! C'est l'Anglais qui paye. Faut bourlinguer un peu! Ça va-t-il, toi, les autres

— Ça val firent les hommes en ricanant.

— Une pièce de cinq livres par homme dans la cave ! poursuivit Mahuree, et quatre par chacun de nous qui s'affalera à fond de cale !

• — C'est dit! répéta le chœur.

L'agréable jeu que proposait le matelot était tout à fait du goût des citoyens. La bataille qui allait avoir lieu flattait les instincts brutaux de ces bandits que Mahuree avait dû ramasser dans l'écume de la Cité. Ces pièces d'argent étaient un appât pour ces mauvais sujets. Us étaient vingt, et leurs

adversaires n étaient que trois. La victoire ne leur semblait donc nullement douteuse, et le gain de cette victoire paraissait d'autant plus assuré que Maburec avait la bourse bien lestée, ainsi qu'il l'avait dit lui-même.

La partie proposée fut donc acceptée avec enthousiasme. Le marchand de vin, rassuré à l'endroit de la casse, décrocha la barrière de bois qui fermait l'entrée de la cave et se retira au fond de la salle, laissant le gouffre béant et noir. Chacun se rangea, faisant place nette devant l'ouverture. Les vingt hommes s'établirent en demi-cercle allongé : le 3Iaucot et Petit-Pierre se placèrent devant la porte donnant sur la rue, Mahuree s'avança seul au centre du cercle vide.

— A qui le tour? fit-il en retrf ussant les manches de sa vareuse et en contemplant, d'un coup d'oeil caressant, ses mains énormes avec lesquelles il avait, à la Trinidad, si bien soutenu l'honneur breton contre l'orgueil britannique.

Les hommes se regardèrent : enfin l'un d'eux s'avança. Celui-là était un véritable hercule de force, un de ces êtres dont la vue inspire à la fois le dégoût et la crainte. Ses bras velus étaient nus, et une carmagnole déchirée cachait mal ses épaules carrées et osseuses. Mahuree contempla son adversaire sans bouger de place : il attendait. L'hercule s'avança lentement, le corps ramassé sur les jarrets, les bras repliés, les poings hauts, tournant autour de sa proie.

Maliurec suivit de l'œil les mouveiiieiils de sou adversaire, se leiiaiit sui' la défensive. Durant plusieurs secondes, le niêiiie manège contiuua sans que la lulte fùl autrement ongagëe. - ■

Toul a coup l'homme détendit ses jarrets, bondit en avant et s'ilança sur le gabier... Mais un coup de poing appuyé ave;' violence renversa l'adversaire; en retombant sur le nialelot, il fut enlevé de terre, balancé comme s'il eût été enlevé par une catapulte. Il avait disparu par l'ouverture de la cave.

Un ouf! prolongé et accompa.^né d'un formidable cliquetis de verres cassés suivit aussitôt la chute. Mahurec salua la société.

— Voilà comme ça se joue! dit-il. A un autre!

— Minute I fit le Maucot en 9'avani;ant; faut pas tout manger tout seul. Et la part des amis !

Et, repoussant doucement Mahurec qui recula, il se campa en face des dix-neuf hommes restant.

— Eh donc! que! tit-il avec un claquement sonore des lèvres. A qui le numéro deu\?

Un homme s'avança; mais la chute du premier avait donné matière à rédexion aux autres, et celui-ci, qui se présenta en face du Provençal fit mine de prendre toutes ses précautions pour s'épargner une défaite. Refusant l'attaque, il parut vouloir se tenir sur la défensive et réserver tous ses moyens d'action pour la riposte. Lés deux hommes demeurèrent en face l'un de l'autre, se mesurant du regard au milieu du plus profond silence. Mais cette attente n'était pa's compatible avec l'ardenle nature du matelot provençal.

— Et que? fit-il, tu attends ?... Eh dune! que tu n'attendras pas longtemps!... Une... deux... et trois...

D'un bond le Pi'ovençal était sur l'hounne. Un eroc-enjamhcs et un coup de poing appliqués shnullanément avec une prestesse d'allure, l'un sur la cheville gauche, l'autre sous la mâchoire, et tous deux agissant en sens opposé, produisirent un instantané ré^-ultat. L'adversaire du Maucot avait allongé un coup de poing qui se perdit dans le vidé. . Fauché à sa base, poussé à son sommet, il perdit l'équilibre et il alla piquer une tête en arrière dans le gouffre toujours béant. Le Maucot avait opéré aussi rapidement que l'avait fait Mahurec.

