‹ Le roi des gabiersChapitre 8 sur 103 · LE BANANIER · texte numérisé non relu

LE BANANIER

A minuit, tout dormait à Ringstown ; une seule maison avait encore quelques fenêtres éclairées : c'étaient celles du gouverneur. Le port était silencieux; les navires au mouillage se balançaient sous les secousses de la marée montante. Çà et là quelques lanternes, hissées au bout d'une vergue, éclairaient faiblement le pont des bâtiments. La promenade, toutàrbein-e animée, était aussi déserte que lorsque le soleil à sou zénith dardait sur elle ses plus brûlants rayons. La brise de mer agitait les feuilles flexibles des palmiers et des bananiers. Le fort de l'est, qui se dressait en face d'elle sur un bloc de rochers, projetait une ombre saillante sur la terre ferme et sur la plage.

La corvette avait ses fanaux allumés, et une activité soutenue paraissait régner à son bord. Les matelots couraient sur son pont, dans ses cordages, sur ses vergues. On voyait leur silliouette noire se détacher sur l'azur foncé du ciel. Tout se préparait pour le moment prochain de l'appareillage. Cependant l'ancre mordait encore le fond de sable de la rade, car la lumière céleste se reflétait sur les anneaux humides de la chaîne passant près de la bouée sur laquelle se tenait toujours le nègre endormi. Depuis le matin, le nègre n'avait pas changé de position : il fallait que le malheureux eilt un besoin bien pressant de sommeil pour résister aux atteintes fraîchissantes de la brise après avoir supporté la clialeur ardente du jour. On élit pu croire qu'il était mort, car il ne faisait pas un mouvement.

Au moment où minuit sonnait, un redoublement d'activité se fit remarquer sur l'avant du navire en partance. Les matelots venaient de parer le cabestan, et ils s'apprêtaient à virer pour venir à j>ic sur l'ancre, afin de n'avoir plus qu'à déraper dès (|ue le commandant aurait rejoint son bord.

On entendait les modulations du sifflet du maître d'équipaj-'C, et les premières notes de ce chant traînard adopté par les matelots de tous les pays, alors qu'ils accomplissent un travail d'ensemble et de force, s'élevèrent avec une monotonie triste dans le silence de la nuit.

Au même instant, un accident bizarre eut lieu dans la première maison bordant le quai, celle d'où s'étaient échappés les lé^Tiers caraïbes. Vnn lumière apiiarut à une fenêtre et communiqua le feu à un store de mousseline servant à défendre aux insectes l'entrée des appartements ; mais cet incendie partiel fut éteint prescjue aussi rapidement qu'il s'était allumé. Comme la dernière flammèche s'envolait vers la rade, une chauve-souris fit retentir son cri aigre sur cette extrémité de la pi'omenade, plongée dans les plus obscures ténèbres par l'effet de l'ombre que projetait le rocher du fort.

Le nè^re, couché sur la bouée, parut se réveiller subitement. Il se dressa à demi sur son séant, puis, sans hésiter, sans [lerdre un instant, il se laissa glisser dans la mer avec une telle légèreté et une si in(;rveilleuse adresse, qu'aucun bruit ne décela la chute de son corps. Durant quelques secondes, il disparut compléliunent [xiur reparaître à quinze brasses plus loin et à un point plus rapproché de la terre.

Il avait franchi, en nageant entre deux eaux, l'esiiare éclairé par le l'eu des éloihîs, et lorsrpie sa tête apparut de nouveau îi la surface, il avait atteint la 7.ùw obscure. Queli|ues instants après, il abordait le (piai h l'endroit même où la (lierre se scellait au rocher. S'enlevanl vigoureusenieiil, il sauta lestement sur le sol. Lîi, suivant la base du rocher qui formait rexli'émilé de la [iromcuade, il courut rapidemi'nt, en se tenant toujours dans l'ondire. Arrivé en face de ravanl-d(!rnier bananier, il s'arrêta et parut attendre, (îe bananier était un arbre gigaiilesciue. Ses l'eiiillcs énormes, longues ili' deux li trois mètres et larges de plus d'un mètre, se sncecdaicul Irès-rapprochées et, leurs |iélioles persistants s'eiiKaînanl les uns dans les autres, forniaient une masse dont la circnnléience eût été dilli<'il(Mnenl embrassée par six hommes ri'unis, et dont la liniileur dépassait celle des plus haut(rs maisons de la ville. A son ciMitre s'élevait, dans toulu sa longueur, une hampe admiralde,

dont l'extrémité se penchait vers la terre et se terminait par un régime de fruits d'un poids énorme.

Le nègre s'arrêtant au pied du bananier, une feuille supérieure s'écarta doucement, une tête et une main apparurent dans l'ombre, et un corps se dégagea de l'épais feuillage, sautant doucement sur le sable. Ce nouveau venu, dont la peau paraissait blanche, comparativement à celle du nègre, se rapprocha de lui : .

