‹ Le roi des gabiersChapitre 76 sur 103 · LXXXV. — A KINGST0V;N · texte numérisé non relu

LXXXV. — A KINGST0V;N

Nos lecteurs n'ont pas oublié Kingstown, la capitale de la colonie anglaise de Saint-Vincent. Ils se souviennent de cette ville, échantillon de la civilisation britannique implantée sur la teri'e des Antilles, ils se rappellent sans doute aussi sir Henry Stephens, le gouverneur anglais de Saiut- X'incent, sa fille, la romanesque miss Mary si -miraculeusement sauvée à la Tri)iiddd, lors du tremblement de terre de Puerto Espuna, par ce sir Ewes qu'elle détestait si pi'ofondéinent et dont elle avait juré de se venger. Puis loi'd Ellen, le capitaine de vaisseau anglais, le fiancé de la jolie miss; et lady Harriel, la gouvernante .sèche, maigre et décharnée.

Ce sont ces personnages, dont nous sommes séparés depuis si longtemps, que nous allons retrouver en rentrant à Kingstown.

Aux colonies, durant le jour, la chaleur est écrasante, étoiilf inte, irrésistible, tandis que le soir, la brise de mer arrive toute chargée des acres émanations salines de l'Océan, rafraicliie par le pulvérin des vagues, apportant avec elle un bien-être régénérateur. La nuit, la brise loinbe, le calme est plat, mais la rosée est abondante et sa fraîcheur délicieuse fait trouver un charme de plus à la douce clarté des étoiles succédant aux feux dl*^vorants du soleil. Le matin, le vent souille de terre apportant sur ses ailes les pai-fums des plantes, les poétiques odeurs que dégage la nature à soa réveil.

Aussi les heures du soir et celles du matin constituent-

elles le temps de la vie nielle aux colonies. Les An;,'lais eu\niêmes, qui cependant importent et implantent partout, avec un acharnement comique, leurs habitudes, leurs usages et leurs mœurs, les Anglais ont plié leur roideur aux nécessités du climat.

Ainsi, miss Mary était-elle debout à cette heure matinale. Couchée dans un hamac, dans le jardin de l'habitation de son père, elle sacrifiait aux idées créoles, tout en prépai'ant sur une table placée à sa portée le thé traditionnel et les tartines d'usage. Assis en face d'elle, était sir Henry, son père. Près de sir Henry, se tenait lord Ellen, et dans l'ombre on entrevoyait la silhouette de lady Harriet, laquelle marchant avec ce sautillement particulier aux femmes de son pays, qui ont toujours l'air de danser sur des œufs, s'avançait, venant de l'habitation, dans la direction où était accroché le hamac de la jeune fille.

— Ainsi, mon père, disait miss Mary tout en étendant avec un soin religieux une couche de beurre sur la tartine qu'elle élait en train de confectionner, ainsi, mon père, vous croyez que ces deux hommes sont deux grands seigneurs français ?

— Je le crois, ma fille, répondit sir Henry. Miss Mary se tourna vers lord Ellen :

— Ces deux hommes, vous les avez vus? demanda-t-elle.

— Oui, miss, dit Ellen.

— Et vous les tenez pour deux gentlemen ?

— Ils sont aussi gentlemen que deux Français peuvent l'être.

— Ah!...

— Ce n'est pas voire avis ?

— Ces hommes me déplaisent plus que je ne saurais le dire, miloid. Oh ! ce ne sont certes pas là des héros!

— Non ! dit sir Henry, mais ils nous ont été fort utiles.

— En quoi?

— Comment! en quoi? Ne vous souvenez-vous plus, miss, des services importants que ces hommes ont rendus à la cause de l'Angleterre ! Depuis loufjtemps les Caraïbes, se défiant de nous, faisaient si bonne garde, que nos espions ne pouvaient même plus s'aventurer autour des passes, (^es stupides sauvages n'aiment pas l'Angleterre : ils aiment les Français. 11 nous fallait des Français pour les tromper, et la Providence nous a envoyé deux émigrés, ennemis jiins les républicains. Ces deux hommes se sont introduits ebi'Z 1( s Caraïbes : leur titre de Français a suffi pour captiver la confiance des sauvages. C'est pai' eux que nous avons connu les secrets des passes, c'est par eux que nos tmupes ont |iu arriver jusqu'au carbet des Caraïbes rouges; c'est par eux, enfin, que nous sommes à la veille de triompher et de faire flotter le yacht anglais sui' toutes les côtes de Saint- Vincent !... Et vous me demandez en quoi ces deux hommes nous ont été utiles !