Petit- Pierre était déjà au centre du cercle vide, impatient, lui aussi, de donner la mesure de ses forces et de son adresse. Les adversaires des trois matelots s'entre-regar- <laient et échangeaient une légère grimace : mais le découragement était loin encore de s'emparer d'eux. S'il y avait deux hommes dans la cale, comme le disait Mahurec, il y en avait encore dix-huit dehout. D'ailleurs les plus foi'midables athlètes n'avaient point encore donné. Se tenant en arrière, ils avaient laissé passer devant les plus pressés, ceux sur lesquels on comptait le moins, et ils formaient le corps de réserve, celui qui devait décider la victoire cl terminer la lutti'. Ce|iendaut les deux" premières défaites avaient un peu humilié les vaincus, et on jugea prudent d'expt'-dier à Petit-Pierre un adversaire sur la solidité éprouvée duquel on |)ouvait compter.

Le troisième lutteur qui vint accepter le combat possédait l'une de ces natures essentiellement nerveuses qui paraissent ci'éées pour le pugilat. Celui-là se nommait Casse- Poitrine. Se campant en lutteur émérite, il chercha tout d'abord à saisir son adversaire. Petit-Pierre, l'œil au guet, la narine dilatée, les coudes au corps, évitait une étreinte qu'il supposait p(m\oirlui devenir fatale. Les deux hommes se làlaicnl. I>es spectateurs intéressés regardaient avec une allcntion profonde et attendaient avec une anxiété manifesle. Enfin Petit-Pierre fit une faute et les adversairc^s se joignirent. Casse-I'cilriiie, prolilant de son avanlane, saisit l'etit- Pierre par la taille et l'enleva de terre. Les dix-.scpl hommes poussèrent un cri de triomphe. Mahurec; et le 1 Maucrit laissèrent échapper de leurs lèvres un forniidahie jurim. Le Provençal fit un pas eoninie pour s'élancer au secours de son camarade, mais Mahurec le cloua sur place en lui posant la main sur l'épaule.

(iassc-Poilrine s'était ra|)prnclié do la cave. Petit-l'icrre, se déhnltant sans pouvoir se déf,'ager, voyait ses pieds presque, suspendus aii-drssns du vide. Cessant alors de se di'fenilre, il demenrn immoliib' entre les liras qui rélrei^maienl à l'élonfrir. Les amis (le (iassi'-Poilrine piétinaient de joie. Mahurec cl le Maucot serraient lus poings à s'cmfnncj-r les ongles dans la chair. Les deux lutteurs louchaienl l'ouxerture

de la cavç. Casse- Poitrine réunit ses forces pour lancer dans le vide son adversaire...

Celui-ci, ghssant comme une anguille entre les doigts qui l'étreignent, se dégagea soudain, avec une dextérité telle que Casse-Poitriue eut à p^ine le temps de s'apercevoir de ce qui arrivait. Petit-Pierie s'était replié sur lui-njême : ses deux pieds touchaient le sol alors. Sa tête baissée arrivait à la haAiteur delà poitrine de so;i adversaire...

Se baissant plus encore, il enlaça les jambes de Casse- Poitrine et, se relevant soudain, il enleva à son tour sou adversaire, qui glissa par-dessus ia tète du matelot. Celte manœuvre s'était accomplie avec la rapidité de l'éclair. Casse-Poitrine enlevé de terre, lancé par-dessus son ad\( rsaire, glissant sur son dos comme sur une pente rapide, Casse-Poitrine entra la tête la première dans la cave.

En un clin d'œil le tour était fait. Mahurec et le Maucot sautèrent en dansant : les autres regardaient avec une stupéfaction subite. Ils avaient été tellement certains de la victoire de Casse-Poitrine, qu'ils ne pouvaient en croire leurs yeux. - . - .

Jlahurec ne leur laissa pas le temps de revenir de leur élonnemeut. Reprenant vivement la place de Petit- Pierre :

— A moi, les fistons ! dit-il.

L'un des hommes se détacha du groupe et se présenta résolument. La hute continua, et toujours à l'avantage îles trois matelots. 'La rage commençait à mordre au cœur les vai;icus et le jeu tournait peu à peu au co uhat réel. Chac la des trois marins^ avait déjà triomphé de trois adversaii'cs, et neuf des vingt hommes étaient arrivés, tant hien'que mal, au fond de la cave. Les onze restant debout et qui n'avaient point encore luUé frémissaient de colère et d'impatience. Les mauvais sentiments enracinés dans ces bandits cxcitiiient et redoublaient leur ardeur. Tous s'avancèrent à la fois pour attaquer. Le tour de Mahurec était r^îvenn.

