‹ Le roi des gabiersChapitre 67 sur 103 · LXXVI. — LES CHACALS · texte numérisé non relu

LXXVI. — LES CHACALS

La rue de la Victoire senommait alors la rue Chantereine. En 1770, deux des plus beaux hôtels de cette rue appartenaient à deux célébrités de la mode galante : mademoiselle Duthé, mademoiselle Dervieux.

En 177o, Cagliostro, et en 1778, Mesmer, habitèrent successivement cette même rue.

Talina occupait un hôtel qu'il céda à madame Beauharnais en 179i.

Et à celte même époque où elle recevait les visites du général Bonaparte, un autre hôtel appartenait au citoyen Camparini, qui avait pour femme la Komaine.

Pendant cette nuit du 12 germinal, la demeure de Camparini avait été agitée. Des ombres avaient circulé de distance en distance à l'extrémité de la rue.

A l'aube du jour, cette aniraatioa silencieuse sembla redoubler, et de la maison s'élancèrent des sortants qui, tous, suivant un chemin tracé, disparurent. A cinq heures, les allées et venues étaient plus rares, mais ceux qui entraient ou sortaient paraissaient de plus en plus empressés, de plus en plus désireux de dissimuler leur présence. La porte d'entrée n'était ni fermée ni ouverte, elle était soigneusement poussée. Cette porte communiquait avec un'gi'and vestibule qui s'ouvrait sur une cour spacieuse. Au rez-de-chaussée, 'donnant sur cette ("our, une pièce était éclairée intérieurement.

A cette heure de cinq heures, Camp iriui était assis devant une table suiohargée d'un amas de pairiers. Des morceaux de fer aplatis, contournés étrangement et comme taillés à

l'emporte-pièce, gisaient à terre dans une caisse ouverte. Camparini ne s'était pas couché, il n'avait pas dormi une seule minute depuis l'avant-veille ; mais telle était la merveilleuse organisation de cet homme, si parfaitement créé pour le mal, que la plus légère trace de fatigue morale ou physique n'apparaissait pas sur son front.

— Dans quelques hetn'es, se dit-il en se parlant à lui-même, la conspiration des wiifa rouges éclatera! Dans quelques heures, la Convention sera assaillie par le peuple en armes ! Sera-ce une révolution nouvelle? Sera-ce un 21 mai'.' De part et d'autre la balance est également chargée. Si Fouché a lu dans mon jeu, j'ai lu, moi, dans le sien. Pourquoi cet homme est-il contre nous? Oh! s'il avait voulu ! quel trioml)he avait entin la cause de l'anarchie !... Mais nOn ! ce stupidij amour de l'ordre a donc plus de racines en France que ,je ne le croyais ! Quoi ! le mal est-il donc si peu puissant qu'il ne sache triompher quand l'occasion se présente !... C'est à sa demander si ce n'est pas une duperie de ne pas se faire honnête homme ! Si la partie est perdue aujourd'hui, qui sait quand elle se présentera encore !... Une police !... Une manquerait plus que ce Fouché fût à la tête d'une police organisée!... Cornes du diable !• la lutte serait incessante avec un tel adversaire ! Comme il a rusé ! comme il a failli me tromper! Tout autre à ma place eût été jeté dans le piège! Il sait tout, néanmoins 1 je n'ai rien pu cacher ! 11 connaît le jour, l'heure, le nombre des conjurés ! Quelle force a-t-il pour résister? Aucune, heureusement, et c'est là ma chance favorable! Il faut aujourd'hui brûler la Converition, jeter dans les cachots tous ceux qui possèdent, remonter la guillotine et verser le sang à flots ! Une nouvelle Terreur, mais plus longue et plus réelle que l'ancienne! Écraser tous ceux qui résistent, prendre à tous ceux qui ont, se gorger de sang et de richesse, puis veydre aux agents anglais et prussiens l'entrée de nos ports et de nos villes, leur livrer la France à tant l'arpent ! Voilà ce qu'il faudrait ! voilà ce que je rêve et voilà ce qui sera si nous triomphons aujourd'hui I Alors, je serai bien véritablement roi !

Et l'infernal personnage parcourut la pièce à grands pas. On voit jusqu'où s'étendait l'effrayant génie de cet homme, ce qu'il rêvait, ce qu'il voulait. Tuer et voler les hommes, suivant la maxime de toute sa vie passée. Vendre son pays à l'ennemi !

— Pourquoi Fouché est-il contre moi! s'écria-t-il après un moment de silence. C'est un trop rude adversaire. Il faut qu'il disparaisse...

