M. FLUTAYOT KT SA FILI.K
Quelques semaines s'écoulent encore sans changer la siliMtioA
UN MARI DONT ON SB MOQUE
J'ai glissé, mais ce n'est pas la faute de mes talons. . . — Page 37.
de la marraine avec son filleul, lorsqu'une après-midi un nouveau personnage se présente chez madame Beaunoir.
C'est un monsieur de cinquante ans bien sonnés, mais qui fait encore le jeune fiomrae, cela se voit de suite à sa mine, à sa tournure, à ses manières et surtout à son langage. C'est un gratid homme maigre, fluet, pourvu d'une de ces figures que Ton appelle : en couperet, parce qu'elles présentent un angle parfait vues de pro6l et même de face. Ce sont des yeux petits assez vifs qui Teulent être spirituels et ne sont que curieux j c'est un grand nez pointu, une bouche rentrée, des pommettes saillantes, et sur cette tête des cheveux poivre et sel, qui deviennent fort rares sur le devant, mais que l'on tâche de faire mousser avec la pommade et la frisure. Tel est M. Flutayot, ancien négociant en soieries, qui avait une excellente maison de commerce où il s'est enrichi, grâce à sa femme, qui, ainsi que madame Beaunoir, s'occupait des affaires beaucoup plus et beaucoup mieux que son mari. Celui-ci était fort lié avec le mari de Laurentine; ces messieurs faisaient Kiuvent ensemble des parties de plaisir, pendant lesquelles leurs femmes étaient plusieurs jours sans les voir. La mort de l'époux de Laurentine avait mis fin à ces relations. De son côté, M. Flutayot avait perdu sa femme, il avait aussitôt quitté son commerce, et comme un héritage assez considérable était venu alors augmenter sa fortune, il s'était pins que jamais abandonné à son penchant pour les belles et les plaisirs.
M. Flutayot entre dans la pièce où travaillent les commis, regarde autour de lui et s'écrie :
— Cest ma foi toujours comme autrefois!... madame Beaunoir n'a Tien changé dans son intérieur; c'est d'autant plus étonnant que maintenant la mode est de tout changer... de se faire beau, magnifique!... même quand on n'a pas le sou. Rien, jusqu'au père Putois, le vieux commis, que je retrouve à sa place... Oh ! c'est superbe !... Bonjour, papa Putois... est-ce que vous ne me reconnaissez pas ?,.. cependant tout le monde m'assure que je ne change pas...
Le vieux commis relève ses lunettes, regarde ce monsieur qui se dandine devant lui, et dit enfin :
— Pardon, monsieur, mais je ne me rappelle pas... Ah ! si.. . attendez... je crois me souvenir... monsieur Flûte... Flûte ..
— Flutayot, Lucas Flutayot, c'est cela même... Je savais bien que vous me reconnaîtriez !...
— Oh! j'ai eu de la peine... monsieur a beaucoup changé...
— Vieille brute! murmure le monsieur, en faisant un tour sur lui-même.
Pendant ce tumps, Adolphe et Puceron examinaient ce nouveau personnage. Adolphe lui trouvait un air sans façon qui l'intriguait, et Puceron, qui le trouvait ridicule, disait à son voisin :
— C'est un rameneur... il a bien quinze cheveux sur le devant de la tête; mais, avec ceux de derrière, qu'il ramène sur le front, il s'en fait une trentaine.
— Madame Braunoir est-elle chez elle? redemande le grand monsieur, en regardant les jeunes employés d'un air assez impertinent.
Le petit Puceron se caresse le menton, regarde ce monsieur en souriant et ne lui répond pas. Mais Adolphe s'empresse de dire :
— Ma marraine était là il n'y a qu'un instant, monsieur; elle vient de monter chez elle, mais elle ne va pas tarder à redescendre.
— Votre marraine?... ah! madame Beaunoir est votre marraine! et elle vous a recueilli chez elle!... c'est très-bien... c'est d'une excellente marraine .. mais je ne vois pas pourquoi je ne monterais pas chez elle... elle m'y recevra même plus coramodéincnt qu'ici.
Ce monsieur se dispose à quitter les bureaux, lorsque Laurentine y reparait; elle pousse un cri de surprise en l'apercevant :
— Monsieur Flutayot!... ah! quel hasard...