— Qu'ils soient utiles, bien ! je ne conteste pas, mon père, reprit miss Mary, mais pour honorables et pour gentlemen...

— Eh ! fit lord Ellen, qu'importe ce qu'ils ne sont pas, pourvu qu'ils nous servent.

— Aôh I dit miss Mary, ces honmies sont méprisables et je les méprise. Servez-vous-en, j'y consens, mais me conirainilre à dîner avec eux... n'y comi)tez pas! sholcinfi !...

Et la jeune miss accompagna ce mot si parfaitement dédaigneux du plus mépiisaiit des gestes.

— (^('penilanl, dit sir Henry, je les ai invités.

— C'est possible, nion père, miiis je ne dînerai pas.

— Mais, insisia Ellen, ces hommes servent l'Angleterre.

— ils trabisscnt leni' pa\s I

— Leur pa)s les repousse, les exile !

— 1)(^ f/rands coim-s doivent smilTrir avec palieru'c.

Lady Harriet arrivait en c(! moment : un valet la suivait.

— Il y a au salon, dit h; valet en s'inclinant devant le gouverneur , deux gentlemen français qui demandent à parler à Voiro Honneur.

— Le comte de Sommes et lo marquis Camparini I dit sir Honry en se levant .

— Oui, Votre Honneur.

— Priez-les de m'atlendrc : je vais auprès d'eux.

— Le valet s'éli)ij.'na.

— Vene/.-vons, milord? ajouta sir Henry.

Lord ElliMi (juilta son siège et suivit le j;onverneur. Miss Mary accompagna d'un regard déiiaigneux le départ de l'officier de m.iiine.

— Faut-il faire le llié? demanda lady Harriet.

— Oui, dit miss Mary.

Et la jeune fille se laissa glisser à bas de son hamac.

— Où est le docteur César? demanda-t-elle.

— Avec la Caraïbe, l'épondit lady Harriet.

— Ah! ma prisonnière! Cette jeune femme que lord Ellen a ramenée du carbet et qu'il m'a donnée?

— Oui, miss.

— Est-ce que son enfant est toujours malade ?

— .le ne sais.

— Où sont-ils tous deux?

— A la case de la fontaine.

— Piès du salon où est mon père?

— Oui, miss.

— Et le docteur est avec eux ?

— Oui.

— Eh bien ! prépare le thé, je vais revenir.

Et miss Mary s'éloigna à pas lents, prenant l'allée que son père et lord Ellen venaient de parcourir. Le salon principal de l'habilalion, situé au rez-de-chaussée, se trouvait occuper tout l'angle droit du bâtiment. Devant ce salon se dressait, touffu, un bouquet de verdoyants arbustes, et, à gauche de ce bouquet, construite dans un nid de feuillage, on apercevait une petite case de forme indienne, mais très-coquette et admirablement soignée.

C'était miss Mary qui, pour contenter un caprice, avait fait élever jadis cette case, au pied de laquelle serpentait un petit ruisseau prenant sa source à une fontaine voisine. Pour atteindre la case, il fallait traverser le bouquet d'arbres plantés devant le salon. Mary, marchant toujours, rêveuse et languissante, atteignit le bouquet d'arbres. Au travers des feuilles gigantesques, elle apercevait l'une des fenêtres ouvertes du salon. Comme la j^une fille passait devant celle fenêtre, sans pouvoir être vue de l'intérieur de l'appartement, protégée qu'elle était par un latania séculaire, elle entendit un grand bruit de voix arriver jusqu'à elle. Si ce bruit ne résullait pas d'une dispute, il provenait au moins d'une conversation (les plus animées. Mary s'arrêta et écouta. Tout à coup, elle tressaillit : elle venait d'entendre son nom, à elle, prononcé distinctement par lord Ellen puis les éclats de voix redoublèrent.

Que dit-on ? Pourquoi s'occupe-t-on de moi ? se demanda Mary.

Poussée par un sentiment de curiosité bien excusable, elle s'avança doucement , étouffant le bruit de ses pas. Ecartant doucement les branches, elle glissa un coup d'reil rapide et elle aperçut debout dans le salon, discutant chaudement, quatre hommes très-animés. Deux d'entre eux sont bien connus du lecteur. Sir Henry et lord Ellen discutaient avec le comte de Sommes et le marquis Camparini.

LXXXVJ. — LA PRISONNIERE.

— Milord, disait le comte de Sommes d'une voix élevée, vous avez trouvé juste jusqu'ici de profiter de notre bmine volonté à servir vos desseins, trouvez donc juste qu'à notre tour nous demandions la récompense de nos services.