Et Camparini, marchant vivement vers un cordon de sonnette, saisit le gland comme pour l'agiter. Une réflexion le retint et il lâcha le cordon.

— On ne sait pas! reprit-il. Plus lard on peut se faire un ami... Voyons!... si la conspiration échoue, tout est bien prévu !

Il revint vers la table et prit un carnet qu'il ouvrit :

— La fortune de la marquise réalisée, dit-il en consultant des notes nwnuscrites, peut montera prèsde trois millions... mais il faut réaliser et vendre dans ce moment, c'est impossible. J'ai un million à Brest... un autre à Paris. Ceux-là peuvent s'emporter facilement. En cas de non-réussite, ces deux millions peuvent permettre d'attendre des temps meilleurs et de réaliser l'autre fortune. Des deux choses l'une : ou l'anarchie ou l'ordre triomphera aujourd'hui. Si l'anarchie triomphe, je suis tout-puissant, et que m'impoj'le le reste!... Si l'anarchie est vaincue, c'est que décidément la France veut arranger ses affaires. L'ordre reviendra avant peu, et avec lui les fortunes privées se rétabliront. Dès lors les biens des d'Horhigny seront facilement reconstitués. Dans tous les cas, rien à perdre et tout à gagner : donc la situation est bonne. Reste même la fortune des Niorres. Il ne s'agit que de retrouver l'enfant qui est aux Antilles, de le faire reconnaître et de le frustrer dès qu'il aura hérité. Rien n'est plus facile. Ainsi, en mettant les choses au pis : deux millions liquiiles. Trois millions des d'Horbigny appartenant à ma femme. Deux millions des Niorres à faire rentrer plus tard. Total, sept millions sans les revenus du Bagne !... Bon nombre se contenteraient sans doute de ce pis aller, et à la rigueur je ne puis en être mécontent. J'aui'ai les l'ichesses et^^je garderai la puissance I N'importe! reprit-il après un nouveau silence, pourquoi Fouché est-il là connne une biirrière! Ah! si nous triomphons aujourd'hui!... Mais si la partie est perdue, je n'en risquerai pas une nouvelle. Je réaliserai et j'attendrai.

En ce moment, uiie petite statuette de bronze placée sur

la fable au milieu Jes papiors toiii-iia sur elie-uiêniu, coiiinie iiaïc pal' un ressort caché, et fit entendre une sorte de eri plaintif. Cauiparini alla à la tal)le, posa la main sur la statuette et renversa la tête, qui retomba sur le dos, maintenue au col par une charnière habilement dissimulée. La statuette étiiit creuse, et un tube était placé au centre du corps. Ce îube passait bien probablcaient par l'un des pieds de la table, car la statuette était précisément placée au-dessus de l'un d'eux.

Cauiparini se pencha, appuya ses lèvres sur l'ouverture du tube et murmura queli|ues mots qui se perdirent dans le tube conducteur. Tournant la tête alors, sans se redresser, il appliqua son oreille là où tout à l'heure il avait posé sa bouche. Il demeura quelques secondes immobile, puis ses yeu\ s'ouvrirent avec un sentiment de moquerie, et une ex^ clamation railleuse s'échappa de ses lèvres.

— B.unboulà! murmura-t-il; ah ! je l'attendais!... Qu'il vienne !

Appuyant de nouveau sa bouche sur l'orifice , il parut transmettre un ordre, puis il se releva, rabattit la tête de la statuette, qui reprit sa place ordinaire, et parcourut la pièce en réfléchissant. S'arrêtant subitement, il parut avoir pris un parti.

Sa main droite, s'enfonçant sous sa chemise, chercha si la cotte de tines mailles, qu'il portait ordinairement dans les irrandes circonstances où sa vie pouvait être en jeu, était toujours sur sa poiirine. Puis, se dirigeant vers une armoire, il en ouvi'it la porte, prit deux pistolets qu'il glissa dans les poches de son pantalon et un flacon de verre qu'il mit dans celle de son gilet. Ensuite il se retourna et attendit. J.a po;le d'entrée s'ouvrit presque aussitôt.

Hamboulà élait sur le seuil, jetant un regard rapide autour de lai avant d'entrer. Camparini devina sa pensée.

— Ne crains rien, dit-il en souriant ironiquement.

— Je ne crains rien, répondit Bamboula.

— Sans doute; ti'es-tu pas chez un ancien ami?... -— C'est ce que je pensais.

— Et même, continua Camparini, n'y a-t-il ]ias cuire inius un lien plus doux que celui de l'amitié?

— Cela est vrai.

— Ah! tu as bonne mémoire! D'ailleurs, si tu l'avais oublié, je t'aurais rappelé, moi, que j'étais ton père!

