ON EST MOINS TIMIDK
Un certain jour, pendant que la patronne était sortie, on flânait un peu dans les bureaux, suivant l'usage immémorial de messieurs les employés. Adolphe lui-même parcourait un journal; le père Putois essayait avec de l'eau de faire disparaître des taches au revers de son paletot, et le petit Puceron, debout contre une croisée, regardait passer le monde dans la rue de Kivoli, où il ea passe beaucoup.
Tout à coup, ce dernier s'écrie:
— Ah! voilà deux jeunes filles fort gentilles!.,, figures mutines, tournures lestes... mise assez coquette. . mais mal chaussées !,.. ah! très-mal chaussées, voilà ce qui me désenchante! Etes-vous comme moi, monsieur Corniquel? une femme qui porte des souliers écoles ne m'iuîpire pas la moindre confiance!...
Adolphe continue de parcourir le journal, tout en répondant :
— Ma foi, je ne fais pas grande attention à tout cela!...
— A tout cela!... Comment! ce sont les femmes que vous appelez : tout cela ! En vérité, je ne vous comprends (las. . Estce qu à Bnves-la- Gaillarde, ks hommes ont le cœur en papier mâché ?... A votre âge la vue d'un joli minois doit cependant laire de lelfel. . . quand à moi, je déclare que je suis amoiU'eux de toutes femmes qui en valent la peine...
— Même quand elles portent un tablier et font la cuisine? dit Adolphe en souriant.
— Eh bien, oui, monsieur, même quand elles font la cuisine... Ah ! ah ! je comprends pourquoi vous me dites cela !... c'est à cause de Margotte... vous jetez des pierres dans mon jardin... Tiens 1... tiens !... vous vous lancez!... Mon Dieu ! je ne m'en défends pas... cette grosse mafflée me revient assez. . Mais il y a ici une autre femme dont j'aurais été volontiers amoureux, si Je l'avais osé..» mais il ne fallait pas oser, vu que c'est la pa-
, trouue...
UN MARI DONT ON SE MOQUE
— M,i marraine ! vous auriez rtc araoTCiv de m\ marrain»?
— Parairu : il me semble qu'elle en vaut bien la peine : l'air nn peu sévère, c'est vrai ; le teint légèrement brun, miis tout ci'la lionne du caehet à sa beauté. Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est une superbe femme, monsieur le lilleul?
— Ma marraine... mais... je crois que oui... — ^ Vous n'en êles pas certain?
— C'est que... je ne l'ai pas encore bien regardée...
— Quoi! vous dinez tous les jours en face de madame Beaunoir, et vous ne l'avez pas encore bien regardée !... Allons, décidément, je vois que le potage et le beef-teak ont plus d'attraits 1 our vous qu'une jolie femme !
Ado'phe ne l'éfiond plus rien. Mais, au dîner, il se rappelle ce que lui a dit Puceron, et, pour la première fois, se hasarde à regarder sa belle marrame. Laurenline était justement, ce jour-là, coiffée rien qu'avec ses cheveux, qui étaient magnifiqui s, et cette coiffure est toujours ce'le qui si>;d le mieux à une femme, lorsque sa figure à déjà du charme. Adolphe qui, jusque-là avait eu peur (le sa marraine, à laquelle il croyait autant de sévériié dans les traits que dans la voix, est tout surpris de voir une physionomie douce, aimable, rien enfin qui annonce ce tyran femelle que son imagination s'était forgé. Il peut d'autant mitux alors couicmpler Laurenline, que celle-ci, tout en dînant, s'amusait à examiner des images de modes et ne regardait pas de son côté.
Ad.ilphe éprouve comme un sentiment de bien-être, il lui semble qu'il respire plus à son aise; puis il commence à se trouver bien niais d'avoir eu peur d'une femme jeune encore, et dont le sourire est si agréable ; car Laurenti'ie souriait de temps à autre, on regardant des modes qui lui parai-saicni bizarres ou ridicules. Ccite'confiance qui renaît dans le jeune homme lui ôte un peu* de fa timidité. et il se permet de dire :
Il y a là des moles bien originales, n'est-ce pas, marraine ?
