‹ Le roi des gabiersChapitre 83 sur 103 · UN NOUVEAU DÉBARQUÉ · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU DÉBARQUÉ

Deux jeunes gens viennent sur le banc remplacer les deux jeunes fille> si rieuses.

L'un de ces j»unes gens a vingt-quatre ans, il est assez bien de

figure, mais ses yeux noirs ont une mobilité continuelle qui ne permet guère de lire dans son regard et encore moins dans sa pensée ; ses cheveux noirs sont très en désordre, il est facile de voir que ce jeune homme a peu de soin de sa personne ; son teint est pâle, son air tantôt arrogant, tantôt blagueur. Il est d'une l.iiile au-dessus de la moyenne, mais sa tournure a par trop d'abandon. Sa mise est assez à la mode, et, cependant, il règne dans toi te sa personne un laisser-aller qui nuit beaucoup à son élégance.

lielni qui l'accompagne a vingt ans et demi et en paraît à peine Seize ; sans êire très-joli garçon, ses grands yeux bleus ont du charme ; ils sont trè-i-doiix et annoncent uni,' extrême timidité, car II les tient souvent baissés ; son teint est blanc, mais il rougit des qu'on le regarde fixement ; ses cheveux sont châtains, mais lie ont pas peignés avec soin; son front haut semble promettre quelque chose ; enfin, sa voix est douce comme celle d'une femme... quand une femiue n'a point la voix criardeL.. ceqni détruit alors tout le charme d'un joli visage.

Celui-ci est mis convenablement, bien que sa toilette sen'e un peu la province ; son pantalon est trop étroit, son paletot trop court des manches, son chapeau trop haut de forme, tout cela lui diinne l'air d'un écolier, mais cependant l'ensemble lui est favorable, parce que ce jeune homme a l'air aussi honnête que modeste, et la niodeslie devient si rare fiiez les jeunes gens, qu'on est tout étonné quand .m en rencontre chez l'un d'eux.

1, 'aîné de ces mes-ieurs se jette sur le banc, en disant :

— Hcpoion^-nmis ici... Ouf! ça fatigue, le billard, d'ailleurs c'est par ici que passe mou otniiilms, celui qui me mènera à la tour Saint-Jacques où j'ai allUircco soir...

— Il est donc permis de s'as«eoir sur ce banc? dit l'autre jeune homme en se pinçant près de son ami.

— Comment ! si c'est permis !... ces bancs ne sont là que pour Cl... Mais x'oiilili.iis, mon p.Mivre Adolphe, que tu arrives de Lirives la Gaillarde et que lu ne connais encore rien à Paris I...

— Oh ! rien du tout! je suis arrivé à trois .heures et demie par le chemin de fer. .

Et je l'ai rencontré h quatre heures! Sais-tu que c'est bien

heureux pour toi ! tu ne savais de quel, côté tourner... tu regardais à droite, à gauche... tu avais l'air fort embarrassé... où eomplais-tu donc aller?

— Chez ma marraine, madame Laurenline Beaunoir, qui demeure rue de Rivoli ; j'ai son adresse dans ma poche, et j'allais demander mon chemin...

— Et où élai^-.-lu descendu ?

— Dame ! à la gire... Je m'étais enqnis d'un hôtel; un monsieur, bien honnête, un commissionnaire médaillé, m'avait conduit rue de Chabrol, dans un petit hôtel modeste, presque à l'entrée de la rue... j'y ai laissé ma malle qui contient mon linge, mes effets. .. car j'ai beaucoup d'effets ! entre autres un habit noir superfin pour me parer...

— Fi donc ! on ne porte plus d'habits à Paris ! c'est ganache!...

— Ah ! qn'e-t-ce tju'ou porte donc quand on veut se mettre en toilette?

— Un paletot, un dorsay, une redingote... Mon tailleur te dira tout cela, je te le donnerai, il est un peu cher, mais il habille comme un ange et on le paye quand on veut... ce qui a bien son chai me'

— Enfin, c'e=l égal j'ai toujours un bel habit noir et puis un miîitiaii et une bonne redingote h la propriétaire... Qu'est-ce que tu as à rire, Augustin?

— C'est de ce qui tonne ta garde-robe; il faudra changer tout cela, mon ami., u aurais-tu pas aussi des chemises à jabot par hasard ?

— Non, mais j'en ai de brodées et des cravates brodées aussi.

— Bon ! il ne te manque plus que des culottes courtes et dei souliers à boucles... Ali ! mon pauvre garçon, tu as bien de» choses à apprendre à Paris, mais c'est toujours par la toilette qu'il faut commencer, parce que c'est sur sa mise que l'on juge quelqu'un.

— Ah! c'est sur la mise que l'on juge si les personnes sont honnêtes ?

— Honnêtes... c'est autre chose ! .. mais si l'on a l'habitude du monde, si l'on est répandu dans la socielé.

— J'ai laissé ma malle à l'hôiel, mais comme je n'étais pas sûr d'y coucher, parce que ma marraine me logera peut-être, j'ai eu soin de dire à la maîtresse de l'hôtel : « .Madame, vous ne donne.

UN MARI DONT ON SE MOQUE

rez ma malle qu'à la persnnnf i|ni vipiidra 'le la p^rt de mon-iei.r Adolphe Corniquet, arrivé ce matin de Brivi-s-la-Gaillarde et qui reste à coucher cheX sa marraine; » avec ces indications- là, elle peut pas se tromper.

— Est-ce que tu comptes aller chez ta marraine ce soirî

— Oh! non... voilà qu'd est bientôt dix heures, ce n'est plus une heure pour se présenter, je coucherai ce soir à mon hôtel, tt j'irai demam chez ma marraine, madame lîeaunoir.

En ce moment, l'homme qui était toujours resté sur le banc où il avait l'air de dormir, quitte doucement sa place et disparaît, sans que les deux jeunes aens aient fait aucune attention à lui.

— Adolphe, as-tn des allumettes, des chimiques sur toi?

— Moi, des allumettes? et que veux tu que j'en fasse?

— Ah ! c'est vrai, j'oublie toujours que lu ne fiiaees pas... Tu me l'as dit au café ; mais c'est que maintenant c'est une chose si extraordinaire, un homme qui ne fume pas !... que je ne peux pasle croire.