Le lioi du bagne ap|)iiya sur ce dernier mot avec une affectation évidente, fiambonlà ne sourcilla pas. Jusqu'alors les deux hommes étaient demeurés debout, face à face, à .nie certaine distance l'un de l'autre, dans la situation enfin de de;ix adver'saires qui s'examinent, s'étudient, cherchent à se deviner avant d'en venir aux mains. Camparini, calme, impassible et railleur, attira à lui un siège et .s'y laissa tomber gracieusement en invitant du geste Bamboula à prendre un fauteuil placé derrièi'c lui.

— Donc, uKui cher lils, reprit le Iloi du bafine en croisant ses jambes l'une sur l'autre avec une aisance pai'l'aiie, donc, tu as éprouvé le besoin de revoir l'auteur de tes' jours? C'est bien, cela! I^e l'ait est qu'il n'y a pas mal d'années que les circonstances nous ont brus(iuement séparés l'un de l'autre. A propos, comment te nonnues-lu maintenant?

— Toujours comme autrefois, répondit BamboulJi.

— Mais aiil refois tu avais deux noms.

— Eh bien ! je les ai encore.

— Va, eiilre luins, h qui ai-je l'honneur do parler? Est-ce h Itandioulà le galérien (ni au ci-devant comte de Sommes?

— ,\ (•(iiiii (|n'il le plaira.

— Oh! lit (>.im|iarini, tu sais bien que je n'ai pas de jn-éférenre.

Il était évident que cliacnn des deux hommes parlait uni- (pienieilt (loiir formiib^r des sons el pour di'guiscr sa [icnsi'c. Les deux (ilhlèles, connaissanl niiiliielleincMl leurs forces, se Idlnii'nt el chercliaii'iil ;i gagner du teiniis avant d'i'iilrepreiidn; une liille qui; cliaiMiii savait dcvnir être Icrrilile, car elle devait enlraîiier l.i perle de l'iiii d'eux. Sinileiiient, Bain, iiiilà avait sur (îaniparini un avantage niai'qiié. Il savait ce qu'il voiilali faii'c, il coiinaissnjl le but vers lequel il tendait. Camparini, lui, en élait réduit à deviner sans savoir rmiimeiit (-1 à quel propos commencerait l'iillaqne, el niènie de quel Retire siuviil cède attaque. Mais en liilleiir liah le, riMilianl en ses forces, convaiiieii de sa supériorité, il atliMidall, ni! voulant pas porter b^ premier coup, e| prêt à la parade et à la riposte. Baiiiboiilà examinait ciirieuscmcnl la pii'ce dans laquelle il »e trouvait.

— L'hôtel que tu habites est fort beau, dit-il enfin. C'est, à toi, ou à ta femme ?

— A elle, il est vrai, mais nous faisons si bon ménage !

— C'était donc une propriété des d'Horbigny ?

— Oui.

— Ah ! très-bien !... Mais, à propos des d'Horbigny, et ma chère belle-mère, ne la verrai-je pas?

— Tu as donc à lui parler ?

— Oui, de choses intéressantes.

— Pour elle et pour toi ?

— Pour elle et pour moi !

— Eh bien ! conte-moi ce qui t'amène, mon cher Bamboula, je lui tr.msmettrai tes propres paroles. Mais cette chère belle est tellement impressionnable que, n'étant pas préparée à te revoir, je craindrais que ta présence ne lui causât une émotion trop violente. Voyons! parle. Comme père et comme mari, je puis bien entendre ce que mon fils a à communique!' à ma femme !

— Je voulais, dit Bamboula, la prier de me donner quelques renseigiienients sur la forUine des ^i'Horbigiiv, fortune dont elle a hérité...

— Ah ! ah ! fit Camparini en voyant venir son adver- .saire

— La citoyenne, aux termes du testament da vieux marquis, n'est qu'usufruitière de sa fille?

— Cela est vrai.

— Et cette fille ?

— On ne sait ce qu'elle est devca^o. -

— .\lors, cela est inquiétant...

— Pourquoi ?

— Si elle était morte !

— On n'en sait rien : donc, ou doit supposer qu'elle est vivante, et, jusqu'à preuve du contraire, la citoyenne restera en possession de ses millions.

Bamboula se mit à rire.

— Corbleu ! dit-il, tu prends ton rôle au sérieux, saistu bien ! On croirait, à t'cnicndre, que nous n'avons pa.i opéré ensemble la substitution de la jolie miynotme.

— Je ne sais pas ce que tu veux dire.

— Envérit(i?

— En vérité !

Bamboula regarda Camparini. 'Celui-ci était toujours impassible et paraissait parler le plus sérieusement du monde.