— !.,'expé(lilion n'est pas terminée, fit observer sir Henry; les Caraïbes ne sont pas tous soumis.

— Qn'inipoi'te !

— Il importe bcnucoup; et aucune récompense ne peut être (loiuu'e tant i|ne l'iviivre ne sera pas achevée.

Camparini n'avait rien dit jusqu'alors: il avait abandonné la parole à Bamboula.

— Permettez, dit-il en s'avaneant, je crois que nous ne nous entenilons |)as ; car il est impossible qu'une discussion éclate entre nous à propos du sujet si misérable que imus traitims. De q\w'\ s'agit-il en réalité ? d'une femme et d'un enfant ! Et quelle est cette femme ?rne sau\age, une Caraïbe, une ennemie de l'Angleterre I Quel est cet enfant? lii orphelin dont on îkuoi'c l'origine!... Quelle importance des liommes eoinnu' Votre Hauteur et comme milord peu- \enl-ils attacher à la conservation de celle femme et de cet enfant ?

— La leninie est fille d'nn elief, et l'cufaiil est probablement son fils ! dit sir ilenrv. Cette dcmble capture est imporliintc en ce sens (ju'elle peut plus lard faciliter un échaiiKC si l'un de nos olïiciers élail fait prisonnier par les (laraïbes. Ensuite, elle pi'iil entrer en ccmsidératioii dans le traité que nous Icrions avec les snuvaijes.

— D'ailleurs, dit lorJ Ellen, cette prisonnière est la mienne ; c'est moi qui l'ai faite. . , , ,

— C'est-à-dii-e que le hasard vous a fait pénétrer le premier dans la case, fit observer de Sommes.

— C'est possible; mais elle est ma prisonnière.

— Cédez-nous-la, dit Camparini d'une voix insinuante.

— Impossible!

— Pourquoi ?

— Sir Henry vient de vous le dire.

— Si la prisonnière était Fleur-des-Bois, la raison donnée serait boonf^, car Fleur-des-Bois est un guerrier, elle ; mais Étoile-d'.-Matin n'est qu'une créature sans valeur.

Alors pourquoi tenez-vous à avoir celte prisonnière ?

Camparini sourit finement.

— Je devine votre pensée à tous deux, dit-il. Votre persistance à conserver la prisonnière augmente en raison de notre insistance à la réclamer. Vous pensez que cette capture doit avoir une grande valeur ignorée par vous, puisque

nous voulons à toutes forces la faire nôtre, et, dans le doute, vous avez sagement résolu d'attendre! Est-ce cela?

— C'est possible, dit sir Henry.

— Alors, messieurs, nous pouvons nous entendre sans plus tarder. Je vous jure que cette femme n'a d'importance qu'aux yeux, du comte de Sommes. 3Ion excellent ami est devenu, à tort ou à raison, amoureux de cette Caraïbe et il veut l'emmener en France, elle et l'enfant qu'elle élève, cet enfant qu'elle adore et dont, par ce simple motif, il ne veut pas la séparer.

Sir Henry regarda Ellen et Bamboula.

— Foi de gentilhomme, dit le comte de Sommes, le marquis dit vrai.

— Eh bien ! fit sir Henry, nous pouvons tout concilier. Vous ne devez quitter Ringstown qu'après la prise complète de l'île et la soumision entière des Caraïbes; d'ailleurs, aucun bâtiment n'est en partance et ne le sera d'ici là. L'île prise, la capture de la Caraïbe nous devient insi-

Le <-aiaibc .se dressa sur son sûiiiU. il'uge ll2.j

gnifiante, et dès lors nous vous la remettions entre les mains à cette épo([ue.

— Mais... fit Bamboula.

Camparini l'arrèlu du geste.

— Sir Henry parle très-bien, dit-il ; et jusque-là tu contiendras la passion qui te dévore, que diable, mon très-cher! tu es plus amoureux à Saint-Vincent que tu ne le fus jamais à Versailles ! Est-ce la température qui te volcanise à ce point? Ce que dit sir Henry est parfaitement raisonnable, et il faut accepter ces conditions. Seulement, ce que je demanderai à sir Henry et à lord Ellen, c'est que d'ici à notre départ la prisonnière et l'enfant soient surveillés.

— Us le seront, dit sir Henry.

— Et que ces gentlemen nous donnent leur parole que, le jour de notre départ, Étoile-du-Matin et l'enfant nous seront remis.

— Je... commença sir Henry

— \e donnez pas cette parole, mon père ! dit une voix sonore.

La tète de miss Mary apparaissait par l'encadrement de la fenêtre ouveri<î. Les quatre hommes se retournèrent étonnés.