— Oui, belle dame, c'est moi; mais ce n'est point le hasard qui m'amène, je suis bien venu exprès... heureux de vous revoir et de vous présenter mes hommages...
— Mais il y a au moins cinq ans qu'on ne vous a vu ! . ..
— Eh ! mon Dieu, oui !.,. j'ai voyagé, couru le mond's.,. comme
UN MARI DONT ON SE MOQUE
Joeonde! Vous le savei, je suis naturellement volage et coureur... eh! eh! eh!... il faut bien que jeunesse se passe I...
— Est-ce qu'il se figure que nous allons le prendre pour un conscrit! murmure Puceron. Si c'est après sa jeunesse qu'il court, il aura beau faire! ça ne se ramène pas avec un peigne comme des cheveux.
Laurentine a fait passer M Flulayot dans son cabinet, où elle le fait asseoir. Ce monsieur, après avoir promené sa main par-dessus sa tète, pour s'assurer que ses mèches sont bien à leur place, fait un sourire infiniment prolongé et s'écrie:
, En vérité, chère dame, je suis charmé de constater que le
temps n'a pas fait le moindre tort à votre beauté!... loin delà! je ^ vous trouve plus belle encore que je ne vous ai laissée!
— Ah! de grâce, pas de compliments, monsieur Flutayot, vous savez que je ne les aime pas!...
— Je sais que vous m'avez toujours traité avec beaucoup de rigueur, lorsque, du vivant de ce pauvre Beaunoir, j'essayais de vous consoler de sa conduite un peu volage...
— Mais vous ne valiez guère mieux que voire ami, vous, et vous aviez cependant une femme qui méritait tout votre amour...
Ma femme!... oh ! je l'aimais très-convenablement et comme
un mari doit aimer sa femme... ehlehl eh!... mais elle est morte.. .je l'ai regrettée... je vous jure que je l'ai regrettée !
— Je n'en donie pas, monsieur 1
— Me voilà veuf !... .\h! par exemple, je ne sais pas si vousêtes comme moi, mais je n'ai point la moindre envie de me remarier!... je trouve qu'on esl si heureux d'être son maître... de pouvoir voltiger... faire toutes ses volontés, sans quoi il y a toujours quelque chosequine va pas!...
— Et vous avez donc beaucoup voyagé, monsieur?
— Mais oui, pas mal... J'ai vu l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie .. j'ai eu des bonnes fortunes partout... Ce n'est pas pour me vanter, mais si j'écrivais une relation de mes voyages, ce serait piquant.... ce serait fort amusant!
— Pourquoi ne l'écrivei-Tous pasî
— Oh! je n'ai pas le temps... Et puis, écrire!... vous comprenez, il faut laisser cela à ceux qui en font leur métier...
— Enfin, vous voilà revenu à Paris...
— Il le fallait bien ! Et ma fille, ma Clorinde, qui était en pension ici!... elle commençait à s'y ennuyer!
— Ah! c'est vrai, vous avez une fille! et j'oubliais de vous demander de ses nouvelles !...
— Oui vraiment, j'ai une fille, qui vient d'avoir dii-huit ans, et qui est charmante... belle comme un ange... On assure qu'elle me ressemble beaucoup... Et de l'esprit! ah! de l'esprit comme un démon I Bile était dans un des premiers pensionnats de Paris ; aussi elle a reçu une éducation extrêmement distmguée : elle joue la comédie... fait des charades... danse comme à l'Opéra... Je ne parle pas de la musique, cela va sans dire!... toutes les demoiselles aujourd'hui savînt toucher du piano!... on sera nièm; plus distingué quand on ne le saura pas!... Bref, Clorinde (ait ma gloire ; elle n'ignore rien absolument 1... Son éducaiion m'a coûté fort cher, mais me» moyens me le permettaient!... Vous savez que peu après la mort de ma femme, j'ai hérité d'un vieux cou-in auquel je ne pensais pas du tout, et que je croyais pauvre comme Job!... aussi je n'allais jamais le voir! I>c gaillard nous avait attrapes; il cachait son jeul il était riche... et tout son bien m'est revenu.