— Allons! dis Bamboula avec un peu d'impatience, pourquoi jouer cette comédie entre nous ?

— .!e ne joue aucune comédie, répondit Camparini.

— Mais Idj'die mignonne dont je le parie...

— Je ne connais pas cette histoire, interrompit le Roi du bagne.

— .\h ! c'est ainsi, fit Bamboula. Eh bien ! passoas k autre chose; aussi bien, le temps presse.

— Je t'écoute toujours avec le même intérêt.

— La fortune de ta femme provient du marquis d'Horbigny, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Le inai'iiuis lui-même ne tenait cette fortune que des mains de mademoiselle de Morandcs, ou mieux do madaino de Sainl-GiM'vais...

— D'accord !

— Elle élait folle... archil'olle. Deux fois elle a failli recou'. rcr la raison, et deux lois lu as mis bon ordre à celle tentative du hasard. Mais elle n'avait l'ait celle donailon au marquis cpTà la coiidilion, dans le cas où elle guérir dt de sa l'cdie, de rciilrer eu posscs'-iou de tous ses biens, dont elle pourrait dès lors disposer à sa guise.

— Je sais iida.

— Donc, si madame de Sifinl-Ccrvais vivait encore ot recouvrait la raison, elle pourrait venir dépouiller ta femme ?

— Incouieslablemenl !

— l\,\\ bien ' madame de Saiiit-Cfervais est morte.

— Je le. sais.

— Elle n recouvré la raison .-nanl de mourir.

— Bah !

— Sou médecin l'a altesié par acte authentique signé do deux léinoins.

— J'en suis bien nise pour elle.

— Eu reiilraiil d;iiis la plénitude de ses facultés, elle rentrait dans la possession de sa l'orliine ; dimc elle |iouvait disposer (le celle fortune...

— Et elle en a disposé ? acheva Campariui sans la moindre émotion apparente.

— Tn as deviné.

— Et qui a-t-elle institué pour légataire ?

— Une jeune fille...

— Qui est mariée maintenant, n'est-ce pas 7 - - Oui!

— Et cette jeune fille, c'est?...

— Blanche de Niorres.

— Et le mari de Blanche de Niorres...

— Blanche lui a fait une donation pleine et entière, dit Bamboula.

— De sorte, poursuivit Caniparini, toujours du même ton froid et calme, qu'aujourd'hui c'est le mari de Blanche qui hérite de madame de Saint-Gervais.

— Précisément, et ce mari, c'est...

— Parldeu ! c'est toi ! interrompit Campariui. Bamboula tressaillit.

— Tu- le savais ! dit-il.

— Non, je l'ai deviné, répondit Camparini.

— Alors...

— Alors, mon cher, tu viens simplement ici dans l'intention de prier ma femme, où plutôt moi-même, de te restituer la forluue du marquis d'Horldgny ?

— Je te rends grâce de m'épargner une explication pénible. Et maintenant, que réponds-tu?

— Mon Dieu ! j'aurais beaucoup de choses à te répondre. La preuiière serait que tu es un mauvais fils, car enfin, lu -v'Hix dépouiller ton -'"■e

— Oh ! interroili|)it Ramboulà avec une colère sourde, assez de railleries ! .l'ai été ta dupe deux fois déjà ; crois-tu que je veuille continuer?

— Hein? fil Camparini en se redressant.

— Tii sais bien, et je sais maintenant comme toi, que je ne suis pas plus Ion fils que lu n'es mon père !

Comparini reiiarda Pamboulà.

— Ah ! dit-il, le vent souffle de ce côté !

— Oui !

— Tu sais que lu n'es pas mon fils?

— Je le sais,

— Tu te trompes !

— J'ai les preuves.

— Lesquelles '.'

— Cilles que l'enfant de la Madone est mort. Pioquefort m'a donné l'acte de décès.

Camparini se contint.

— Eh bien ! dil-il, si tu n'es pas mon fils, je ne t'en aime pas moins, et je niintéresse à toi de la façon la pins extraordinaire ! La preuve en est que je l'écoute avec un vif plaisir. Ah! tu as épousé mademoiselle Blanche! Belle affaire, par ma foi ! Je suis certain que sa sœur Léonorc a fait une renonciation en sa faveur aux biens provenant des Nioires.

— Tu as deviné. Voici le double de cette renonciation.

— Très-bien ! fit Camparini en prenant le papier! Parfaitement en règle; de sorte que tu vas hériter aussi des Nioi'res ?

— Naturellement!

— C'est superbe ! Reçois mes compliments les plus sincères !...