La belle veuve relève la tète avec surprise: c'était la [ireuiière fois qu'Adolphe |iarlaitsans être questionné. Klle le regarde d'un air étonne, eu disant:
— Comment! mon cher filleul, c'est vous qui venez défaire Cette réflexion?
— Oui... sans doute, e,-t-cc que cela vous fâche?
— Nullement, bien au contraire, je suis charmée que vous trouviez enfin quelque chose à dire! .Mais j'en suis toute i-uiprise, car de(iuis que vous demeurez ici, que vous diii.z tous bs jours avec moi, voilà la première fois que vous parlez autrement que piiur répondre à mes questions. Ah! vous n'êtes point bavard, je dois en convenir !
— Ma marraine, je suis très-timide...
Vous l'êtes trop, mon ami; chez les hommes, cela peut souvent être nuisible; non pas ipie j'admire ces messieurs qui veulent étourdir par leur babil et cherchent à imposer à ceux qui les écoutent ; les fats, les suffisants, les menteurs sont insupportables ! Mais ne jamais oser se mêler à une conversaliou, rester luuel quand tout le monde cause, craindre de dire franchement ce que l'on pense, c'est un défaut! cela jieut nuire à votre avanciniunt. Il y a un proverbe (|ui dit : « Il u y a que les honteux (|ui p( r lent! » et ce proverbe esi malheureusement trop vrai.
— Je tftnheral de me corriger, ma marrame.
— Vous ferez bien. Lt votre ann Augustin liéchard, vous ne m', n [larlez j.imait; est-ce que vous ne l'avez pas revu depuis que V, us êtes chez moi?
— Non, ma marraine.
— Je ne le ri'greilc pas pour vous. Cependant il faut bien (pi'im jeune b<>nnne s'.imn.se, et aller toujours seul, ce n'est pas
— Je vous assure que je ne m ennuie jamais !
— Tant mieux. Kl puis vous avez peut-être fait... quelque autre connaissance?
Ki disant cela, un certain sourire errait sur les lèvres de Laurenline. Mais Adolphe réfiond avec une candeur qui ne permet |ins de douter de sa bonne foi :
— 01) ! non, ma marraine', je n'ai fait aucune connaissance ; Car on m'adil cpi à l'aim il fallait se mélier d'toui.s le« pt t'oiiih s qui, .laus nous coniiaili !■, nous rijln m b'iir ann le.
Le lendemain, an diiier, Adolphe se risipic cncori' à causer avec sa marr.iiiie; celln-ci, en récoui.uit. laisse parfois p.irailre la sur- ; jirise rpi elle ressent de ne |diis trouver son Ideid aiis-i MU: qu'elle l'avait rrii d'.ih'ird. Alors, p'rir mieux jiig.T Min e«pnl, cUv lui adresse quel |ues ((iiustions dil'lluiles à ru«>oiidrc ; elle veut
qu'il lui donne son opinion sur les pièces qu'il a vues au théâtre, sur le jeu des acteur-, sur l'impression que tel ouvrage lui a fait éprouver. El, àson grand étonnement, Adolphe répond fort bien à tout cela. Ce n'est donc pas un imbécile, comme on l'avait pensé. Cette découverte fait grand plaisir à Laurenline, qui aura maintenant quelqu'un avec qui elle pourra causer, sans craindre de ne pas être comprise, lorsqu'elle f-ra autre chose que de lui offrir du potage ou du bxnf.
Comme tout se tient et s'enchaîne ici-bas! En s'aperc'^vant que son filleul n'est point un sot, la belle veuve s'aperçoit aussi que c'i si un assez joli garçon qui ne songe imllenienl i tirer parti de ses avantages, car iln'est ni coquet, ni préleiilieux; il ne sait i-oii'.t faire de ces jolies petites mines avec lesquelles un jeune homu ; cherche souvent à plaire; il ne frise pas ses cheveux, ne fait iioiut sa raie, enfin, ne se fait pas une tète comme les garçons limon ■.diei'S. Mais son air est toujours franc et ouvert, son regard doux et bon, et si sa voix n'est pas mielleuse, au moins son sourire n'est jamais faux.
