‹ Le roi des gabiersChapitre 88 sur 103 · FAUTE DE S ENTENDRE · texte numérisé non relu

FAUTE DE S ENTENDRE

Chez Laurentine, une fois un projet arrêté, elle le mettait aussitôt» csccullon. D'un caractère vif, bouillant, elle n'avait jamais comprit que l'on remît au lendemain une affaii-e dont le résultat devait être important. C'est pourquoi, après avoir passé toute la nuit sans former l'œil, mais à méJiter ce qu'elle voulait faire, dès le lendemain elle se rend chez M. Flutayot,

Ce monsieur était seul et en train de se bichonner. Quand il voit arriver Laurentine, il s'écrie :

— Ah! que c'est aimable de venir tout de suite nous voir! mais combien ma fille sera fâchée ! elle est allée avec une dame de nos amies acheter des étoffes...

— Je suis au contraire fort aise de vous trouver seul, monsieur Flutayot, car pour ce que j'ai à vous dire, je désirais d'abord vous parler sans témoins.

— Vraiment? alors tout est pour le mieux. Vous avt/. donc quelque chose de mystérieux à me confier?... Ohl tant mieux, j'adore les mystères, moi !

— Cela n'en sera un que si l'ofire que je viens vous faire ne vous convient pas. Écoutez-moi : vous désirez marier mademoiselle votre fille?

— Oh! le [ilus tôt possible! c'est le plus ardent de mes vœux. Auric/-vous un mari à nous proposer?

— Oui, j'en ai un...

— D'abord, est-ce un jeune homme? C'est que Clorin le m'a bien dit : Avant tout, mon cher père, songez que je ne veux épouser qu'un jeune honjme. J'ai dix-huit ans, un homme au-dessus de vingt-cini| serait tmp vieux pour moi.

— Eli l)ien, de ce coté, mademoiselle votre fille sera complètement satisfaite ; le mari que je vous propose n'a que vingt-Jeux ans.

— Oli ! (larfait, parfait I... mais est-il joli garçon? c'est encore une dcn condilidiis de Clorinde.

— Il est fuit bien. Au reste, vous avez pu en juger vous-mCrae, vous l'avez vu hier chez moi : c'est mon filleul.

M. Flutayot fait un geste de surprise et s'écrie :

— V(jtr(.' filleul!... comment! ce jeune homme que j'ai vu hier... qui a diiié aven nous?...

— Lui-même; vous ne pouvez pas dire qu'il est laid?

— Non./, non... assurément... la figure... la taille... tout cela

n'est pas mal, mais c'est la tournure qui manque î... Et puis... tenez, entre nous, il ne me semble pas bien spirituel votre filleul... il a l'air embarrassé... il ne sait pas dire trois mots de suite... tandis que Clorinde parle si bien... il y aurait incompatibilité d'esprit !...

— Monsieur Flutayot, vous jugez Adolphe sur l'apparence; rappelez -vous qu'elle est souvent menteuse; j'y ai été trompée comme vous. Moi aussi, dans les premiers temps de son séjour chez moi, j'ai cru mon filleul fort peu capable ; depuis, je me suis aperçue que je l'avais mal jugé. Adolphe est timide, très-timide et trop modeste, voilà ce qui lui fait du tort dans le monde; mais c'est un défaut qui passera avec l'âge; ce qui restera, c'est la^ droiture du caractère, c'est l'amour de l'ordre, du travail, c'est une grande aptitude dans les afiaires. Aussi je suis bien persuadée que celle qui épousera Adolphe n'aura jamais à craindre qu'il néglige ses devoirs de chef de famille.

— Belle dame, du moment que vous me dites tout cela, je dois vous croire; mais il y a une autre question...

— Celle de la fortune? je vais sur-le-champ y répondre : vous donnez à mademoiselle votre fille cinquante mille francs comptant pour dot ?

— En signant le contrat ! Moi, avec le reste de ma fortune, je m'amuse, je tripote un peu à la bourse... je fais des reports... enfin je fais ce que je veux...

— Vous en avez le droit; moi, de mon côté, je quitte les affaires, j'ai assez pour vivre selon mes goiits... j'aime la campagne, et il est probable que je m'y retirerai. Mais je laisse à mon f-lleul ma maison de commerce, c'est mon cadeau de noces; elle n'est grevée par aucune dette et rapporte au plus bas de huit à neuf mille francs de bénélice net par an ; et je suis certaine que, par son industrie, Adolphe fera monter les bénéfices beaucoup plus haut ! Trouvez-vous maintenant que ce jeune homme soit un mauvais parti ?

