‹ Le roi des gabiersChapitre 75 sur 103 · LXXXIV. — LE CHEF NOIR · texte numérisé non relu

LXXXIV. — LE CHEF NOIR

— La France ne vous ainio plus ! elle est parmi vos ennemis! ce sont des Français qui vous ont livrés! s'écria Charles avec étonucn)cnt.

— Oui, dit le Caruïue avec tin effort, car ses blessures le faisaient horriblement souffrir, et déjà la mort étendait ses •bras osseux pour s'emparer de sa proie.

— Mais je ne comprends pas tes paroles, Pakiri! ou tu es fou en ce moment, ou toi tt les liens avez été iudigjn'm ont trompés. Jamais la France n'a songé à abandonner les Caraïbes. Elle est toujours en guerre avec l'.^nglelerre, et vous sera toujours une alliée fidèle! A mon départ de Brest, j'ai emporté les ordres nécessaires pour vous conduira des secours. Victor Hugues va envoyer de la Guadeloupe ilenx bataillons et un parc d'artillerie. La frégate que je montais lui porte en ce moment des instructions à cet égard, et si j'ai débarqué en vue de l'île, c'est que j'avais hâte de vous revoir, de vous annoncer la prompte venue de ces renforts.

Pakiri regarda Charles.

— Les Français sont parmi nos ennemis ! répcta-t-il.

— Mais, s'écria Charles, tu te trompes, je te le jure ! Ne me crois-tu pas'?

— Pourquoi les Français ont-ils livré alors le secret des passes "

— te secret des passes a été livré?

— Oui 1

— Par des Français?

— Oui ! dit encore Pakiri avec un nouvel effort. Charles frissonna convulsivement. -

— Ces Français, fit-il d'une voix frémissante, quels sont- ils?

— Ceux qui sont venus ici en ton nom.

— Des Français sout venus en mon nom à Saint- Vincent, dis-tu?

— Oui. Illelnie les a accueillis : ses filles les ont fêtés, et, pour prix de l'hospitalité des Caraïbes, les Français eut livré aux Anglais le secret des pass-^s ; ils ont tué le grau.l chef, amené les ennemis au carbot et emiueué Étoile-du- Maiin pi-isonnière à Kingslown !

Charles t4ait d'une extrême pâleur.

— Os Français, s'éeria-t-il, combien élaieut-ils ? -^ Deux seulement.

— Quand soni-il venus à Saint- Vincent ?

— Il y a un mois.

- — Leur nom ?

• — Je l'ignore.

— Oli ! lit Charles en étreignant la crosse de son fusil, nous sommes an ivés trop lard, les monslres nous ont devancés!

Puis, revenant vers Pakiri qui se roidissail dans les convulsions suprêmes :

— Ne puis-je iicn pour toi ? dil-il.

— Hi.'ii! répondit le sauvage.

— Faul-il donc le laisser seul?

— Je vais mouiir, va me venger!

— T'ahaiidonner ainsi esl iin;iossible I

— Pouniuoi? Le grand esprit va venir chercher Pakiri! Pakiri l'atti'nd... il le voit... il l'appelle... Le voilà!...

Le Caraïbe se dressa sur son séant, ouvrit démesurément les yeux comme s'il eût voulu mieu\ voir, il éts'iidil les bras coiniiic s'il eût voulu saisir queh|ue chose dans le vide, puis il demeura immobile. Charles se précipita sur lui ; sa main rencontra l'épaule du sauvage; le Caraïbe relomba en arrière et demeura roiile sur sa ciniche : il élail mort. Charles s'assura que son civur ne bitlail pbis^ et, convaincu qu'il ne laissjiit après lui (|u'un cadavn', il quitta vivement la case.

— Coïlma 1 appela-t-il.

Le lévrier ne parut i>as. Depuis le moment oii Charles, cédant aux instances de rmiclligeni animal, s'êlait laissft eomliiire dans la case on gisait le chef noir, Cmïma avait cessé d'aboyer, cl il avail .bondi BU dehors dès que Charles s'élait nppro.'hé du mmiranl.

— Il sera relonrnê sur les traces de sa matlrcsse, se dit Charles après un instant de silence.

El rofiicicr rejoignit ceux qu'il avait laissés au dehors, cl

qui attendaient toujours. Henri vint rapidement à sa rencontre.

— Eh liien? domamla-t-il.

— JacqiR'tavail deviné juste, répondit Charles. Caniparini et Bamboula nous ont précédés aux Antilles, et ee que nous conleniplons depuis noire arrivée est le résultai de leur plan. Les nionsires, en se présentant comme Français dans ce pa\s où le nom de la France e>t aloré, se sont emparés do la" confiance des indi^èucs, puis ils ont vendu l'ile des Caraïbes aux Anglais!

— Horreur! s'écria Henri.

— Le carbet a été surpris et le massacre et l'incendie ont fait leur œuvre, eoniinua Cliarles. Le secret des passes a été étudié et livré, lllehiie est mort! Etoile-du-Malin est prisonnière, et Fleur-des-lîois eombat avec le reste de ses guerriers !

— Mais l'enfant, l'enfant?

— Pas de nouvelle! Pakiri est mort avant d'avoir pu m'en dire assez.

Et Charles raconta rapidement la courte scène qui venait d'avoir lien. 3hiluirec s'était approché des deux officiers, et il ne perdit pas un mot des détails donnés par le marquis d'Herbois. En entendant ce récit animé des dé-astres des Caraïbes, le vietis gabier laissa échapper une série de jurons sonores.

