LES CONDITIONS DE LA FUTURE
Bien persuadé que sa marraine n'a pour lui que de l'amitié, Adolphe se résigne à lui obéir et s'efforce de chasser de son cœur le seniiment qui s'en était emparé. A vingt-deux ans, d ailleurs, un jeune homme n'est pas insensible aux attraits d'une jeune fille. On lui a dit qu'il avait fait sur-le-cliamp la conquête de mademoiselle Clorinde, son amour-propre en est flatté ; et comme cette jeune personne est fort jolie, il commence à penser qu'il ne sera pas si malheureux en devenant son mari.
Le lendemain, Laurentine fait dire à son filleul de se dispo er à se rendre chez M. Flutayot. Adolphe tâche de soigner sa toilette, mais il entendait bien moins cela que le travail du bureau, et n'était jamais plus mal à son aise que dans un habit neuf et avec une cravate à la mode. Il monte en voiture avec la belle veuve, qui fait son possible pour paraître gaie, mais dont le sourire est contraint et forcé. Elle ne remarque pas que son filleul a fort mal fait le nœud de sa cravate, qu'il a des gants beurre frais et qu'il porte un gilet à grands carreaux écossais qui est de très-mauvais goiit. Son esprit est trop occupé pour qu'elle fasse attenlloQ à tous ces détails si importants aux yeux d'une femme à la mode.
La route se fait sans que la marraine et son filleul aient échangé plus de quatre paroles.
Chez M. Flutayot, on attendait le jeune futur. Mademoiselle Clorinde était ravissante de cliariues et sa mise était aussi élégante que peut l'clre une toilette du matin. Elle avait pi es d'elle son amie intime, cette Malvlna, épouse de l'huissier priscur, qui laissait sa femme libre de faire tout ce qu'elle voulait, et celle-ci usait fort largement de cette liberté. Mariée seulement depuis deux ans, on lui connaissait déjà plusieurs intrigues; un monsieur s'était battu pour elle, ce dont elle était très fiere. Quant au mari, qui n'était nullement jalou.x, il prétendait que tout cela ne le regardait p.is.
Quand on annonce madame Beaunoir et Adolphe, tout le monde était réuni dans le salon ; et luadame Uoubleton, — c'est le nom de l'intime de Clorinde, — applique bien vite son monocle sur son œil, pour mieux examiner celui qu'elle sait déjà devoir épouser son amie.
M. Flutayot court au-devant du jeune homme, lui tend la main, la lui presse avec force, en s'écrianl :
— Bonjour, mon jeune ami !... je puis même dire mon gendre, puisque ma lille agrée la dcinanile que vous nous avez faite de sa main par l'entremise de votre belle marraine. Ainsi donc allez lui f.iue votre cour... lui dire toutes les jolies choses qui vous vicndnjnl à la bouilie, en partant do votre cœur; vous eu avez le droit, et Cliiriiule est toute disposée à les entendre.
Mius au lieu de courir V( rs sa future, le jeune homme, tout dérontenaiicé en voyant celte dame qui a braqué mu munoclc sur
UN MARI DONT ON SE MOQUE
lui (H mademoiselle Clorinde qui l'csamine alUnlivement, reste embarrassé et immobile au milieu du salon, tandis que la brillante Valvina dit tout bas à son amie :
— Ah! qu'il a l'air bête!... et cette cravate... ce gilet écossais... ces gants serin !... mais il ne sait donc pas se mettre ton futur époux?... c'est tout une éducationà faire que ce monsieur-là!
Heureusement pour Adolphe, Laurenline, qui voit son embarras, le prend |)ar la main et le conduit près de mademoiselle Clorinde, en lui disant:
— Mon cher filleul, tâchez donc de surmonter voire timidité... et puisque mademoiselle vous accepte pour mari, ne lui laissez pas prendre une mauvaise opinion de votre esprit. Celui de made» moiselle vous a charmé, vous me l'avez dit... et c'est déjà quelque chose que de savoir apprécier le mérite des autres.
Adolphe salue celle qu'on lui destine et s'assied près d'elle, en balbutiant:
— Mademoiselle ..je suis bien flatté .. je ne sais comment vous dire... mais certainement je suis très-flatté...
— C'est gentil ! murmure Mahina à l'oreille de son amie... enfin tu es toujours sûre qu'il est flatté ! mais je crois qu'il ne sortira pas de là.
— Monsieur Adolphe, dit Clorinde, j'ai consenti à vous épouser, c'est vrai, mais cependant jeveui auparavant faire mes conditions et que vous me répondiez bien franchement I...
— 0 mademoiselle, je n'ai pas l'habitude de mentir 1
— Je veux d'abord être maîtresse de faire toutes mes volontés ! vous ne me contrarierez jamais pour cela î
— Non, mademoiselle.
— J'aime le bal, le spectacle, les grandes soirées, j'aime le plaisir enfin ; vous ne m'empêcherez jamais d'en prendre quajid l'occasion s'en présentera T
— Non, mademoiselle.
— J'aime la toilette, je veux toujours être mise à la dernière mode... vous me donnerex toat l'argent que je vous demanderai pour cela?
— Je vous en donnerai... si j'en ai, mademoiselle...
— Comment! si vous en avez?... mais vous devez savoir que mon père me donne cinquante mille francs de dot ?...
— Non, mademoiselle, je ne le savais pas...
— Vous m'auriez donc é[iousée sans dot, monsieur?
— Si ma marrarue me l'avait conseillé... oui, mademoiselle.
— Il esta mettre dans un bocal ! murmure la sémillante Ualvina, tandis que mademoiselle Clorinde reprend :
— Mais de votre côté, je pense que vous gagnerez beaucoup d'argent, puisque madame Beaunoir vous fait cadeau de sa maison de commerce...
— Ma marraine me donne sa maison?...
— Ah ça, est-ce que vous ne le saviez pas non plusT
— Non, mademoiselle.
— Mais vous ne savez donc rien, monsieur?... Ah! mon Dieu, que vous êtes drôle !
Clorinde se met à rire aux éclats, son amie en fait autant, et M. Flutayot dit à Laurentine :
— Ca va bien ! ça va très-bien!... voyez comme nos deux futurs époux sont gais!... ça fera un ménage très-amusant !
Laurentine vciyait bien riie les deux jeunes femmes, mais rien n'indiquait qu'Adolphe partageât leur joie.
Quand mademoiselle Clorinde a fini de rire, elle prend un ton sérieux pour dire à son prétendu :
— Il y a cependant des choses très-importantes qu'un jeune homme doit savoir et que vous me paraissez ignorer, monsieur !
— Des choîes importantes, mademoiselle .'
— Oui, monsieur, d'abord savoir se cravater... votre cravate est fort mal mise... le nœud ne se fait pas ainsi...
— Ah! c'est important cela, mademoiselle?
— Shus doute... on voit tout de suite à la façon dont un monsieur est cravaté s'il a l'habitude d'aller dans le monde... ensuite ce gilet écossais à carreaux... c'est fort mal porté... n'est-ce pas, Malvina?...
— Ce gilet T... ah ! c'est infect I...
— Je ne sortirais jamais avec vous si vous portiez ce gilet-là. Je dois aussi vous apprendre qu'on ne porte point des gants paille le matin ; le soir à la bonne heure ! mais le matin c'est provincial, c'est ridicule... n'est-ce pas, Malvina?
^ Cest stupide ! Dis donc tout de suite à monsieur que son
pantalon est trop court, qu'il tombe mal... Qui est-ce qui vous habille, monsieur?
— C'est un tailleur, madame.
— Ah ! vraiment!... mais ce tailleur-là doit être aussi portier, n'est-ce pas ?
— Je ne crois pas, madame...
— Mais TOUS n'en êtes pas sûr I Moi je gagerais qu'il cumule et qu'il tire le cordon tout en taillant vos pantalons !
— Vous en changerez, monsieur Adolphe... vous prendrez celui de mon père... voyez comme il est toujours bien habillé I
— Que monsieur prenne plutôt celui d'Edouard... Voilà un jeune homme qui se mot bien !... il a toujours des pantalons ravissants... Tu sais, Clorinde, M. Edouard Valdeville, ce joli garçon que tu as vu à mon dernier bal?...
— Et qui mazurke si bien ?... Oh I oui, il est charmant... seulement je tiouve qu'il porte ses favoris trop longs...