Et Camparini, se levant, s'inclina devant Bam^boulà avec une exairération de politesse insultante. Bamboula se dressa coninie s'il eût été piqué par un serpent.

— Knfer! s'écria-t-il, tu me railles ! Ne ni'as-tu donc pas compris?

Le liai du bagne se croisa les bras sur la poitrine.

— En vérité, rijt-il, t'es-tu cru assez fort pour lutter avec moi '.' M'as-tu cru assez sot pour me laisser distancer par tes ruses ? Allo'is donc, Baïubonlà, réfléchis! ïu dois mieux me connaître. Regarde-moi, si tu ne te souviens plus.

Et Camparini, l'oeil étmcelant, le geste domiiKiteur, la voix sifflante, se campa devant sou interlocuteur, qui, involontairement, recula d'un pas.

— Quoi! reprit le terrible Uni du /wf/ne en apparaissant dans toute sa majestueuse puissance, tu as pu, toi, esfiérer nie jouer! Celte fortune des d'Horbigny, celle des Niorres que j'ai mis, moi, quinze ans à acquérir, lu as pu supposer que,e me la hiisserais ravir! Tu as pensé, sot que tu es, qu'oecupé comme je l'étMis d'intrigues politiques, je laisserais se tramer dans l'ombre des complots contre moi ! Le Roi du ba.jne est-il donc un mannequin que l'on repousse à

sa guise ? Tu es fou ! Si j'avais eu quelque chose à craindre de toi, tu serais mort à cette heure, et je t'ai laissé vivre, bien que tu aies levé l'étendard de la révolte et qu'avec l'ick et Roquefort tu te sois ligué contre ma puissance! Mais penses-tu que tes actes me fussent inconnus ? Je te suivais pas à pas dans l'ombre dans laquelle tu tramais tes ruses. Je t'ai laissé faire, car tu ne pouvais me nuire, car tu m'étais indifférent. Le moment venu, je savais que je pourrais te ressaisir dans ma main et t'étreindre jusqu'à ce que tu demandasses grâce. Eh bien! le moment est venu, Bamboidà! et tu vas plier les jarrets et implorer ton pardon !

— Moi ! fit Bamboula avec rage.

— Toi-même!

— Allons donc, Camparini, à ton tour tu es fou! Crois-tu, parce que je suis ici, m'avoir en ta puissance ! Mes précautions sont prises; tu me tuerais aujourd'hui, que demain tu serais perdu ! Tous les secrets de la terrible association dont tu es le chef sont entre mes mains, etFouché les aurait entre les siennes...

— Silence ! dit le Roi du bagne. Un mot encore et je ne pourrais te pardonner ! Tu connais nos lois : la mort est prompte et elle te frapperait sans pitié! Ne menace pas ; écoute ! Tu parles de l'héritage des Niorres ! Tu as épousé Blanche pour obtenir cette fortune, tu t'es ingénié pour devenir possesseur de ces richesses! Mais sache donc que cet héritage n'appartient ni à Blanche, ni à Léonore. ni à toi ! Cet héritage est tout entier entre mes mains ! Des deux enfants morts jadis avec madame de Versac, l'un était son fils, mais l'autre n'était pas son neveu. Le véritable petittils de M. de Nforres existe encore à cette heure! Saint-Jean l'avait sauvé, d'accord avec son maître. Cet enfant vit, je le lépète ; j'ai toutes les preuves nécessaires pour établir son identité. Pour le monde il est mort; mais le jour où je le voudrais, je le produirais à la lumière. Celui-là seul est l'héritier des Niorres ! Donc, voici pour toi une première décepticni ; qu'en penses-lu ?

Bamboula recula atterré par cette révélation inattendue, qui faisait croiilei- la moitié de ses espérances.

— Quant à l'héritage des d'Horbigny, poursuivit le Roi du bagne, sans doute il appartient à Blanche, et Blanche a le droit de disposer de ses biens en faveur de son mari. Or, je connais ton mariage, Bamboula. Je l'ai lu sur le registre de l'état civil. Tiens, veux-tu le relire toi-même?

Et Campai'ini, ouvrant l'armoire dans laipielle il avait pris les pistolets, en tira un énorme registre in-folio qu'il ouvrit. Hamtioulà le regardait avec des yeux démesurément dilatés.

— Eh liien ! ce mariage... fit-il d'une voix rauque, car il conmiençait à s'apercevoir que le Rui du bagne était toujours le terrible colosse de puissance qu'il avait connu jadis.

— Ce mariage? poursuivit (Camparini en riani. Pour qu'il soit valide, il n'y manque abs<ilumcnt que deux petites formalités...

— Hein ? dit Bamboula, dont le sang envahissait le cerveau au point de lui donner un commencement de délire.