— Hé ! hé ! fit le gabier eu voyant rempres-cment de ses adversaires, chainiu son tour ! minute ! Tu y passeras. Un peu de patience !

— A moi ! à moi! crièrent plusieurs forcenés en gesli ■ lant et en menaçant à la fois le matelot.

— Minute, que je te dis, tas de trop pressés !

— A la cave les matelots, hurla une voix.

— De quoi? fit Mahurec. Le grain monte]

— A la cave! à la cave! répéta-t-on

— Je vas vous y affaler tous à la cave !

— Faut venger nos amis 1

Comme ledit Mahurec : évidenimcnt un grain montait et montait vile. Petit-Pierre fronçait ses épais souivils : le "Maucot serra d'un cran la ceinture de son pantalon.

• — Veille ! cria le Provençal à Mahurec. Ouvre l'œil, matelot, nous voilà le nez dans la brise.

— r.ranle-bas général ! ajout;i Petit-Pierre en voyant dix bras menacer à la fois Mahurec.

Mais le Uoi des gabiers tenait tête à l'orage et paraissait aussi calme au milieu du tumulte que s'il se fiit pomoyé pour larguer une \o\\c par une hrise carahinéc.

— Puisque je te disque tu auras chacun Ion tour ! criaitil de sa voix puissante. Allons I où qu'est le numéro 10?... Brasse à culer, toi, les autres, et nettoie un peu le pont!

Mais les cris redoublaient. Les onze honmies, ei'aignant, d'après ce qui venait de se passer, que chacun d'eux, pris sépareuumt. ne lïit envoyé dans la cave, n'étaient plus tentés de continuer une lutte individuelle. 5Iais la l'age et les mauvais instincts les poussant tous, il» voulaient. (aire payer aux trois matelots les victoires successives qu'ils venaient de remporter.

Mahurcïc voyait le grain venir et il s'offorçail de conjurer la tempête qui, en éclatant, allait prohahlement ren\er.scr le plan qu'il avait formé. Cependant la patience en face des injui'es et des provocations n'étant pas la première qualité du di;:iu' homme, il couimcnçail à se loi-liller le bout do l'oreille, ce (|ui était chez lui un signe infaillihie de colère prèle à éclater. Deux des hommes les plus menaçants et les plus liardis s'approchèrent trop près du gabier. Mahurec, pour se fiirc place, envoya deux coups de poing à hra.s Icmin. L'un des deux 1 mes roula, la màclioire ensanglantée, en faisant une trouée parmi ses amis. Laulrc sahallil ass(Mnmé et sans mouvement. C-el énergique incident fut l'éiiiicelle (|ui mil le leii aux poudres.

La salle éclata...

Neuf hommes se piV-cipitèronl à la fois sur les trois m»-

telols, mais sans répartir éf,'alement leur attaque. Tandis que Petit-Pierre ne se trouvait en face que de <leux oniiemis, le Maucot en avait trois sur les bras, el Maluirec était entouré par quatre des plus furieux. L'un de ceux qu'il avait renversés revint même à la charge. Puis, au bruit delà lutte terrible qui s'engageait sur tous les points, les vaincus, qui étaient jusqu'alors demeurés coTiscicncicusemeut dans la cave, se hissèrent le plus lestement possible dans la salie et s'empressèrent de prêter main-forte à leurs compagnons. Le marchand de vin et ses garçons, en voyant la bagarre, coururent, sans se soucier des hommes, s'emparer des bouteilles pleines et des verres et se retirèrent ensuite prud.'Uiment laissant le champ libi'C aux lutteurs.

La mêlée était horrible.

On ne voyait qu'un flot de têtes roulant les unes sur les autres, que des jambes s'enchevêtrant, que des bras se levant menaçants et s'abaissant pour frapper. Des cris rauques, des sifflements stridents, des vociférations effrayantes s'échappaient de toutes les poitrines. C'était un vacarme affreux, une bataille sans nom. La victoire demeurait encore indécise, mais elle ne pouvait être douteuse. Quelquesuns des honinies avaient été blessés en tombant dans la cave et ne pouvaient combattre, mais plus de quinze étaient encore dispos et alertes, neuf n'avaient point encore lutté, et il était matériellement impossible, même avec le courage de ftLiluuec, du Maucot et de Petii-Pierre, malgré leur énergie et leur force, qu'ils pussent résister au nombre.