— En côtelettes : c'e?t la mode anglaise, ma chère I
— Ce n'est pas une raison pour que ce soit joli. Monsieur Adolphe, vous l'entendez, vous prendrez le tailleur de M. Edouard Valdeville.
— Je prendrai le tailleur que vous voudrez, mademoiselle.
En ce moment, madame Doubleton se rappelle qu'elle a un rendez vous auquel elle ne veut pas manquer. Elle se lève vivement, fait un léger salut à la compagnie et quitte le salon, en disant à son amie qui la reconduit :
— Il est bête comme chou, ton futur!... mais il a l'air trèssoumis. Épouse-le, ma chère, épouse-le... Tu seras heureuse... tu lui feras voir des étoiles en plein midi... ces maris-là sont précieux.
Adolphe se sent soulagé de n'avoir plus le monocle de cette dame braqué sur lui. Il est un peu moins gauche près de sa prétendue et cause encore quelque temps avec elle, si l'on peut appeler causer lorsque c'est toujours la même personne qui parle et que l'autre ne place que des monosyllabes. Mais mademoiselle Clorinde aimait beaucoup parler, et Adolphe ne se sentait pas le désir d'en dire davantage.
On ne tarde pas à se séparer, car la maison de commerce ne pouvait rester sans chef. Flutayot secoue encore la main d'Adolphe, en Ilh disant :
— Déiormais, venez quand vous voudrez, mon gendre. Clorinde vous recevra, même si je n'y suis pas.
De son côté, mademoiselle Clorinde dit à son futur :
— Rappelez-vous bien tout ce que je vous ai recommandé! apprenez à noutr votre aavate, et surtout jetez au feu cet affreux gilet.
De retour chez elle, Laurentine dit à son filleul :
— Vous avez fait plus ample connaissance avec votre future; eh bien, êtes- vous satisfait ?... vous entendrez-vous bien ?
— Je m'entendrai toujours, ma marraine, avec la personne que vous m'avez choisie...
— Enfin... de quoi avez-vous parlé?
— De pantalons, de cravates et de gilet... mademoiselle Clorinde m'a trouvé fort mal habillé ; son amie a dit que mon gilet était infect'.... Ah ! je ne l'aime pas du tout, cet je dame-là, quoiqu'elle soit très-jolie; elle me lorgnait continuellement avec son petit carré de verre... cela me gênait beaucoup.
— Je ne connais point cette jeune femme, elle m'a semblé en effet trèà-évaporée ; c'est quelque amie de pension de Clorinde!... celle-ci est encore bien légère de caractère. La toilette, voilà ce qui la frappe et lui plaît avant tout!... mais elle n'a que dix- huit ans; vous la rendrez raisonnable...
— Pardon, ma marraine, mais mademoiselle Clorinde m'a dit quelque chose... elle s'est trompée sans doute...
— Qu'est-ce donc ?
— Elle prétend qu'en me mariant vous me cédez votre maison de commerce...
— Elle n'a dit que la vérité...
— C'est-à-dire que je la gérerai pour vous ?
— Non, mon ami, dès ce moment elle est à vous, je vous U donne... c'est mon présent de noce.
Le front d'Adolphe se rembrunit, et il murmure :
— Ah I je comprends maintenant comment il se fait que M. Flutayot m'accepte pour gendre. Mais je ne puis souffrir, madame, que vous vous dépouilliez pour moi; un tel cadeau est trop considérable !... je ne puis, je ne dois point l'accepter.
— Qu'est-ce à dire, Adolphe? vous refusez ce que je veux fair»
UN MARI DONT ON 8B MOQUE
Aujourd'hui même, vous serez cha!sé d'ici. , . — Page 33,
pour vous !... vous oubliez, mon ami, que je suis voire marraine et que ce litre me fait au contraire un devoir d'assurer votre avenir. J'ai bien assez de fortune pour vivre seule... Je veux que mon (illeul tienne dans le monde une place iionorable... je veux qu'il soit heureux, et vous n'avez pas le droit de refuser ce que je fais pour vous.
— Vous voulez qui; je sois heureux ! répond Adolphe en poussant un gros >oupir... Ah ! il y avait un autre moyen!...
— Non, mon ami... non, il n'y en avait pas d'autres... plus lard vous réûécliirez, vous verrez que j'avais raison. Allons, ne soyez plus triste, ne soujjirez plus... car alors c'est moi que vous rendriez malheureuse... Vous acceptez mon cadeau, n'est-ce pas, Adolphe, et vous m'obéircz?...
— Ah ! vous savez bien, madame, que je ferai toujours ce que vous voudrez...
— Pourquoi m'appclez-vous madame? cela me (ait de la peine...
— Mon Lii-u! c'est que... je ne .sais plus... ah ! il y a un nom qu'il m'aurait été si doux de vous donner.
Laurcnline sent sa [loitrine se {jonQer; pour mettre fin à cet entretien qui menace de devenir dangereux, elle se hàtc de quitter son appartement et descend dans ses bureaux suivie d Adolphe. Là, elle le présente à ses employés en leur disant :
— Messieurs, regardez désormais M. Corniquet comme votre patron, c'est lui qui me remiilace, je lui ai cédé ma maison; je ne doute |ias que vous soyez pour lui aussi bons employés que vous l'avez été pour moi.
— Le vieux l'utois, le petit Puceron et un nouveau commis, entré depuis peu, saluent gravement leur nouveau chef.
Apres avcjir montré son cabinet à Ailolplie, en lui disant :
— Maintenant, mon ami, voilà votre place, la belle veuve se hâte de remonter chez elle.
M. Puceron s'approche alors d'Adolphe en faisant force courbettes et lui dit :
— Permettez-moi, cher patron, d'ôlre le premier à vous com-
plimenter ,. et de vous témoigner la joie que j'éprouve \ vous avoir pourchtf... Du reste, cela ne me surprend pas, je m'y attendais. -
— 'Vous vous y atlciidiez, monsieur Puceron? eh bien, moi, je vous jure que je ne m'y attendais pas. Mais vous ne savez pas encore tout... jo vais me marier !
— Eh bien, je m'y attendais encore... la premii.Te chose n'esl qut; kl c(JU^équeIlce de la seconde... Oh! je voyais venir cela de loin... vous épousez votre belle Marraine... cela devait être! je l'aurais gagé !
— Vous auriez perdu, monsieur Puceron, car ce n'est pas ma marraine... que j'épouse.
Adolphe a dit cela si tristement, que le petit commis n'ose phii ajouter une question et se borne à murmurer :
— Ah!... ce n'est pasî... pardon!... cela m'étonne! d'autaiil plus que... mais c'est égal, je vous fais toujours mon compliment.
UNE ItENCONTHE.
Depuis sa dernière conversation avec son filleul, Laurcnlim cesse de dincr avec lui, elle se fait maintenant .servir chez elle dans son appartement, cl ne dcsceml plus dans les bureaux qu' lorsqu'elle y est obligée pour donner à Adolphe des renseignenii iils nécessaires h sa nouvelle posilinn de chef de maison.
Lu revanche, la belle veuve s'occupe fort activement de tout o qui e.^t exigible pour la c<>iu'lu»ion du mariage de son lillcul ' "Il f,ul venir les p.ipiers indisiieusables; de son CiJlé, M. Khil qui a liAle de marier .sa lilie pour ùtre libre de faire le don , a bienlot réuni tout 0(< qu'il faut pour (|iic Clorinde suil appciC' madame, et, lorsque l'on est priM des deux côtés, il ne s'agil plu
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CJonnie demeure eaisie, embarrassée., , — Page 45,
que de fixer le jour de la cérémonie. Pour cela, M. Fhitayot va consulter sa fille, qu'il aborde d'un air radieux, en lui disant :
— Chère amie, n dus sommes en mesure de conclure ton hymen... c'est à toi de fixer le jour, de dire quand tu veux être appelée madame Corniquet.
— Ah ! quelle horreur !... si vous me répétez encore ce nom-là, je ne me marie pas... Malvina m'a bien dit : Ma petite, ne soiitTre pas surtout qu'on t'appelle madame Corniquet, car tout le monde te rirait au nez... Je serai madame Adolphe et pas autre chose.
— Sans doute... c'est convenu, en société on ne te nommera pas aulrement I... mais sur ton contrat de mariage, tu comprends bien qu'il faut mettre le nom de famille de ton mari, Corniquet...
— J'aurai soin de faire un pâté sur ce nom-là.
— Ton futur vient te voir quelquefois... commences-tu à le trouver gentil ?
