LES ACTES
Si, à cinq heures du matin, le jour naissant éclairait leê étages supérieurs des maisons adossées sur le jai-din du Palais-Égalité, il pénétrait à peine jusqu'au rez-de-chaussée. La boutique de la rue Beaujolais était plongée dans une obscurité provoquée par les contrevints fermés. Une chandeik graisseuse, plantée dans un flambeau de cuivre, projetait s? lueur rougeàtre sur le comptoir devant lequel était assis un homme élégamment vêtu.
Placé en face de lui, agenouillé sur une chaise, les deux coudes appuyés sur le dessus, se tenait un second personnage ; et sur une table étaient une épée, une paire de pistolets et un poignard.
— Donc, disait Pick, Roquefort a disparu ?
— Complètement! répondit Bamboula.
— Et pas de nouvelles ?
— Aucune depuis cinq jours.
— C'est dans la soirée du 6 que nous l'avons vu tous deux.
— Oui... et nous sommes le 12.
— Qu'a-t-il pu lui arriver ?'
— De deux choses l'une ; ou il a été pris ou il a été tué.
— Et tu penses, toi?... demanda Pick.
— Qu'il aura clé tué! répondit tVoidemcul Bamboula.
— Le diable l'entende!
— Tu as l'air de douter !
— En effet... je suis moins rafsuré que toi.
— Pourquoi? ■"
— Parce qu'il y a une troisième supposilion que tu n'as pas faite et qui me semble cependant, à moi, fort logique.
— Quelle supposilion ?
—'C'est que Roquefort n'ait été ni pris ni tué, mais qu'il ait trahi.
■ Bamboula haussa les épaules.
— Impossible ! dit-il.
— Pourquoi?... S'il y avait son intérêt?... fit Pick avec une naïveté d'expression qui prouvait en faveur de la haute estime dans laquelle il tenait ses complices.
— Qu'il ait été pris ou qu'il ait trahi, dit Bamboula de sa voix brève et cassante, la chose reviendrait exactement au même pour nous, puisqu'elle prolitcrait à nos ennemis. Or, dans ma sagesse, c'est la première supposition que j'aie dû faire et que j'aie faite et que, je l'avoue, jusqu'à hiei-, j'aie cru tenir pour bonne. Mais les circonstances m'ont fait réfléchir et m'ont éclairé. Qui pouvait s'emparer de Roquefort ? Camparini, n'est-ce pas? En faveur de qui pouvait-il nous ti'aliii? de Camparini, toujours.
— Sais doute ! dit Pick.
— Les deux jeunes gens ne sont pas assez forts pouravoir tenté un pareil coup, el.Iacquet n'aurait pu l'accomplir sans que nos espions nous l'eussent appris.
— Cependant, fit observer Pick, Roquefort était notre seul point de relation avec les gens du cabaret de la rtic aux Fèves, et nous ignorons absoriunent, depuis qu'il a disparu, ce qui s'est passé parmi eux.
— Que nous importe !
— ?>lais songe donc...
— Écoute, interrompit Bamboula, si Roquefort a été pris, c'est par Camparini ; s'il a trahi, c'est aupi'ès de Camparini : telle est ma sincère conviction. Admcllons un irionient que je me trompe et que tu aies raison ; ndnieKons que Roquefort ait été enicvé'parles marins, ou qu'il soit aux mains ilc .lacquf't et de Fouché ; admettons enfin qu'il vive, qu'il soit auprès de nos ennemis, et que cinix-ci l'aient contraint h parler soit en le menaçant, soit en rachetant. Or, voilà cinq jours pleins que Roquefort a disparu !... Ci'ois-lu que, depuis cinq jours, ceux (iiii auraient Roquefort à leur disposition ne l'eussent pas forcé à parler, ne lui eussent p,;s arraché nos secrets? Figure-toi l'un de lions, toi ou moi, ayant à notre discrétion un homme dont il lamlrait à tout |irix qtic nous fouillassions la conscience, que cet homme soit à nous seulement depuis quarante-huil heures...
— Nous saurions tons ses secrets ! interrompit Pick,
— Naturelh^ncnt. Donc, si Roquefort était tombé entre les griffes de Jacquet ou entre celles du /{"( (lu banne, il y a lonj;l(nnps que nos secrets seraient révélés, et, si nos secrets étaient révélés, nous ne serions pas aussi Iraïuiuilles.