— C'est singulier, mon pauvre grand-oncle me disait souvent : Miiu petit Adolphe, il ne faut pas fumer, c'est tiès-vilain, trèssale; d'ailleurs c'est de mauvaise compagnie, on ne doit fumer que dans les cabarets 1

— Ton oncle radotait, le cher homme n'était plus de notre leinps, et s'il avait vécu à Paris, il n'aurait pas dit cela .. mais à Bnvesda-Gaillarde même, on do t fumer maintenant, à moins qu'on n'y soit resté tout à fait Limousin !

— Oame!... on n'y fume pas en société, toujours!

^ C'est-à-dire que ton oncle, ce vieux père Corniquet, t'élevait comme le frère PhiUppe, dans le,- Coules de la Fontaine, et ne te menait nulle i art ! Est-ce qu'il ne t'aurait pa-; dit aussi, toujours comme le frère Philippe, que les femmes sont des oies?

— Lesfemmes, des oies I.. ab! par exemple!... ça n'y ressemble guère! les femmes sont... des femmes! ça se voit bien!...

— A quoi?

— Mais... parce qu'elles ne sont pas habillées comme nous!

— C'est là toute la dilîcrence que tu y trouves?

Le jeune Adolphe Corniquet baisse les yeux en rougissant et se tait. M. Augustin reprend :

— C'est toute une éducation à faire!... Je parierais que tu n'as pas encore eu de maîtresses !

— Ohl des maîtresses I... ce sérail joli... à mon âge!

— Comment! à ton àgel mais lu as vingt ans, je cr«is?

— Oui, et six mois avec.

— Et, à vingt ans passés, tu n'as pas encore connu l'amour, iniioci.'ntque tu es !

— L'amour!,., oh! je ne. me serais pas permis cela!... Cependant, chez nous, il y avait la lille de notre \oisine en face, mademoiselle Adolpbine, que j'aurais bien aimée... sij'avjis osé... mais je n'osais pas, et pourtant elle était bien aimable avec moi : quand on allait promener, elle se mettait à courir, et puis elle me disait de courir après elle, et elle allait toujours dans des endroits toutlus, sous des bosquets, dans des taillis... Quand j'arrivais pre.-' d'elle, je lui criais Je loin : « Je vous vois! vous êtes là!» Alors elle me répondait: «Eh bien, veinz m'y chercher. j. est-ce que vous avez peur de m approcher? » J'allais la chercher... elle me tendait la joue... mais je n'osais (las l'embrasser, et je lui offrais mon bras qu'elle prenait en me disant : «Un devrait vous mettre dans une boite ! i> Je n'ai jamais compris ce qu'elle voulait dire par làl

— Parbleu 1 elle voulait dire que tu étais un serin de ne point embrasser une demoiselle qui t'en ollrait l'occasit n.

— Ah! dans une boîte, ça veut dire tout cela!... Une autre fois... c'était un soir... une dame était venue pa>»er la soirée chez mou oncle. Celait madame Guillemet .. Elle est encore très-bien celle dame-la, qnoiiju'cllo a|ipriiche de la quarautaiiie;... elle a lin mari, mais il esl prc^-ipn; toujours en voyage Alors, le soir, comme celle dame etail v< nue seiili.', mon oncle me dit : « Ail<d- ]ihe, lu va.s aller reconduire nia<laiiie (iuilleniel jnsipie cln'z rlle.n Tres-bii.n. Ji' prends mon cliapean et je recoii luis c. t e danii' (pu, tiiiil le long du ehemni, s'appuyait si fort sur iiioi, rpie je Im lis ; • E-lce qui: voiH ave/, mal au pie<l? » El elle me re|i>iiidil : uNoii, ce n'est pan la ou ça m'élance !... » Je n'osais pas lin dcmanilir ou ça lui élançait. Nous arrivons l'i .^a porte; je lui di^ boil-oir; elle s'écrie : a Non, vous allez monter vous reposer un nionieiit. » Moi, je lui réponds que je ne suis piH l'aligné du tout, «(,'est c^mI, dil-i'lle, Vous albz monter; d'ailleurs, je veux vous l'aire goùler dv Uiv» abrivuUi ù l'cAU-du-vie, i|uu j ai TiU luoi-iiiOiiie. » Je ccde,

d'autant plus que j'aime beaucoup les abricots. Nous montons I escalier, nous entrons chez cetie dame; comme elle n'avait pas de domestiques, il n'y avait pas de lumière. C'est égal, nous entrons. Madame Guillemet s'écrie: «Tiens! j'ai oublié de prendre ma bougie chez le portier!» Je veux aller la cheicher; elle s'y op|iose, en disant : « Ce n'est pas la peine, j'ai ici des chimiqiiesi nous saurons bien allumer. » Elle se met à chercher ses chimiques; mais je ne sais pas comment elle cherchait, avec sa main elle empoignait toujours mon paletot ; j'étais obligé de lui dire : « Madame, je n'ai pas de chimiques sur moi... vous vous trompez !» Enfin, elle trouve se-; allumettes et nous avons de la lumière. Celle dame s^; met à son aise; elle Ole son ciiapeau, son cliàle, sou fichu... elle Ole une foule de choses, puis elle me dit : « Eailes comme moi... ne vous gênez pas! » .Mais, moi, je n'avais a ôter que mon chapeau. Enfin madame Guillemet va chercher un grand bocal dans lequel étaient ses abricots à l'eau-de-vie; elle m'en donne plusieurs dans une tasse. J'ai beau lui dire : o .Madame, vous m'en donnez trop, ça va me griser! » elle me répond : «N ayez donc pas peur, ça vous donnera du nerf, de l'audace, et vous vous eu trouverez bien. » Moi, j'avale les abricots avec le jus... qui était très-fort. Pendant ce tem|is-là, madame Guillemet continuait de se mettre à son aise, et voilà que tout à coup elle s'écrie : « .\h ! j'ai perdu ma jarretière! » Aussitôt je me mets à chercher à terre; en effet, je trouve une belle jarretière en velours rouge. Je lui dis: «Madame, la voilà! — Eh bien, remettez-la-moi! b repond-elle en s'asseyant sur un canapé; moi, ça me gène de me baisser. » Ahl dame I j'avoue que je me sentis tout troublé, j'étais embarra>sé... je ne .savais comment m'y prendre!... Cependant cette dame me tendait sa jambe gauche, en me disant : « Je la mets au-de-sus du genou. » Je tremblais comme la feuille; enfin je pris mon parti; j'attachai la jarretière et je cherchai vivement mon chapeau, eu disant à cette dame : « Il faut que je me sauve, car mon oncle sera iiupiiet si je suis longtemps sans revenir. » Alors madame Guillemet se leva aussi et me jeta mon chapeau au nez, en s'écriant : « Fichi z-moi le camp, petit jobard! c'était bien la peine que je vous donnasse de mes abricots !... » Et elle avait l'air très en colère... pourquoi cela ? je lui avais cependant remis sa jarretière presque sans la loucher.