— H met un peu mieux sa cravate et ne porte plus cet affreux gilet écossais qu'on voyait d'une lieue... C'estégal, il est toujours aussi gauche... aussi niais!
— Ha l'air très-doux.
— Les moutons aussi ont l'air très-doux et ça ne les empêche pas d'avoir l'air bête.
— Je reviens à la question : quel jour fixes-tu pour la cérémonie? .. d'aujourd'hui en huit, cela te va-t-il?
— Par exemple ! et ma robe de noce, et ma robe de bal, et ma robe pour le lendemain, qui ne sont pas faites...
— On pourrait presser les couturières...
— Pour que je sois mal habillée ! Je ne veux pas... d'aujourd'hui en quinze ce sera bien assez tôt.
— Allons, c'est décidé alors... ce sera le 16...
— Je vous donnerai la liste des invitations qu'il faut (aire... je a ferai avec Malvina.
— Fort bien ! Je pense que ton futur aura aussi quelques amis...
— Ah ! qu'il ne nous amène pas des gens fagotés comme il 'était l'autre jour...
— Je m'en informerai à madame Beaunoir.
— Vous savez que j'exige que le repas se donne à l'hôtel du Louvre !
— Oui, c'est entendu.
— Et le bal aussi... et l'orchestre conduit par Strauss !
— Puisque je te dis que c'est entendu... Ma foi 1 avec Uiut cela si tu n'es pas heureuse, ce ne sera certes pas de ma faute.
Adolphe, qui n'aperçoit plus que rarement sa marraine, en conclut qu'elle s'est offiusée des sentiments qu'il a osé lui laisser voir, et il s'étudie à être maintenant près d'elle sur un ton froid et presque cérémonieux. C est de Puceron qu'il a pris des leçons pour bien nouer sa cravate et mieux choisir ses gilets et son tailleur. Pour toute récompense, le petit commis lui a demandé la faveur d'aller aa bal de sa noce, et Adolphe s'est empressé de l'y inviter.
Un matin, une voiture de déménagement vient enlever les meubles qui garnissaient l'appartement de madame Beaunoir. Adolphe regarde avec chagrin ces préparatifs et s'empresse de monter chez sa marraine, qu'il trouve s'occupant aussi de fermer des cartons et des caisses.
— Vous allez donc déménager, ma... marraine?
— Sans doute, Adolphe, ne dois-je pas vous laisser ce logement pour vous et votre femme ?.. .
— Mais nous aurions pu en prendre un autre...
— Celui-ci est bien plus commode pour vous; par ce petit escalier vous êtes sur-le-champ dans vos bureaux... et vous pouvez à chaque instant revenir près de... votre femme; reposez-vous sur moi pour le faire meubler convenablement.
— Je sais, madame, que vous ne vous lassez pas de me combler de bienfaits... Mais... est ce que vous allez quitter Paris?
— Oh ! pas encore ; j'ai loué un petit pied-à-terre, que je garderai même lorsque j'irai à la campagne.
— Et vous nous quittez déjà ?
— Mais ce n'est pas trop tôt pour qu'on arrange votre appar-
UN MARI DONT ON SE MOQUE
teraent; songez donc que vous vous mariez dans douze jours...
— Je le sais, madame; M. Fliitayot m'en a prévenu,., car vous ne me l'aviez pas dit... je ne vous vois presque plus...
— C'est qu'il faut bien que je m'habitue... à ne plus vous voir...
— Mon Dieu ! en-ce que vous me quitterez pour toujours?... Est-ce qu'une fois marié je ne vous verrai plus?...
— Non... non... je m'explique mal... je viendrai vous faire visite... quelquefois à vous .. et à votre femme.
L'entrée des commissionnaires met fin à cet entretien. Laurenline doit surveiller son déménagement ; Adolphe redescend tout triste dans ses bureaux, et le petit Puceron qui l'examine se dit :
— J'en reviens toujours à ma première idée : c'est ma marraine qu'il aurait dû épouser. Pourquoi en épouse-t-il une autre ? Ah ! comme dit Hamlet : /( i* question!
Laurentine, qui n'oublie rien de ce que doit faire un prétendu, a envoyé à mademoiselle Clorinde une corbeille de mariage remplie de présents d'un fort bon goût, ce qui rend mademoiselle Flulayot un peu.plus aimable avec son futur. Malheureusement, lorsqu'elle fait cora[)liment à Adolphe sur l'heureux choix de ses cadeaux, celui-ci lui répond :
— Mais je n'ai rien choisi, je ne sais pas même ce qu'il y avait dans la corbeille, c'est ma marraine qui s'est chargée de tout cela!
— Ah ! je me disais aussi: C'est bien étonnant !... elle vous aime beaucoup, votre marraine... elle vous accable de présents... elle vous cède sa maison... est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes chez elle î
— Près de deux ans, mademoiselle.
— Ah 1 c'est drôle !
Adolphe ne voit pas ce qu'il y a de drôle dans les bienfaits dont le comble sa marraine, mais il n'attache pas plus d'importance à ce que vient de lui dire sa future, cl pense seulement que madame Beaunoir a pour lui la tendresse d'une mère et qu'elle le traite comme s'il était son fils.
Cepemlant le temps marche, car c'est un véritable Juif errant que le temps; il marche sans cesse, il ne s'arrête jamais. Encore deux jours et le mariage projeté devait se conclure, lorsqu'en passant sur les boulevards, tout (iréocciipé deson changement de posiiion, Adolphe est arrêté par quelqu'un qui se place devant lui et s'écrie :
— Ah! te voilà donc enfin! je te retrouve... où diable te cachais-tu, mon cher, depuis une vingtaine de mois que je l'ai laissé sur un banc du boulevard de Slra-bourg?...
— Comment ! c'est loi, Augnsiiti ! Ah I je suis content de te rencontrer... moi aussi je t'ai cherché dans Paris! tu ne m'avais pas donné ton adresse ..
— Ni toi non plus. Tu m'avais bien dit que tu allais chez ta marraine, rue de Rivoli... mais elle est diablement longue -la rue de Rivoli... Enlin te voilai... Attends que je t'examine... la tenue est mieux.... cependanl ce n'est pas encore loul u fait ça ! il te manque ce chic parisien qui nous lait admirer pariout .. mais tu as pris un air grave, presque sévère... Voyons, qu'esl-ce que tu fais maintenant! es-tu content?... gagnes lu un peu d'argenl? Pas assez, n'est-ce |iasî... ce diable d'argrnl! on en dépense tant à Paris!... Moi, je suis monté en grade, je voyage souvent pour ma mai.son de commerce... je fais des passions pariout où je m'arrête... pas une fcmrnu ne me résiste, mon cher, jai plus de niai- Ires-ses que je n en viux ; cl toi, j'c?pere ipie tu en as au moins deux ou trois à pré.sent ?...
— Moi ! iih ! je n'ai pas les goùls volages... je vais me marier...
— Te mariel !... allons donc, lu plaisantes! te marier à ton âge, mais ça n'aurait pas le .sens connnuii ! tu n'as pas encore joiu de ta vie de gaiçon... Je sai^ bien qu on s'amuse aussi étant m. irii;, mais ce n'est plus la même chose... d'ailleurs, pour .se marier, il faut uni' po.-ilion, et tu n'en as pas... tu dois donc faire un mariage d'amour, ce qui est la plus sotie des uniinis... Ce qu'il faut avant toiil en méiiagi', c'est de l'argeiil !... « Tu sais : • Uiiaiid il II y a pas du foin au râtelier, les ânes se battent !... • Je gage que ta prétendue n'a pas sciilimiiit mille éciis de dot I
— Tu te trompes coiiiplélrnn-nt mon cher Aiigiisliii. U abord Je ne fais point un mariage d auioiir, je me marie pour nlHir à ma marraine, qui, en qiiiltant les alPaires, ma f<iil présent de .sa mai-on de commerce, ou les bénelices sont au plus bas de dix mille Iraiics par an, il j'epoii»c une demoiseUt qu m'apporte cmquanic mill); [ranot coniplaiil.
— Il serait posssiblel... Qu'est-ce que lu m'apprenls là?... Quoi !... lu es à la tèle d'une maison de commerce?
— Depuis un mois j'en suis le chef...
— Et tu épouses cinquante mille francs de dot!
— Et une femme jeune et fort jolie...