— Tonnerre! s'écria-t-il sous forme de péroraison, il faut aller l'allier mademoiselle Fleiir-d'es-Bois, mon commandant, et, sans ulteiuire les icnlorts de la Guadeloupe, aborder en grand les Anglai-;, repi'endre Etoile-du-.Matin et croclier au bout d'une vergue ces deux chiens qui out fait tant de mal à tout le monde.

— Mais nous n'avons que trente honimes! dit Charles.

— Possible, mais trente et douze canoliers, ça fait quarante-deux, et de vrais matelots, quoi ! Ça compte triple, des cœurs à vous et à M. Henri, mon commandant 1

— Oui, dit le vicomte, marchons!

— Soit! reprit Charles. Si les Caraïbes sont encore nombreux, la parlie peut ne pas être désespérée.

— Filons par la monla,'ue et le cap sur Kingstown!

— En avanc! s'éciia Charleà en s'élaiiçant.

La peiiie troupe, abandonnant l'iiabilaliou , reprit sa marche en suivant toujours le sentier d -s moutagnes, afin de se tenii' à l'abri des surprises et de dominer toujours le pays. Dans toutes les îles volcaniques du grand archipel des Antilles, les collines et les montagnes sont de hautes coulées .de laves, qui partent d'un eenliv commun où gisait jadis le foyer iguivome. Elles se ramitieut et diminuent d'élévation en se rapiiroehant du riv;ige de la mer. Ainsi, quand on est maître du point culminant, on a la clef de toutes les positions militaires de la côte et des environs : on les domine par un commandement avantageux, et l'on peut les attaquer par des roules'divorgentes, sans crain Ire d être attaqué soi-même à l'improvisle. Charles, connaissant parfaitement le pays, se rendait ti'.op bien compte de la situation pour négliger un pai'eil gage de succès; aussi évitait-il les vallées pour suivre les sentiers des crêtes, marchant sur un terrain dénudé et dominant à droite et à gauche toute la campagne.

liienlôt il atteignit les abords de la Soufrière, et, franchissant les crevasses ouvertes dans les massifs des mornes par d'anciens trcmblemenis de terre, il traversa une forêt épaisse, nommée par les Caraïbes la furet Noire, et les culs qui séparaient le territoire des sauvages de celui des .\nulais, et il di'boucha biavcment dans la campagne de la colonie. C'était là qu'il espérait rencontrer Fleur-des-Bois et ses gueri'iers. Le jour se levait radieux, au loin la eampai;ne c'tiit déserte, pas un êli'e humain n'apparaissait à l'iionzon. Charles s'arrêta; ses hommes demeurèrent à distance, à demi eadiés denière un bouquet de latani'ers, et Henri et Mahurec se joignant à lui, tous trois tinrent une sorte de petit conseil de guerre.

La situation était effectivement des plus critiques. Les trois chefs se trouvaient avec trente hommes seulement au milieu d'un pays ennemi, ne possédant aucun renseignement précis sur la position que pouvaient occuper ceux qu'ils voulaient rejoindre ou ceux qu'ils devaient comhatire. Fallait-il continuer à s'avancer au risque de tomber dans un parti d'Anglais et de sacrifier des hommes sans résultat'? F, liait-il retourner en an-ière, rentrer sur les terres caraïbes et. s'efforcer de trouver un sauvage qui pût les guider?

Fleur-des-Bois devait être aux environs de Kingstown ; mais était-elle au nord, à l'est ou h l'orient? Charles hésitait; Henri, ne connaissant pas le pays, n'osait émettre aucun avis. iMahui'ce se creusait la cervelle pour l'aire jaillir une idée. Tout à coup une vive fusillade retentit dans la campagne. Tons prêtèrent une oreille atienlive.

— C'est à l'est de la ville! s'écria Charles. Marchons!

Tous firent un même mouvement dans la direction indiquée, mais au même instant des conos de feu retentirent à l'ouest. A ces coups de feu se mêlèrent des aboiements stridents.

— Les lévriers ! dit Mahurec.

Tous s'étaient arrêtés.

— Que faire? quelle route suivre? s'écria Henri en frémissant d'impatience.

Charles réfléchissait.

— Les Caraïbes attaquent les faubourgs des deux côtés, dit-il. Sans doute, l'une de ces attaques est fausse et doit servir à protéger l'autre, celle sur laquelle on compte. Henri! tu vas prendre le commandement delà petite eo--. lonne : Mahurec te g'uidcra. Cours à l'ouest! Prête secours à nos amis... Je vais dans la direclionopposée, savoir quels sont ceux qui y combattent.

— Seul?

— Sans doute!

■ — Mais partageons nos hommes!

— .Non! chaque troupe serait trop faible alors, et ne saurait résister. Seul, je pourrai me simstraire au danger...

— Je vous accompagne, dit Mdhurec.

— Et qui guidera Henri?

— Cependant...

— ^ Silence! obéissez! interrompit Charles. Toi, Henri, tu m'as, reconnu pour chef de l'expéditioUv donc, ne discute ■pas mes ordres. Je connais la contrée : si le danger est pressant, je nie replierai sur vous... mais

u'eniendez-vous pas? la fusillade redouble.

hAtez-vou* !

Songez qu'il

faut sauver cet enlaiit!

Henri et Mahurec Jiésitèrent.

— Uès que j'aurai rejoint les Caraïbes de l'est, je vous enveri'ai de nouveaux ordres. Eu avant! Je le veux! je l'ordonne!

Mahurec courut à ses hommes.

— Va! ajouta Charles en poussant Henri.

C(dui-ci obéit. Les trente hommes, eoinuiandés par Henri, guiilés par Mahurec, s'élancèrent vers l'ouest. Les aboiements féroces des lévriers et le bruit des eoilps de l'eu éclataient avec une nouvelle fureur. La fusillade était moins vive à l'est. Charles s'enfonça dans la forèl.

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