— Vous ne pouvez donner cette parole, reprit miss Mni'V. non plus que ionl Ellen ; car vous oubliez nue cette

prisonnière ne vous appartient plus! yons me l'avez donnée, tous deux, elle et sou enl'.inl.

— Cela est vrai, dit lord Ellen.

— Alors, s'écria Camparini en saisissant par le bras le comte de Sommes qui s'avançait violemment, alors, miss, ce sera avec Votre Grâce que nous négocierons le rachat de la prisonnière; mais, lorsque l'on a le bonheur de rencontrer un adversaire tel que vous, c'est directement que l'on traite et non pas par intermédiaire. Demain, j'aurai l'honneur de solliciter une audience, afin de poser les premières condilioiis du traité.

Miss Mary se pinça les lèvres.

— H est inutile, monsieur, que...

Une fusillade très -nourrie et /'datant subitement interrompit la jeune fille. Cette fusillade provenait de la droite de la ville.

— Les Caraïbes attaquent nos retranchements ! s'écria sir Henrv.

— 0\)1 fit lord Ellen, nous avons deux bataillons là-bas !

Il n'achevait pas que le bruit d'une seconde fusillade éclatait du côté opposé. C'était cette double fusillade qu'avaient entendue également Charles et Henri.

— Aux armes 1 s'écria sir Henry ; milord et messieurs, à vos postes I

Les quatre hommes s'élancèrent à la fois hors de l'appartement. Des olÏK'iers accouraient aii-dcvantdu gouverneur.

— Loid Ellen ! dit viveineiit sir Hciiiy, prenez le bataillon nègre et portez-vous à la porte de la savane.

Puis, s'adi'essant ;\ ses ol'liciei's :

— Au camp retranché ! ajoi)la-t-il.

Lord Kllen et sir lienry étaient dans la cour de l'hahitation. Des valets- leur amenaient des chevaux ; ils s'élancèrent en selle.

— Nous allons vous rejoindre, milord! dit Caraparini à rolficier de marine.

Fuis, prenant le bras de Bamboula, il l'entraîna rapidejnent dans la direction de la porte de la savane, taudis que lord Elleu et sy' Henry partaient au galop. Arrivés tous deux derrière les grands arbres de la promenade, Bamboula s'arrêta.

— Allons-nous risquer de servir de but aux flèches des sauvages ? dit-il.

— Il le faut! répondit Camparini.

— Pourquoi?

— Parce qu'il faut que nous inspirions confiance aux Anglais.

èamboulà secoua la tête.

— Depuis que nous sommes ici, dit-il, tu nous as fait faire sottises sur sottises ?

Camparini haussa les épaules. — Niais ! dit-il.

— Allons donc ! fit Bamhoulà avec impatience, me prends-tu pour un enfant ? Je dis que nous n'avons fait que des sottises, et, pardieu ! je dis juste! Quel était notre but en venant aux Antilles? Nous emparer de cet enfant, héiitier des Niorres, et accaparer enfin, en nous emparant de lui, celte fortune qui sans cesse nous échappe. Eh bien! qu'avons-nous fait ?

Camparini regarda Bamboula.

— Peste ! dit-il, tu demandes ce que nous avons fait? Nous savions que le petit-fils du conseiller était aux Antilles, mais nous ignorions absolument dans quelle partie des Antilles il se trouvait. Depuis' deux mois que nous sommes ici nous avons tout découvert. L'enfant était chez les Caraïbes; nous nous sommes introduits, en faisant appel à notre qualité de Fr.in(;ais, chez la peuplade sauvage. Nous leur avons inspiré la plus grande confiance...

— Nous eussions dû nous emparer aussitôt de l'enfant et fuir avec lui, interrompit Bauihoulà.

— Le moyen d'exécuter un pareil plan? répondit Camparini. Avions-nous d'iiiitre voie que celle de la mer, et qu'aurait pu le eanni ijui nous avait amenés contre les pirogues des Caraïbes? La violence était impossible : les Caraïbes faisaient bonne veille, et ces oreilles de sauvages sont plus sensibles que celles des Européens. Il fallait donc attendre, patienter, ruser...

— Et nous avons perdu un mois !

— Comptes-tu pour pei-du le temps pendant lequel nous avons visit(' et étuilii' les passes, et cette élude ne doit-elle fias nous rapporter vingt mille livres sterling, cinq cent mille francs de Fi ance ?

— .Mais la lorlune des Niorr<?s vaut' des millions ! — • Eli bien ! nous l'aurons !

— .Mais rCtoile-du-3Iatia et l'enfant me se quittent pas d'une seconde.

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