ON SE REGARDE BEAUCOUP
Laurentine n'est plus la même avec son filleul ; depuis qu'elle a sa qu'il prenait des leçons d'escrime, avec l'intention de se faire son défenseur si quelqu'un se permettait de l'outrager, elle a compris qu'elle s'était complètement trnin[iée sur le compte de ce jeune homme, et que chez lui la timiJite n'excluait pas le courage et le dévouement. Ensuite, Adolphe cause maintenant; depuis qu il a reconnu que sa marraine n'avait rien d'effrayant, il n'a plus peur de lui parler, ni de la regarder, il se donne même ee plai-
sir-là très-souvent; seulement, il choisit les moments où Laurentine ne peut s'en apercevoir, et, dès qu'elle porte ses regards vers lui, il s'empresse alors de baisser les siens; cette pamomime se renouvelle fort souvent pendant le dîner, mais, si vite qu'.Vdolphe baisse les yeux pour ne point rencontrer ceux de sa marraine, il arrive plus d'une fois que les deux regards se croisent ; alors Afio'phe devient rouge, interdit, il craint d'avoir été trop hardi, tandis que la mirraine semble éprouver une .secrète émotion, ne détourne ses regards que bien lentement et quelquefois même continue de regarder son filleul sans paraître aucunement offensée (le son audace.
Et, chaque jour, Adolphe osait causer davantage, car à pri''=i.Tiï il trouvait toujours quelque chose à dire à sa marraine, et c'êlait souvent lui qui la questionnait, qui lui demandait des renseignements sur les usHges, les mœurs, les habitudes des Parisiens, puis qui ffiisait ses réflexions sur ce qu'il avait vu et remarque dans tel ou tel quartier. Laurentine l'écoulait a^ec plaisir et souriait souvent de la naïveté de ses pensées. Rien ne gênait leurs eutretii'us, car le vieux comiiii'^ ne .se mettait à table que pour m inger, et il est probable qu'il n'entendait même pas ce qui se disait à côté de lui.
Mais ce qui pouvait paraître singulier, c'est que plus Adolphe devenait gai et causeur, et plus au contraire Laurentiue devenait rêveuse et mélancolique. Quelquefois elle répondait à peine à ce que lui di^ait son filleul et .semblait absorbée dans ses pensées. Alors Adolphe cessait tout à coup de parler et murmurait :
— Ah ! pardon, je vous ennuie, ma marraine, je vois bien que je bavarde trop à présent...
— Mais non. mon ami, ne croyez pas cela .. continuez, je vous en prie, car j'ai beaucoup de plaisir a vous é'"outer...
— Mais, pourtant, vous ne me répondiez^jasî... Ah ! c'est que .. je suis distraite...
— Ma marraine, vous n'êtes point malade, j'espère ?
— Non, .«ans doute ! pourquoi supposez-vous que je pui^ être malade î
— C'est que... depuis quelques jours, il me semble que vous êtes moins gaie... et puis vous ne mangez presque pas... oh ! j'ai bien remarqué cela!...
Il y a des temps où l'on a moins d'appétit sans être malade
pour cela.
Ah ! c'est différent... C'est que je crains tant de vous voir le
moindre mal...
Cela vous ferait donc de la peine si... je souffrais?
— Si cela me ferait de la peine!... ah! pouvez-vous en douter?... est-ce que vous n'êtes pas tout pour moi?... Je n'ai que vous seule pour amie... pour guide... je n'aime au monde que vous!
Laurentine sourit avec mélancolie, en répondant :
11 viendra un moment où vous en aimerez d'autres !
^ Je ne crois pas, ma marraine... ou du moins je ne lesaimerai pas autant que vous!
En disant cela, Adolphe regarde Laurentine^ ses yeux expriment bien tout ce qu'il resser.t pour elle, ils sont pleins de feu, de dévouement; la belle veuve porte, de son côté, ses regards sur lui, et cette fois le jeune homme ne baisse pas les yeux, il ose affronter l'éclat de ce regard alors si doux et si tendre; il éprouve une émotion qui lui était inconnue, il lui seniblc que son âme, (|ue son cœur viennent de puiser une nouvelle exi-tcuce dans les yeux de sa marraine, il ne peut plus en détachi'r les siens... C'est Laurentine qui, la première, détourne la tête en rougis.-ant, tandis qu'un léger soupir s'échappe de son sein.
A dater de ce jour, Adolphe ne se sent plus le même, il ne pense, ne rêve plus qu'à sa marraine ; il saisit avec empressement toutes les occasions qui peuvent le rapprocher d'elle ; il attend avec impatience le moment du diner, alors il peut la contempler tout à son aise, car maintenant c'est elle qui a presque toujours ses regards baissés, c'est elle qui évite de rencouirer les siens. Mais il y a cependant des momens où l'on s'oublie, où il laut bien regarder celui qui nous parle; alors avec qui bonheur ces deux rtgards se confondent, s'entendent, et mainiepant c'est toujours la belle veuve qui baisse les yeux la première, comme si elle craignait do trop laisser voir ce qu'e! c éprouve.