— Oh ! mais non I non assurément, ce n'est point un mauvais parti... avant que vous m'annonciez cela, je me disais : Mais il manque quelque chose... à présent il ne manque plus rien ! Savezvous que c'est un fameux cadeau que vous faites-là à votre filleul?...

— Je suis heureuse de pouvoir le faire. Adolphe n'a plus de parents, je suis sa marraine, je dois assurer son avenir.

— Fichtre ! toutes les marraines n'agissent point ainsi ! moi, je n'ai jamais reçu de la mienne que des petites tapes sur les joues et la recommandation d'être bien sage !...

— Eh bien, monsieur Flutayot, que répondez-vous à ma proposition? vous convient-elle?

— tlle me convient beaucoup à moi!... elle me charme !... D'abord, marier ma fille, c'est le plus ardent de mes vœux... c'est me rendre mes ailes!... mais il s'agit de savoir mamtenant si le jeune homme que vous m'offrez plaira à Clorinde... car si elle n'en veut pas, vous comprenez que je ne suis pas un tyran !..,

— Cela va sans dire!... Tout dépend à présent de mademoiselle votre fille. Si elle ne veut point épouser Adolphe, il ne sera plus question de ce mariage. J'attendrai sa réponse pour annoncer ce projet à mon filleul, car je dois vous avouer que je ne lui en ai pas encore dit un mot ; il ignore la démarche que je fais près de vous. Si mademoiselle Clorinde consent à être sa femme, alors seulement j'annoncerai à Adolphe que je le marie, et je ne doute pas qu'il n'accepte avec joie la main de mademoiselle votre

fille.

— Ah! pardleu, je n'en doute pas non plus, moi! qui est-ce qui ne serait heureux d'épouser Clorinde !... un modèle de grâces, d'altrails, d'esprit, de talents... de danse !... Il manque encore quelque chose, n'importe ! j'ai cru remarquer hier que m* fille avait fait une profonde impression sur le cœur de ce jeune homme. . cela n'aurait rien d'étonnant... dès qu'on voit Clorinde on est pincé.

— Je sais que mon filleul l'a trouvée très-jolie... Maintenant, monsieur Flutayot, comme, lorsqu'il s'agit d'un mariage, je trouve qu'il faut mener les choses promptement, je désire que vous parliez à madcinnisellc votre fille dès aujourd'hui.

C'cel liion ce que je compte faire. Aujourd'hui, sitiil qu'élit

rentrera, je lui fais part de votre diiuarclie.

— C'est très-bien, et demain vobs m'écrirez un mot, ponr que je sache si mademoiselle Clnrinde accepte ou si elle refuse.

— Demaiiiî diable! mais c'est bien prompt... il faut le lenip» de réfléchir t.. .

UN MARI DONT ON SE MOQUE

— Un jour et une nuit, c'est plus qu'il n'en faut à une jeune fille pour savoir si elle veut on non du mari qu'on lui propose. Je suis persuadée, moi, que mademoiselle Cloriiide sera décidée bien avant.

— Au fait, c'est probable... D'abord, Cloriiide dit tout de suite : Je veux ou je ne veux pas!... C'est convenu, demain dans la journée vous recevrez ma réponse... je puis aller vous la porter moimême...

— Non, non, il vaut mieux m'écrire... une seconde visite de V us, .si promptement, ferait deviner quelque chose, et si l'affaire ne se fait pas, il vaut mieux qu'elle reste ignorée.

— Vous raisonnez comme un avocat. C'est entendu; damait vous recevrez ma réponse.

— Adieu donc, monsieur, et si votre réponse est favorable, nous ferons cette union le plus vite possible.

— Oh ! ce n'est pas moi qui mettrai du retard dans tout ceci. Laurentine est partie. Resté seul, M. Flutajot se frotte les mains

d'un air radieux et se promène dans sa chambre en faisant ses réflexions.

« Ce jeune filleul devient un excellent parti !... la maison de commerce de madame Beaunoir va très-bien... je m'en étais déjà informé avant d'aller lui rendre visite... Neuf à dix mille francs de bériéfices par an .. c'est très-joli !... Je sais bien que Clorinde atout pour elle !... qu'elle peut prétendre aux plus beaux partis... mais cependant je sais aussi que j'ai déjà essayé deux fois de la marier et que cela n'a pas réussi. . Un imbécile ne m'a-t-il pas dit : « Votre fille brille trop dans le monde... elle aura bientôt mangé sa dot!... » Brute! idiol!... mais il y a des gens qui ne comprennent pas le progrès... Ah ! qu'il me tarde de voir revenir Clorinde! pour lui apprendre ce que madame Beaunoir vient de me proposer. »

Et M. Flutayot court à sa fenêtre pour voir plus tôt revenir sa fdle ; celle-ci rentre enfin, suivie d'un jeune commis qui porte les étoffes qu'elle vient d'acheter.