— Ahl mou pauvre ami !... est-il possible de se conduire aussi bêtement! Tu méritais bien le nom de jobard que cette dame t'adonné... tu lui avais fait une grande impolitesse !

— Comment! puisque je te dis que je lui avais à peine touché le genou.

— 11 me semble que lorsque j'habitais à Brives-la-Gaillarde, les jeunes gens n'y étaient pas si niais que cela... il est ^rai qu'il y a déjà cinq ans i^ue j'ai quitté le (lays . . j'avais dix-biiil ans, j étais encore assez bêle près des dames, mais pas autinl que loi. cependant. Aujourd'hui, je ne suis plus le même... Ah! vive Paris pour former un homme 1...

— La bonne de mon oncle m'a dit qu'on s'y déformait aussi quelqueloisi

— Est-ce qu'il faut écouter les radotages d'une bonne !.., Que c'est ennuyant de ne point avoir de chimiques!... Ah ! voilà mon alïaire !...

Un monsieur passait, un cigare allumé à sa bouche ; le jeune Augusliu s'est levé préci()itaiiiiniiit ; il a couru à ce UloiiMCur, puis, sans même le saluer, murmure :

— Du feu, s'il vous plaît !

Le passant ôte son cigare de sa bouche, en secoue la cendre, l'aspire, puis le présente à Augii>liii cph y allume le cigare, qu'il avait mis à sa bouche, pids revient se placer à côté du nouveau débarque, qui l'a regardé fairi' avec étonnement el lui dit:

Tu connaissais donc ce monsieur?

Moi, pas du tout ! mais il n est pas besoin de connaître le.t

■'dis pour leur ileiiiander du feu, et c'est une clio-e qui ne sa refuse jamais i l'individu le mieux mis tendra sur-le-cliainp son cigare à l'ouvrier en blouse qui vieillira lui présenter sa pipi' : ceci e.--t de l'ég.ililé, l'egalilé du l'eu ; c'est à la mode de fininT qu'on la doit, et je crois bien que c'est la seule qui se verra dans le iiKinde, vu ipie l'egalile e.-<l une ehimere qui ne peut jaiii.n.s eM--lei parmi les lioiiinies. p.irce cpi'nn imhécile ne vaudra j.iiuais un bouline de geiiie, un paies>eux n'égalera pas un Iravailli'ur. et un bon siijnl vaudra loujuiirs mieux (in'nn niaiiv.iis... Allez iliiiii- me melire l<ins ces geii.-la au même inveail, donnez-leur à rliaciin la iiieiue rorliine, le iiiêine bien-eire, an bout d'- l'aum'c, le parvsteux elle mauvais »ujul n'auiuul pliis 1« «uu, l'iiubucila

UN MARI DONT ON SE MOQUE

sera resté incapable de rien faire et les autres seront parvenus. Voilà ce que c'est que l'égalité.. . Miis pour du l'eu... oh 1 personne ne s'en refuse... il est vrai que cela ne coule rien.

Adolphe Comique! éoulait son ami eu ouvrant de grands yeux et de gramles oreilles; je crois raènie (lu'Ll ouvrait aussi un peu la bouche, ce qui n'est pas un signe d'esprit. Il s'écrie au bout d'un moment :

— Comme tu parles bien à présent, Augustin Béchard ! Qu'est-ce que tu fais donc à Paris, pour y être devenu si savant ?

— Mon cher ami, je ne suis pas savant du tout!. ..je suis employé dans une maison de commerce... je m'amuse le plus que je peux dans les moments que j'aide libres; malheureusement, pour s'anuiser, il faut toujours de l'argent... Sans argent à Paris... Ciiinme partout, au reste, on fait triste figure, et parfois je suis à court !...

— Toi!... Mais ta mère est riche, cependant I la mère Béchard a du bien là-bas i elle doit t'envoyer de l'argent, à toi, son lils iii:ii|ue!

— Parbleu! à coup sûr elle m'en envoie; sans cela je serais joli gar(;on, je ferais une belle figure avec les douze ou quinze cents francs que je gagne ici !...

— Quinze cents francs ! mais cela me semble énoririe, à moi ! Comment ! un jeune homme tout seul n'est pas riche à Paris avec quinze cents francs '?

— Non, s'il veut bien se mettre, porter des bottines vernies et des gants, il lui restera à peine de quoi boire de l'eau et se nourrir (le pommes de terre frite-;!

— Diable!... et moi qui n'ai en tout, de ce qui m'est revenu de la succession de mon vieil oncle, que quatorze cent vingt-cinq francs... je n'en aurai donc pas pour une année î...

— Non, à moins de vivre comme un rat; mais tu viens probablement faire quelque chose à Paris?

— Je viens voir ma marraine, parce que, quelque terap-; avant de mourir, mon bon oncle m'a dit: « Narcisse, qu;uid je n'y serai plus, il ne te restera pas grand'chose, vu que presijue tout mon avoir était en viager; eh bien, mon ami, il faudra aller à Paris, voir ta marraine, madame Laurentine Beaunoir ; je te lai.sse une lettre pour elle qui, de son côté, t'aime beaucoup ; elle m'a souvent écrit pour me demander de tes nouvelles, lille ajoutait: « Si H mon tilleul a envie de venir à Paris s'y établir, envoyez le-moi, « je le pousserai I » Il faudra donc te rendre près d'elle en arrivant à Paris. » Voilà ce que m'a dit mon oncle ; et j'allais lui obéir quand je t'ai rencontré dans la rue... J allais me rendre chez ma marraine, qui doit me ijousser, mais tu m'a dis : « Viens donc dîner avec moi, c'est moi qui régale ! » Ijk j'étais si content de rencontrer tout de suite ici un ancien camarade du pays, que naturelleni«.T(t j'ai accepté. Nous avons très-bien diiié... seulement tu m'as fait beaucoup boire... je n'y suis pas liabitué... ça ma un peu étourdi...