— Ce cher Adolphe !... Oh I ceci change la ^^lèse... Je me disais aussi : Mais comme il a pris un maintien posé... un air important I... Fichtre ! tu n'as plus l'air d'un jeune innocent comme à ton arrivée... Entrons donc au café prendre quelque chose...
— C'est que je n'ai guère de temps à moi.
— Bah ! un verre de chartreuse, c'est bien vile avalé I... Ah ! je suis enchanté de l'avoir retrouvé 1
Adoli'he se laisse emmener dans un café; M. Augustin Biécharl fait apporter un flacon de liqueur, il en boit coup sur coup deux verres, en di-ant :
— E le est bonne .. oh ! c'est que je m'y connais, moi ! .. je suis devenu un dégustateur de première force ; pas un courtier en vins n' pourrait m'enfoncer, et cependant ce sont des finauds... Je suis bien content, mon bon Adol|ihe, de savoir que tu as fait si bien et si vite ton chemin, car je suis ton ami, moi, et un ami véritable, lu n'en doutes pas, j'espère?
Et, en disant cela, M. Augustin a pris une des mains d'Adolphe, qu il serre dans les siennes comme s'il voulait la broyer. Il y a comme cela des gens qui croient nous prouver une grande amitié en nous comprimant les doigts; cela prouve qu'ils ont la poigne forte et pas autre chose. Mais Adolphe, qui est très-confiant, se montre sensible aux marques d'alfection que lui donne sou ami d'enfance, et lui dit :
— Eh bien, Augustin, puisque le hasard m'a fait te renconlrer, il faut venir à ma noce...
— A ta noce? parbleu, je ne demanderais pas raeux, mais c'est que je pars dans huit jours pour la Russie... un grand voyage pour le compte de ma maison...
— Tu ne pars que dans huit jours ? eh bien, je me marie après-icmain, moi.
— Après-demain ! oh! victoire alors !... je suis de la noce !... Veux tu que je sois ton témoin?... ça me bottera joliment.
— Avec plaisir! c'est vrai, il faut deux témoins... je n'y avais pas pensé, mais ma marraine, qui pense à tout, m'en aurail sans doute trouvé deux.
— Il me semble que tu me dois bien la préféience, à moi, ton ami d'enfance... ton Pylale... ton Castor... Encore un petit verre, hein! ..
— Merci, j'en ai assez ..
— Tu as tort, elle e.sl excellente ; ça ne fait jamais de mal la charlrmse. Nous disons donc après-demain... Jirai te prendre; écris-moi Ion adresse et l'heure de la cérémonie... Sapristi! je suis fàcbc de m'en aller en Russie... mais je n'y resterai pas longtemps et ma première visite au retour sera pour toi.
Adolphe a écrit son adresse, puis il se lève en disant à son cher ami :
— Je ne puis rester plus longtemps... les affaires de ma maison me réclament.
— Les alVaires de ma maison! cs-lu beau on disant cela! Fichtre ! j'aurais bien voulu avoir une marraine comme la tienne... Tu as de la chance, toil... mais ça me fait plaisir parce que j'ai pour loi une profonde amitié!...
M. Augustin avale encore nn troisième verre de liqueur, A'Ioli lie paye le garçon, et les deux jeuiits gens se sépareiv' c/ se di-aiit :
— A après demain I
L'K l«AniÉ SA.NS von l'HES.
Le grand jour e.sl arrive. Adolphe a doiiiic caiiijwi à ses employés, qui (lc:<iivnt assister à la ceninonie de son mariage.
Tout doii se lairv le même jour : la .-ignalure du contrat, puis à la mairie, puis à i'eglise.
Adolphe doit aller prendre s,i marraine, on a rcnrtei-voiis k onze heures, chez M F.iiiayot, ou l'on doit signer le eon'ral.
Aiigiislin Hn'cliarl airivc.i du heures et demie chez son ch^r ami Cormquct, il ckl eu grande tenue; il passe en revue la loi-
UN MARI DONT ON SE MOQUE
letle du marié, y fuit quelques cliaiigeioents, lui ré|iète plusieurs fuistle ne p^iiit seUiir si roido, mais au contraire de se dandiner un peu.en marchant pour se doiuier de l'aisance et de la grâce. Au nionien't île partir, Augnstm dit à son ami :
— Et ton second témoin où est-il î où le trouverons-noiisî
— Diable! un second témoin I... c'est vrai, je ii v ai poi.it pensé... ma marraine en aura peut-être un... j'ai oublié do lui tii parler...
Le petit Puceron, qui a entendu la discussion, et qui a eu la piécuution de se mettre dès le matin tout en noir, s'avance alors en di--ant :
— Mon cher patron, si vous avez besoin de quelqu'un... me voici à vos ordres; je serai très-honoré, très flatté de vous servir de témoin... je me suis rais en noir, j'ai des gants blancs dans ma poche.
M. Augustin toise le petit commis, part d'un éclat de rire, et s'écrie :
— Voilà un témoin qui ne tiendra pas beaucoup de place!... si monsieur n'a pas la précaution de se mettre en avant, on ne pourra jamais le retrouver.
Puceron monte sur ses pointes et regarde Augustin avec colère, en disant :
— Monsieur, les hommes petits valent souvent raie«ï que les grands; le mérite ne se mesure pas au mètre!
— Veiieî avec nous, mon cher Puceron, vous serez mon second témo n, si ma marraine ne m'en a pas choisi un autre.
— Ah ! merci, patron, mille fois merci!...
Et le petit commis regarde d'un air triomphant Augustin, qui Ini rit au ntz en murmurant :
— Après cela, vous avez le droit de mettre des socques... Mais au lieu de répondre à cela. Puceron s'approche d'Adolphe
et lui dit à l'oreille :
— Est ce que j'aurai aussi l'honneur d'être du repas, cher patron?
— Oui, si vous êtes mon second témoin, vous avez le droit d'être du repas.
— Cela comblerait mes voeux! d'autant plus que j'ai fait une chanson pour la circonstance. Ah I pardon... votre future est-cMe brune ou blonde ?
— Elle est brune.
— Brune, très-bien!... J'avais laissé deux vers en blanc, je vais les faire pour compléter la chanson que j'aurai le plaisir de vous chanter au dessert... Brune, prune, fortune, lune... ohijai mon affaire.
Un fort beau remise attendait à la porte. Adolphe monte dedans avec Augustin et Puceron; ce dernier est tout occupé de sa chanson et murmure sans cesse entre ses dents : Brune lune... brune prune!...
— Où sont donc les autres voitures? dit Augustin au marié Je pense que celle-ci ne suffit pas pour toute la noce?
— Oh ! non, car il parait que nous aurons beaucoup de rionde !... mais c'est mon beau-père qui s'est chargé de tous ces détails; les voitures attendent probablement à sa porte.
— Où se fait le repas... le bal T...
— Mon Dieu!... je ne sais plus... Ah ! si, je me rappelle ! c'est à l'hôtel rtu Louvre.
— Fichtre ! mon cher, c'est du'grand numéro alors ! je vois que le beau père fait bien les choses... Ah ! monsieur Puce... Puceron... vous auriez bien dû vous faire mettre des talons rouges !...
Le petit commis se borne à hausser les épaules en murmurant : Lune... rancune... prune!
On arrive chez madame Beaunoir, qui occupe maintenant un petit appartement rue Saint-Georges. Laurentine avait une toilette de fort bon goût, d'une élégante i^implicité et qui lui seyait parfaitement; une légère pâleur répandue sur son visage donnait un nouveau charme à ses traits. Adolphe lui présente Augustin, en lui disant :
— Voici celui de mes amis que j'avais rencontré en arrivant à Paris et que je n'avais pas rêva depuis. Le hasard nous a réunis avant-hier; il veut bien être un de mes témoins.
Laurentine fuit un gracieux salut à Augustin, qui semble la regarder avec admiration, et s'écrie ;
— Mon cher Adolphe, je ne connaissais ni ta future, ni ta marraine, mais à juger de l'une par l'autre, tu es un bien heureux mortel.
Ce compliment ne paraît pas beaucoup flatter la belle veuve, mais Adolphe reprend :
— Ma n>arraine, m'aviez-vous choisi un second témoin ?
— Mon Dieu ! non, j'ai pensé que vous les choisiriez vousmême.
— Alors, M. Puceron m'en .servira !...