Malmrec, couvert d'une véritable grappe d'ennemis, s'était secoué si violemment qu'il en avait renversé plusieurs, mais il était littéralement écrasé par le (lot qui se ruait sur lui. Petit-Pierre avait mis l'un de ses adversaires hors de combat et il faisait à l'autre un fort mauvais parti. Le Maucot, réunissant toute sa force, était parvenu à rejeté]- dans la cave deux de ceux qui s'acharnaient après lui, mais jl se trouvait encore face à face avec deux autres. Aucun des trois braves matelots ne faiblissait, mais leur énergie devait finir par s'épuiser. Celui qui avait le plus à faire pour se défendre était iMahurec.

Le Pioi des gabiers, ce vieux loup de mer qui avait lutté contie vingt tempêtes et dix combats, contre les homnios el contre les éléments, et qui avait toujours triomphé de tous les obstacles, soutenait le choc avec une force extraordinaire. Quatre de ses ennemis avaient été renversés sous ses pieds el gisaient à demi étranglés sur le sol boueux. Cependant la lutte ne pouvait se prolonger, et déjà elle menaçait da toucher à son terme. Maliurec, séparé de ses amis, était acculé dans un angle. Le Maucot, fou de rage,' écumant, rugissant, était poussé vers la cave : Petit-Pierre s'élança à son aide.

F2n ce moment où la mêlée était le plus furieuse, la porte de la rue s'ouvrit subitement. Un honnne d'une taille colossale, d'une stature réellement gigantesque, pénétra dans la salle. S'arrêtant sur le seuil, il contempla d'un rapide coup d'œil la scène terrible qu'il avait suus les yeux, puis, sans hésiter, il bondit vers Maburcc ou plutôt vers ceux qui s'efforçaient d'abaltre le Pioi des gabiers. De ses duigls puissants, cet homme saisit deux bandits par leur carmagnole, les enleva de terre de chacune de ses mains : les air,u;liant au groupe et les traînant rapidement, il les lança dans la cave toujours béante. Petit-Pierre réussissait à dégager le Maucot. Alors la lutte recommença, mais sous une autre face.

Un allié digne d'eux était survenu aux trois marins. Les quatre hommes, reprenant à la fois l'attaque et l'avantage, se ruèrent sur leurs ennemis. La mêlée fut encore épouvantable , ruais de courte durée. En quelques instants la salle- fut balayée : les trois matelots et leur défenseur demeurèrent seuls debout : tous les autres avaient été précipités dans la cave. La victoire rempoi tée, le Maucot, s'adressant à celui dont la venue avait été si propice aux marins :

— Eh donc! fit-il en lui tendant sa main ouverte, comment Va, quié? mon bon?

— Tonnerre de Brest! cria au même instants Mahurec, c'est Papillon?

Le colosse, car effectivement c'était lui, adressa au ga- -'>'er un sourire amical. Mahurec se rapprocha de Papillon lui saisissant le bras.

— Quoi de nouveau? dit-il.

— Rien ! répondit Papillon.

-•Mademoiselle Léonore?,

t pas revenue ni retrouvée

— Tonnerre!... Et mes officiers?

— Ils devienih'ont fous si cela continue! ■ — Tonnerre! fit encore Muhuiec.

Pais il ajouta on se parlant à lui-même :

— .-Vllons! le matelot est là! Tiens bon ! Faut continuer la route et naviguer en grand ! -

Et il fit signe au Mauc(5t de venir à lui : -7 Quoi que nous allons faire des terriens! demanda le Provençal en désignant la cave.

— Ce qui a été convenu, répondit Mahurec. Leste el preste, sans bourlinguer! Ils ont reçu la volée, c'est ce qu'il fallait, maintenant du vin, comme s'il en pleuvait; remue la cambuse!

, — Ohé! le cambusier! hurla leMaucot.-En haut les bouteilles, et du meilleur!

Mahurec s'était rapproché de l'ouverture de la cave.

— Eh ! tas de terriens ! cria-t-il en se penchant en avant. On s'est assez patiné pour embarquer un verre de vin. .allons! hale-toi dessus! Tout le monde sur le pont! Pomoietoi sur les enfléchures !

— Du vin! du vin! criaient le Maucot et Petit-Pierre.

— Voilà! voilà! citoyens! répondirent les garçons, qui, le calme revenu, avaient- opéré leur rentrée dans la salle.

Pendant ce temps, Mahurec continuait à adresser son invitation à ses ennemis de tout à l'heure.

— Tout le monde sur le pont! criait-il, et pas de rancune. On s'est croche, histoire de rire et de passer un moment d'agrément. Le liquide est paré! En haut!