— Ijah ! tu as une bonne tète ! tu as bien supporté les abricots de ma lame Guillemet...

— J'ai payé le diner, parce que tu n'avais pasd'argent sur toi... C'était un pencher: douze francs cinquante...

— Ce n'est jamais trop cher quand on dine bien...

— D'ailleurs, tu me rendras cela, puisque c'est toi qui régalais.

— Sans doute, c'est convenu.

— Apres le diner, tu m'as meneau café; tu as encore voulu me régaler de calé, liqueurs, gloria... et c'est moi qui ai payé... Nous en avons eu pour (piarante-deux sous...

— C'esr bien, c'est bien... je m'en raiipane à toi.

— Ensuite tu as voulu me faire jouer au billard, mais comme je n'y sais pas jouer du tout, tu l'es mis à faire la partie avec un <le tes amis que tn as rencontré là... Vous avez joué un bol de punch et des cigares... Dieu! en avez-vous l'oiué de ces cigares!... on ne se voyait pas dans ce calé... je me croyais dans des uuages...

— Tu t'habitueras à la l'umee 1

— Enfin, tu as perdu le punch...

— Oui, je ne comprends pas comment cela s'est fait, car je suis beaucoup plus fort que celui avec lequel je jouais ; mais il y a des jours oii rien ne vous réussit... j'ai manque des carambolages sûrs!... des carambolages que je fais ordiiiairemeut les yeux fermés...

— Avec les frais de billard, les cigares et le puucb, il y eu a eu pour neuf francs et cinq sous, que j'ai paves...

— . ii;s 11' 11. ;i h était fameux, hem I Tu I i 'avilis jaiua,\ô bu de u Loti iiiiui;ti ix linvQflvt'Uaillaidu'/

Je j'ai trouvé un peu fort, nuis il iHait bon. Au total, ça

fait viiigt-tici.-. î'nincs et di.\-sept so'.is dont tu m'as régalé... et que j'ai: payés pour toi...

— Assez! mon aini, assez... je n'ai pas besoin de tous ces détails... une autre fois je payerai pour toi. Knlre amis, voilà comme on agit... ne parlons plus de cette bagatelle. Conaais-tu tt marraine?

— Non, je ne l'ai pas vue dep*iis le jour de mon baptême, et je t'avouerai que je ne la recoiinailrais pas.

— Ah ! ah ! je le crois ! mais elle aurait pu aller te voir chez ton oncle.

— Klle n'y est pas venue...

— Ce doit être une femme déjà miire, car enfin In as vingt ans?

— Mais il parait que, quand elle a été marraine de moi, elle était tout-; j.îuiie, elle avait hiïit aiH à [leu prés.

— Alors c'est différent... C'est maiiUenant une femme de vingthuit ans !... sielle est jolie, tu feras fort bien de te laisser pousser par elle...

— Dame! je. ne suis venu à Paris que pour ça !

— Et que fait-elle, cette belle marraine?

— Elle a un commerce... mais je ne sais pas de quoi... au reste, j'ai ton allre^se dans ma poche.

— Et un mari... a-t-elle un mari î

— Ah ! je n'en sais rien !

— N'importe, il faudra lui chanter comme Chérubin à la comtesse Àimaviva :

J'avais une mJtrcaine (Que mon cœur, que mon cœur a de peine !)

— Je ne connais pas cette chanson -là !

Comment! tu ne connais pas le Mariage de Figaro?... Ah!

♦oilà mon omnibus... adieu, Adoliihe... Tu as mon adresse, viens me voir...

— Quand te frouve-t-on?

Jamais! c'est égal, viens toujours... toi, remonte par là, lu

trouveras ta rue de Chabrol à gauche, près de leiubarcadère... au revoir !

Le jeune Augustin Béchard monte sur l'impériale d'un omnibus qui passait, A lolphe le regarde s'éloigner en se disant :

— Il me dit d'aller le voir... et il n'y est jamais... comment donc pourrai-je le rencontrer !... En attendant, retournons à mon hôtel, car je ne veux pas m'attarder le soir dans une ville que je ne connais pas encore.

Le nouveau débarqué monte le boulevard de Strasbourg, Il demande plusieurs fois sa rue, de peur de se tromper, enfin y arrive et reconnaît bientôt l'hôtel où i est déià venu, il entre, et la maîtresse de la maison pousse un cri de surprise en l'apercevant :

Quoi! vous voilà, monsieur?... Vous avez donc changé

d'idée ?

— Comment! de quelle idée voulez-vous que j'aie changé, madame ?

— Est-ce que vous venez coucher ici, maintenant?

— Oui, madame. Est-ce qu'il est trop tard ?... et n'auriez-vous plus de chambres !

— Oh! pardo;inez-moi, monsieur, mais alors pourquoi avezvous envoyé cherche" voire malle en me faisant dire que vous couchiez chez voiie marraine?

— Moi madani',? je n'ai point envoyé chercher ma malle et je no vous ai rien fait dire!

— Ah ! par exemple ! mais on vient île venir, il y a tout au plus un petit quart d'heure, un homme en blouse, une espèce de comiuissioiinaire, il est venu de votre part.

— Chercher ma malle?

— Oui, mon leur.

— Et vous l'avez donnée?

— Sans doute, monsieur, puisqu'on m'a bien dit exactement les paroles convenues par vous : Je viens de la part de M. AdoIjiliH Coraiqiiet, qui est arrivé ce matin de Brives la-Gaillarde, il veut avo r sa malle parce qu'il couche chez sa inarrairsS...

— On vous a dit cela ? »

— Comme je viens de vous le répéter !

— Ah ' c'est lin peu fort !...

— Jeannette 1... François!,., venez ici... descendez tout de suite !

La bervaato ut k duiuu:!U(iati de l'hôtel accoureat. U tiiaiti'«is«

UN MART DONT ON SE MOQUE

Oh I victoire alors I... je suis de ta noce.

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leur fait répéter o; dont ils ont été témoin'; : tons deni ont vn l'homme qui sï'Sl iniisinté pour retirer la malle, tons deux ont entendu le-; paroles sur lesquelles ont pouvait la livrer.