Le petit homme fait un bond de joie et va s'incliner devant sa ci-devant patronne, en s'écriant :
— Ah ! madame... si vous saviez combien je suis heureux... et flatté!... Voulez vous me permettre, chère patronne... car vous l'êtes toujours à mes yeux... de vous retenir pour la première contredanse?...
— Merci, monsieur Puceron, mais je ne puis accepter; je ne danse plus...
— Comment! madame, s'écrie Augustin en faisant l'agréab'e... vous ne dansez plus... vous, qui avez tout ce qu'il faut pour séduire, pour charmer... pour...?
— Pardon, messieurs, mais l'heure est arrivée, et ce serait fort mal au marié de se faire attendre... Adolphe, donnez-moi votre main.
Adolphe s'empresse de prendre cette main qu'on lui présente et qui tremble dans la sienne. Il aurait envie, mais il n'ose pas la presser tendrement. C'est à peine s'il ose regarder sa marraine, qu'il trouve aussi plus belle que jamais.
Puceron suit tout le monde, en fredonnant :
La fatare, charmante bruna, M'offre le soleil et la lane.
Non, ce n'est pas encore ça, le soleil irait, mais la lune, c'est trop risqué !
On arrive devant la demeure de M. Flutayot, la rue est encombrée par les équipages, les remises qui attendent.
— Oh I mais c'est mugiiifique ! dit Augustin; il me parait, mon cher, que ton mariage sera fort brillant!
Il y avait déjà beaucoup de monde chez M. Flutayot, mais le notaire n'étuit pas encore arrivé et la mariée n'avait pas terminé sa toilette. Le père de Clorinde prend son gendre par la main et le présente à ses connaissances. Les dames l'examinent comme une curiosité, les hommes d'un air moqueur. Adolphe est enchanté de ne point apercevoir dans la léunion la dame au monocle, il ignore qu'elle préside à la toilette de sa future; il présente .\ngustin à son beau-père, qui parait fort satisfait de l'air tant soit peu impertinent de ce jeune homme, puis demande à son gendre où est son second témoin. Alors Adolphe cherche de tous côtés et n'aperçoit pas Puceron. Enfin, à force de chercher, on le trouve derrière une énorme dame, dont l'embonpoint et la crinoline auraient pu cacher trois hommes comme le petit commis.
M. Flutayot ne semble [las aussi satisfait du second témoin que du premier, et dit bas à son gendre :
— Pourquoi donc avez-vous pris un témoin si petit?
— Ma foi, monsieur, je n'ai trouvé que lui sous ma main; du reste, c'est un de mes employés, un fort honnête garçon.
— Je ne dis pas le contraire, mais il ne représente pas... Voyez les témoins de ma lille .. c'est M. Edouard Valdeville... le roi de la mode. . le beau jeune homme que vous voyez là-bas... l'autre est un comte, rien que ça ! le comte Tripolini... Italien réfugié pour cause politique; voilà ce qui s'appelle des témoins.
On annonce le notaire ; il salue, va s'asseoir devant une tabie, prend des actes dans un beau portefeuille rouge et dit :
— Quand on voudra... je suis prêt à lire... mais je ne puis guère attendre, je suis pressé.
— Ma fille achève sa toilette... elle ne saurait tarder...
— Voulez-vous que j'aille la chercher ? dit Laurentine?
— Vous êtes trop bonne... mais vous concevez, Clorinde veut que son entrée fasse de l'effet... elle m'a dit : «Surtout, mon père, qu'on ne vienne pas me déranger ; il me semble qu'aujourd'hy' on peut bien m'attendre. n
Laurentine retourne à sa place en jetant un coup d'oeil sur son filleul, qui est debout dans un coin du salon et qui n'a pas du tout l'air de se rappeler qu'il est le roi de la fête. Le notaire commence à s'impatienter et à consulter sa montre, lorsqu'enfin la mariée paraît.
L'entrée de Clorinde fait tout l'effet qu'elle pouvait désirer, car sa parure est ravissante, sa couronne de fleur d'oranger lui sied à ravir et il est difficile de voir une marié» plus jolie. Un murmure
UN MARI DONT ON SE MOQUE
d'admiration se fait entendre, M. Flutayot se frotte les mains, en disant:
— En vérité, elle est trop belle!... elle aurait dû épouser un f.rince!... elle valait cela.
Madame Doubleton, qui arrive avec Clorinde, dit à tout le monde :
— C'est moi qui ai présidé à sa toilette... s'il y manque la mouidre chose, je veux perdre mes cheveux.
— Sapristi ! mon cher, U luture est d'une beauté idéale, dit M. Augustin à son ami ; il e.st difficile d'avoir plus de grâces, d'attraits !... Ah ! que je suis désolé de partir pour la Russie !... mais j'en reviendrai le plus vite, jiossiDle.
Adolphe ne fait point attention à ces parole», qui pourraient lui panillre singulières ; il rrg.ude sa future, il est lui même ébloui par sa toilette et sa beauté Mais il faut que sa marraine le pousse et lui dise tout bas.
— Allez donc adresser un complimeut à votre femme.
il se décide à s'approcher de Clorinde, qui est tout occupée de sa [larure et n'a pas l'air de songer à son prétendu. Cependant, en voyant Adolphe s'approcher d'elle, son premier mot est:
— Ah ! je vous en prie, prenez garde de marcher sur ma robe!...
Adolphe commence un compliment et va le terminer, lorsqu'il aperçoit le monocle de madame Doublelon braqué sur lui ; cela le trouble, il s'embrouille et ne peut plus continuer. Clorinde lui dit:
— Ce n'était pas la peine de venir vous placer devant moi pour me dire ça !
Mais le notaire réclame pour qu'on termine ce qui l'amène. O.i fait à peu près silence; le notaire ne lit que la partie iméressantc du contrat. M. Flutayot dépose devant lui un portefeuille contenant cinquante mille francs en billets de banque, le notaire les Compte et les remet au marié. Puis les futuis signent et l'on appelle les premiers témoins. Le beau gandin, Edouard Valdeviile, s'avance en se dandinant, en souriant aux dames ; après lui vient le baron Tripolini, grand et gros homme qui a une barbe et des moustaches qui feraient envie à un sapeur.
Après ces messieurs on appelle les témoins du marié. Augustin se présente en se tenant fièrement sur la hanche, et madame Doubleton dit à Clorinde:
— Voilà un jeune homme qui n'est pas mal, pour un ami de ton mari.
Mais lorsque c'est le tour du second témoin, et que le petit Puceron s'avance en sautillant, beaucoup de dames se mettent à rire, et Clorinde dit à Malvina : •
— Qu'est-ce que c'est que ce petit nain ! est-il possible de choisir cela pour être son témoin ! Ah ! c'est bien digne d'Adolphe !
L'hilarité augmente lorsqu'on demande les noms au petit commis, et qu'il prononce avec emphase :
— Achille Puceron !
— Où avez-vous été chercher cet échantillon d'homme ? demande Clorinde à Adolphe.
— C'est un de mes employés.
— Est-ce qu'on prend ses employés pour témoins? j'espère bien qu'il ne sera pas au dîner, ce petit nain 7
— Mais... comme mon t<';moin... je l'ai invité...
— En vérité, vous ne faites que des maladresses 1 J'espère au moins qu'on le placera tout au bout de la table...
— Où vous voudrez ; il sura toujours content.
Lorsipie la plupart des messieurs présents ont .signé au contrat, on part pour se rendre à la mairie. Adolphe croit devoir donner la ii.ain à sa femme, mais dijà M. Ivlniiard Valdeviile a pris cille de la mariée et monte dans .son carrosse avec madame Doublelon et le baron Tripolini. Augustin s'est emparé de la main de Laiircntine, qui cherche des yeux son lilleul, <pi'elle aurait voulu faire nionter en voiture avec elle. Mais drj.i une autre dame et .M. Flutayot l'ont complétée. Lorsque le marié preml le dernier reniisc, il D'à plus pri'sde lui i|iie Puceron et deux jeunes gens qu'il ne eonnait pas. C est avec eux qu'il fait la roule. Les deux jeunes bcaiu ne parlent que des danseuses de l'Opéra, et Puceron muriiiure toujours: Ilrunc... fortune... lacune... rancune...
Tout »fc passe à la marrie dans l'ordre voulu. Puis on se rend a l'église: M. Flutayot donne alors la main i sa lille, et Uiureiiline, qui est parvenue eiilin à trouviu- le marié, qui se lient toiijniir!) derrière les autres, lui prend la main cl le conduit à l'aulel, en lui disant loul bas :
— J'ai voulu faire votre bonheur, mon ami; ne scyez donc plus fâché contre moi.