Deux des vaincus apparurent sur les premièi-cs marches de l'escalier. A ces deux hommes succédèrent deux autres, puis le reste de la trou])e monta lentement les degrés humides et fit son entrée dans la salle. Les garçons marchands de vin avaient rappDrté sur les tables les bouteilles sauvées du désastre. Mahurec cassa les goulots et remplit tous les verres.

— Écoute un peu, vous autres ! reprit-il en s'adiessant à ses anciens ennemis. J'avais dit cinq livres par homme à fond de cale et vingt pour chacun de nous. Eh bien! changeons! C'est ceux qui se sont affalés qui toucheront l'arriéré, et c'est nous que nous le payerons. Vingt livres pour chacun poui- avoir amusé les matelots !

Et fouillant dans ses poches, il en retira ses inains pleines de grosses pièces qu'il déposa sur la table. Celle pile d'ar gent ruisselant sur le buis et les bouteilles de vin versé dans les verres chassèrent les nuages amoncelés sur les physiunomies. Chacun fouilla au las, chacun vida son verre, et cliaque visage s'éclaira d'un sourire.

— Maintoiant, vous autres, continua Mahurec, tu connais mon lunnéro? Main ouverte ou main fermée : dure avec les ennemis, généreuse avec les amis. Aux uns des coups, aux autres dcsilouros. T'as compris, hein, les vieux? Pour loi's, el d'une, quoi que nous sommes à cette heure? Amis ou ennemis? C'esl-il entre nous de matelot à matelot?

— Oui! oui! crièrent toutes les voix.

— Alors encore une tournée. Garçon! des bouteilles, et du meilleur de ta soute aux liquides !

— Vivent les matelots ! répétèrent les mêmes hommes qui tout à l'heure lun;laient : Mort aux matelots !

Les bandits étaient conquis, subjugués: ils reconnaissaient leurs maîtres. La force et la générosité senties deux. plus puissants mobiles pour remuer les masses et les dominer. Mahurec, dans sa bonhomie vulgaire, avait deviné juste. Il voulait se servir de ces honnnes, il voulait qu'ils lui fussent dévoués, qu'ils lui appartinssent entièrement. Il avait commencé par les battre pour leur imposer sa force physique : il terminait en les payant et les hébergeant. Le plan qu'il méditait avait pleinement réussi. , ,

— T'as vingt francs chacun et mon amitié, reprit le 'gabier. En veux-tu gagner cent en argent?

— Cent francs ! répétèrent tous les buveurs.

Cent francs en numéraire étaient une somme énorme à une époque D'il l'argent manquait et où le papier ne valait plus rien.

— Cent francs par tête à. ceux qui me seront vrais matelots, dit Mahurec. Mon poing sur la face à celui qui coinchera ou qui dira non quand je dirai oui ! Ça va-t-il? .

— Ça va ! ça va ! répéta-t-on de toutes parts.

— Pour loTs, les amours, nous allons commencer à nous entendre !

Et Mahurec, clignant de l'œil en signe d'intelligence au Maucot et à Pe'tit-Pierre, Mahurec attira à lui un banc el

s'installa cairi''raent. Le visage du digne gabier rayonnait d'c>pi'raiice. Papillon, debout dans un angle, contemplait celle scène à laquelle il ne comprenait évidemment rien. En ce moment, la porte du cabaret s'ouvrit de nouveau et un cinquième matelot se glissa dans la salle. Ce matelot, c'était la lloclielle.

— Tu viens trop tard, mon fiston, la farce est jouée ! lui dit le Maucot en lui serrant la main.

— Possible, répondit la Rochelle, mai3 j'ai fait de là besogne aussi de mon côté.

— Quoi -donc?

^ J'ai trouvé un joint pour faire parler le prisonnier.

— Bdi! lia (lit?

• — Kieu encore, mais il jabotera, tu verras !

— Et où est-il?

— Toujours ficelé à quatre amarres, et c'est moi qui ai noué les garcettes ! Pour s'en aller, faudrait qu'il emporlât le bois de lit avec lui !

Cette conversation avait eu lieu à voix basse et tandis que Maliurec vcrsHit, de nouveau, à boire aux hommes qu'il voulait évidemment enrôler sous ses drapeaux. Le gabier se retourna à demi et tendit la main à la Rochelle.

— Ça va ! dil-il ; le point est relevé ! Tu verras ! Et, revenant vers les bu\ciirs :

— Attention ! fit-il d'une voix forte.

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