— Monsieur, dil l'hôtesse au pauvre voyaseiir, qui est congterné, la faute ne saurait venir de chez moi, car j'étais seule dans cette chamhre quaml vnus m'avc/. dit sur quelles pnroks je pourrais rendre volnr malle, c'est donc de vous que la l'aute est venue; TOUS aurez commis l'iniiirndence de parler de cela devant du monde, dans un ii,"^tauraiil ou dans un café... rappclez-vons bien.

— Mais, mad.tme, je uie rappelle fort hien que je n'en ai |ias soufflé mot i:n dinaut, ni au café !

— Cependant, monsieur, pour me rapporter ces paroles, dites k moi seule, il faut hien que vous les ayez dites devant d'autres, c'est impossilile autrement, sans quoi ce serait m'accuser d avoir, moi-niùme, ahiisé de; votre- ccmliance, et je ne puis jias souffrir cela, monsieur !

— Mou Dieu, madame, je ne vous accuse pas... je ne mets pas en doute vcitre (imliiti'.

— Ku ce cas, niousi(!iir, tAeliez de mieux vous rappeler où vous arez été ce soir.

— Après avou' diu'; et été au rafé, avec mon ami Augustin. .

— Quel est cet anii Au^jusliii '.'

— 0 madame, cest un c.imarade de pension, il est du uièine pays que m<>i, cl ne m'a quitté (pu: tout à l'heun; pniir mmiter sur l'emmliiis qui va à la inur Siliit-J.ici|ues.

— Mais en SHilaiit du r.iW-, nioMsieui', vous n'avez clé nulle part 7

— Non, ii'Mis nous sonmies asis sur un banc de bois sur le boulevard de Siraslimir^;.

— tt y avail-il du iii"ii le .sur ce banc quand vous y avez (iris place '<

— Non, inad.iiue... Ah! si, un(f seule personne, un hnimue qui (tait crKlormi...

— Un homme endormi ; cummout élnil-il mis ccl homme?

— Ma fol, je n'y al pas fait attention; je crois pourtant qu'il était en blouse.

— Et là, monsieur, sur ce hane, vous n'avez pas causé de vctre malle... de la recommandation que vous m'aviez faite?

— Ah I si, en eiïei, je me rappelle... j'ai même dit 4 Augustin les (irécauiions qiHe j'avais prises pour que vous ne donnassiez pas ma malle à des voleurs...

— Et vous avez répété là ces paroles qu'il fallait me dire 7

— Oui... je les ai dites à Augustin. . .

— Et quand vous avez quitté le banc, l'homme endormi y était il encore?

— Attentiez... que je me rappelle... non... j'étais tout seul quanil Augustin est monté en omnibus, il n'y avait plus que moi sur le bauc...

— Ne cherchons pas plus loin, monsieur, c'est l'homme qui faisait semblant de dormir qui a retenu vos paroles et qui s'est liàié de venir ici demander votre malle...

— Il serait possib e !... cet homme était donc un voleurT

— Il n'y a jias de doutes, monsieur ! Est-ce qu'il y avait de l'argent dans votre malle?

— Non, lu iireusc ment, mes effets seulement ; j'ai tout mon argent sur moi en billets et en or... an moins on ne me le volera pas, celui-là...

— Ali ! monsieur, ne vous avisez pas de dire que vous avez beaiicdup d'argent sur vous, car vous vous feriez encore voler 1

— Voler sur moi... ah ! je les en di'tie.

— Viiiis lie vous douiez (las combien les voleurs .«ont rusés!

— Ainsi, c'est Uni de ma pauvre malle?

— Monsieur, Il faudra iiMer faire votre déclaration au commissaire, j'irai avec vous et je donnerai le sij-nalcmenl exact de riionime (jui est venu demander voirie malle... Voulez-vous y aller tout <le suite, monsieur?

— Madame, je suis bien faligiu', j'aimerais mieux me coucher, csl-co qu'il ne sera plus temps d'y aller demain î

UN MARI DONT ON SE MOQUE

Mon Dieu, monsieur, que vous êtes^maladroit! — Page 29.

— Pardnniiez-moij monsieur ; demain matin alors... Ah ! je suis biim ilcsolée de ce qui vous arrive !

— Et moi aussi, madame, mais il faut bien prendre son parti... et j'ai si envie de dormir...

— François, conduisez monsieur au numéro 8... monsieur ne Teut rien prendre?

— Non, madame, j'ai bien assez pris comme cela aujourd'hui .. mon ami m'a régalé toute la journée... Ab ! comme 1 argent va à Paris... Bonsoir, madame.

— Bonsoir, monsieur; à demain.

Adolphe Corniquet suit le domestique et se hâte de se coucher.

Maintenant, lecteur, je vous entends me dire :

« Mais vous avez commencé cet ouvrage par nousfaire l'élot^e des bancs de bois établis sur les boulevards, en nous disant que vous ne compreniez pas la susceptibilité de ceux qui avaient |>eiir de se compromettre en s'y asseyant; vous avez même ajouté que vous aimiez mieux vous frôler contre la blouse d'un ouvrier que contre l'habit musqué qui déguise souvent un filou, et, maintenant, vous faites voUr ce pauvre Adolphe par un inrtividu en blouse, assis sur un banc, derrière lui ! »

Permettez, il y a toujours des exceptions! Je n'ai jamais prétendu vous dire que la blouse ne couvrait que des gens vertueux «t honnêtes ! si je vous l'avais dit, d'ailleurs, vous ne m'aurii z pas cru, et vous auriez eu raison.

tlNE MAITRESSE F-EMME.

Adolphe a dormi comme on dort à vingt ans, quand on n'est pas amoureux et qu'on se porte bien. En se levant, il voudrait mettre du ling-^ blanc et faire nu peu de toilette, alîn de ne point se présenter chez sa marraine avec son costume de voyage, mais

c'est alors seulement qu'il se sourient qu'il a été volé et ne possède plus, pour tout vêlement, que ci'ux qu'il portait sur lui la veille; forée lui est donc de .s'en contenter. Pour se consoler de son malheur, il se dit encore :

— Comme c'est heureux que j'aie gardé mon argent sur moi!... on me l'aurait pris avec ma malle.

Puis il se ra|i|ielle qu'il doit aller chez le commissaire avec son hôtesse ; il se liàle d'achever de s'habider, se brosse longtemps afin de tiàeher de perdre son aspect de voyageur et va trouver son hôtesse, ipii lui dit :

— A lions- nous chez le commissaire, monsieur ?