— Et mademoiselle votre (ille est toujours dans son pensionnatT ^ — Non pasl... oh! elle en avait aisez de sa pension; elle ne
voulait plus y rester. La dernière fois que j'allai l'y voir, elle m'avait dit : « Papa, si tu ne me retires pas d ici, je te préviens que je me ferai enlever !... » Ah I ah ! elle a tant d'esprit, et une petite tète si vive... si étourdie!... je me suis (■mpres>é de lui (aire quitter sa pension, et mauitenant elle est avec moi.
— lit cela vous rend très-heureux î
— Non, au contraire ; je vous avouerai que cela me gêno... parce que, moi, accoutumé à la vie de garçon... moi... qui ai toujours quelques petites intrigues en train... vous comprenez... je recevais souvent dt-s visilcs de femmes... et avoir ma lille avec moi... cela dérange mes habitudes... il y a quelque chose qui ne va pas I... Aussi, je compte marier Clorinde le plus lot possible, afin de reprendre bien vite ma chère liberté.
— El mademoiiielle votre fille désirc-l-cllc se roarierî
— Oui, oui; elle me l'a déclare Irès-fraiichcmcnt ! Elle m'a dit un malin : « Mon cher père, je ne m'amuse pas du tout chez toi ; c« n'est pas ain'.i que j'entends l'eiislencc. Je veux aller dan» U
monde, et tu me laisses sans cesse à la maison; marie-moi bien vile... afin que je puisse aussi m'amuser. » Ah! ah!... elle est ravissante! elle croit qu'on se marie pour s'amuser! N'importe, je vais m' occuper de cela... Oh ! Clorinde ne manquera pas de partis! Jolie, de l'esprit, des talents, et cinquante mille francs comptant que je lui donne pour dot, il me semble que c'est gentil !... Qu'en dites- vous, chère dame?
— Mais, assurément, mademoiselle votre fille trouvera trèsfacilement un mari. Je voudrais bien la voir; est-ce que vous ne me l'amènerez pas î
— J'allais vous le proposer et vous demander quel jour je pourrais vous la présenter?
— Faites mieux; venez dîner avec mademoiselle voire fille... Tenez .. après-demain, cela vous convient il?
— Parfaitement ! c'est une chose convenue alors ; après-demain, je vous amène ma Clorinde, dont j'espère que vous me ferez compliment.
— Je nin doute pas, et je serai charmée de faire sa connaissance, r.
M. Flutayot a pris congé de 11 belle veuve |â lui baisant la main comme un ancien preux, et il a traversé les biirfeiuk presque en sautillant, ce qui fait dire à Puceron :
— Il n'est pas possible ! ce monsieur-là a été papilloir... Si ■ i^ ment, il a commencé par là... et la métamorphose a eu lieu ù^.:-^ le sens ihvirse!
Liiirentiiic sfemble préoccupée pendant le restant de la journée. Au dîner, Adolphe se hasarde à lui dire :
— Ce monsieur qui est venu vous voir dans la journée a paru tout surpris de trouver vos bureaux, votre maison sur le même i3itd qu'autrefois...
— ,\h! M. Flutayot!... Oiii, il fest grand amateur de changement, et croit que dans le cominerce il faut jeter de la poudre au. yeux pour réussir ; je ne suis pas de cet avis. C'est un ancien ami de mon mari... ce n'est point uo méchant homme, mais il a le défaut d'avoir encore, à son âge, lesprélentiotlS d'un jedne homme!
— C'est ce qu'il m'a semblé...
— Au reste, vous ferez plus ample connaissance avec lui aprèsdemain, car il viendra dîner avec sa fille.
Adolphe n'en dit pas davan'.age sur M. Flutayot, dont il cesse de s'occuper ; et Laurentine, toujours pensive, se retire chez elle plus lot qu'à l'ordinaire.
Le s;irlen(lemain, sur les six heures, M. Flutayot arrivait chez madame Beaunoir avec sa fille; et la domestique, au lieu de les laiss( r entrer dans les bureaux, les faisait monter sur-le-champ à rentresol, où Laurentine les attendait.