.M Puceron essayait bien encore de temps à autre d'aitrapir sou jeune collègue, en lui contant ce qu'il appelait une bonne blague à l'oseille. Mais Adolphe se contentait de sourire en lui répondant :
— C'est très-amusant ! En savez-vous beaucoup comme cela? Alors le petit Puceron, vexé d'en être pour ses frais de malice,
«e disait : ^
— Il ne donne plus dedans; c'est ma société, mon voisinage, qui lui ont ouvert l'esprit.
Cependant, depuis quelque temps, Adolphe sortait le matin do bonne heure, avant de déjeuner, et ne rentrait qu'au moment il'albr travailler àson bureau. Ces sorties avaient lieu trois fois dans la semaine. Laurenline ne les avait pas remarquées; mais, un jour, étant descendue dans ses bureaux plus tôt que de coutume et n'y voyanl pas Adolphe, elle dit :
— Mon filleul est nn peu paresseux ce matin... Comment 1 il n'est pas encore levé, à neuf heures et demie !
— Oh ! il y a déjà longtemps que .M. Adolphe est levé et .sorti! s'écrie Margotte tout en époussetant les bureaux... mais c'est aiijoerd'hiii son jour de filer de bonne heure... J'ai remarqué que c'était toujours les mar li, jeudi et samedi qu'il s'absentait le matin... et c'est aujourd'hui jeudi
Laurenline demeure toute surprise; elle éprouve comme un serrement de cœur; de ces émotions dont soi-inènie (pielquefuis on ne se rend pas comple, mais qui ont cepend.uit leur mo if. Elle regarde ses deux autres commis qui sont à leur po-t(!, et leur dit :
— Est-ce Trai, messieurs, que M. Corniquct s'absente ainsi souvent et comme vient de le dire Margotte?
Le vieux Putois relève la tête, regarde au plafond et répond enfin :
— Madame... je vous avouerai que je n'ai point remarqué. Mais le petit Puceron se hàie de dire :
— Oui, madame, oui, oui, Margotte a parfaitement raison. Depuis un mois... ou cinq si!maines... je ne sais pas au juste, mais il y a bi.n ce temps-là. Les mirdi, jeudi et .samedi, M. Corniipiei n'arrive qu'après nous au bureau, et il ne desrend pas de sa oh.imbr(\ car il est pres]Ue toujours en nage... ou voit qu'il vient du dehors et qu'il a eoiirii... beaucoup c .uni !... Ah! dame!... nos petites connaissances ne demeurent pas toujiiursdans notre quarlicc. . cb! cil!... le jeune homme .se lance... Enjnnt chéri des dames: je trouve en ..
— El vous ne lui avez pas demandé où il allait si souvent? reprend Laurenline en interrompant le chant du jeune Puceron.
— Non, madame. Oh ! ces choses-l■^... ça ne se deman le pas! ça ce devine!... ou a un cœur,., il parait qu'il ne peut la von- que le matin!...
Laurenline laisse le petit commis faire ses commentaires; elle cntn' dans son cabinet. Elle se seul attristée, ccmlranée; elle cii>yait posséder entièrement la confiance de son lilleul, elle voit c|u'il a des secrets pour elle. Cela lui cause une peine dont clic s'èloniic elle-iiuni •; car el-e se ibl 1)11 • ce jeune hoinm ' ne peut p s vivre ciimiiie une petite pcnsloiiuairc et qu'il est liT.s-ii.iluri 1 <| i il ail, connue dit M. Pucenin, fail une petite coiiiiais.sauce. Mais atii' s elle n'a ilonc plu- sa coiiliaiiee entière, cl il lui a menti la demie e fois qii'c'lie l'a inlernigé sur ce sujet.