Dans les preiniers temps lie son séjour chez sa marraine, Adolphe trouvait le temps long, le travail monotone, la joui-i.iée éternelle ; maintenant tout est changé ; il n'éprouve plus un seul moment d'eiauu, le t. mps pas.se vite ; il travaille encore avec plus
UN MARI DONT ON SE MOQUE
On vient de me saisir la jamlie, très-haut. ,. — Page 30.
de lèle, et tout cela en pensant toujours à sa belle marraine, en se disant :
— Je veux qii'clli; soit C'inlcMle de mui, de mon travail, de mon zèle... elle nie recduipensera par un sourire... et un doux regard... Ah! pour un de ses rcgurJs... il n'est rien que je ne sois capable de faire.
Et, en effel, le fillcMil traviiiiiail comme qi;atro, il en faisait plus k lin seul ipie les deux autres commis, cl c'était Laurenliiie qui était souvent oblij,'ée de lui du'e :
— Mon ami, tous Iravaillcz trop, vous ne vous reposez jamais, vous vous rendrez malade... je veux que vous vous amusiez et sortiez plus souvent... songez que vous di^vcz m'obéir!
Adolphe allait au spectacle ou se proiueuaii |iour obéir à sa ûiarraine, mais quand elle lui demandait s'il s'était amusé, il répondait :
— Non, je ne m'amuse plus loin de vous .. ah ! si vous veniez avec moi ! c'est alors ipie je m'amuserais ! mais vous m'accordez bien rarement celle lave iir. . dans les premiers nmis qm; j'étais ici. vous conseiiiii z ipMdqiieluis à venir avec moi soit à la promenade, soit au spectacle... mais maiiilenaiil c'est si rare 1 si rare... que je crois que cela ne vnus est )ias agréable!...
Cela était au contraire trop agréable à I.aiirentiue, elle prenait trop de plaisir à être en tùteà-tete avec Adolphe et elle en seulait le (langer, c'est pour cida (|u'rlle voulait fuir les nccasions. Car il n'y avait plus à se le cacher, cel.iit de l'amour (|ui se plis>ail dans «on cœur, de l'amour pour son lilleul 1... elle se trouvait trésblftniable et m: voulait pas y céder.
F'Ius d'une fols apre-t le uiner, pendant lequel Adolphe la regardait fort tcndn nient, l.auieiitiiie est remonlée dans .son apparlciiieiit, en se disant :
• Ola ne saurait durer ainsi... Chaque jour je sens que ma raison rsl plus faibli: que mon amour... Ah ! je suis folli' ! aiim r mon lilleul... moi (|ni, jii'i|u'ii pré-ent, n'avais point connu l'amour... qui avuii bravé ce »eiitiui>.nl... Je buis ridicule,.. Je le sens... ik
quoi peut me mener cet amour?. . Adol|ihe n'a que vingt-deux ans à peine, moi, j'en ai tn nie bientôi... eu supposant qu'il m'aime maintenant, dans cinq ou si.v ans il ne lu'aiinera plus... je ne puis donc être sa femme, ce serait me préparer et à lui des regrets éternels... car je sens bien que je serais jalouse... très-jalouse... Non, je suis trop vieille pour être sa l'emine... et (iiianl à être sa maîtresse... je ne le veux pas! ce serait me rmdro méprisable i ses yeux .. et me pieiiaier encore des tonrmeiits éternels... D'ailleurs, Adolphe srinlile m'aimer maintenant, mais à son âge on aime toutes les femmes... il ne voit que moi, c'est vers moi que se portent ses yeux... demain, qu'il se trouve avec une femme jeune et jolie, il ces>-era de pensera moi. Il faut donc que je surmonte ce sentiment qui lu'eiitr une vers lui, ou que je trouve un nioyen pour changer notre Mtn.ilion. Pauvre gai\oii !...je ne puis le renvoyer cependant. .. oh ! non il ,i l'air si heureux piës de moil El je ne veux lue séparer de lui que si son avenir était assuré.
A la suite de ces rai^ollllelnl■nts, I aureiiliue s'efforce d'être plus froide, moins aimable avec son lilleul, ni us alors Adolphe se montre si triste, si inquiet, il semble si malheureux lor.opie la marraine a cesi.é de lui .Miniire, que celle-ci ne si! .sent pa^ le courage de l'aflliger longteni|is cl, avec un tendre regard, un doui serreiiieiil di luaiiis, elle lui rend bien vite sagaiete et son bonheur.
Le pelit l'iicerou observe en silence tout ce qui se passe, mail il ne se permet plus la moindre réllexion et se borne i\ freJontiiir entre ses dents !
« /)i< moment <iuon aime, on dtvicnt si doux.'.,.» puis à pincer Margolte (iiiand il peut l'attrapi r.