Madeinoisclle Clorinde, qui enlre dans sa dix-neuvième année, est, en effet, une fort jolie personne d'une taille moyenne, mais bien prise ; c'est une brune aux yeux noirs, très-vifs, très-brillants, qui ne se baissent pas facilement et n'annoncent point la timidité; son nez est légèrement aquilin, sa bouche fort petite, ses dents irréprochables, son teint d'une extrême fraîcheur; tout cela ne pouvait former qu'un ensemble trè.s-agréable. Le seul reproche que l'on pouvait faire à sa phy?ionomie, était d'avoir une expression ilédaigniuse qui frisait rimpertmence; mais lorsqu'elle riait, ce qui lui arrivait souvint, elle clail vraiment fort séduisante.
— Voilà ma fille, ma Clorinde que je vous présente!... dit M. Flutayot en saluant Laurentine, qui examine avec attention la jeune fille qu'on lui amène. Celle-ci sourit fort agréablement h la belle veuve, en lui disant :
— Mon père m'a dit, madame, que vous étiez une ancienne amie de ma famille ; à ce titre, j'espère que vous aurez aussi pour moi (|iicliiue amitié.
— Je ne doute pas que vous la méritiez, miidemoiselle, répond Laurciiline, en embrassant sur le front mademoiselle Clorinde, tandis que son père se frotte les mains en murniurant :
— Connue clic sait trouver de jolies (dirasesl... et ce n'est pas moi qui la lui avais foiifflée .. d'auUut plus que je ne sais pas faire des phrases... Je suis pour les mots moi! oh I je lance le mol très- facilement. J'en ai parfois de irès-hcurcux.
Mademoiselle Clorinde, qui n'a pas l'habitude d'écouter parler son l'ère, «xamine déjà le logcinciit, en disant :
— C'est ici votre apparlcmenl, madame?
— Oui, mademoiselle.
— C'est bien bas 1
— Un entresol! mais c'est au-dessus de mes bureaux... par ccl eicalier je pui» y descendre sans sortir; c'est trèf-commodc.
UN MARI DONT ON SE MOQUE
— Vous allez donc parfois dans vos bureaux, madame ?
— J'y SUIS presque toute la journée, mademoiselle.
— Pourquoi faire ?
— Mais pour ra'occuperde mes affairei, surveiller mes employés.
— Ah ! que c'est drôle 1 Je croyais que c'étaient seulement les jommes qui se mêlaient de tout cela!...
— On ne vous a donc pas dit, mademoiselle, que madame votre more en faisait tout autant que moi ?
Clorinde rougit jusqu'au blanc des yeux. Elle se pince la bouche, pui( ré|>oud :
— Mais n n. non, on ne m'a jamais dit cela 1 Après tout ! c'est que çi l'ami sait probablement... mais, moi, ça ne m'amuserait pas!
— Oh ! toi, tu n'as pas du tout de goût pour les afîaires sérieuses ! dit M. Fhitayot; aussi il faudra que je te choisisse un mari qui aime le travail et qui ne compte pas sur toi pour tenir ses écritures.
— Des écritures ! ô mon Dieu I qu'est-ce encore que cela ?
— Rassurez-vous, mademoiselle, dit Laureniine en souriant, les femmes sont rarement chargées d'une pareille besogne... et il y a dans un ménage mille soins plus agréables et qui leur plaisent mieux.
Margotte vient annoncer que le dîner est servi.
— Descendons alors, dit Laurentine, car ma salle à manger est en bas.
On descend un escalier étroit, mais fort bien ciré, qui donne Justement dans la salle à manger, oii le couvert est mis. En voyant cinq couverts sur la table, mademoiselle Clorinde s'écrie :
— Ah ! vous avez du monde ?... tant mieux 1 j'aime la société, moi.
— Ce sont mes commis, mademoiselle.
— Ah ! vous faites diner vos commis avec vousl...
— Pas tous... Mais l'un est un vieil employé qui mérite bien cette faveur, et l'autre est mon filleul. Avertissez ces messieurs, dit Laurentine à Margotte.
Presque aussitôt Adolphe arrive, suivi du vieux Putois. Le jeune homme devient rouge et embarrassé en apercevant du monde. Mais sa marraine va le prendre par la main, en di-ant à ses hôies :
— Permettez moi de vous présenter mon filleul, M. Adolphe Corniquet.
