‹ Le roi des gabiersChapitre 73 sur 103 · LXXXII. — SAINT-VINCENl · texte numérisé non relu

LXXXII. — SAINT-VINCENl

Il faisait nuit, comme il fait nuit aux Antilles : le ciel était pur, limpide, diaphane et parsemé à profiision d'astres

lumineux qui scintillaient accrochés à la voûle céleste, comme des diamants pailletant une robe de satin azuré. L'air était tiède, embaumé par les jiarl'ums enivrants des plantes et rafraîchi par instants par les actes émanations de la nier. Il était detix heures du matin, et l'on atteignait aux derniers jours de décembre. Au sud, la masse noire de Saint-Vincent se dessinait nettement sur le fond clair de l'horizon, et le cône aigu de la Soufrière se découpait, projetant sa cime vers les étoiles. Au loin, Sainte-Lucie et Grenade apparaissaient vaguement dans la pénombre.

Un navire était en panne à peu de distance de l'ile : ce .navire était une frégate. Elle ne portait aucun pavillon à sa corne, mais à sa poupe, à son gréement, ii sa ujâture, à sou ensemble et à ses détails, ciui ne trompent jamais l'œil d'un marin exercé, il était facile de reconnaître un bâtiment français. Les matelots, sur le pont, s'occupaient à décrocher le grand canot de ses palans et à l'affaler à ia mer. L'embarcation puissante glissa sur le flanc du navire.

Le canot fut conduit au pied de l'escalier de triborJ, ce qui indiquait qu'il allait être mis à la disposition d'ofliciers ou de passagers de distinction. Douze canotiers prirent place sur les bancs et assurèrent lestement les avirons. Trente hommes descendirent ensuite : ces trente hommes étaient régulièrement armés comme des soldats de marine. Ils s'établirent au centre du canot, leurs fusils entre leurs jambes, et se tinrent immobiles et silencieux. Un marin sauta en deux bonds à l'arrière et s'installa à la barre. Les deux bancs «J'honueur du canot deuKîuraieut inoccupés. Un petit groupe, formé de cinq ou six lionnnes, se tenait debout sur la platfi-forme supérieure de l'escalier et paraissait s'eiurctenir avec animation. Enfin deux hommes se détachèrent de ce groupe et descendirent à leur tour dans l'embarcation.

— Tout est-il paré? demanda le matelot qui tenait la barre.

— Hiii, répondit l'un des deux hommes qui, tous deux, avaiep* pris place côte à côte sur les bancs garnis de la couvertur'» bleue aux ancres brodées en saillie.

— Pousse !

Le canotier de tête planta le fer de sa gaffe dans le flanc de la frégate et poussa. Le canot s'écarta du bàliment, les avirons tombèrent d'un seul coup à la mer, le ti'anchant fendant l'eau avec une précision telle que pas une goutte ne jaillit.

— N ige! reprit le patron. Avant partout !

— Bonne cliance! cria dans le silence de la nuit une voix partie du pont de la frégate.

La lune s'ét;iit levée, et la brise de mer avec elle. Le ■canot, poussé par le double effort de ses rameurs et du vent fraîchissant, était emporté rapidement. lîieutoi les rochers qui entourent toute la côte orientale de Saint-Vincent, ces rochers qui forment comme une ceinture protectrice autour de l'ili^ apparurent dans toute leur aridité aux yeux de ceux qui avançaient vers eux.

A l'est, on découvrit bientôt l'ouverture cachée de celte petite baie servant de |)ort aux Caraïbes et dans laquelle nous nous sommes introduits au début de ce l'écil. En face était le ton ihie écueil sur lequel s'était brisé, durant les heures de cet ouragan dévastateur que nous nous sommes efforcé de décrire, le navire .l'ontenant l'enfant que Charles d'Herbois avait sauvé, par miracle, en l'isquant généreusement ses jours. Au loin, on pouvait distinguer, par un aperçu au milieu des rocs el des coraux, la luxuriante campagne de la partie caraïl)e de l'île. Le canot ras'ail les écueils, se dirigeant vers la petite baie. Pas une |)ari)le n'avait encore été échangée entre ceux i|ui le montaient. Le ressac balbtllaît énergî(|U(nnenl l'embarcation et lui occasionnait des mouvements de roulis secs et. brusques qui eussent |)romplemi'iit fatigué des cœurs non marins.