Adolphe ne répond qu'en pressant fortement la main de sa marraine, puis il va prendre sa place sans oser lever les yeux sur sa future, qui est rouge de plaisir, parce que sur son passage elle a constamment entendu dire :
— Ah ! la jolie mariée !
A quoi M. Flutayot ajoute :
— Tu entends, ma fille, tu fais l'admiration générale!... si ton mari ne fait pas ton bonheur, ce sera un polisson !...
Eu sortant de l'église, Adolphe croit qu'il pourra enfin se rap» procher de sa femme, mais celle-ci est déji montée en calèche avec son amie Malvina, M^ Valdeviile et Augustin, qui, cette fois, ne s'est pas laissé devancer pour être près de la jolie mariée.
— Où donc vont- ils? -demande Adolphe à son beau-père.
— Au bois, mon cher ami, le temps est superbe ! nous y allons tous ..
— Mais j'aurais été bien aise d'être en voilure avec ma femme...
— Ce n'est pas bon genre!... Laissez l'amie de ma fille diriger tout cela !... elle s'y entend parfaitement. Vous avez tout le temps d'êire avec votre femme ! vous la retrouverez toujours 1
Et M. Flutayot court faire le galant près d'une jeune dame qui lui rit au nfz chaque fois qu'il lui parle, mais il prend cela pour un encouragiineiit. Adolphe cherche des yeux sa marraine, c'est son ancre de salut. Mais elle a été entraînée par d'autres personnes et loutes les voilures suivent celle delà mariée. Adolphe se Irouvu seul de la noce avec Puceron, et tous les remises ont disparu.
— Dites donc, [latron, s'écrie le petit commis, il me semble qu'or, n'a guère bien réglé l'ordre et la marche du cor'.ége?... Vous, le héros de la fête, vous n'avez plus une seule voiture à votre strvice... il est vrai qu'il y a des daines qui, avec leurs crino'ines, liennenl la place de quatre personnes ! Coram'^nt donc allons nous faiie pour nous rendre au bo.s?..» jene vois pas même de liacre par ici...
— A loiisy en nous promenant. Puceron.
— Co.nme il vo is fera plaisir... alors eu chemin je vous chanterai la chanson que j'ai composée en l'honneur de votre hymen... c'est sur l'air de : Tu n'auras pas ma rose I
Adolphe se met en route pour le bois de Boulogne, tout préoccupé de sa nouvelle position, et n'écoutant pas son compagnon qui chantonne à ses oreilles et s'interrompt à chaque instant pour lui dire:
— C'est pas mal, n'est-ce pas ? vous n'avez peut-être pas bien entendu ? je vais recommencer.
Les personnes qui se sont rendues au bois avec les voitures de la noce, en descendent pour se promener autour du lac. Alors Laurentine cherche des yeux son fdleul et, ne l'apercevant pas, s'adresse à la mariée qui se promène au bras de M. Edouard Valdeviile.
— Qu'avez-vous fait de votre mari, madame ? je ne l'aperçois nulle part...
— Mon mari ! répond Clorinde en riant, est ce que je suis chargée de le garder?...
— Quand vous vous en occuperiez un peu... où serait le mal? Celle réponse parait étonner beaucoup la jeune mariée, et
son amie .Malvina, qui est toujours à ses côtés, s'écrie en ricanant :
— Et depuis quand une femme s'occupe-t-ellc de son mari î Ali ! madame, quelle ennuyciise besogne nous donnez-vous là !
— Il est possible, madame, que votre mari soit fort ennuyeux, je n'ai pas l'avantage de leronnaitre! mais j'aime à croire que madame Adolplir; ne pense pas déjà cela du sien.
Les deux amies se regardent d'un air impatienté. M. Khitayot arrive alors près de sa lille, et madame Iteannoir renouvelle sa i|Uestion :
— Qu'avez-vous donc fait de votre gendre, monsieur?
— Mon gendre, belle dame ? je l'ai laissé avec son petit té« nioin.
— Ah ! ah ! monsieur Achille Puceron ! dit le bel Edouard ; il est bien précieux ce petit bonlioinme, il est à niellre sous vern !
Augustin Béchard, qui n'était pas éloigné, se rapproche du groupe il offre son bras à inadamo Itcauiioir qui , on descendant de voilure, avait trouve moyen de quitter son cavalier. La belle veuve n'ose pas refuser le bras de ce jeune homme, dont les mamires et le langage n'ont fait que confirmer l'opimon tiu'«lle
UN MARI DONT ON SE MOQUE
avait déjà de lui ; mais elle s'empresse de lui parlerde son filleul, du pays où ils sont nés; au lieu de répondre à cela, Augustin fait à Laurentine force compliments sur sa beauté, sa toilette, sur le plaisir qu'il aurait à cultiver sa connaissance, et lui demande la permission daller lui faire la cour. Madame Beaunoir lui répond fort sèchement qu'elle ne reçoit personne et quitte vivement son bras pour aller au devant de son filleul, qu'elle vient d'apercevoir et auquel Puceron emboîte le pas.
Adolphe va tout de suite à sa femme, qu'il aborde en souriant, et lui dit :
— Enfin, vous voilà, je vous retrouve... je ne croyais pas qu'un mari devait avoir tant de peine pour être avec sa femme!
— Sa femme! s'écrie Ciorinle. Ah ! monsieur, est-ce que vous allez m'appeler comme cela... à quoi pensez-vous donc?
— Mais je pense... à ce que je dis, il me semble...
— Sa femme! fi donc!...
— Et pourquoi pas tout de suite mon épouse .'... comme les épiciers el les concierges ! ajoute madame Doubleton en ricanant.
— Comment donc faut-il dire? murmure le pauvre mari, qui est presque honteux d'avoir appelé ia femme : ma femme.
— Mon gendre, on dit : ma chère amie, ou ma bonne amie, ou tout simplement : mon amie, voilà comment on parte à sa. . à sa... conjointe dans la belle société.
— Appelez-moi tout simplement Clorinde, ce sera mieux, dit la mariée. Mais, mon Dieu, monsieur, comme vous voili fait ! vo'.:s êtes couvert de poussière!... le col de votre chemise est toul chiffonné... voilà une singulière tonac pour venir au bois !
— Dans quelle voiture éticz-voiis donc, mon ami? demande Laurentine qui vient de se rapprocher du groupe.
— Je n'ai trouvé de place dans aucune... je suis venu à pied avec Puceron.
— A pied ! quoi ! vous fatiguer ain^i?
— C'est ce que j'ai fait observer au patron... un jour de noces.... se fatiguer ainsi... c'est imprudent...
— Allons, bon ! murmure Malvinu à Clorinde, voilà le petit témoin qui va dire des indécences... ne restons pas là, ma chère...
— Mais mou mari...
— Ton mari te suivra, il est fait pour cela.
Au lieu de suivre sa femme qui se promène avec son amie et M. Valdeville, Adolphe va prendre le bras de sa marraine, en lui disant tristement :
— Voulez-vous de moi... vous?...
— Pour toute réponse, Laurentine presse tendrement ce bras sous lequel elle passe le sien, en murmurant:
— Pouvtz-vous en douter?... est-ce que je ne serai pas toujours votre meilleure amie?
— Ah! je ne sais pas... depuis quelque temps je ne sais plus que penser... si vous aviez été ma meilleure amie... m'auriezvous quitté ainsi!...
— Adolphe I taisez-vous... de grâce... vous me jugez mal, vous ne savez pas... vous ne devez pas savoir ce qui se passait au fond de mon cœur ; peut-être alors... !
— En voiture! eh voiture !... tout le monde repart !... Venezvous, belle dame? demande M. Flutayot en offrant sa main à madame Beaunoir.
— J'irai, monsieur, s'il y a une place pour Adolphe dans la voiture, car en vérité, je trouve très singulier que vous laissiez ainsi votre gendre obligé de venir ici à pied.
— Une place pour mon gendre !... repond M. Flutayot ; ah ! vous désirez qu'il soit avec vous?
— Je désire avant tout qu'il n'aille pas à pied.
— Eh bien, venez... le comte Tripolini montera avec d'autres alors!...
— Et moi, dit Puceron en suivant son patron, je monterai à côté du cocher.
ou PUCERON PAIT DES SIENNES.