— Sans doute, ne me l'aviez-vous pas conseillé hier, madame?

— Certainement! par exemple, je donte bien qu'il vous fasse retroiner ce qu'on vous a volé!

— Alors ce n'est donc pas la peine d'v aller ?

— Oh! iiardonnez-moi... si ça ne fait pas île bien, cela ne peut pas faire de mal, .. D'aideurs, je dois me mettre en règle.

On se rend chez le coinraissaire. .\dolphe conte ce qui lui est arrivé ; l'hôtesse ce que lui a dit l'homme qui est venu chercher la malle. Le commissaire demande des détails sur ce que renfermait la malle, et veut savoir si, parmi les effets d'habillements, il n'y en a pas qui puisse être reconuaissable.

Après s'être gratté le front, Adolphe s'écrie :

. — Ah! parmi mes gilets, il yen avait un quiétait fort original, et que je ne mettais jiresque jamais, mais je le conservais parce qu'il m'avait été donné par mon oncle. Il est en pojl de chèvre à larges raies bleues et oranges et parsemé de petites étoiles rouges... mon oncle lu'éicurlait que c'était une étoffe de Perse, mais, quand je le mettais, tout le monde riait en me regardant.

— Fort bien, monsieur, ce gilet-là pourra peut-être iiousmettre sur II trace de votre voleur. Revenez dans nue quinzaine de jours, nous vous dirons si nous avons découvert quelque chose.

En sortant de chez le commissaire, Adolphe entre déjeuner dans un cai'é, parce qu'il ne veut pas arriver à jeun cH» sa mar-

UN MARI DONT ON SE MOQUE

raine. Puis il regarde de nouveau l'adresse de madameLauieniiiie Beaiinoir et se dit :

— Maintenant, allons rue de Rivoli... voir cette marraine que B ne connais pas et qui doit me pons-er... Comment va t-elle me recevoir?... je ne sais pourquoi je nie sens tout tremblant pour me présenter à cette dame... Cepeudaiit, puisqu'dle avait écrit à mon oncle : « Envoyez-moi mon filleul, » c'est qu'elle n'a pas l'uitention de me mettre à la porte... elle a vingl-huit ans... ce n'ist pas une vieille femme... il me semble que j'aurais préféic que ce fût une vieille femme, j'en aurais eu moins peur!... mai-: peur on non, il faut y aller.

Laurentine, marraine de Corniquet, est veuve, de|)uis quatre ans, de M. Beaunoir, qu'elle avait épousé lorsqu'elle n'avait enciire que dix-neuf ans. L'amour n'avait été pour rien dans ce ni.iii.ige, Laurentine avait tout sunplement obéi à sis parents. Cependant, M. Beaunoir était un beau garçon, mais très-vaniteux, Iri's iidatué de sa personne, et persuadé d'avance que celle qu'il Vdu Irait bien épouser serait trop heureuse de l'avoir pour mari, il ne s'élait pas donné la pcitu' de cbercher à lui plaire.

Ue telles unions sont assez communes, et l'on sait quelle en est souvent la suite; les époux vivent ensemble tiTs-froidement; le mari court la préti ntaine, quelquefois la fumme eu fait autant. Ici, cependant, le mari seul s'élait dérangé; Laurentine, liléle à ses devoirs, veillait sur son ménage et s'occupait activt-m' ni de son commerce, que .M. Beaunoir négligeait totalemeiit pour ne songer qu'à ses [daisirs. Au bout de cinq ans de mariage, ce monsieur était mort énervé, épuisé par suite de ses folies et laissant sa maison de commission dans un fort maui^ais élat; mais alors, au lien de perdre couragi'. la jeune veuve avait redoublé d'efforts, de tiavail, pour reconquérir la confiance, le crédit qu'on iie ^ùuiail plus accorder à son mari ; elle y était parvenue el, deux ans après la mort de celui-ci, la maison de commission tenue par Laurentine faisait de fort bonnes affaires et n'avait plus un seul créancier.

Ou doit penser, d'après cela, que la jeune veuve était unemaltrcs-e femme, sachant commander et se faire obéir. Son abord répondait à l'idée que l'on pouvait se faire de son caractère : l.aiirentine était grande, fort bien faite, un |ieu brune de peau,» niiiis pourvue d une paire d'yeux nuirs pleins de feu, dont l'expression élait habituellement sévère. Ses cheveux noirs étaient longs et abiiudants, son front haut, sa bouche un peu grande et sus dents fort belles, mais comme elle souriait rarement, on voyait peu ce dont une autre femme n'aurait pas manqué de linr avantage. En général, son aspect était froid, sérieux, et sa parole brève n'invitait pas à la causerie.

Vous connaissez maintenant la marraine d'Adolphe. Sa nnison de commission occiipait deux commis, l'un : M. Piiluis, âgé de .••oixante ans, ^omme exact, arrivani toujours à son b iivau à neuf heures, et ne bougeant plus de sa jdace jusqu'à cinq ; mais incapal)li: de faire autre chose que de tenir son graiid-Inre, ses coiiiptes courants, et n'ayant été au spectacle que ipialre fîiis depuis qu'il est au monde. Eu revanche, très-fort à la pèche et au domino.

Le second commis est un petit jeune homme de dix huit ans qii' n'aurait pas la taille pour être .soldat; en revanche, sa lii,'ure loi te, cariée, est celle il'un gaillard robuste, et ses cheveux abonflants, qu'il porte toujours lurt longs, donnent à sa tète un aspect (le poic-épic ; mais son nez, assez petit, est tellement retroussé, qui: l'on eu vyit presque U- fond, ce qui n'a rien de se luisant. 'l'ont eel.i ii'empixhe pas le jeune i'iiccrun de se croire fort joli garçon, di- m: moqiiLT de tout le monde et de elnrcher sans cesse à jouer quelques tours à ses amis et coiiiiaissances.

Il y a ensuite un garçon emballeur qui est souvent employé par ia maison, i'iiis, enfin, la bonne, qui fait le niiMiage et la cuisine, grosse réjouie de vingt-quatre ans, (ine M. l'uceron lâche de pincer toutes les (ois qu'elle pa.sse près de lui. Les bureaux sont au rez-de-chaiisséc ; la veuve a son apiiartiniiiit à l'entresol.

