ADOLPHE COMMIS CHEZ SA MARRAINE
En descendant de sa chambre, qu'il a trouvée fort gaie, car, bien que dans les mansardes, elle donne rue de Rivoli, Adolphe est installé à un bureau que l'on a placé entre celui du vieux et celui du jeune commis.
Laurentine se tenait habituellement dans une [lièce à côié, où était la caisse, et dont la porte n'était presque jamais fermée, afin que tout en faisant ses comptes elle pût avoir l'œil sur ses employés.
En attendant le retour de la maîtresse du logis, on a mis sur le pupitre destiné à Adolphe tout ce qui doit se trouver sur un bureau : papier, encre, plumes, canifs, etc.
Le petit f'uceron s'approche du nouveau venu, en lui riisant d'un air narijuois :
— .Monsieur le filleul, savez-vous bien tailler les plumes?
— Mais je crois que oui, monsieur; du moins, assez bien pour moi.
— Vous devez vous servir de [dûmes d'oieï
— Certainemeni, monsieur.
— Je l'aurais parié! Eh bien, faites-moi djuc le plaisir de rae tailler celle-ci; mon canif ne vaut plus rien et j'ai mal au doigt.
— Avec plaisir, moii>ienr.
tl Adolphe prend la pliiiue qu'on lui présente sans remarquer qu'elle est de fer. Il donne dessus deux ou trois coups de canif, puis .^'arrête tout surpris de la résistance qu'il éprouve. Peilduut ce temps, M. Puceron ricane, tout en ditiaul :
UN MARI DONT ON SE MOQUE
— th hien, est co que ça ne va pas?... c'est que votre canif ne vaut li''" !. . allez firme!. .
Mais Afiolphi; s'arrête an contraire :
— Monsieur, ce n'est pas une plume onlinaire que vous m'avez donnée là... voilà mon canif tout abîmé!... Ah! vous riez.,, vous avi'z voulu vous mnquer de raoi...
— J'ai voulu voir si vous connaissiez les plumes de fer. Comment! monsieur le filleul, vous n'èles pas plus avjiicé que cela <laiis votre pays?
— J'ignore h l'on connaît ces plumes-là à Brives la-Gaillarde, mais moi je ne m'en éluis Jamais srrvi, d'autant plus que j écrivais
(oit l'CI]
« Je crois qu'il va nous faire r/e /n l>i!e ouvraqe!^ se dit le pi'iit ciiMiinis en se fiutlanl les mains. Piii-; retournant vers Coiniq-r( I :
— Miin-ienr le filleul, vous n'avez pas voulu vous appeler Laurent p.irrc qu'on a mi^ voire jiatron sur le ).'ril, n'est-ce pas?
— .MiinsiiMjr, C'' n'est pas moi, c'est mon oncle qui n'aimait pas ce MO'u 1.1 : ii avait aussi euvic de m'appeler Narcisse.
— (/. ù: I té un nom hien plus dangereux. .
— CoiMnicnt! Narci-se est un nom (lan<;ereu\?
— Vous n»' cormai<sez donc pas la mytliolo^rii,?...
— Un peu, mais pas lieaucoup .. mon once prétendait que la mytlio o,L;io était remplie d'iniJéciMices.
— Vulii- oncle n'avait lias absolnmi;nt tort. Kli hien, monsieur le fi leul, Narcisse élait HU de Cci'hise et de Liriopr, || était .m beau cpie toutes les nymphes en et. dent anioureiisrs, mais il fu.s.iit le cruel et n'en écoutait pas une. L'n jour, en revenant d'; laeli.isse, il .'e ri-.ïarda dans une l'iintaine <t ilevint si épris de lui-mèaie, qo'il 1 n sécha de langueur et fut métamorphosé en fleur. Crov. zm li, que c la vous nTve de leçon, mon-ieur; ne vous regardez j.imais dans une fontaine ni même dans un seau plein d'eau, car V(>us li'^qiieriez de deven r pour le moins un œillet d'Inde!. .
Adolphe ne répond rien, il reste inipassilile, et le petit l'iicerou retourne à sa place en se disant : « Je g.ige qu'il n'a pas compiis que je memoquaisde lui .. il eslparliop bêle! il n'yaplusde * plaisir. »
le retour delà patronne met fin à cette conversation; Adol[ihe baisse les yeux des qu'il l'aperçoit, il .se sent trembler devant elie C'inmeun écolier en faute devant son précepteur.
— Je viens de faire des emplettes pour vous, mon cher filleul, dit Laurentine, et on portera tout cela dans voire chambre; j'.ii di'|iené deux cent vingt francs en chemises, bas, mouchoirs, faux cols, cravates, trouvez-vous que ce soit trop?