— As-tu compté ? demanda-t-il à voix basse. '

— Oui, répondit le nègre. - '

— Combien d'hommes d'équipage ? !

— Soixante-trois.

— Y compris l'état-major ?

— Oui.

— Bon! ça ne fait jamais que trois English pour un de ^ nous. On pare tout pour appareiller ?

— Ils tirent sur la chaîne d'ancre.

— Parfait, mauricaud! T'es digne d'être matelot. Allons! leste et preste ! les camarades nous attendent ! Apprête à te pomoyer sur le grelin.

Et l'homme qui venait de quitter le -singulier abri qu'il s'était choisi gagna rapidement le pied des rochers suivi par le nègre qui marchait dans ses pas.

Ils franchirent, d'une course rapide, l'espace d'une demilieue, n'échangeant pas une parole, étouffant, avec précaution, dans les herbes, le bruit de leur passage et se tenant toujours éloignés de la clarté lumineuse formée par le scintillement des étoiles. Quand ils eurent contourné la ville, ils atteignirent les limites du camp retranché, établi par les Anglais pour protéger Kingstown contre une attaque des Cara'ibes. On apercevait de loin les baïonnettes des sentinelles brillant dans la nuit.

Des remparts protégeaient le camp en face de la campagne. Du côté des rochers de l'est, un simple fossé lui servait de limite, car on savait n'avoir rien à redouter de cette pente à pic. Un cordon de sentinelles veillait à l'extérieur de ce fossé. Ces soldats étaient au nombre de sept, placés à une courte distance les uns des autres. Le septième gardait l'extrémité des retranchements. Entre ces surveillants et les rochers se dressaient les hautes herbes tapissées de fleurs, les lianes gigantesques, toute cette végétation luxuriante enfin des plaines des Antilles.

Depuis quelques ijistants, le nègre et son compagnon, après avoir échangé quelques paroles à voix basse, s'étaient glissés dans ces herbes, dont les tiges énormes se recroisaient au-dessus de leur tête. Un profond silence régnait aux abords du camp. Les soldats anglais, immobiles à leur poste, appuyés sur leurs fusils, continuaient la faction commencée. De temps en temps, on entendait un bruit d'ailes, un froissement d'herbe, un cri plaintif : c'était une ehauvesouris s'envolant, un iguane ram|)ant dans les fourrés, une chèvre sauvage bêlant à l'approche du reptile inoft'ensif. Puis tout rentrait dans le silence. Tout à coup, un sifflement aigu d'un serpent fendit l'air, puis à ce sifflement en succédèrent rapidement d'autres, et les sentinelles tombèrent et disparurent, sous les hautes herbes, sans pousser un seul cri, sans faire un geste, sans bruit et sans un ennemi visible.

Au même instant, un mouvement en sens inverse s'opéra à la surface de cet océan de verdure sombre, et, à l'endroit où se tenait, tout ;\ l'heure, la première sentinelle, 'surgit brusquement un Caraïbe rouge enlevant' le fusil qu'avait laissé échapper le soldat anglais, puis, continuant sa course rapide sur le flanc du cam|), il recueillit successivement les autres armes et, posant son butin sur sou épaule, il se courba pour reprendre dans les herbes le chemin qu'il venait dt^ suivre.

En moins de quelques secondes, il attcifinil la base des rochers où des Caraïbes noirs éludes Caraïbes rouges, l'hounnc blanc qui avait sauté du feuillaf^-e du bananier de la promenade de Kingstown, tiraient, avec de grandes précautions, des cordages enfouis dans les herbes, qui niincnèrcnt les cadavres des soldats anglais.

— Tonnerre de Hre.st ! /,'rommela l'homme blanc, qui n'était autre chose que notre ami Malmrec, vou:* avez fait de la rmie besogne, mes gars, el celui qui vous traiterait de propres à rien sérail uii lier h.ile-bouliiie ! •', est ça, mes amours, halez dessus, ferme! Pas un Eux'i'^li/l'' i'«l* ' l^us harimnnés comme des pingoins endormis! \à\... ça y est. maintenant, en deux temps I »

Maliurec se baissa, saisit l'un des cadavres qu il déslia-

billa complètement avec une rapidité incroyable, tandis que les Caraïbes enlevaient aussi les vêtements des autres

Maliurec prit une corde, attacha ensemble tous les effets d habillement, en fit un paquet et le confia à un Caraïbe noir. Puis il attira à lui les gibernes.

— Toutes garnies de cartouches 1 dit-il en les ouvrant successivement. De mieux en mieux! Voilà du plomb anglais qui retournera pour sûr à ses maîtres ! Et toi, rougeaud, continua-t-il en se tournant vers le Caraïbe qui était allé recueillir les-armes, tu as les fusils?