— Tenez, mon père, voyez comme tout cela est de bon goût '. dit Clorinde; c'est Alalvina qui est venue avec moi... vous savez comme elle se met bien, Malvina ? elle sait ce qui est le mieux porté pour soirée, pour bal, pour promenade...

— Oui, ma fille, oui, je ne doute pas du bon goiit de ton amie Malvina... qui a épousé un huissier, je crois?

— Priseur, mon père.

— Comment 1 priseur?

— Huissier priseur; vous ne comprenez donc rien !... Son mari gagne beaucoup d'argent, et il laisse sa femme faire tout ce qu'elle veut I

— Est-ce qu'un mari comme cela ne te plairait pas ?

— Mais si, beaucoup au contraire !

— Très-bien, alors je pense que tu accepteras celui que j'ai à te proposer.

— Vous avez un mari à me proposer ce matin, et vous ne m'en avez pas parlé avant que je sorte !

— Alors je l'ignorais encore. Voilà ce que c'est : madame Beaunoir, chez qui nous dînâmes hier, sort d'ici... et c'est elle qui est venue m'offrir un mari pour toi.

— Tiens! pourquoi ne nous en a-t-elle pas parlé hier?

— Parce que probablement le jeune homme n'est tombé amoureux de toi qu'après le diner... Eh bien, devines-tu?

— Ma foi ! non... Dites donc vite...

— C'est son filleul, M. Adolphe Corniquet, qu'elle désire te faire épouser,..

— Son filleul!... ce jeune homme qui ne sait pas dire deux mots!,.. Ah! ah! ah! la bonne plaisanterie!... Voyons, c'est pour rire, n'est-ce pas?... car il a l'air d'un serin ce garçon-là...

— Je ne te dis pas le contraire, mais les serms sont ordinairement de très-bons maris... C'est sérieux, ma fille; et, comme parti, ce serait fort avantageux...

— Mais il est donc tombé amoureux de moi tout de suite, ce monsieur?

— Probablement. Sa marraine ne me l'a pas avoué, mais il n'y a pas à douter que tu n'aies fait sur lui la plus profonde impression...

— Il n'est pas trop vilain... mais il a l'air si bête... si gauche!.. . et puis il s'appelle Corniquet!... Quel aflreux nom !... Je ne pourrai jamais me décider à être appelée madame Corniquet!..,

— On t'appellera madame Adolphe, du petit nom de ton mari... cela se fait souvent...

— Vous croyez?... on pourra ne m'appeler que madame Adolphe?

— Parfaitement; tu l'ordonneras à tes gens... Car, avec un tel mari, comprends liion une chose ! c'est toi qui seras la maîtresse, tu ne feras que les volontés, ton mari sera trop heureux de t'obéir !...

— Oh ! j'y compte bien... Est-ce qu'il a de la fortune, ce jeune homme?

— Sa marraine lui laisse comme cadeau sa maison de commission, qui est excellente; elle vaut dix mille francs de rente, et cela ira en augmentant...

— Une maison de commerce!... j'aurais préféré épouser un agent de change !

— C'est possible ; mais un agent de change ne se contente pas d'une dot de cinquante mille francs ; il lui en faut au moins trois fois autant !

— Mais je ne veux point me mêler en rien des affaires de commerce .. c'est ma première condition !

— Tu ne t'en occuperas nullement... Ce jeune homme adore le travail ; c'est donc lui seul qui travaillera. C'est lui qui se chargera de gagner beaucoup d'argent, et toi de le dépenser...

— Ah ! comme cela, ça me déplairait moins...

— Et puis ton mari, sans cesse dans son bureau, ne serait jamais sur tes pas pour t'empècher de faire tes volontés...

— Au fait... c'est commode, cela...

— Vois, Clorinde, réfléchis ; je ne prétends pas t'influencer ; mais, franchement, je crois que ce mari-là te rendrait heureuse, d'auiant plus que tu en ferais tout ce que tu voudrais; il connaît fort peu le monde : c'est une pâle toute neuve que tu pétrirais à la volonté...