Le diner avait lieu à l'hôtel du Louvre. C'est là que se rend la société qui revient du bois de Boulogne. En entrant dans un beau salon pour y attendre que le repas soit servi, le petit Puceron marche sur la superbe aueue de la robe de la mariée. Clorinde
pousse un cri, tout le monde s'arrête, on s'informe, on s'inquiète.
— Qu'est-il donc arrivé à ma fille? demande M. Flutayot ; aurait-elle fait un faux pas?
Cependant Puceron, stupéfait comme les autres et ne s'apercevant pas de ce qu'il a fait, est resté planté sur la queue de la robe, il faut que Clorinde lui dise :
— Mon Dieu, monsieur, que vous êtes maladroit ! ôtez-vouj donc de là ! vous ne voyez pas que vous êtes sur la queue de ma robe?
— Moi, madame! il se pourrait!... ah! c'est sans intention, je vous le jure...
— Il ne manquerait plus que ce fût exprès ! Je vous en prie, monsieur, ne vous approchez plus de moi...
Puceron se recule et, en se dépêtrant de la belle robe à queue, va écraser les pieds du comte Triiiolini, qui jure comme un pandour et veut sur-le-champ se battre en duel avec le petit commis, en s'écriant que dans son pays, quand on marche sur les pieds à quelqu'un, c'est une insulte qui amèue toujours un combat singulier.
Puceron se confond en excuses en disant au rébarbatif Tripolini :
— Monsieur, je ne suis pas de votre pays, je ne connais pas vos usages... je n'ai jamais eu l'intention de vous insulter... je marchais à reculons... je ne vous voyais pas !
— Il fallait regarder, monsieur.
— Je nui pas d'yeux dans le dos, monsieur!
— Je n'entre pas dans ces détails-là ! il fallait me voir... que diavolo é quesio.
Mais l'annonce du dîner met fin à cette scène. M. Flutayot eniraine le comte Tripolini. On donne la main aux dames, on vase mettre à table. La mariée a d'un côté M. Edouird Valdeville et de l'autre le terrible Tripolini. Le marié, qui est en face de sa femme, a près de lui sa marralue et une vieille dame très-prétentieu-e qui, bien qu'elle ait dépassé la cinquantaine, est mise et coiffée comme une femme de vingt ans. Cette dame ne cesse pas de dire au marié :
— Ah! que vous êtes heureux, monsieur! quel trésor vous allez posséder !.,. ménagez le, monsieur, n'en abusez pas !...
Adolphe se contente de répondre à cette dame des phrases insignifiantes et tâche, autant que possible, de se tourner du côté de sa marraine. On est trente à table, et Puceron a été relégué à l'un des bouts, entre un monsieur sourd et un petit garçon de huit ans qui joue continuellement avec sa fourchette et son couteau. Mais le jeune commis s'inquiète peu de son voisinage, il ne songe qu'à faire honneur au repas. Cependant, il est fàclié d'avoir marché sur la queue de la mariée, qui est maintenant sa patronne, mais il se dit : « Heureusement, ma chanson me remettra bien dans ses papiers... j'y ai mis pour elle mille choses flatteuses!... cela réparera tout. »
Et Puceron mange et boit comme quatre, tout en priant à chaque instant son petit voisin de ne pas lui envoyer sa fourchette ou son couteau dans le nez, mais le petit garçon se borne à lui répondre en riant :
— Il faut b:en que je m'amuse !
— Je n'aime pas cette amie de ma femme! dit Adolphe à sa marraine, en lui désignant Malvina. Je lui trouve un air moqueur qui est peu agréable pour les personnes auxquelles elle s'adresse.
— Je suis de votre avis, mon ami : cette madame Doubleton me ■ fait l'effet d'une franche coquette, sa société peut être mauvaise
pour voire femme, mais maintenant ce sera à vous de veiller à ce que Clorinde vole beaucoup moins cette dame...
— Comment pourrai-je faire pour l'en empêcher?
— Il vous suffira, je pense, de témoigner à votre femme que cela ne vous plaît pas...
— Et vous croyez que cela suffira !... j'en doute beaucoup, moi 1 Voyei donc comme cette Malvina nous regarde en ce moment avec son lorgnon... et elle rit ensuite avec ce M. Valdeville...
— N'y faites pas attention, mon ami, j'ai remarqué que cetti; dament sans cesse au nez des personnes qu'elle regarde; cela ni! peut donc plus en offenser aucune.
Vers le milieu du diner, le monsieur sourd dit à Puceron :
— C'est le moment .. cela devrait être à présent!
— Le moment de quoi? demande le jeune commis, en remettant sur l'assiette du petit garçon la fourchette que celui-ci vient de lui euTOjrer,
UN MARI DONT ON SE MOQUE
— Ça fait toujours bien à un repas de noces 1 reprend le monsienr sourd.
— Ça fait bien? qu'est-ce qui fait bienî
— On la prend ou on ne la prend pas., mais il vaut mieui la prrnilre !...
— Ah! j'y suis!... imbécile! et moi qui n'y songeai; pas ! c'est la jarretière de la mariée qu'il faut prendre !... n'est-ce pas? c'est kl jarretière ?
— Oui, oui ! répond le monsieur qui n'entend pas, oui... à la vanille ou à la fraise, ça m'est égal !
— Vous pensez qu'elle sentira la fraise ou la vanille ? le fait est qu'ime jarretière de mariée est presque toujours parfumée. . je n'en ai pris qu'une dan^; ma vie .. elle sentait l'oignon, il est vrai que la mariée élait fruitière. Voyons, c'est le plus jeune de la société qui doit faire cet office... ça regarde mon petit voisin qui joMgîe si mal avec sa fourchette... Jeune homme, il faut vous glisser sous la table, vous voyez où est la jolie mariée, vous lui prendrez sa jarretière... une seule suffit, et vous nous l'apporterez.
Le petit garçon regarde Puceron, hausse les épaules, et répond :
— Ah ! que c'est bête !
— Je ne vous demande pas votre opinion... Eh bien, vous n'y allez pas?
— Le plus souvent !... allez-y donc vous-même !
— Ah ! vous ne voulez pas y aller!... eh bien, oui, j'irai moimême! pardieu, je ne suis pas fâché de faire voir mon adresse pour ces petites choses-là!
Saisissant un moment où les garçons apportaient des g'aces, ce qui était jostement ce que le monsieur sourd demandait, Puceron disparait sous la table. Personne, au reste, ne faisait attention à lui. Les conversations étaient plus animées, et la vieille coquette, assise près d Adolphe, venait encore de lui dire :
— Ah! monsieur, que vous êtes heureux! le mnritez-voiis?
Et Adeilphe, au lieu de répondre à cette dame, tâchait de rencontrer les regards de sa femme, mais ce'a était fort diflicile celle-ci ne songeant jamais à regarder son mari. '
Tout à coup un cri perçant se fait entendre. 11 est poussé nar madame Doubleton, qui recule vivement sa chaise, en sécriant ■
— Ah ! mon Dieu! il y a donc des chiens sous la table I on vient de me saisir la jambe et très-haut .. presque au gcuou'l...
Toutes lus dames font un mouvement d'elTioi et veulent se lever, mais une voix les arrête en faisant entendre ces mots ;
— Ne vous elfiay. z point, mesdames, ce n'est point un ch^Pn i c est moi, qui suis sous la table.
M.\"aldev"i'lle!''''^'''' " '*" **' ^'"''"" P""" '''^^^'" '''^«'«"^ de
- Et que failes-vous donc là-dessous, monsieur ? demande le beau dandy en .se reculant h son tour.
- Mais mo/isieur, cela doit se deviner : je voulais prendre la jarretière de la mariée... je me suis trompé de jambe à ce aue il
vois... <->- Huc JL
-La jarretière de la mariée! .. oh! voilà qui est ravissant ! monsieur se croit a la Courtille, probablement •
- A la Courtille! pourquoi donc à la Courtilie, monsieur?