— C'est vrai.
— Pense (lu'il y a cinq jours !
— Tu as raison.
— Aussi ma conviction cst-cllc que Roquefort es! mort.
— Qui l'aurait tué?
— Oh! cela m'est parfaitement indifférent. Songerais-tu à venger sa nuu'l ?
— Moi? s'éci'ia l'ick, je récompenserais plutôt ceux (|ui nous en auraient débarrassés.
— Et lu ferais bien, car il devenait gênant.
— Nous n'avions plus besoin de lui.
— ()'ailleurs, lors même qu'il existerait, qu'il aurait tout vendu, tout mcouli', que nous inipoi-le aujourd'hui? N'avonsnons pas alleint le but? l'.lanehe n'esl-elle pas ma femme? Notre mai'iage n'a-l-fl |ias élé célébré civilement et eivi(|uenicnl, suivant les iiisliliilions du pays? Blanche n'a-l-elli' pas signé l'acte i|Ue nous avions l'ail dresser? Ne m'a-t-elle pas alinndonm', à mnl son époux, par um; d()n,'ili(m enire-vifs et parl'ailcnii;nt approuvée pai' la loi, tout ce (|u'elle jiossédail dans le prvsent e| e(^ ipi'idle pourrait posséder dans l'avenir? Donc, notre œuvre est remplie. Qui; nous i)euvenl faire nos ennemis?
lîainboulà reprit sur le comptoir les jiapiers qu'il y avait re|(!irs.
— Tiens ! rnniinu.a-t-il en montrant à Pick les ncles qu'il plaçait surcessi\eiiienl îi la liaiMenr de ses yeux ; tiens, regarde I Voici d'abord un extrait un bonne furnic du niariagu
contracté le 9 germi:ial entre Marcus-Tullius Sommes et Blanche Niorres ; l'un ci-devant comte, l'autre ci-devant noble, mais tous deux n'ayant pas émigré et rayés tous deux de la liste de proscription. Voilà un second acte constatant que la citoyenne Blanche Xiorres et sa sœur, la citoyenne Léonore, n'ayant jamais quitté la France depuis 1789, sont et demeurent en possession de leurs biens qui n'ont pu être mis sous séquestre comme biens d'émigrés, puisque les pro» priétairès n'avaient pas abandonné le sol national. Troisièmement : donation pure, simple et entière de tout ce qu'ell>; possède, faite par la citoyenne Léonore en faveur de la citoyenne Blanche sa sœur, ce qui rend Blanche parfaitemeul maîtresse de toute la fortune des Niorres. Quatrièmement : testament olographe de la citoyenne Laure, ci-devant de Morandes, femme Saint-Gervais, qui, en parfait état de raison, lègue à Blanche Niorres tout ce qu'elle possède. Testament valable, attesté véridiqne par les témoins et fait dans les formes voulues. Cinquièmement : ce papier que je me suis procuré à Nantes par les soins de Pinard, et qui n'est autre que la première donation faite par Laure en faveur du marquis d'Horbigny, avec cette clause spéciale que : si la citoyenne Gcrvais recouvrait jamais la plénitude de ses facultés intellectuelles, elle rentrerait à l'Iieui'e même en possession de tous ses biens, meubles et immeubles, et en disposei'ait ainsi qu'il lui conviendiait ultérieurement. Or, la citoyenne Gervais n'a jamais émigré ; elle est morte en France; donc ses biens lui appartiennent sans discussion. Tout cela est-il en règle?
— Parfaitement ! dit Pick, qnî examinait soigneusement chaque papier.
— Maintenant, poursuivit Bambonlà en frappant sur une énorme liasse de feuillets, voici toutes les pièces relatives à l'héritage des Niorres. Dom- il résulte de tout cela que, par héritage et par donation, Blanche est aujourd'hui seule et unique propriétaire de la fortune des .Niorres et de celle de Saint-Gervais. Cela estévident et indiscutable.
— Parfait!
— Quels sont les antres papiers que lu tiens encore?
— Celui-ci est la donation faite à mon proiit par ma femme, la citoyenne Blanche Niorres.
— Bravo ! Et ce dernier papier?