— Il est certain qu'il a l'air de ne pas en avoir de volonté !...

— Madame Beaunoir, qui désire que celte union se fasse promptement, veut avoir ta réponse demain...

— D'abord, je veux une robe de noces superbe, de la musique à l'église; je veux un grand bal ù l'hôtel du Louvre... un souper... un orchestre excellent! Je ne me marie pas sans tout cela!

— Parbleu! cela coule de source; je te promets tout cela... Eh bien?...

— Eh bien...

— Ah ! tu as jusqu'à demain pour réfléchir !

— C'est inutile, j'accepte, j'épouse le filleul.

M Flutayot saute de joie, embrasse sa fille et ramène ses cheveux sur son front.

Laurentine était rentrée chez elle et n'avait pas dit un mot do la démarche qu'elle venait de faire. Au dîner, il n'est plus qu&stion de M. Flutayot ni de sa fille. Mais Adolphe remarque que sa marraine est sérieuse, préoccupée; elle ne semble nullement en train de causer; et, le soir, se retire chez elle en disant à son filleul :

— Allez vous promener, mon ami, ou allez au spectacle; enfin fai'es ce que vous voudrez ; moi, j'ai la migraine et je désire être seule.

La belle veuve avait en effet la fièvre ; elle ne pouvait prendre aucun repos jusqu'à ce qu'elle eiit la réponse de Clorinde. 11 y avait des moments où elle désirait que cette réponse fiit un refus, mais l'instant d'après elle se disait :

— Non, il vaut bien mieux qu'elle accepte et que mon filleul l'épouse. Cette union assurera son avenir... Il trouve cette demoiselle jolie... spirituelle ; il sera heureux d'être son mari. Mademoiselle Clorinde m'a paru un peu légère, évaporée... mais elle n'a que dix-huit ans ; l'âge et le mariage la rendront raisonnable.

Le lendemain, Laurentine attend avec impatience celte lettre qui doit mettre fin à ses irrésolutions. Elle ne peut se résoudre à descendre dans ses bureaux avant de l'avoir reçue. Enfin, sur les midi, la lettre arrive. Laurentine la décacheté d'une main tremblante et lit :

« Ma toute belle dame,.

« Ma fille accepte avec joie monsieur votre filleul pour son mari. C'est donc une affaire arrêtée. Amenez-moi dès demain le jeune homme, afin qu'il fasse plus ample connaissance avec Clorinde ; ensuite nous nous occuperons des détails et prendrons jour pour la perpétration du mariage. 11 faut que la noce soil très-brillante; ma fille y tient, moi aussi ; fiez- vous à moi pour ordonner tout cela, tt Votre tout dévoué et tendre serviteur, a Fldtatot. »

La lettre s'échappe des mains de Laurentine et deux grosses

us MARI DONT ON SE MOQUE.

tormes coulent de ses yeux, tandis que sa bouche murmure :

— Elle consent !... ah ! je devais le prévoir... Pourquoi donc ce mal que cela m'a fait là... au cœur?... Allons! plus de faiblesse... celte union, n'est-ce pas moi qui l'ai voulue'?... ne doit elle pas faire le bonheur d'Adolphe et me guérir, moi, de cet amour insensé qui s'était emparé de mon cœur?... Essuyons ces larmes qui me font rougir, et hâtons-nous d'apprendre à Adolphe ce que j'ai fait pour qu'il soit heureux.

Elle sonne sa bonne, lui ordonne de prier son filleul de monter un moment près d'elle. Margotte fait sa commission, et Adolphe se hâte de se rendre près de sa marraine. Celle-ci affecte un air content, satisfait, tandis qu'Adolphe s'écrie :

— Allez vous mieux, ma marraine? Je craignais que cette migraine d'hier ne vous eût rendue malade.

Non, mon ami, je vous remercie, cela est passé. Je vous ai

fait prier du monter ici, parce que j'ai à vous entretenir de quelque chose de fort grave, et je ne veux pas que nous soyons interrompus. Asseyez-vous, Adolphe.

Le jeune homme s'assied vis-à-vis de sa marraine, en disant :

— Je vous écoute... parlez...

— Mon ami, je suis votre marraine, et comme telle je dois m'occuper de votre bonheur, de votre avenir... vous assurer dans le monde une position...

— Mais, ma marraine, que pourriez-vous faire de p'us pour moi que ce que vous avez fait depuis que je suis à Paris? Vous avez daigné me recevoir chez vous, me loger, me nourrir, m'apprcndre le commerce... la tenue des livres... Enfin, si je sais quelque chose maintenant, c'est à vous que je le dois...