— Uli ! non, ma niairaiue!
— Oiiani au rote, je vous indiquerai un magasin de confection à prix fixe. Vous saurez t'ien vous choisir vous-même des pantalons, (les gilets... h' in?
— Oh ! je crois que oui !..
1 aiiniitine fait un liger mouvement d'épaules qu; signifie :
— Uecidém ni, je crois que mon tilleul est un imbécile! Puis elle s'approche du bureau devant lequel Narcisse est assis :
— Que faisiez vous la?
— Moi?... mais lien, ma marraine.
— Mon-ieur s'ix. rçait à tailler des plumes de fi.r ! dit le petit Puceron d'un air moipieur.
— Monsieur Puceron ! dit Laurentine d un ton .'évcre, tâchez di; faire votre besogne sans vous oecnpi r de ce que font les autres Mou li!ieiil arrive de .-^oii pays... Il ne connaît nen encore aux habiiudis, aux usages de Pans ; si j ; m'aperçois que vous cheieluz a l'attraper, à k faire aller I comme vous dites si éiégammenl, c'est à moi que vous aurez alf.iir.'.
I.e petit commis ne souflle pas mol, il se baisse sur son ouvrage et .s€ met à giilfoiiner. I,a belle veuve va à son bureau, y |irend divers (lapirr^ et revient prés de son filleul :
— Tenez, Adolphe,vous copierez ces lcitrc.s-l,\ ..voilà ensuite des additions à fiire... nous verrons comnn'iit vous vous en tirinz... »i vf;;;s ne pouvez pas écrire avec des plumes de fer, en voici d'aiitrcB...
— (ih ! je m'y acroiilnmcrai, ma m.trraine...
— Quand voiis aurez Uni ce (|iie je vous donne à faire, vous me rapporterez tout eda a mon bureau.
— Oui, ma marraine.
I.anreiilme est reioiiinée flans son cabinid. Adolphe se met siirli-<h.iinp à l'ouvrage', et , M, Pucuron, (|ui est vexe d'avoir reçu uuc aeioonce, se dit :
« Ah ! on me gronde à cause du filleul !... c'est bon... on verra la suite... on verra la besogne que ce jeune jobard est en état de faire, et on .sera trop heureux alors que je sois là pour réparer ses bévues !... »
Et, de temps à autre, M. Puceron jette les yeux sur Narcisse, qui travaille avec assiduité; il voudrait bien aller jeter un coup d œil sur ce qu'il fait, mais la palroiine est dans son cabinet, dont la poite est ouverte, il n'y a pas moyen de bouger.
Au bout de trois qiians d heure, Narcisse se lève et va porter à Laurentine ce qu il a fait.
— Quoi ! vous avez déj i fini ? dit celle-ci, voyons votre travail Rlle pousse un cri de surprise en examinant ce que son filleul
.n fait : l'écriture est charni.iute, les chiffres Ircs-bien faits et les additions fort justes.
— Oh ! mais, c'est fort bien cela, mon ami, dit Laurentine ; votre écriture est belle, parfiiicment lisible... vos chifires sont bien f.iits... vos additions justes... Allons, je vois que je n'aurai qu'à me louer de voire travail... si vous ne savez pas parler, en revanche vous savez écrire et compter, cela est l'essentiel, le reste vient toujours assez vite... Messieurs, venez donc voir le travail de mon lilleiil.
Les comiids se hâtent de se rendre à l'invitation de leur patronne, mais le petit l'nccri)n est rouge de dépit, car il s'attendait à ce quAiloIplie serait grondé, tandis qu'au contraire ce sont des éloges quecel'ii-ei reçoit.
Le vieux l'utois admire l'écriture du filleul et dit :
— C'est parfaitement net... on croirait que c'est lithographie.
— C'est de la bâtarde! murmure Puceron en se pinçant la bouche.
— Je ne sais jias si cela s'ap|ielle de l.i bùlarile! dit Laurentine, mais je vous souhaiterais, inuii leur l'ucirnn, d'écrire au^^i b en que Cela!
— Madame, chacun a son genre.
— .Maintenanl Adoliihe; pieiiez ce livre de comptes, je vois que je puis vous le confier, vous les meltn z ton-, au net.
l.liacun retourne à sa besogne. .M. Puceron a la bouche c'ose, il ne regarde plus du coté d'Aldophe, mais il se met a tailler .'Oii crayon et le casse trois fois de suite. A six heures moins quelques minutes, il prend son chapeau et disparait, car il ne mangeait pas chez sa patronne, tandis que le vieux commis avait le dîner compris dans ses appointements ; le papa l'utois étant célibataire, e était pour lui une grande douceur de ne point élre oldigé de manger chez un traileur. Mais aussi, après le dîner, il retournait liav.iiUer à son bureau jusqu'à huit heures et demie.