-^ l'ne donation faite par moi, à mon ami le citoyen Pick, de la somme d'un million de livres dont il entrera en pos- » 'ssion le jour mi'me où je serai, moi, libre possesseur de tous mes biens !
— Et le million que lu devais donner à Roquefort?
— Dame ! nous en héritons, nous!
— De sorte que...
— Nous le partagerons également.
— Très-bien !
— Tu es content ?
— Tout à fait ! Tu tiens tes promesses!
— Tu auras donc quinze cent mille francs pour ta part?
— Oui; et, comme la fortune des Niorres et celle des Saint-Gervais réunies feront an moins cinq millions de livres, c'est trois millions cinq cent mille francs qui le restent.
— Voilà ! Cela valait-il la peine d'attendre dix ans?
— Sans doute !
— Crois-tu qu'avec une pareille force entre nos mains, nous ayons à redouter quehiu'un ou quelque chose?
— Non, si nous sommes intclligenls et adroits ; car maintenant reste le plus difficile...
— Quoi ?
— Sigiiiiier la cliose h Camparini et lui démonlrcr que sa lemine n'a qu'à rendre gorge et à restituer la porlion des d'Horbigny.
Itamhoiilà prit ses pistolets cl les gli.ssa dans les poches de son liabit.
— C'est ce que je vais faire, dit-il.
— Quand? demanda Pick.
— A l'heure mOme !
— Tu vas chez Camparini
— De ce pas!
— Avec tous ces papiers?
— Non, avec les (huibles de ces papiers. Ces actes rrstnront ici dans nue caclielle e(>nnne de moi seul, et que le diable en personne ne di'eonvrirail |ias.
— Mais le Uni du IxKiiic va entrer dans une colère formidable, et il le li Ir.i !...
— Bah I il nie làehcra I
— Prends garde ! Gainparini est un colosse de puissance et de ruse !
Bauiboulà haussa les épaules.
— Il m'a déjà battu trois lois, dit-il, mais ilneuie battra plus! Crois-lu que j'aie travaillé dix ans ainsi que je l'ai t'ait pour atteindre le but, et que, ce but atteint, j'aille niaisement r.ie jeter dans un piège ? Crois-tu que moi, possesseur d'une fortune énorme, j'aille risquer sottement ma vie en me mettant à la merci d'un ennemi'? Si je vais affronter la colî-re de Camparini, c'est que j'ai le moyen de braver impunément cette coli'rc, qui sera terrible. Si je me rends chez lui, c'est que j'ai le moyen d'en sortir. Si j'entre en lutte directe entin aujourd'hui, c'est que je joue d'avance partie gagnée et que j'emporte avec moi la victoire !
Pick regarda Bamboula.
— Et ces moyens, dit-il, quels sont-ils?
— Tu n'as pas besoin de les connaître; je les ai, c'est tout ce qu'il faut que tu saches.
Pick s'inclina profondément.
— Décidément dit-il, je crois que tu grandis à chaque pas, et je suis ton dévoué serviteur.
— Et tu t'en trouveras bien! Compte sur moi comme je compte sur toi! Maintenant tu vas attendre ici, veillant à la garde de ces papiers ; je vais, moi, chez 'Camparini.
— Et Roquefort^, s'il reparaissait'?
— S'il reparaissait... il faudrait qu'il dispariit encore, mais cette fois pour ne plus' revenir.
— Compris !
— C'est ton avis?
— Tout à fait : nous sommes riches, nous ne devons plus nous encanailler !
— Dans deux heures, dit Bamboula, je te rapporterai la, renonciation de la citoyenne Camparini à toute la fortune de son mari.
Et Bamboula, prenant l'épée et le poignard demeurés sur le comptoir, passa l'un dans son baudrier, qui s'adaptait à son costume d'une coupe un peu militaire, et glissa l'autre dans sa ceinture. Puis, passant dans l'arrière-boutique, il revint bientôt portant sous son bras un paquet de papiers : les doubles des actes qu'il venait de lire à son complice. Adressant un geste de protection amicale à celui-ci, il marcha vers la porte donnant sur la rue, lit jouer le pêne dans sa gâche et s'élança légèrement au dehors. Il était alors cinq heures et denjie, et les rues de la capitale étaient encore désertes. Bamboula gagna la rue de la Loi (rue de Richelieu), et se dirigea d'un pas rapide vci'S les quartiers de la Chaussée-d'Antin.