Lauienliiie eUiit dans ses bureaux, près de ses deux commis, lor-qui; Margotte, sa bonne, vient lui dire qu'un jeune homme demande a hii parb r.

— Eh bien, qii'd entre ce jeune homme, repond Lauienlnie, tout I n eoiiliiiuaiu de parcourir son livi'e de caisse,

— .Mai). une, c'ehl que r.i: monsieur n'ose pas.. Il vi ut d'iihord gavoii SI Cela ne vous deraiigi'r.i pas de le recevoir en ce moinent.

— yii est-ce que cela ngnillcï esl-cu que ci; mmuieiir ine l'iuiid pour un miiiiulraou un ilirecour de IheiUreî esl-iio 'Hii' JQ

ne suis pas toujours visible, moi ?... Allons, Margotte, je n'aime pas toutes ces cérémonies !... fais entrer ce monsieur, ou mets-le à la porte, que cela finisse.

Margotte s'en va, et le petit Puceron sourit, en murmurant :

— Il paraît que cet individu pren I madame pour une comète qui n'est pas toujours visible à l'œil nu.

Au bout d'un moment, Adolphe Corniquet, tenant à la main sa lettre de créance, entre dans la pièce comme un criminel que l'on poussei-ail devant ses juges;. Il fait alors une si drôle de li,t;iir •, tout en marchant lesycuîi baissés, que le jeune Puceron se courbe sur son pu|iitre pour étouffer soii envie de rire, tout en disant ^ vuix basse :

— Oh! Ces manches! oh! ce pantalon!... nous avons trop lésiiié sur l'éloff '.

Cepen laut Adolphe qui s'avance, toujours les yeux biissés, s'ar.cte devant le bureau où travaille le vieux Putois, en balbutiant :

— Est-ce à madame Laurentine Beaunoir que j'ai l'honneur de parler?

Alors le petit Puceron part d'un éclat de rire homérique; la maiiresse de la maison ne peut elle-même s'empêcher de soai'ire, tandis que le vieux commis, relevant la tète, répond d'un ait indécis :

— Je ne crois pas, monsieur.

— Que me voulez-vous, monsieur? demande la veuve en élevant la voix ; c est moi qui suis madame Beaunoir.

Adolphe .se décide alors à lever les yeux, marche vers la per- .«oiiue qui vient de lui parler, la regarde un instanl, puis rebai-.se bien vile ses regards vers la terre, en murmurant :

— Alors vous clés ma marraine... je suis votre filleul Adolphe Gorniqiiet.

— Comment! c'eët vdlià qfn éte^tiibn filleul?

— Oui, madame... c'est moi qui «Siî? le filleul de ma marraine...

— Il est le filleul de sa marraine !... murmure le petit Puceron en se renversant sur sa (haise ; ah! comme il en a bien l'air!...

Mais un regard sévère de Laurentine fait cesser les ricanements du petit commis ; puis elle va tendre la main à Adolphe, en lui di-aul :

— Vous pensez bien que je ne vous aurais pas reconnu, ne vous ayant pas vu depuis votre baptême?

— Oh! ni moi non plus, ma marraine; mais voilà une lettre que feu mon bon oncle m'a laissée pour vous...

— Oh ! je n'en ai pas besoin pour vous croire...

— C'est égal, prenez-la toujours, pour que vous soyez sûre que je suis bien Adolphe Corniquet...

— Adol|)he !... mais c'est le nom de Laurent que je vous avais donné, moi ?

— Ah! oui; mais mon oncle n'.iimait pas ce nom-là, parce qu'il disait qa'ou avait mis mon patron sur le gril... Voilà pourquoi il m'appelait toujours Adolphe... ce qui n'empêche pas que je sois un Corniquet.

.\1. Puceron ui- peut s'empêclu r de dire entre ses dents :

— Corniquel.. . CoriiKiiiel... qui est cornu !... ça va de source. Allons, voilà qui e~t entendu, je vous appellerai .\dolplie,

puisque ce prénom plaisait mieux a. votre oncle. Et, dites-nud, vous arrivez, n'i st-ee pas?...

— Non, ma mirraine, je suis arrivé d'hier... dans la Journée.

— El pourquoi nêtts-vous pas venu tout de suite ici ?

— Ma marraine... c'est que, en descendant du chehiltl de fer, j'ai fait la riMicontre d'un d(^ nies anciens camarades du p.iys... Augusifii Bechjid, que je n'avais pas vu depuis cinq ans... Il (■tut bien content de me revoir... moi aussi ; il m'a fait toiiljileiii d'amitiés.,, il a voulu absolument m'eminener dineh aVec lijl. .

— Augustin lîécliard!... j'en ai entendu parler de ce jeune honiiiie... c'est, dit-on, un a.ssez mauvais sujet !...

— Il dit qu'il est très-répandu dans le monde et qu'il y voit c; qii il y a de mieux...

— Hestc à savoir daiis quel monde, ensuite, après dîner, qu'avez-vons fait?

— Ma marraine, nous avons été au café; Augustin a joué au blll.ud. loils .ivous pris de la bière, du {ivllich...

— yu'esi-ee qui a paye tout eel.i ?

— M,i m,iriaiiii', c'est .\ug islui qui m'a régalé... niais o'osl ilioi qui ai tout payé. ■ parce qu'il n'.iv.ui pis .largiit sur lui...

— Je raui'am puni!. . M<.ri iii' l'iivuiou, t.tcUe/. dune de voua

UN MARI DONT ON SE MOQUE

tenir tranquille et de vous occuper Je votru ouvrage !... Enfin, Adolphe, vous avez quitté ce M. Augustin ?...

— Oui, ma marraine ; mais comme il était alors dix heures du soir, j'ai pensé qu'il était trop tard pour me présintur chrz vous, et je suis allé coucher dans un petit hôtel, rue de Chabrol, où j'étais ili^cendu en arrivant.

— Fort bien. Où sont vos bagages"?

— Mes bagages?

— Sans doute; votre malle, votre sac de nuit, vos effets, enfin. Vous les avez probablement laissés à voire hôtel, je vais les envoyer chercher par l'emballeur. Le nun.éro de l'hôtel?

— Oh ! ce n'est pas la peine, ma marraine, on ne les y trouve^ fait pas... on m'a tout volé I...

— Volé!... comment? vous êtes arrivé d'hier àParis, etdéjà on vous a volé tous vos effets!... Comment cela se fait-il? parlez, ( ï|iliquiz vous donc!