A SIX heures précises, Margotte vient annoncer que le dîner est servi.
— Allons, messieurs, venez, dit Laurentine en quittant son cnfiinel.
Adolphe se sent tout embarrassé ; il a très-faim, mais il a encore plus peur. Cependant, il se décide à suivre M. Putois. Sa marraine le fait placer en face d'elle, en lui disant :
^A^ sera votre place tous les jours, mon filleul, aujourd'hui
nous sommes entre nous. Assez souvent j'ai quelcpie> personnes à dîner, mais lors même que j'aurai du monde, il faudra toujours vous mettre à votre inèine place. Mainti liant, ne craignez pas de satisfaire votre appé'til ; à votre âge on mange bien!
oh! oui, ma marraine.
Il faut f liri; honneur à la ciii-ine de Margotte.
Adolphe s'incline et mange tout ce dont la belle veuve couvre son assielie. Pend.inl le dîner, le papa Putois ne s'occupait que de manger, toute sa convcrsaiion se bornait à :
C'est lort bon... c'est délicieux... je vous en demanderai encore
Laurentine espérait que la compagnie de son filleul jetterait un peu de gaieté et daniination pendant le dîner, mais en vain elle c-saye de faire causer Adolphe, ci hii-ci ne répond que par mono, .syllabes, en tenant toujours sc^s regards attaches sur son assiette. « Je crois que mon liileiil aime mieux manger que parler, sç dit la veuve ; décidément, il II est pas fort dans la conversation !... mau il écrit et calcule iri's-bien, c't'st toujours quelque chose, s
Après le dîner, Adolphe veut se remettre à son bureau ainsi que le Lut le per<! l'iilois, niais Laurentine lui dit :
— Nonsir.ivons pas, |)ciir lenionieiil, de besogne pressée, von* pouvez aller, mon , -uni, im peu vous promener dans Paris que vous ne Connaissez p.is ; seulement ne rentre/ pas lard et relenci biep ^adresse de lu maison, car on peut se perdre dan» Paris...
UN MARI DONT ON SE MOQUE
— 0 ma marraine, j'ai une langue... je demanderais mon chemin !
« S'il a une langue, il ne l'use guère! » se dit LaureiUine en :emontant à son appartement.
Adolphe sort, se promène longtemps, admire les boutiques et surtout les cafés, dont l'élégance, le luxe le jettent dans l'aduiirjt.on; il y en a quelques-uns surlout qui lui semblent si splendidcs qu'il se dit :
— Je n'oserjis jamais entrer là-dedans avec des bottes croito, s. El pourtant, en regardant quiqiie timps à travers les vitres, il s'a- IHTÇoit que même dans les beaux cjl'és la société Ltt infiniment Miofeo. Il ri gi\Ue de n'avoir pas Augustin pour lui siTvir de guiJe, mais bientôt il se souvieiit des paroles de sa marraine et i)rn-c qu il vaut p(!ut-èlre mieux pour lui que son ami ne lui ait pas fonne sou adresse.
Adoipbe est rentré à dix heures ; en montant à sa chambre, il reiicoiitre Margotle qui montait aussi à la sienne, il lui dit:
— MaileuioiscUe Margolte, est ce que ma marraine est couchée ?
— Oh I pas encore... mais madame m'a dit qu'elle n'avait plus be.-uin de moi et ji: vais lapur de l'œil...
— Mademoiselle, est-ce que je ne dois pas, avant de me juuclar, aller souhaiter le bonsoir à ma marraine, aliu qu dlc .■■aciie que je suis reiiiié?
la boum; part d'un gros éclat de rire, eu s'écriant :
— Ali 1 bcn... à votre àge...»ètes-vous simple ! est-ce que vous ii'éte-^ pas a-sez grand pour vous coucher quand ça vous fait plaisir?... N ayii pas peur, vous ne serez pas grondé pour ça ..
A'ors. . bonsoir, mademoiselle Margutte...
— Bonsoir, muiisieur .. ne faites pas de mauvais rêves... et ne roiiûcz lias surtout 1
Margotle est rentrée chez elle en se disant : « Il ne resscmlle pas au petit l'uceion, ce jeune homme-là!... L'autre est un peu trop farcuur... mais celui-ci a l'air bien engourdi. »
Laurentuie déjeunait dans soji appartemeiil et ne descendait qu'après dans ses bureaux, lille demande à son filleul cmuieiil il a employé sa soirée et celui-ci répond qu'il s'est promené.