Le patron du canot, \('. nez au v(tnt, sifflant la brise, gouvriiiait <l'unc seule inaîn, au milîrii de celle passe ilangennise, avec un aidnndi, une dextérité, une infaillibilité de doigt el d'otil déccl.inl une scieniM- parfaite de l,i côte et une coiilianci' absolue m lui-nH''ine. Imi passant au pied de réeuinl ipiî doininait un promontoire, le rnati'liii tendit la main gambe rt l'Illeiira légèrenMïiil,de l'extrémilé de l'index, l'épaule de l'ini des ilcux oflicîers ; puis, rrporlani son doigt inilicatenr dans la direction île l'éinirme bloc de corail :

— Hein! lil-il, vous souvient-il, mon eominanilanl, de ce j<ucusard d'ouragan (|ui soufflaîl pire qu'un cnclialol liarpontu'''.' ("est iii-dusKiis ipie vous vous élcN patiné au iiiilieii des coups de nier, du niascarel, (h; la teinpèle, du Ircniblcmeril dérhaiiié, quoi! pour aller crocher sur son

pont ce pauvre innocent que le bon Dieu nous a conservé !

— Oui ! répondit l'officier, je me sou\ieus ; mais si je n'ai pas oublié ce que j'ai fait, j'ai bonne mémoire aussi île ce que tu as fait loi-inême. Qiiaiid je me dévouais pour l'enfant, tu te dévouais pour moi, et si j'ai sauvé le pauvre petit être, c'est toi qui m'as sauvé !

— Bah ! mon commandant, ne parlons pas de cela!

— C'est toi qui m'y fais penser, dit l'oflicier en souriant.

— Moi ? ab ! cette brtise !... Non ! pardon, excuse, mon commandant, je voulais dire... Ah ! cette... enlin, n'empêche ! c'est le relèvement de la côte qui me fait baler sur mes souvenirs du temps jadis. Ça me remémore tout, quoi ! En avons-nous eu du tintoiir &ar celle terre noire! Quel guignon ! Et puis après, quelle nopce ! hein ? quand nous avons croche la corvette de sir... chose ! Et je te cours sur l'Anglais! et je te l'accoste! et je le coule! Tonnerre de Brest! Ah ! c'a été bien agréable tout de même durant un moment!... C'est que les Caraïbes, c'est des matelots! Et mademoiselle Fleur-des-Bois ! quelle crâne fille! et l'autre Étoile-du-Maîin ! et le père Illehiie!... Tonnerre ! j'ai les écubiers humides rien que de me dire à moi-même que je vas les revoir tous !

— Bon Mahurec ! dit l'un des officiers.

— Quel dévouement! ajouta l'autre.

— De quoi ! quel dévouement ? dit le patron ; c' est-il un reproche, mon coramaudaut?

— Trois fois tu m'as sauvé la vie! Tu as sauvé la vie h celles que nous aimons, tu nous les as rendues, tu as failli dix fois te faiie tuer..

— Huist ! fit Mahurec avec un sifflement dédaigneux. Pour ce qui est de ma peau, elle est propreinout tannée, que je dis, et si les terriens y font par-ci par-là nue avarie, ils ne sont pas assez parés en grand pour la dér.iiinguer au-dessous de la flottaison. Tonnerre ! vous avez bien vu, mon comiîiandant. Dans cette soute à brigands de ia rue aux Fèves, j'en avais étranglé cinq à moi tout seul, et, quand ils m'ont laissé abattu en carène, ils ont eu cru qite j'avais filé mon câble par le bout ! mais, bernique ! pas si terrien ! Toujours solide, le gabier! Un coup de radoube, et on est paré à reprendre la mer!

— Tu ne souffres plus de tes blessures ?

— Ni vu ni connu ! Or donc, pour ce qui est de l'obligation que vous m'avez, ' faut rayer cela de votre catalogue, mon commandant, et vous aussi, monsieur Henri.

— Mais en te consacrant à nous, en abandonnant tout pour nous, qui sait ce que tu ;mrais pu devenir? Officier, comme tant d'autres qui n'étaient, comme toi, que maîtres d'équipage.

Maliui'cc secoua la tête.