. Mademoiselle Clorinde part d'un éclat de rire, en s'écriant :
— Corniquet!... ah! ce nom!... coipment peut-on s'appeler ainsi!...
— C'était le nen d'un iiarfait honnête homme, mademoiselle, répond Laurentine d'un ton un peu sévère; et je ne doute pas que son fils ne soit toujours digne de le porter, car depuis prèî de dix-huit mois qu'il est chez moi, je n'ai qu'à me louer de sou zèle, de son travail et de sa conduite.
Mademoiselle Clorinde sent qu'elle a dit une sottise, et, remarquant d'ailleurs que le jeune fideul est assez joli garçon, elle s'empresse de répondre :
— Ah! madame... ce nom de Corniquet m'avait fait rire... mais je n'ai pas voulu ofTeuser monsieur... je n'en ai jamais eu l'intention.
— Je ne suis pas fâché ! balbutie Adolphe.
— Tout ceci n'était qu'une plaisanterie, répond Laurentine ; maintenant, à table ! car le diner se refroidirait...
— Et un diner réchauffé ne valut jamais rien! ajoute M. Flutayot. Laurentine se place entre M. Flutayot et Adolphe, mademoiselle
Clorinde se trouve près de ce dernier et du vieux commis, auquel elle n'adresse pas la parole; en revanche, elle s'adresse souvent à son père, à Laurentine et même quelquefois à sou jeune voisin, qui ne répond que par monosyllabes. Mais la jeune fille paraît aimer beaucoup à causer, à faire parade de ce qu'elle sait; un voit déji qu'elle voudra tenir le dé dans la conversation. Laurentine l'écoute en souriant, Adolphe d'un air surpris, et M. Flutayot d'un air admiratif, laissant quelquefois échapper ces mots, qu'il adresse à Laurentine :
— Hein ! qu'est-ce que je vous avais dit ?... de l'esprit comme ■Voltaire ! capable de vous tenir tète sur tout ce qu'on voudra !... Elle me pose quelquefois des questions auxquelles je ne peux pas répoudre.
Cependant mademoiselle Clorinde voudrait surtout faire parler Adolphe, qui se borne à l'écouter, à la regarder et à lui offrir à boire. Elle se tourne tout à coup vers lui :
— Monsiea/, aimez-vous les bals, les concerta, lei sp««t«clM,
les courses à cheval î êtes-vous musicien, peintre, poète T faitesvous des vers, des pièces ou des romans î Étourdi par ce déluge de questions, Adolphe balbutie :
— Mademoiselle... je ne sais rien du tout... je ne sais faire que des additions et des arbitrages...
— Oh ! mais ça ne se fait pas en soirée, cela !.., Vous aimez le bal, au moins?...
— Non, mademoiselle...
— Mais la danse î
— Je ne sais pas danser.
— Vous ne savez pas danser !... Ah ! par exemple! voilà une chose que je n'aurais jamais crue, c'est qu'il y eût à Paris un jeune homme qui ne sût pas danser. Où donc avez-vous été élevé, monsieur ?
— A Brives-la-Gaillarde, mademoiselle.
— Oh ! je ne m'étonne plus alors. Mais depuis quand étes-vous à Paris ?
— Depuis dix-huit-raois.
— En dix-huit mois, moi, j'aurais voulu savoir toutes les danses à la mode.
— Mademoiselle, dit Laurentine, mon filleul est trop modeste. Il apprend avec une extrême facilité tout ce qu'il veut savoir et, certes, si la danse lui [ilaisait, il ne mettrait pas des mois à l'apprendre ! mais tous les hommes n'aiment point danser.
— Vous croyez, madame î vous m'étonnez !... c'est si gentil le bal!... Je croyais que tous les jeunes gens en étaient fous!
— C'est surtout un grand plaisir pour les jeunes filles, je conçois que vous l'aimiez beaucoup...
— Oh! j'en suis folle, madame l
— D'autant plus, dit M. Flutayot, qu'au bal Clorinde a des succès éclatants... elle ne saute pas, elle s'envoie!... elle enfoncerait Terpsychore si cette déesse descendait des cieux... quand je dis des cieux... je ne suis pas bien sûr... Clorinde, est-ce dans les cieux qu'on place Terpsychore î
— Non, mon père, c'est dans l'Olympe.