Vous pourrez ailer, de temps à autre, au spectacle, reprend
Laurentine, je vous y engage même ; le spectacle est le délassement le plus convenable et souvent le (ilus utile à un jeune humme ; le théâtre n'est pas toujours l'école des mœurs, mais au moins il est toujours celle de la mode, des usages du monde.
Et à quel théâtre faut-il donner la préférence, ma marraine?
Allez un peu partout, il n'y a pas de mal à comiaiire tous
les genres.
Le soir même, Adolphe se rend au Théâtre-Français, il en sort enchanté de sa soirée. Le leiuleinain, M. Puceron, qui n'ose plus lui faire tailler des plunies de ter et cherche cependant toujours à se moquer de lui, ne manque pas de lui demander ce qu'il a vu représenter.
— Cinna et les FlaUleurs, répond Adolphe.
— Ah! beau!... très-beau!... c'est toujours la même pièce, seulement les homains se déguisent en juges pour que le deuoùmenl soit plus gai.
Narcisse ne répond rien, mais il regarde le petit commis en souriant d'une certaine façon qui déconcerte celui-ci. S'apercevant qu'il n'a pas réussi, M. Puceron s'attaque alors au vieux l'u.ois :
— Et vous, estimable monsieur Putois, homme rare... /-ara avisi qui n'avez été encore que quatre fois au spectacle et vous avez soixante ans! ces quatre fois-là ont dû terriblement marquer dans votre existence!... vous en souvenez-vous au monis?
— Parfaitement, monsieur ! La première fois, je sortais de pention, j'avais treize ans; on m'a mené voir le tieii de mouton; t'était superbe, magnifique... il y avait des anges et des diables!...
— Nous le connaissons, après?
— La seconde fois, j avais vingt ans et demi ; je venais de tirer l la conscription, et,comme j'avais eu un bon numéro, mes parents Bie régalèrent du spectaele. On me mena au théâtre du Cirque : je vis une pièce àcoupsde canon, de fusils... je n'eu sais plus le nom mais ou se battait continuellement
— Comme vous ne partiez pas pour l'armée, c'était pour vous donner une idée de la guerre, comme si vous y aviez été... ensuite?...
— Ah 1 la troisième fois... j'avais trente-neuf ans... je faisais la cour à une dame qui aimait le spectacle, je la menai au théâtre du Palais-Koyal voir Jo Gard*-malade. Ah ! c'était bien divertis- Iftatl...
— Quoi ! honorable Putois, vous faisiez la cour à une dame qui aimait le spectacle, et vous ne l'y avez menée qu'une fois?
— Ah!.... elle me ferma sa porte peu de temps après.
— Pardieu ! je le conçois... enfin la quatrième fois... il n'y a pas longtemps, je crois ?
— Non, c'est il y a six semaines... j'ai vu une pièce de Molière .. Tartufe... il y avait bien des années que je désirais voir jouer cette pièce... j'ai été assez content.
— C'est au Théâtre-Français que vous avez été alors?
— Non... pas positivement... c'est dans une toute petite sqHl... oii il n'y a pas de loges. . dans un quartier éloigné...
— Comment ! monsieur Putois, pour voir Tartufe, le chefd'œuvre de Molière, au lieu de courir aux Français, vous allez Mans un petit théâtre borgne?...
— Ah ! permettez, j'étais avec un ami ; nous avions joué te spectacle aux donimos; il a perdu, mais il m'a mené oii il a voulu.
— Et de ces quatre pièces, voyons, quelle est celle que vous [iréférez?...
— Ma foi !... s'il faut vous l'avouer... celle; dont j'ai conservé le plus as^réahle souvenir, c'est le l'ud de moidon.
— Je l'aurais parié !. . Décidéiuent, vous ave^ bien fait de n'aller que quatre fois au spectacle en soixante ans.
Adolphe a écouté toute cette conversation .sans rien dire, suivant Sou habitude ; et, au diiier, placé en lace de sa marraine, il se sent encore aussi emb.iria-sé, aii.^si lieniblaiit.
Les journées suivantes n'amèir iit aucun changement ilaiis son exi-tence; il travaille bien et assidûment; il va le soir à la promenade ou au théâtre ; enfin, il écoute sans sourciller les biugues i) le débite -M. Puceron.
— A a bnnne hi.'ure! dit iMargotte en traversant les bureaux, voilà nu jeune hoinnie sage ! c'est une vraie image !...
— C;la n'est pas naturel, répond le petit conimis, je le soupçoniiL- d'être soprano !...
— Qu'est ce que cela veut dire? demande la cuisinière.
— Cela veut dire que les chapons ont beaucoup plus de voix que les dindons.
Six mois s'écoulent ainsi; Adolphe n'a pas encore osé regarder sa marraine en face.