Cinq iiiinuli;R s'éi"Uleiil; Adolphe arrive tout en nage; il i-ssuic la sueur qui mule île snu Iront, en di.saiit :
UN MARI DONT ON SE MOQUE
— Je me suis attardé... je ne croyais pas qu'il était déjà près de dix heures!,..
Laurentine, qui a entendu la voix de son filleul, sort de son cabinet, regarde quelques instants le jeune homme, qui se hâte de s'essuver le visage, et lui dit d'une voix altérée :
— Mon Dieu; mais il ne fallait pas tant courir, Adolphe ; vous voilà tout en nage! vous vous rendrez malade!... Voire besogne n'est pas si pre=sée...et je ne veux pas que tous les mardi, jeudi et samedi... puisque ce sont ces jours-là que vous avi z affaire, vous risquiez d'altrapper une fluxion de poi'rine pour être plus vite à votre bureau... restez même plus lard où vous vous plaisez tant, si cela vous ic^t agréable, je ne vous gronderai pas pour cela!... feu liment, »ous auriez pu me prévenir... que vous sortiez ainsi le matin...
— Slon Dieu! ma marraine, c'est vrai .. j'aurais peut-être dû vous demander la permission... mais je n'ai pas osé...
— Oh! vous n'avi'z pas beNoin de ma permission pour aller chez les persowi' s qui vous attendent... trois fois par semaine...
— Si v(>u-s trouvez que ce soit trop, je n'irai que deux fuis...
— Allez y tant que vousvoudrer! ce n'est pas moi qui vous en cu.pècherji!
La belie veuve a dit ces derniers mots avec un accent de dépit assez prononcé et lelle s'apprèle à rentrer dans sou cabinet, lorsque Adolphe reprend :
— C'est mon professeur qui m'avait dit qu'il valait bien mieux prendre trois leçons par seisaiiie dane les comipencemenls... ensuite on en prend moins.
Laurentine s'est vivement ^trrêlée, elle se tourne vers Adolphe en disant ;
— Comment, de quel piol'es.=enr parlez-vous?
— De mon piT>fesjeur d'e.'crime, M. Gàtccliair, de chez qui je viens en ce moment et chez lequel je vais proudie des Irç.iiig les mardi, jeudi et samedi... Oh! c'est un des [premiers professeurs de Pans, et, avec lui, on est bientôt en élat de so iléfiudre.
La physioni)Hiie de Laurentine s'est tout i) coup éelaircie, son regard n'est plus le même, et c'est maintenant avec un ton afTectueux qu'elle répond :
— Comment, Adolphe, c'est pour prendre des leçons d'armes que vous sortez ainsi le matin?...
— Oui, ma marraine, est-ce que vous trouvez que j'ai tort?
— Je ne dis pas... mais, enfin..., apprendre a tirer l'épée... c'est dire qu'on est disposé à se battre si l'occasion s'en présentait... je ne vous croyais pas duelliste!
— Ma marraine, je n'ai nullement le désir d'avoir un duel, mais cependant, si l'on m'insultait... ou bien si quelqu'un se permettait de vous manquer de respect, croyez-vous donc que je le -souffrirais?... .J'ai vu dans beaucoup de pièces de théâtre qu'il y avait raille circonstances où il fallait se battre, et je me suis dit que c'était bien le moins que l'on sût alors se bien conduire sur le terrain.
— Vous avez raison, mon ami, oui, en eflet, l'escrime est une science in lispensabre à un homme... et j'avais tort de vous blâmer... Continuez donc de prendre vos leçons, mais seulement promeltez-moi que vous ne chercherez jamais querelle à personne.
— Oh : je vous le jure, ma marraine.
Laurentine adresse à son filleul un charmant sourire, puis remonte dans sou appartement, et Adolphe va se placer à son bureau. Quant au petit Puceron, depuis qu'il sait que son jeune collègue apprend à faire des armes, il change complètement de ton avec lui, ne lui parle plus que d'un air de déférence et ne se permet plus de lui conter la moindre blague.
VU