LXXIV. — CINQ HEURES
Blanche était encore étendue sur son fauteuil, pâle et en proie à une prostration qui l'anéantissait.
Léonore, qui était en face d'elle, avait les regards fixes et arides de larmes.
C'étaient les deux statues de la douleur.
— Il fallait me laisser mourir! dit Léonore avec un accent de reproche.
Blanche regarda sa sœur.
— A ma place, dit-elle, m'eusses-tu laissé tuer. Léonore détourna la tête.
— Tu le vois, poursuivit Blanche, j'ai fait ce que je devais faire.
— Du courage! murmura Léonore.
— Je n'en ai plus!
— Dieu peut nous abandonner à ce point !
— Dieu ne voit plus la France ! Entre lui et nous, il y a des nuages de sang !
— Cependant...
Blanche saisit la main de sa sœur.
— Oh! fit-elle avec un sourire amer, vas-tu me dire d'espérer?
Léonore cacha sa tête dans ses mains.
— Espérer ! reprit Blanche, et que puis-je espérer maintenant; tout n'est-il pas accompli? Ne suis-je jias unie à ce misérable par des liens indissolubles!... Uu prêtre n'a pas béni notre union!... Oh! Dieu dans sa colère n'aurait pas laissé accomplir une semblable profanation !... Mais, par la loi de la république, je suis mariée!... Mariée!... répéta Blanche avec un accent de désespoir effj'ayaul : mariée!... moi !... unie à cet homme!... à celui (pii a lait périr les nôtres!... à celui qui peut-être a empoisotnié noire mère! Oh!...
Et la jeune fille, se dressant brusquement, demeura iininobile, les yeux liagards, en proie évidemment aux plus épouvantables pensées. Léonore, effrayée, se pi'écipila vers sa sœur, la saisit dans ses lu'as et la ccnnrit de baisers.
— Blanche ! dit-elle, Blanche ! lu vois bien qu'il fallait me laisser mourir!
— Monrir! répéta Blanche (pii n'avait compris que ce dernier mot. Mourir !... oui !... oui ! je veux mourir !... Oh ! le sommeil de la tombe!... le repos éternel!...
— Se tner! s'écria Léonore.
— La damnation !
— Non, non! ce serait impossible! dit Blanche avec violence. Dieu m'absoudra. Il me voit ! il m'entend ; il sait ce que je soulfre I le divin Maître ne peut demander à une créature humaine plus qu'il n'a exigé de moi ! Ne suis-jc
pas siMiillée depuis que cet liom a saisi ma main poui' la
placer dans la sienne. !... La mml «si mon seul reluge, el Dieu ne peut, dans sa niiséricurile, me refuser celle gr.U'c suprême I... D'ailleurs mdre mère est près du Toul-Puissaiil ! Elh' priera pour moi !
Et lîlauch(^ le \isage transfiguré, sublime d'expression angéllqui-, élemlil l.i main vers le ciel. Léonore frissonna.
— VM bien ! dit-ell.' d'une voix ferme, lu \eux mourir, tu a.s raison. Mourons ensemble I
Blanche saisit la main de sa sœur.
— Pourquoi mourir, toi? s'écria-t-elle. Ta vie n'est pas brisée ! Tu es libre, tu peux espérer ! Mon sacrifice payera ton bcuiheur à venir ! Il faut que tu vives, Léonore, il faut que tu vives pour prier sur moi dans cette terre oii tu aimes celui qui l'aime, et vous serez, réunis... Il faut que tu^ vives, ajouta-t-elle avec une émotion extrême, pour consoler ceux qui souffrent, ceux que ma mort réduit au désespoir I
— Vivre sans toi ! s'écria Léonore.
— Il le faut !
— Jamais !
— Ma sœur !
— Jamais, te dis-je ! Mourons ensemble ou vivons l'une près de l'autre. Soyons deux à supporter la douleur ; soyons deux à souffrir, deux à pleurer !
— Mais puis-je vivre encore, moi ? s'écria Blanche. Puis-je accepter une existence à jamais entachée ?
— Ce nom, tu ne le porteras pas 1
— Mais je suis mariée !
— Cet homme te laisse libre : il te l'a juré. Il n'exige de toi que ta fortune. -Partons, fuyons en Allemagne... un cloître nous recevra !
— Mais j'aurai brisé ta vie comme il a brisé la mienne.
— Nous souffrirons ensemble.
— Mais tu oublies Henri !
— Charles n'est-il pas perdu pour toi !
— Non, non ! Ton sacrifice, Léonore, redoublerait ma douleur. Promets-moi que tu vivras, que tu reverras Ciiarles, que tu le conseilleras...
— Blanche !...
— Laisse-moi mourir !
Léonore se tordait les mains.
— Laisse-moi mourir ; et aide-moi à trouver ce qu'il me faut pour échapper à la honte !..
les murailles nues. Rien!... rien
dit Blanche en regardant Toutes les précautions
T'es croche, failli chien de pirate ! (Page 176.;
ont été prises!... Les fenêtres sont cadenassées; tout a été prévu.
Et, en proie à une agitation effrayante, Blanche se mit à parcourir la pièce, les yeux fixes, les mains frémissantes.
— Comment puis-je mourir?...
Léonore la considérait avec stupeur.
Elle se rappelait madame de Saint - Gervais, Laure, la pauvre insensée que soignait le bon docteur, et elle murmurait en regardant sa sœur :
— Seigneur, mon Dieu ! ayez pitié de nous ! rendez-lui la raison !
Blanche parcourait toujours la pièce; sa respiration rauque sifflait dans sa gorge et faisait frémir ses épaules avec des saccades brusques et désordonnées. Sa bouche était crispée : ses membres étaient roidis par une perturbation qui envahissait tout son être. Puis elle revint vers une fenêtre et elle appuya son front brûlant sur une vitre. Le frais du verre parut calmer un peu la surexcitation à laquelle elle était en proie. L'expression de son regard changea et il devint moins effrayant. Et cependant elle répéta à voix basse :
— Je veux mourir.