Adolphe raconte ce qui lui est arrivé la veille, et comment, jiareon imprudence, un voleur a pu se faire remettre la malle qu'il avait laissée à son hôtel.

Laurentine a écouté ce récit avec attention ; elle a souvent Ironcé le sourcil, et lor que Adol[)he a fini, elle lui dit d'un ton sévère :

— Mon cher filleul, vous avez mal débuté à Paris, et si vous avez été volé c'est de votre faute : d'abord, en arrivant, vous di.vitz sur-le champ vous rendre ici, au lieu d'aller pas-er la journée à courir les cafés avec ce M. Augustin... qui s'est fait régaler [lar vous et ne vous a pas régalé .. Vous apprécierez plus tard (■i;s soi-disant amis, qui sont charmants avec vous quant vous avez lie l'argent, et vous lourucnl le dos quand vous êtes à sec; iU ne sorjl bons qu'à vous faire faire dessoilises. Et votre argent, est-ce qu'on vous l'a pris avec votre malle?

— Oh! non, ma marraine; bien heureusement j'avais gardé dans mon portefeuille tout mon héritage... les quatorze cents francs qui me viennent de mon oncle, et j'ai toujours mon portefeuille sur moi...

— C'est fort heureux, en effet. Donnez-moi ce portefeuille...

— Le voilà, ma marraine...

— Je prends vos quatorze cents francs, car je pense que vous ne voidez pas n'avoir que la chemise, les bas et le mouchoir que vous portez sur vous ; il faut donc que je vous achète tout cela, que je remonte entièrement votre garile-robe. . . mais soyez tranquille, je ne dépenserai pas tout votre argent. J'espère que vous avez confiance en moi?

— Oh ! a«surément, ma marraine.

— Je vois que vous êtes encore bien enfant, que vous ne sauriez pas agir avec sagesse ; c'est donc à moi de veiller sur vous et de faire en sorte que vous vous conduiriez bien. Avez-vous encore de l'argent sur vous?

— Ma marraine, j'ai encore deux francs et six sous...

— Tenez, voilà vingt francs... c'est bien assez pour un jeune homme d'avoir vingt francs dans sa poche... surtout ne vous laissez plus régaler par des ami-; qui vous font ensuite payer.

— Je m'en souviendrai, ma marraine.

— Vous logerez ici; j'ai là-haut une chambre pour vous couclier. Vous mangerez avec moi. Ensuite vous Iravaillei'ez ici... près de ces messieurs... on vous y placera un bureau... Que savezvous faire?

— .le ne sais pas, ma marraine.

— Comment! vous ne savez pas ce dont vous êtes capable?...

— Je veux dire que je sais écrire... calculer... mais je n'ai appris aucun état.. .

— lili! mon Uieu ! mou cher filleul, est-ce que vous croyez que je veux faire devons un emballeur!... Enfin, on vous meitra au plus facile... on verra ce que vous pouvez faire... Margotle ! Wargotte !

La grosse réjouie arrive en sautillant, et le petit Puceron lui lance un regard enflammé.

— Margotte, vous allez conduire mon filleul Adolphe à la chambre que j'ai fait préparer là-haut et qui est à côté de la vôlre, afin qu'il connaisse son logement.

— Oui, niailamc Ah ! c'est monsieur qui va coucher tout près de moi .. Ati ! ben, m'sieurj j'espère que vous ne rouliez- pas 1... c'est ipi'il n'y a qu'une niinee cluisoii qui nous sé^iarera... et si Vous roullii z, je Vous entendrais trop !...

— Mademoiselle,., je... ^^e sais pus si je ronfle.,,

— N'écoutez donc pas Margotte... Ah! à propos, Adolphe, esl-co que VOUS fumez?

— Non, ma marraine, pas encore ; mais comme mon ami Augustin m'a dit que c'était indispensable à un jeune homme pour avoir bon genre, je vais apprendre, et...

— Si vous voulez m'étre agivable, au contraire, vous n'apprendrez pas et ne vous donuen;z pas cette habitude sale et funeste que les Français ne connaissaient point autrefois. Si c'eût été dé|à chez vous un goût bien prononcé, vous auriez été libre ilc fumer... mais pas ici. Puisque vous ne l'avez pas encore, croyezmoi, ne vous y adonnez pas, vous vous en trouverez mieux.

— Il suHt, ma marraine. Oh ! moi, je n'en avais nulle envie, et, saus Augusliii, je n'y aurais jamais songé /

— Je lie pensais pas à l'essentiel! vous n'avez pas déjeuné sans doute, et vous devez avoir faim...

— lardon, ma marraine, mais j'ai déjeuné... Je ne voulais pas venir diez vous... pour manger tout de suite...

— C'eût été tout naturel cependant. Eh bien, suivez la bonne, et moi je vais sur-le-champ courir pour- vous refaire un trousseau.

Adolphe s'incline et suit Margotte que M. Puceron lâche do pincer au passage; mais comme il a mal pris son temps, c'est d'Adolphe qu'il piuce le mollet, ce qui est cause que celui-ci se retourne et lui fait un profond salut. Quant à Laurentine, elle est déjà re- ■loutée chez elle.

Resté Seul avec le père Putois, le petit Puceron donne carrière " à sa gaieté. Il se balance sur sa chaise en s'écriant :

— Ahl qu il est bon le Corniquet !... il ne sait pa^ ce qu'il sait faire! il ne sait pas s'il ronfle en dormant... il est probable qu'il ne sait pas qu'il mange quand il a la bouche pleine... Eu voilà un jobard (pii ne fume pas ! et avec lequel je vais avoir de l'agrément!... il gobera toutes les blagues que je lui débiterai... 0 brave filleul de ta marraine ! tu peux te flatter de n'avoir pas inventé les feux d'artifices!... Papa Putois, avez-vous vu des feux d'artifices î

— Si j'en ai vu!... c'est-à-dire que je n'en manque pas un, toutes les l'ois qu'il y a une grande fête!...

— Et savez-vous qu'est-ce qui a inventé la poudre? •

— La poudre?... ma foi non... Ah! attendez donc... je crois qu'on m'a dit que c'étaient les Chinois...

— Mon papa Putois, ce ne sont pas les Chinois; mais je vais vous le dire, moi: celui qui a inventé la poudre... c'est un coiffeur!...

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