LE 12 GERMINAL
A neuf heures du matin, le volcan qui grondait sounlement sous Paris dcpuisquelques jours étaitprêt à l'aire irruption, et la lave torréliaiite de la révolution se répandait déjà en (lots briilants et tumultueux dans les rues les plus populeuses de la capitale. Comme la veille, des femmes, des enfants s'étaient soulevés dans la section de la Cité et s'étaient réunis aux portes des boulangers pour empêcher ceux qui s'y trouvaient d'accepter la ration et tâchant d'entraîner tout le monde vers les Tuileries.
La population du Temple et du faubourg Saint-Antoine se leva à l'appel des Jacobins de la Cité. Les patriotes de Saint-Marceau et de Montreuil descendirent aussitôt eu tumulte. Dans les quartiei's Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple et surtout de la Cité, les patriotes faisaient retentir toutes les cloches dont ils pouvaient disposer, battant le . tambour avec un redoublement de fureur et tirant le canon. Dans le même inst.int le tocsin sonnait au paxillon de l'Unité par ordre du comité de sûreté générale, et les sections fidèles conmiençaieut à se réunir. Le rassemblement grossissait toujours, s'avançant peu à peu vers les Tuileries, vociférant, hurlant, menaçant vers le but indiqué à tous : la Convention.
Les députés, accourus en toute hâte, étaient à leur poste.
Les membres de la Montagne, qui étaient sans comuiunicationavec le comité d'insui-rection, n'avaient pas été aveitis, car on voulait aussi les anéantir, et, comme leurs collègues, ne connaissaient le mouventent que par le retenlissemenl du tocsin. Ils étaient même en défiance, craignant que le Comité de siireté générale n'eiit tendu un piège aux patriotes et ne les eût soulevés que pour avoir occasion de sévii- contre eux. Les tribunes de la Convention avaient été envahies de bonne heure.
Deux camps ennemis étaient là en présence : d'une pari, les muscadins; de l'autre, les fui'ics et îes Jacobins.
La Convention entrait en séance : un peu de calme se fil.
Boissy-d'Anglas monte à la tribune pour lire un ra|)porl sur les divers systèmes adoptés en matière de subsistance. Dans ce moment, un bruit formidable éclute au dehors : c'est l'insurreclion (|ui s'avance. Les tribunes sont envahies. Le vacarme est honible : la confusion est partout.
Les ais de la porte crient, des plâtras tombent.
— Mourons à nos places! dit un député.
— Oui! oui! répond-on. "
Le président, s'adressant aux tribunes, enjoint à tous les bons citoyens qui les occupent d'en soi tir et déclare que l'on va em|)loycr la force pour les faire évacuer. Beaucoup sortent, mais les femmes restent en poussant des hurlements sinistres. En ce moment, un (h'putc qui n'avait pas encore paru dans l'a'^semblée y pénètre par une porte dérobée. Cet bonnne, c'est Fouché.
Uiii'lqnos muscadins le suivent : ceux-là sont aiMiiés de longs fouets. Sur un geste du membre du comité de sûreté générale, ils s'élancent vers les tribunes, les escaladent et flagellent les femmes, (|ui fuii'nl en |)OLissant des cris épou- \anlal)lesel aux gi'aiids api»lauilissements d'une |iartie de la Convenlion. Maib à |i(ùne les Iribunes sont-elles évacuées, que le bruit à la porte diî gauche redoidde. La foule est r(;venu(! à la charge : elle allaque de nouveau la porte, qui cède à la violence, éclate et se brise.
La Convention est envahie. I>e peu|)lc se répand partout, escalade les tribunes, va s'asseoir à côté des dé'iiutés. l>e président se anwrc... On entend des cris plus effrayants dans le salon de la Liberté : c'est un nouveau Ilot po|uilaire qui iléhorde sur le premier, c'est une seconde irruption d'hommes, de femmes et d'enfanls, criant tous à la fois : <i Du |)ain! du pain! »
,\lors comnieiwe u!i(! seî-no (le ronfiision impossible à décrire. Chacun veut jiarlcr el cric en vain [xuir se l'aire entendre. I-cs landiours ballcnl an dedans, el, au dehors, la l'unie uugpienie d'instants en inslunl».
En ce moment, l'insurrection paraissait absolument maîtresse de l'Assemblée.
l'armi ces meneurs, se glissant dans les groupes comme des serpents dans les baies, il en était un qui, par son activité fébrile, son agitation, sa souplesse, se faisait remarquer de tous, car il semblait être partout à la fois. Celui-ci parlait à certains hommes et leur désignait à tous un même point de l'Assemblée , celui qu'occupait Fouché. Bientôt ces hommes se réunirent au milieu du tumulte et, se frayant un passage, se ruèrent dans la direction de Fouché I En un clin d'oeil, le membre du comité chargé de la police fut entouré et disparut dans le flot des furieux.
Arraché de son banc , il allait être précipité , écrasé, étouffé, lorsque des jeunes gens bondirent à son secours. Parmi ces jeunes gens, il en était un portant un uniforme étrange et un autre vêtu en muscadin. Tous deux, armés de lourds bâtons, furent les premiers auprès du représentant assailli, et lui prêtant vigoureusement leur aide, le délivrèrent.
— Merci, citoyens ! Le Bienvenu et Bonchemin sont mieux nommés que jamais! dit simplement Fouché, tandis que son œil sombre enveloppait d'un regard haineux le (lot qui reculait.
En cet instant, un homme se faufilant au milieu des groupes atteignit l'endroit où était Fouché.
— Jacquet! murmura celui-ci.
Un second homme vint rejoindre le premier.
— Pâquerette! dit vivement Jacquet à celuiqui lesuivait, tiens ton serment! Le Roi du Baijne! Il nous le faut!
Pâquerette fît un signe affiiMuatifet s'élança dans la foule: Le tumulte augmentait d'intensité. C'était un charivari effi'oyable, quelque chose d'indescriptible.
— Mes amis' s'écria Vadier, retirez-vous! Laissez-nous discuter. Vous exposez le peuple à manquer depain en nous empêchant de prendre des mesures pour les arrivages!
— C'est de la tactique! s'écria une voix. Il y a trois mois que l'on nous dit cela!
Alors des cris s'élevèrent de toutes parts du sein de celle multitude en délire.
Enfin, l'homme dont nous avons déjà parlé, celui qui avait
lancé sur Fouché quelques-uns des insurgés, cet hoi c
fît circuler rapiiiement l'avis de coiitr.iiinlie les députés à descendre des hautes banquettes sur les(]uelles ils fêlaient réfugiés el de les réunir au milieu de la salle pour les forcer à délibérer. Aussitôt la proposition est adoptée. On se précipite, on se rue, la lutte reconnnence. Lesdéfenseuis de la Convention sont encore une fois repoussés. On lu'écipite les déi)Ulés hors de leurs sièges, on les fait descendre brutalement, on les parcpie comme un troupeau dans l'espace qui sépare la tribune des bamiuettes inférieures. Des hommes s'efforcent de les entourer et de les enfermer en formant une chaîne avec leurs piques. Les députés protestent : le vacarme devient effrayant. Le sang n'a |),is coulé encore, mais c'est par un miracle! En ce moment. Pâquerette revient près de Jacquet, lequel n'a pas quitté Fouché.