— Ah ! je me disais aussi, il y a quelque chose qui ne va pas ! Après le diner, la compagnie, excepté M. Putois, remonte chez
Laurentine, qui a un piano dans son petit salon à l'entre sol. Mademoiselle Clorinde ne se fait pas prier pour en jouer, elle court se placer au piano <t ses doigts voltigent avec rapidité sur le clavier. Elle touche fort bien, elle attaque avec vigueur l'instrument; puis, sans qu'on la prie, elle se met à chanter le grand air du Barbier, puis le grand air de la Pie, puis le grand air de la Juive; sa voix a de l'éclat, du brillant, elle prodigue les cadencés, les fioritures, le point d'orgue. M. Flutayot reste en admiration; s'il est en train de se moucher, il n'achève pas, et se tient le nez jusqu'à ce que sa fille ait fini sa roulade. Quant à Adolphe, il est tout étourdi par les talents de cette demoiselle et surtout par la facilité qu'elle met à les faire valoir.
Après avoir tenu le piano près de deux heures, mademoiselle Clorinde le quitte enfin, et dit à Adolphe :
— Et vous, monsieur, chantez-vous î
— Oh! non, mademoiselle... je m'en garderais bien!...
La demoiselle regarde alors son père, qui est en train de ramener ses cheveux; il s'écrie :
— Mais madame Beaunoir chantait autrefois et avec beaucoup de sentiment, je me le rappelle...
— Ma marraine chante encore, murmure Adolphe.
— Alors, madame va nous chanter quelque chose...
— .Mademoiselle, j'ai fort peu de voix, moi, el je ne pourrais pas me [)ermettre comme vous d'attaquer de grands airs. Si vous voulez vous contenter d'une simple romance, c'est tout ce que je puis vous offrir,
— Nous acceptons tout, belle dame! s'écrie Flutayot; dans votre bouche, une romance nous rappellera Euterpe jouant de la flûte en gardant les troupeaux d'Admèle, roi de Thessalie... quand je dis Euterpe... est-ce bien elle qui gardait les moutons...
— Mais non, mon père, c'est Apollon !
— Ah' je raodisaisaussi... il y a quelque chose qui ne va pas. Laurentine chante le Bouquet fané, charmante romance qu'elle
dit avec autant de goût que d'expression; mais cela ne semble pas amuser beaucoup mademoiselle Clorinde, qui, pour se distraire, examine alors la figure que fait Adolphe, et celui-ci était ravi en écoutant sa marraine. Quant à M. Flutayot, il est fort inquiet, parce qu'il y a une de ses mèches qui ne veut plus revenr par devant.
UN MARI DONT ON SE MOQUE
On cause encore quelque temps, puis le père et la fille prennent congé de madame Beaunoir. Mademoiselle Clorinde lui fait promettre qu'elle viendra la voir et qu'elle lui dira son goiît pour les robes qu'elle veut acheter. M. Flutayot tend la main à Adolphe en lui disant :
— Monsieur le filleul... je veux dire monsieur Cornu .. votre nom m'échappe, ça ne fait rien... d'après le bien que votre belle marraine dit de vous... certainement je serai flatté... quand l'occasion se présentera...
— Venez-vous, mon père; je vous attends...
— We'voilà, Clorinde, me voilà... et ça me fera le plus grand plaisir.
Quant M. Flutayot est parti avec sa fille, la marraine et le filleul gardent quelques instants le silence. Enfin Laurentine dit à Adolphe :
— Comment la trouvez-vous, cette demoiselle, mon amiî
— Ah ! elle est bien jolie !
La belle veuve change de couleur, son cœur se serre, mais elle s'efforce de surmonter son émotion, en reprenant :
— Oui, elle est très-jolie, en effet...
— Et des talents : une très-belle voix; elle touche du piano parfaitement.
— Je suis charmée qu'elle vous plaise... mais je me sens trèsfatiguée. Bonsoir, Adolphe, à demain...
— Bonsoir, ma marraine... bonne nuit.
Et le jeune homme avance, comme à l'ordinaire, sa main pour presser celle de Laurentine, ainsi qu'il le fait chaque soir; mais Gttte fuis cette main a évité la sienne, sans avoir pourtant l'air d'y mettre de l'intention.