— Les bras sont bons pour porter les galons, dit-il, mais quant aux épaules... trop carrées pour y placer répaulclle. D'ailleurs, c'est pas mon idée!... mou idée, à mol, c'est de vous \oir heureux. Eh bien!... un jour... quand le gabier sera dans les vieux pontons et qu'il ne pourra plus se patiner à lui seul... il demandera sa part de gamelle à ses coinmaudanls... et ciuand le bon Dieu lui tendra la gaffe... il s'en ira en disant : J'ai jiayo la dette de la vieille mère !

Les deux officiers tendirent à la fois la main au gabier. Mais celui-ci, soit pour éclia|)per à l'émotion qui le gagnait, soit qu'il l'ùl tout entier à sa manœuvre, se redressa brusquement: — Laisse aller tribord! dit-il; nage les bâbordais!... en douceur... la! maintenant, avant partout!

Le canot, s'indinant à gauclie, contourna le récif qu'il venait de doubler, et, s'cngageant dans la baie, avança rapidement vers la plage i|ni apparaissaîtargciitée par les rayons de la lune. Le plus profond silence régnait sur la mer et sur la terre, dont on distinguait nelteuieiil le paysage pittoresque. ICnlinée par ses rameurs, rembarcalioii eourutilroit vers la plage et y aborda biiuitôl. Les deux officiers .sautèrent les premiers sur le terrain sahbmiK'ux : Mahurec les suivit, |inîs les (renie liomiiies armés di'harquèrcnl i\ leur tour. I>es canotiers deineurèrent à la garde de reiiibarealiori.

— Dimiie tes ordres. Charles ! dit l'un des ofiicler.s en s'adressant à l'autre. Tu conn.iis le pays, lu dois être lo chef de l'expédition, cl moi et Mahurec seron.s les lieutcnanls.

— Obi mon cher Henri, réptnulil Charles, rcxpédilinn est bien l'aeilci II s'agil de gagner loul simpleiiicnl le carbcl.

— Alors, marche ! nous le suivons.

— CepeiidanJ, reprit Charles aprè.s' une niiniile de réflexion, il ne laul |ias emmener avec nous Ions nos hommes.

Les CaiMÏUL's ne s'alleiîilt'iil pas à iioîi-e aiTivée; et, ne sachant à qui ils ont atïaire, ils pourraient nous prendre pour des ennemis. Laissons nos hommes ici, sur la plage, et gagnons le carbet tous deux avec Mahurce. Illehiie leuienverra des provisions.

— Très-bien !

Henri s'approcha des trente hommes et leur transmit l'ordre donné,par Charles. Puis les deux oflieiers et Mahurec se mirent en route. Un morne silence r(^gnaitdans l'ile : pas un cri, pas un souffle, n'animaient cette partie de Saint- Vintent. Les trois homnies suivaient, à la base des rochers du rivage, un étroit sentier qui aboutissait à l'entrée du bassin. S'entbnçant sous les grands arbres qui -couvraient cotte enlrée de leurs cimes touffues, ils s'engagèrent, à pas silencieux, dans cette trace qui conduisait à travers une savane fleurie, jusque parmi les cases du grand carbet. Le silence était de plus en plus solennel.

— C'est ici, gabier! dit Charles en s'arrêtant ; je n'entends pas aboyer les lévriers, qui devraient cependant prévenir leurs maîtres de notre approche.

— Oh ! tu Mahurec, c'est qu'ils aui'ont flairé de vieux amis.

— N'importe ! ce silence obstiné me parait étrange! "

— Y a-t-il donc un volcan dans l'île? demanda tout à coup Henri.

— Oui ! répondit Charles.

— Et il fait souvent irruption?

— Jamais. ,

— Qu'est-ce donc alors que ces- lueurs rougcâtres que j'aperçois ià-bas, devant nous, sur la terre ? Ou dirait de la lave en fusion.

Charles et Mahurec se penchèrent pour regarder.

— C'est vrai ! dit le gabier ; je relève du rouge dans les herbes.

— Une fumée rougcâtre ! ajouta Charles.

— Mais, reprit Mahurec, c'est là où était le carbet !

— La place est nue !...

— .Qu'est-ce que cela signifie ? dit Charles avec inquiétude.

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