‹ Le roi des gabiersChapitre 74 sur 103 · LES INDICES · texte numérisé non relu

LES INDICES

Les trois hommes reprirent leur marche, mais avec une certaine préoccupation : ils avaient hàle de deviner l'espèce d"éni-;me qui s'offrait à eux. ^lahurec courut en avant. En ce moment, une rafale de vent tit courber les cimes des arbres, puis, s'abattant vers la terre, elle fit voltiger la poussière ; à cette poussière se mêlèrent aussitôt des myriades d'érincelles qui vollij;èrent dans l'espace en tourbillonnant.

— Le feu ! s'écria Charles.

Et, alarmé par cette vue, il s'élança vivement. Dépassant Mahurec, il allait gagner l'endroit où il pensait que devait être encore le caibet, lorsqu'il heurta brusquement un objet qui barrait la route. Il se baissa et poussa uu cri d'horreur.

— Un cadavre de Caraïbe ! dit-il.

— Un autre !... dit Mahurec en imitant le même mouvement.

— Un autre encore !... frt Henri. .

Les trois hommes se regardèrent en frissonnant. La scène de la rue aux Fèves revenait en mémoire aux di'ux officiers. Là aussi ils avaient heurté des cadavres, et Camparini et Bamboula étaient derrière.

— Une femme! dit ilahurec en désignant un quatrième corps étendu sans mouvement.

— Un. enfant !... un vieillard!... ajouta Henri, qui avançait toujours à demi courbé sur le sol.

— Des guerriers en costume de guerre ! dit Charles. Les Caraïbes auraient-ils donc été surpi'is et massacrés!

— Le carbet a été brûlé ! fit Mahur.'c; voici encore les cendres fumantes ! Il ne doit pas y avoir vingt-quatre heures que le désastre a eu lieu.

Effectivement, le gabier avait raison : il ne restait plus de ce charmant village caj-aïbe aux fraîclics maisons de roseaux et de feuillages que des cendres dont la brise faisait jaillir encore, de loin en loin, des flammes livides comme celles d'un bûcher qu'alimentent d.es ossements humains.

— Illehiie!... Etoile-du-Matin !... Fleur-des-Bois !... et cet enfant!... cet enfant!... que sont-ils devenus? s'écria Charles avec une extrême violence.

— Cherchons ! dit Henri, interrogeons ces cadavres !

Mahurec était déjà à l'œuvre.

La lune, cachée jusqu'alors derrière le piton de la Soufrière, se découvrait radieuse et projetait en plein sa lumière argentée. La "clarté était plus que suffisante pour aller aux recherches entreprises. Charles et Mahurec se mirent à interroger les cadavres. Plus de trente corps couvraient la terre encore fumante, cette terre sur laquelle s'élevait jadis le carbet des Caraïbes rouges.

Une heure s'écoula dans cet horrible travail. Enfin, Mahuii'c et Charles, se redressant tous deux, revinrent l'un vers l'autre.

— Eh bien? demanda Charles.

— Rien, mon commandant ! répondit Mahurec.

— Tu n'as trouvé aucune trace de ceux que nous cherchons?

— Aucune !... et vous ?

— Pas davantage. ,

— Ils auront échappé, alors!

— Où peuvent-ils être? demanda Henri.

— Au cirbet de la montagne, sans doute, chez les Caraïbes noirs. Les Anglais auront pu forcer les passes ou déjouer la surveillance des sentinelles; ils auront surpris le village, alors qu'il y avait peu de défenseurs, et ils auront impiiovablement massacré tous ceux qu'ils auront trouvés. Puis, ils auront mis le feu au carbet, et l'incendie aura achevé ce qu'avait commencé le meurtre.

— Qu'allons-nous faire, alors?

— Aller à la montagne.

— Mais il faut rassembler nos hommes et les emmener avec nous. Qui sait?... si les Anglais ont surpris les Caraïbes, ils sont peut-être encore dans l'île, et nous pouvons les rencontrer.

— Tu as raison.

— Quand la frégate sera-t-elle à la Guadeloupe?

— Demain soir.

— Le temps que Victor Hugues embarque les troupes et que le navire revienne, il ne faut seulement que trois jours.

— Qui sait si les troupes arriveront à temps !

— Crois-tu donc tout perdu ?

— Je le crains! Je connais les Caraïbes ; c'est une nation in lomptable et capable de résister jusqu'au dernier homme...

— Eh bien? alors...

— Oui, mais pour qu'un sauvage abandonne son carbet, il faut qu'il se sente à bout de forces et de courage. Et, tu le vois, le carbet des Caraïbes rouges a été incendié, et personne ne Campe sur ses ruines.

— Si le village a été pris par surprise, si les Cara'ïbes étaient en ce moment à la poursuite de leurs ennemis?

— Nous allons tout savoir en gagnant la montagne. Mahurec! cours chercher nos hommes et ramène-les vivement !

Mahurec s'élança et disparut dans la direction du petit port. Une demi-heure après il revenait conduisant au pas de course les trente hommes armés. Charles prit la direction de la petite troupe, et l'on s'avança vers la montagne ; en hom;ne habitué à ces pays où se faisait une guerre d'extermination, Charles n'omettait aucune des précautions nécessaires pour garantir le détachement d'une surprise et pour se' renseigner sur le point où pouvait être l' ennemi. Mais le silence était toujours lugubre, et aucun indice d'ami ou d'ennemi ne se révélait à lui ; aucun bruit lointain ne sortait de ces campagnes désolées.