— Mon cher, poursuivit le Roi du bagne de ce ton froidement railleur qui lui était habituel, alors qu'il voulait écraser de sa supériorité un ennemi qui osait entrer avec lui en lutte ouverte, mon cher Bamboula, la trop grande estime que tu as de tes propres forces t'a, cette fois encore, enti'aîné trop loin. Voici quinze ans que nous nous connaissons, et, depuis l'époque de notre rencontre, tu as chei-ché nombre de fois à secouer le joug que t'imposait ma supériorité. Chaque tentative t'a montré ta faiblesse, et cependant tu n'as jamais été convaincu de ton impuissance. La preuve de ta faiblesse est pourtant évidente. Si j'avais à te craindre, crois-tu que tu existerais encore? Non! tu vis, quoique tu cherches à lutter ; donc c'est que je n'ai rien à redouter pour l'issue de celte lutte! Je t'ai toujours pardonné, je te pardonne encore, car j'ai besoin de toi dans l'avenir; je te réserve un rôle dans une partie nouvelle que je veux entreprendre. Mais, cependant, un avertissement, et tu sais que mes avertissements sont uniques et sérieux.

Camparini appuya sur ces deux mots de façon à leur donner une signification terrible et menaçante.

— Tuas osé menacer toutà l'heure; tu as parlé de secrets que tu aurais enfre les mains et que tu pourrais faire passer entre celles de nos ennemis. 11 laut que tu sois éditié sur la portée de tes menaces. Les secrets dont tu parles, et que tu possèdes, vingt antres les ont comme toi. Que \alent-lls? rien ! Crois-tu qu'une association couime celle dont je suis le chef irait se mettre à la merci du premier traître qut)

souiloior.-iit la polii^e? Tu as trop d'intelligence pour supposer celai Que sais-tu? Des choses sans iiuporlance : des lieu\ de rendez-vous, des mots de riillicmeiil, les noms de quelques atïiliés! Mais ces lieuv de rendez-vous sont changés chaijue jour; mais les mots de ralliement sont métamorphosés chaque nuit; mais les noms que tu connais ne peuvent compromettre que quelques individus. Tu voudrais me livrer moi? Allons donc! Si tu crois réussir, je t'autorise à Je faire. Quelles preuves aurais-tu contre moi ? Pas une seule ((ue ta parole ; et que vaut ta parole, mon pauvre Bauiboulà? D'ailleurs, eu me livrant tu te livrerais; mais le pusses-tu même, poussé par une rage aveugle, voudraistu essayer de me perdre en te perdant, que tu ne réussirais pas! Tu ignores encore quel homme je suis! Place-moi en face d'un directeur de police quel qu'il soit, et, dix minutes api'ès, il aura reconnu qu'il a besoin de mes services, et il payera ces services du prix que je fixerai moi-même. Ne mftnace donc plus. Bamboula! Tes menaces seraient vaines, et tu me forcerais à te rappeler que l'un des articles de nos lois dit : « La mort sans hésitation à celui qui menacerait un chef! » Or, je ne veux pas te tuer. Bamboula; cai-, je le répète, j'aurai bientôt besoin de toi ! maintenant, très-cher, revenons à ta situation présente l Sais-tu que tes petites combinaisons ne manquaient pas d'une, certaine lucidité d'esprit ! Vive Dieu ! tu as une certaine dose de rouerie, je le reconnais ; mais l'amour-propre te perd ; tu te crois trop fort! Héi'ilage des Niories, héritage des d'Horbigny : cinq millions au moins! Beau denier, par ma foi, et qui-méritait, je le confesse, quelques tentatives. Ton mariage avec Blanche était une assez jolie intrigue; mais j'étais là, Bauiboulà, et je suivais pas à pas tes démarches. Le municipal qui t'a marié est l'un de mes dévoués, recommandé jadis par moi àlîobespierre. Il avait conservé sa place, gi-âce à mon crédit, et c'est sur mes ordres qu'il a mis une certaine facilité à t'êlre agréable. Ton jeu était beau ; mais je lisais dans tes cartes à livre' ouvert. Le municipal t'a donc marié, toujours par mon ordre; mais, ainsi que je le disais, ce mariage est absolument nul, pour deux causes : la première, c'est que, la veille au soir, le municipal n'était plus municipal. Il avait envoyé sa démission, qu'il tenait toute prête pour cette circonstance. Donc, n'étant plus oflicier civil, il ne pouvait le marier sérieusement; la seconde, c'est que le re^iistre qu'il t'a présenté, et sur lequel tu as signé ainsi que Blanche, est un faux registre I

— Un faux registre ! s'écria Bamboula.