Le Caraïbe désigna du geste ceux qu'il tenait dans son

bras droit. , . ■

Bon ! sept et quinze que nous avions, ça fait juste

vingt-deux, le compte tout rond ! reprit le matelot. Plus sept briquets bien affilés, sept paquets de cartouches et des habits pour jouer la grande mascarade, si le cœur nous en dit ! Approuvés, mes vieux ! C'a été fait proprement ! Pour

lors, faisons disparaître les traces de l'expédition. Emportezmoi ces English, et au trou !

Et Mahurec, attachant deux cadavres, les enleva et se dirigea vers l'intérieur de l'île, suivi par les Caraïbes qui emportaient les cinq autres morts.

Ils s'arrêtèrent devant une excavation récemment éreusée et bordée d'un énorme bloc de rocher qui, prenant un point d'appui contre la paroi de la montagne, n'était tenu que par une forte barre de fer, dont l'extrémité inférieure s'appuyait sur un autre quartier de roc enfoui à ras de terre. Une corde attachée à la tète de la barre de fer avait son extrémité à grande distance.

Les cadavres lancés dans le trou profond, les Caraïbes se retirèrent, et Mahurec, prenant le bout opposé de la corde, imprima une violente secousse.

Un bruit sourd retentit, le sol frémit et le quartier de roche, s'abattant sur l'excavation, ne laissa aucune trace des meurtres accomplis.

Fleur-des-Bois était demeurée immobile. (Page 32.)

Les Caraïbes, ayant Mahurec en tête, reprirent alors la route qu'ils venaient de suivre, en retournant sur leurs pas. Et ceux marchant les derni ers relevaient soigneusement les herbes foulées par les pieds de leurs compagnons pour qu'il ne restât aucun indice de leur passage.

Le camp, étant silencieux et calme, prouvait qu'on ne s'était pas encore aperçu de la disparition des sentinelles.

Les Caraïbes le dépassèrent en se tenant toujours dans l'ombre , et gagnant l'extrémité de la promenade, atteignirent le bananier dans lequel le matelot français avait trouvé un asile. Le rocher qui s'élevait à quelques pas de l'arbre gigantesque était absolument dénudé et se précipitait à pic, de son sommet à sa base.

Mahurec lança un regard rapide autour de lui, et bien certain qu'aucun espion anglais ne surveillait le terrain, il fit un signe à un Caraïbe rouge. Aussitôt le cri triste de la chauve-souris retentit. En même temps, une corde, lancée du sommet du rocher, se déroula rapidement et son extrémité fouetta la terre.

— En haut tout le monde! dit le matelot d'une voix impérative.

Un Caraïbe noir s'élança; saisit la corde et commença sa longue et périlleuse ascension, qu'il accomplit heureusement avec une force et une agilité qui lui valurent un coup d'œil

approbateur de Jlahurec. En peu d'instants, les Caraïbes atteignirent le sommet du rocher ; Mahurec, demeuré seul, avait fait laisser les armes et le paquet d'habillements. r I Le hardi iuarin attacha solidement sur ses épaules les uniformes, les fusils, les sabres et les gibernes; puis, saisissaut la corde, il l'étreignit d'une main vigoureuse, s'enleva lestement et se htssa avec une véritable agilité de singe. Bientôt il atteignit, à son tour, la cime étroite du récif. De l'autre côté était l'Océan.

Les Caraïbes s'étaient blottis dans une petite anfractuosité, qui leur permettait à peine de se maintenir, et un escarpement du récif les dérobait entièrement à la vue du fort.

Mahurec, en touchant le sommet aigu du roc, attira à lui la corde et se njit à haler dessus ; puis, quand il l'eut retirée tout entière, il la lança du côté de la mer. L'extrémité du cordage était solidement attachée à une pointe de corail. La corde par laquelle on était monté allait donc servir maintenant à descendre.

Mahurec passa le premier. Enjambant le bord de l'abîme, il se laissa glisser doucement, atteignit d'abord la corniche, puis, écartant la corde en appuyant le pied contre le rocher, il continua à descendre, tamlis que les vagues, se ruant contre la partie basse de l'écueil, montaient jifogressiveinent jusqu'à lui.

Cependant la corde, dont roxlromilc inférieure flottait tout i\ l'ht'iirc nu yré du vent et de la mer, se roidit brusquement, et Maluirec atteignit le bordage d'une grande pirogue' de guerre caraïbe.

— Aux autres! dit-il en saluant d'un sourire quatre rameurs i\ la peuu cuivrée, dont tous les efl'orls réunis suffisaient à peine à maintenir la pirogue à distance du rocbcr, sui- lequel elle se serait liroyée.

Une secousse donnée à la corde indiqua qu'un second ilrsceiideur suivait la voie aérienne et périlleuse. Bientôt tous turent réunis dans l'eraharcation, et pas un seul n'avait l'ié l)lessé, pas un accident n'était arrivé.

Lue heure du matin sonnait à Kinystown.,

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