L'air pur et embaumé du matin n'apportait d'autres sons que le chant matinal de quelques oiseaux qui saluaient le retour de la lumière et faisaient entendre les expressions harmonieuses de leur joie et de leur amour, comme si rien n'était changé autour d'eux, comme si la terre de l'île était vierge de sang versé.

La petite troupe avançait toujours d'un pas rapide et en observant le plus religieux silence. Avec le premier rayon de soleil apparut au loin, dans la montagne, l'.habitation des deux filles du chef rouge, cette case embellie à plaisir par les soins d'Étoile-ilu-Matin et par ceux de Fleur-des-Bois, ce palais des- Caraïbes que Charles avait si longuement habité.

. Charles sentait son cœur dévoré par une anxiété mortelle. Il se rappelait tout ce que les Caraïbes avaient fait pour lui, l'amitié dont l'avait entouré Illehiie, le vieux chef, le dévouement fraternel dont Fleur-des-Bois lui avait donné des preuves si irrécusables, l'amour enfin qu'il savait avoir

involontairement inspiré à Étoile-du-3Iatin. Il revoyait ses jours tic malheurs et de soulTranrcs adoucis par les soins de ses- amis. Il se disait que, sans eux, il serait mort vin,:,'t fois, Hon-stulenienl de cette mort horrible dont Illehiie l'avait préservé en le recueillant dans sa pirogue alors que le navire qui les transportait, lui et Henri, avait fait naufrage, mais qu'il aui-ait succombé à la douleur, au chagrin, à la misère, sans l'alTeclion du chef et de ses tilles.

lit maintenant qu'il était heureux, lui, maintenant qu'il avail reconquis celte Lllanche qu'il chérissait, celte Léonore, cel Henri qu'il aimait de toute son âme. il fallait que ceuxlà qui avaient contribué à l'édification de ce bonheur fussent à leur tour menacés des plus grands désastres 1 En appro-' chant de l'habitation, tous les faits se retraçaient plus nettement à son esprit. Cependant, à mesure qu'il avaiiçait, une lueur d'espérance brillait dans son cœur. Autant qu'il en pouvait ju?L'r, les ennemis n'avaient pas porté leurs pas dans les lieux qu'il parcourait. Tout y avait conservé le mciiie calme et le même aspect que par le passé. Les passi- Uores, les jasmins, les phaséoles multicolores, y formaient loujoms d'admirables berceaux cuibauiués des plus suaves cl des plus pénélranles odeurs.

.Une Case s'ouvrait en face de lui : Charles, faisant signe de la main à ceux qui le suivaient de demeurer stationnaires, pénétra dans cette case : c'était la sienne, celle que lui avail donnée Illehiie, celle qu'avaient parée Fleur-des- Bois et Étoile-du-.Matin. U entra : les nattes de latanier tapissaient toujours les murailles. Chaque chose y était rangée comme le jour de son départ. Son hamac à treillis élégants en fils d'ayaré était teadu et paraissait préparé pour le recevoir.

Charles regardait autour de lui avec attendrissement; il cherchait... Personne ne se présentait à. ses regards. Le -plus profond silence répondait seul aux soupirs qui s'cxhalaienl de sa poitrine oppressée. S'arrachant à ses poignants souvenirs, il allait sortir de la case, lorsqu'un hurlement sonore retentit brusquement, et un lévrier gigantesque s'élança dans l'habitaliou. En apercevant Charles, le chien fit un bond et poussa des cris joyeux.

— Coùina! s'écria le j'une homme avec joie. Oh ! ta maîtresse n'est pas morte, car tu ne serais pas si joyeux de me revoir 1

Lu chien bondissait, sautait, prodiguant ses caresses à Charles, mais faisant des el'forts manifestes pour l'enh-aîner.

— Qu'as-tu donc? dit Charles étonné de cette paatomime expressive.

Puis, connaissant la sur])rcnante intelligence des lévriers caraïbes, il obéit aux efforts du chien et fit mine de le suivre. Coù;!ia s'élança en avant, quitta la case et courut vers rhabitalion principale. Charles y pénétra en inêine tciiips que le lévrier. Lu lioinme était dans là premii''rc pièce : cet linmine, tout ensanglunlé, 1rs trails découiposés par l'approche de la mon, gisait étendu sur un lit de feuilles sèches. Charles s'avança vivement vers lui.

— l'ukiri ! s'écria-t-il en reconnaissant le chef des Caraïbes noirs.

Le blessé fit un signe de bienvenue.

— Illehùe ? s'écria Charles.

Pakiri fit un effort. ■

— Il ot mort ! dit-il.

— Mort!

— Tué par les Anglais.

— Éloile-du-Maliu .'

— Elle est prisonnière.

— El Flenr-des-Buis?

-- Elle combat avec nos guerriers pour délivrer sa sœur.

— Où usl-clle?

— Sous les murs de Kingslown.

Charlis fit un iiiouvcmeiit comme pour s'élanror an dehoi's, mais un scnlimeul d'humaiiilé le r.unena aussiliH vers le blessé.

— N(! t'occupe pas de moi, dit Paktrl de l'acccnl le jdus simple, je vais iniiiiiirl

— .Niais ne puis-je le porter secoure?

— Tu ne peux ricii I — (v'pi'niiaiil...

— Ah ! fil le <'hef noir, avec iin nrreni de reproche, la Fraiici' ne nous aime plus! l^lle esl parmi les ennemie des Caraïbes, cl (cpcndanl les Caiaibfs élaicnl ses eiil'anls ! Ce suiil (lus Iruiiçais qui nous ont livré.s I

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