‹ Le roi des gabiersChapitre 68 sur 103 · LXXVII. — LE NUMÉRO DEUX · texte numérisé non relu

LXXVII. — LE NUMÉRO DEUX

De la rue Chantereine à la rue de Beaujolais, la distance était courte; la voiture, entraînée au grand trot d'un vigoureux allelage, franchit cette distance avec une rapidité attestant l'importance que le Roi du btigne, toujours prévoyant, nnntait à la vélocité de ses chevaux. Bamboula, encore mal remis de la scène qui venait d'avoir lieu, et replacé, comme un tigre doinplé, sous la verge puissante du terrible chef, Bamboula la tête pleine, le cerveau surexcité au plus haut point, Bamboula traversa cette partie de Paris sans accorder la moindre attention à ce qui se passait autour (le lui, sans remarquer ranimalion extrême qui régnait sur sa route. U était près de huit heures du matin. La disparilion de Roquefort, cette disparition à laquelle l'ex-comte de Sommes n'avait attaché qu'une importance minime alors qu'il se croyait triomphant dans la lutte, lui apparaissait, maiiilenant qu'il se sentait vaincu, remplie de menaces nouvelles.

Les paroles rapides prononcées par Camparini attestaient éjalement la crainte que cette disparition de l'un des complices de Bamboula ne s'expliquât que par un malheur pour l'association des galères. Bamboula connaissait le Roi du bayne. B savait combien peu cet homme extraordinaire se laissait aller aux vulgaires sentiments. S'il redoutait quelque chose, il fallait qu'un péril effrayant lui apparût, et ce péril

devait être réel. Mais quel pouvait être ce péril ? Bamboula l'ignorait absolument. La voilure s'arrêta alors rue de Beaujolais. Bamboula s'élança sur le pavé.

La boutique de bijouterie était fermée. Bamboula heurta doucement d'abord, puis violemment ensuite à la porte... Personne ne répondit !... Bamboula prit une clef dans sa poche, s'élança dans l'allée et ouvrit une porte communiquant avec l'intérieur du magasin. Les volets delà devanlure étant fermés, l'obscurité était complote dans l'intérieur. Bamboula siffla*douceinent... il écouta... rien !

— Pick! lit-il en s'avançant dans les ténèbres. Même silence.

— Pick ! répéta-t-il.

Puis, comme il ne recevait aucune réponse, il saisit un briquet sur un meuble, fit du feu et alluma une cliandellc La lueur vacill;iiite éclaira l'arrière-bouliquc... La pièce • était vide. Bamboula passa dans le magasin principal. Il était également désert.

— Il devait cependant m'attendre ici! murmura Bamboula d'une voix frémissante.

Alors, s'élançant dans l'allée, sans même refermer la porte de communication, il gravit rapidement les inarches de l'escalier. 11 atteignit le troisième étage. Une porte était en face de lui... cette porte était entr'ouverte... B;;mboulà lança dans l'air un formidable juron.

— Qui donc est entré? se dit-il. Moi seul en ai la clef. Puis, après une minute de réflexion...

— Roi[ucfort l'avait aussi ! ajouta-t-il.

Bamboula fouilla dans ses pocbes, prit de chaque main un pistolet qu'il en tira. Il fit jouer les batteries, arma les chiens et s'assura que l'amorce était bonne. Alors, poussant la porte à demi ferniée, il pénétra dans l'appartement,- que nos lecteurs connaissent, car c'est dans cet appartement que le matin même de ce M germinal, nous avons assisté à la scène poignante qui s'était passée entre les deux sœurs. La première pièce dans laquelle Bamboula pénétra était entièrement vide. Bamboula passa dans la seconde... elle était également déserte. Revenant alors sur ses pas, il retourna vers la porte d'entrée, comme poussé par une réflexion subile, et examina soigneusement la serrure.

— Elle n'a pas été forcée, dit-il. Donc, c'est avec une clef que l'on est entré.

['A refermant la porte, il traîna devant elle un lourd bahut placé dans un angle. Cette précaution prise, il recommença ses investigations. La chambre dans laquelle il avait emprisonné les deux jeunes filles (celle dans laquelle nous avons pénétré quelques heures plus tôt) était éclairée sur le jardin, et elle se trouvait la plus éloignée de l'entrée de l'appartement. Bamboula, l'œil au guet, l'oreille aux écoutes, ses pistolets au poing, s'avança légèrement dans la troisième pièce. C'était sur celle-ci que s'ouvrait la porte communiquant avec la chambre de Blanche et de Léonore. Arrivé devant cette porte, Bamboula s'arrêta, se pencha et écouta attentivement. U n'entendit rien ! Il plaça son œil à la hauteur du trou de la serrure... U ne vit rien !... Bamboula se redressa en frémissant de tout son être.

— Démons de l'enfer! s'écria-t-il avec iMge.

Et poussant brusquement la porte, il l'ouvrit toute grande... La chambre était dés 'rie...

— Pick a trahi! dit-il en s'avançant.

Mais il n'avait pas fait un pas dans la chambre, qu'un double coup frappé avec une précision cl une violence inouïes faisait voler de ses mains les armes qu'il tenait... En même temps et avant qu'il pût pousser un cri , il sentait ses épaules surchargées d'un poids formidable et, pliant sur les jarrets, il tombait à genoux, terrassé par une force invincible. Puis une corde passa autour de son corps, enroula ses membres et l'attacha avec une rapidité et une solidité telles qu'il ne pul ni opposer un mouvement, ni même se rendre comple de révéuement survenu.

— Amarre 1 dit une voix sonore.

— Vire! dit une autre voix.

, Bamboula, enlevé violemment, fut retourné comme on retourne un paquet. Son dos retomba lourdement sur le plancher et son visage reçut, en plein, les rayons lumineux pénétrant par une fenêtre qui lui faisait face. Les regards effarés du bandit pai'coururent rapidement la pièce. Deux hommes étaient en face de lui : l'un tenant encore à la main l'extrémité de la corde qui enroulait Bamboula; l'autre, le corps penché en avant, les deux mains sur les hanches, et ayant passé sous le bras un long bâton flexible.

— T'es croche, failli chien de pirate ! dit le premier des deux hoiiiuies.

— Eh qiR' ! fit l'autre, il n'y a plus qu'à relever un bout <Je vergue pour passer l'amarre.

— As pas peur! on le relèvera! mainlenant... au numéro 'à !

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