— Mais oui. Bien imité, il est vrai : mais regarde, le voilà. C'est une copie du véritable registre, de la section ! Tu vois, mon très-cher, que tout avait été parfaitement piévu et préparé par moi ! .Miuntenant, reste la douati m. Elle est bi'-n faite, celle-là; mais pour qu'elle soit valable, il faut que tu sois l'époux de Blanche, et... tu ne l'-es pas ! Comprends-tu?

Le visage de rex-romte de Sommes était effrayant àconicuipler. Tout ce qui s'accomplissait luinnltueuscment dans son esprit se reflétait sur sa physionomie cl la drco.:iposail d'une manière horrible. Cet homme, qui un moment avait rêvé l'acconqjlisscment de tous ses rêves, qui se croyait au bul, qui étendait déjà ses doigts ouverts pour se saisir de cette fortune immense, objet de. sa plus chèi'e convoitise; cet hounnc entin qui avait eniassé (-rimes sur crimes, ne reculant devant rien, sui\ant les voies les plus horribles pour ari'iver à satisfaiie sa passion insatiable, C(;l homme voyait tout à coup lui éeliap|ier le prix de ses efforts, de ses luttes, de ses niachinati(jns. Entre lui et la réali;alion de ses espérani'cs se dressait subilemcnl une barrière infranchissable; entre lui et la victoire se plantait, menaçant, im ;;éant iii\incil)le. Il denn'inait là, foudi'ové, anéanti, étouffant de rage, impuissante, de colère furieuse, cloué sur le |)arqu(!l de cette pièrc dans laquelle il enirail, quelques instants plus loi, le soin-irc de l'inguci! aux lèvres, lii conscience de.sa .su|)ériorité au ccnur. l'A cet orgueil était brisé, anéunti, détruit, el cclti; supériorité se uiétumorphosait en esclavage.

Bamboula regarda le Itoiiluhagne, cl, li Heélail l'exlrèmc viob.'Mce des seutinients (|ui giondaienl en lui, iju'il se prit à trembler, (lampaiini, celte jncarnaliun du Kénie du niai, coii'-idérail d'ini air calme son ad\crs,iirc vaincu cl recounai-sanlsa défaite.

— (A'ile l'oi^, (lit-il, jo crois que la leçon aura été boinu',, el (|U(' tu n'ess.'i) (M'as plus à le soustraire à ma doMiinatiou. 'lu le ci'ujais (oui : lu n'es rien ! Allons, Biimbiuilà ! je suis

bon prince, et je te fais grâce... Je te le répèle : j'ai besoin de toi!

Bamboula ne répondit pas ; les pensées les plus folles germaient dans son cerveau.

— Eh! sans doute, j'ai besoin de loi! répéta le FiDi dti bagne. Ne sommes-nous pas menacés tous deux de perdre la fortune des Niorres, cette fortune que tu voulais pour toi seul ? Cet enfant dont je te parle et dont je l'ai révélé l'existence, cet enfant n'existe pas seulement poiir nous, d'autres le connaissent i

— D'autres connaissent cet enfaul! s'écria Bamboula, rappelé subitement à la situalion.

— Oui.

— Qui donc?

— Le marquis d'Herbois.

— Il sait qu'il existe un petit-fils des Niorres?

Oui ; il l'a vu, et je crois qu'il l'a même sauvé d'un danger! ^

— Tu lui as parlé ?

— Sans doute. 11 ne savait même pas au juste quel était cet enfant, et c'est moi qui lui ai révélé son identité.

Bamboula recula de surprise.

— Quoi! s"écria-t-il, il existe un descendant des Niorres, et c'est toi, toi Camparini, qui révèles ceUe existence à nos ennemis! Tu es fou ou tu te moques de moi !

— Ni l'un ni l'autre ! Cet enfant existait, mais j'ignorais là où il pouvait être. Pour le savoir, il fallait bien interroger : or, le hasard a fait que celui que je devais interroger était précisi-ment le marquis d'Herbois. Pour lui doiuier confiance, je lui ai dit la vérité, et par ce moyen j'ai appris ce que je voulais apprendre.

— Mais...

— Tu avais Blanche entre les mains, poursuivit Camparini, et je t'avais entre les miennes dès que je le voulais; donc j'étais maître du marquis et je le suis encore. D'ailleui's, j'avais fnes raisons pour le faire parler. Je voulais avoir des renseignements précis sur les Antilles, sur un certain capitaine anglais, lord Ellen, qu'un jeune fille caraïbe avait juré de tuer... mais revenons au présent : cette affaire ne te concerne pas encore.