— Vous ne dites pas, Adolphe, que vous avez travaillé avec ardeur, si bien qu'en moins d'un an, vous en faisiez plus à vous seul que mes autres commis, et qu'aujourd'hui enfin vous êtes en état de tenir cette maison, et de la faire marcher mieux que moi !...

— Oh! mieux que vous... jamais!

— Pardonnez moi, car les affaires commencent à me fatiguer... ]1 vient un moment où, nous autres femmes, nous avons besoin de repos... et pour moi ce moment là est venu.

— Eh bien, ma marraine, ne travaillez plus, reposez-vous sur moi pour vous remplacer... Vous verrez avec quel zèle je m'occuperai de tout... Oh ! la maison marchera bien, je m'y engage !

— Je n'en doute pas, mon ami. Mais pour que les clients vous voient avec confiance à la tète de cette maison, il faut que vous soyez marié... c'est indispensable; voilà pourquoi j'ai résolu de vous marier.

Adolphe demeure tout interdit, une vive rougeur lui monte au visage; il regarde Laurentine avec anxiété et en même temps avec amour ; puis, il balbutie :

— Me marier !... moi!... déjà I... mais je ferai tout ce que vous voudrez, ma marraine!...

— C'est ce que j'es[;ère; aussi je vous ai choisi une femme...

— Une femme !... vous m'en avez choisi une !... ce n'était pas la peine... je pouvais bien... je savais bien...

— Rassurez-vous, Adolphe ; la personne que je vous destine est jeune, jolie... elle a tout ce qu'il faut pour plaire... et elle vous plaît déjà... En un mot, c'est madf;moiselle Clorinde, qui était ici avant-hier.

— Mademoiselle Clorinde !...

Au lif-U de paraître enchanté, comme Laurentine s'y attendait, Adolphe .semble consterné ; il baisse les yeux, son air devient sérieux cl sa voix est altérée en murmurant :

— Comment !... c'est avec mademoiselle Clorinde que vous voulez me marier?...

— Sans doute... vous ne l'aviez pas deviné ?

.— Oh 1 non... non... je ne l'aurais jamais deviné... car ce n'est pas avec cette personne-là que j'aurais voulu... me marier...

— Mais avec qui donc alors?...

— Je croyais... j'espérais... Oh ! mais je vois bien que jem'étais trompé et que j'avais tort d'espérer...

Laurentine pâlit ; elle comprend qu'elle s'est méprise sur les seniimcnls irAili>lphe pour Clorinde ; elle a besoin de tout son courage pour ne point dire à ce pauvre garçon, qui a l'air si dé.solé : c Et moi au.'si, je vous aime I » Mais elle .se dit encore : « Je serais ridicule si je l'épou.sais... je le rendrais malheureux par ma jalousie ! • Et r:.ppelaiit sa fermeté, elle prend la main d'Adolphe, la presse douci.'meiit dans la sienne ut reprend:

— Allons, mon ami, point d'iiifaiitillagr !... à votre .Ige on rroil toujours éprouver de l'auiour... mais la laion arrive, et lannlic

nous guide mieux que notre cœur. Mademoiselle Clorinde vous accepte avec joie pour mari, ce qui prouve que vous avez sur-lechamp fait sa conquête. Vous voyez que j'ai mené les choses prompteraent; c'est parce que je désire que ce mariage se fasse le plus tôt possible... Je réglerai moi-même vos affaires d'intérêt avec M. Flulayot ; vous n'aurez pas à vous en occuper. Vous n'a* vez plus maintenant qu'à faire votre cour à votre prétendue, chez laquelle vous irez dès demain... Eh bien, Adolphe... vous consentez... n'est-ce pas?

— Vous avez le droit de disposer de moi, madame, et je vous obéirai toujours aveuglément.

C'était la première fois qu'Adolphe appelait Laurentine : madame! Aussi ce mot la rend toute triste, mais déjà le jeune homme l'a saluée respectueusement et s'est hâté de partir, lorsqu'elle était prête à le rappeler.

— C'est moi qu'il aimait!... se dit-elle en poussant un profond soupir.

Et, de son côté, Adolphe s'éloigne en se disant :

— Je croyais qu'elle m'aimait comme je l'aime... je m'étais trompé ; elle m'aime comme son filleul et voilà tout !... Ah! je n'étais pas digne d'elle! Comment ai>je pu croire un moment qu'elle jetterait les yeux sur moi pour remplacer son premier mari 1

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