Bamboula regarda le Roi du bagne : il était stupéfait de ce qu'il entendait. Il savait Camparini profondément puissant, mais jamais jusqu'alors il n'avait supposé toute l'étendue de son infernal génie. Camparini, toujours impassible, s'était jeté sur un fauteuil.

— Maintenant que nous nous entendons comme par le passé, reprit-'il, \okï ce que nous devons faire. Deux êtres nous gênent désormais. Blanche d'une pail, comme héritière de Laure de Moiandes, de l'autre l'enfant descendant du conseiller. Blanche esta Paris, elle est en la puissance... la chose le regarde donc direclcnienl. Il faut qu'elle disparaisse surl'heuiH;... pour ne reparaître jamais. Tu entends?

Bamboula fit un signe affirmatif.

— Quant à l'enfant, je m'en charge. Il est aux Antilles, j'irai ?c chercher moi-même. Si je ne puis le faire, tu agiras en mon lieu et place : je te donnerai toutes les instructions suffisantes.

— Jlais si.le marquis d'Herbois sait que ccl enfant existe, qu'il est aux Antilles, il peut envoyer, écrire, prévenir nos démarches...

Camparini sourit.

— Léonore n'eslellepas ta prisonnière?... dit-il.

— C'est vrai !

— Ce soir même elle sera ici, et si le marquis ou ses amis agissent avant nous, il faudra bien <|u'ils consenlcnl à uu échange !

Bamixnilà leva les bras au ciel.

— Tu avais donc tout dc\inc, tout prévu?... dit-il avec, un seutlment d'admiration (|u'il ne cherchait plu> à cacher.

— iSalurellemenl I répondit Camparini.

Bauiboulà était bien vaincu, cl il le reconnaissait.

— l'Jl, reprit-il, celle fortune?...

— Si lu me sers bien, lit le /!('/ du baijue, lu eu auras la moitié.

— Et Pick ?

— J'en fais nitui aliaire.

— Va llo.picfoil?

— Je lui parlerai.

— Tu sais donc m'i il < ^i ?

— - Qui ; driiiandale lioi du bague.

— Ikoiiucforl!

— A' est-il pas au|irès de Pick .'

— Il est donc revenu ?

— CommeiU?... d'od?... que veux-lu dire?... Où étoit Roquefort?

Et Caïupariiii saisit la main de Bamboula et la pressa avec uue énergie dénotant' toute l'importance qu'il niellait à ces questions.

— ."\lais Roquefort avait disparu ! dit Bamboula.

— Disparu ! s'écria le Roi du bagne.

— Oui!

— Qu;ind cela ?

— Il V a cinq jours, le 6.

— Où" ? .

.— En so/tantda club des œufs rouges.

— Et tu'ne l'as pas revu depuis ?

— Non.

— Et Pick ?

— Pick ne l'a pas revu non plus.

— Vous ignorez où il est? ce qu'il est devenu?.

— Nous l'ignorons.

Canipariui frappa le parquet d'un vigoureux coup de talon de sa botte.

— Tonnerre! s'écria-t-il, j'ignorais cela ! Vile ! dis-moi ce que tu sais, ce que tu supposes !

Bamboiilàs'empressa de raconter rapidement ce qu'il savait .' ^ la disparition de son complice. Camparini, l'œil enflammé, l'écdutait avec impatience.

-T- "U i- a du Jacquet là-dessous ! flt-il en réflécliissani; ces deux, hommes se détestaient.

— Alors?... lit Baïubouià

— AJors, tout peut être perdu ! Alerte, Bamboula ! retourne rue do Be:iujolais, prends une voiture, la mienne est

• attelée... brûle le pavé, et ramène-moi Pick et Léonoic... Tonnerre ! pourvu qu'il ne soit pas trop tard 1

— Que crains-tu donc? demanda Bamboula.

— Tout !

— Mais...

Bamboula s'élança.

— Et Blanche ? dit-il en s'arrêtant sur le seuil de la porte. Camparini fouilla dans sa poche et y ])rit K' flacon qu'il a\ ait

retiré de l'armoire avant l'arrivée de Bamboula.

— Fais-lui boire cela ! dit-il.

— Tout ? demanda Bamboula.

— Non, quelques gouttes seront suffisantes, mais bâte-toi !

Bamboula s'était emparé vivement de la fiole et disparaissait en courant vers le vestibule de l'hôlel. Une voilure était attelée dans la cour. Camparini ouvrit la fenêtre de la pièce.

— Obéis au citoyen ! cria-til au cocher, au nioiiient où Bamboula s'élançait vers la portière du carrosse. Rue de Beaujolais, et brûle le pavé !

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