- Parce que ce n e,t plus qu'aux noces qui se font nar là m.'.n veut avoir la jarretière de la mariée. .. ^ ''" "^"
- Mais cependant, monsieur... permettez . -Mai.s, monsieur, vous allez vous ôter delà, i'e<Dère?
e comptez pas rester entre mes jambes sans doute ?.. ""
ne compi
vous
Puceron, ne sachant pas où passer se d,r„ln ••. .. place en repas.cant par dessous la' U e' Toutes e danfes'^"" ^ culentet cachent leurs jambes, et Malviua dit ù cTormd '"
— Il parait que le petit témoin ne doit faire un.. d,.«'i..i
^.i^^r" '^"'^'""^" ' ""' '--' P-' nous'^i.ï'^.i:^";:
Cependant Puceron est retourné à sa place Irès-vp.^ A',. ■ mal réussi dan, sa enquête de la jarre.ièr'e'^L": !L1 rre"
- Ilenreusement, mes coupLu repar.ronl tout cela.. Z . Z. jaieu raison de compo.scr une cliau^nn !. . brune ou., je ut: BUIS arrêté à ce vers-là, qui est Ires-badiu :"
Quand on épouta dci bruD«i Ce n'catpu [our dci pruntil
Mais le dessert est servi, le cham,..gn<. circule et il n'ai p..
conniKj Tune... prune...
question de chanter. Puceron, étonné de cet oubli, a déjà dit plusieurs fois :
—•Est-ce qu'on ne chante pas?... est-ce qu'on n'a pas quelque refrain pour la mariée ?
Mais on n'a pas fait attent'on à ce qu'il a dit, on ne lui a pas répondu. 11 s'adresse à son voisin, le vieux monsieur sourd :
— Monsieur... il est d'usage de chanter aux repas de noces... avez-vous une chanson, vous ?
Le vieux monsieur lui répond :
— J'en ai deux au pied gauche... mais j'ai une pommade qui les fait mourir... à la longue !
— Allons, bon, il croit que je lui parle de ses cors... ma foi, tant pis !... je vais attacher le grelot!
Et se levant, puis se penchant en avant sur la table, le petit commis se met à crier :
— Mesdames et messieurs!... j'ai composé une chanson à l'occasion du mariage de mon cher patron. Je crois le moment venu pour vous la faire entendre... c'est sur l'air de : Tu n'auras pas ma rose... Je commence... premier couplet :
En épousant des btunet Le bonheur est patfaiti Ce n'est pas pour des pronei...
— Ah ! de grâce, mon père, faites donc taire ce monsieur ! s'écrie Clorinde, tandis que les hommes rient et que les daines affectent de ne point vouloir écouter le chanteur.
— Assez, monsieur Puceron, assez ! dit M. Flutayol d'un ton impérieux. On ne chante pas ici... nous ne sommes pas de c s noces où l'on chante 1...
— Encore trop de Courtille dans votre affaire! reprend le beau Valdeville en riant.
— Déciléincnt, le petit témoin est le bouffon de la société, dit Augustin ; mon ami Corniquet n'a point de tact I... mais ila'nne bien jolie femme... Ah! que je suis fâché de partir pour la Russie !
Puceron est resté tout penaud ; il regarde M. Flufayot il regarde son jeune patron, puis il murmure : '
— Ah : cest différent... En effet, ce n'est pas une noce où l'on s amuse ici... j aurais du deviner qu'il ne fallait pas chanter
Tonus les dames quittent la table pour aller faire leur toilette de bal. Quelques h^ mmes y restent encore pour causer, tout en continuant de boire du Champagne; d'autres passent dans un salon ou sont dressées des tables de jci. Puceron saisit ce moment pour s approcher de son patron et lui dire :
— Je suis bien désolé... j'avais fait une chanson dans laquelle je célébrais la beauté, les grâces de madame... on n'a pas voulu 1 entendre... j ignorais que ce n'était plus la mode de chanter aux repas de noce !
— Consolez-vous, mon pauvre Puceron ; vous me donnerez votre chanson à moi, et cela reviendra au même
— Pas tout à fait... voire charmante conjointe n'a pas l'air de trounTi ""*' ""' ■'^ """' ''eaucoup à être bien avec ma pa-
— Je crois que pour vous il vaut mieux être bien avec votre patron, ma femme ne s occupera guère d'affaires... je ne pense pas que vous la verrez beaucoup dans les bureaux
n,~ *^,'''"i' '"^'''i',^' '""'■' '^"'"^'^ ''"■^■"« ""-■ ^i' d'"'> mauvais œil 1 Ou sont donc allées toutes ces dames ?
letlTd!. bal'"""' ^'■"''"'''"''"'' 0" ^'^ '"^"••'^ n'aintenant une toi-
-- Ah! c'est vrai! le jour qu'elle se marie, la jeune fille ne pense, ne s eiccupe, ne rêve qu'à ses toilettes ! il y en a même beau coup qin ne voient que cela dans le mariage I... El madame votre marraine est partie au.ssi? <- 'oirt
— Oui .. elle ma dit adieu d'une façon singulière... elle avait 1 air trisle. Je lui ai dit : « Vous allez revenir? . Je ne sais ce qn elle ma rep.mdu... mais elle s'est éloigné prt-cipilauimenl.
Augustin Uechard .s'appr.-rhe d'Ado phe; ce jeune homme pauunr-'"" """"""^ ''"'"'* ''•■■^•'''■''•^; •' f*"^!'!"-' sur l'épaule du
— F.i bien, mon cher, qn'estcc que tu fais là?... On joue làbas viens doncUiller un lansquenet ou un baccarat. . Tu es en r.nds car lu «, touché la ilot, mon gaillard ! A la place, moi, j. vomirais la doubler ce soir I i . . ^
— Je D'y tmyerai même point I car J« ot joue pa», moi.
UN MARI 'DONT ON 3E MOQUE
— Tu no jours pas! tu ne bois presque pas 1 tu ne dis ri^n !.. Ah ! vive Dirii ! tu es bien hi-ureux d'avoir une jolie femme ! sans quoi toi, s tes amis t'abanJonneiaicnt. Mais à mon retour de Russie, j'espère te irouver changé !... Ces Calons, tant qu'ils sont garçons, deviennent de grands vauriens une fois mariés... Je vais me livrer au lansquenet.
— Ma foi, moi aussi ! se dit Puceron, ip vais essayer ma veine. J'ai pris de la monnaie parce que j'ai pensé qu'on louerait.
Et le petit commis pénètre dans la salle de jen, puis, se faufilant contre une t iblc, y jetle une pièce de dix sous en disant :
— Il y a cinquante centimes de plus!...
— Qu'est-ce que c'est que ça?... Quelle mauvaise plaisanterie! Qui est ce qui .se permet de nous jeter cette monnaie?
— C'est moi qui joue dix sous, monsieur !
— On ne Joue pas dix sous ici, monsieur ; reprenez votre pièce, o;! on va la jeter sons la table...
— Ah ! ce n'est pas assez?... eh bien, je mets vingt sous...
— On ne mit pas d'argent ici, monsieur; on met de l'or ou des billets (le banque. 11 manque cinquante francs... les faites-vous?
— Le plus souvent! murmure l'uceron en ramassant sa pièce de dix sous qu'on a jetée dans la eluimbre. Je pourrais perdre mes appointements du mois en trois coups!... Cette manière de s'amuser ne me va pas. Attendons l'heure du bal... je veux danser comme quatre... J'aime à croire qu'on ne me fera pas payer la contredanse... C'est étonnant comme mon pauvre patron a l'air de s'ombèter!... Pour un marié, en voilà un qui ne semble pas être à la noce !... Ah ! s'il avait suivi mon idée !... On ne m'ôtura pas de la tète que c'eût été plus gai... Pas de voitures! pas de jarretière ! pas de chansons ! et un beau-père qui ne s'occupe qu'à ramener sur son front les trois cheveux qui couvrent sa nuque !... comme c'est divertissant !
Sur les onze heures du soir, les dames commencent à reparaître, mais madame Beaunoir ne revient pas; elle ne" s'est pas senti le courage d'assister au bal, et Adolphe, qui la cherche en vain, comprend maintenant la tristesse de son dernier adieu : e'ie ne voulait pas revenir. Bientôt le bal est dans tout son éclat. M. Flulayot cherche son gendre et le conduit près de sa fille, en lui disant:
— Ne savez-vous pas que vous devez ouvrir le bal avec votre femme?... Clorinde vous attend.
Adolphe ne peut s'em[iècher de rester ébloui devant la toilette de sa femme, qui lui dit :
— Eh bien, monsieur, vous restez là?... Donnez-moi donc la main... con lui-cz-nioi... il faut nous placer...
— Où cela?...
— Mais pour danser, j'espère!... Tenez, en face de Malvina et de M. Valdeville... .Mon Dieu ! est-ce qu'il faudra que je vous apprenne tout ce que vous devez (aire aujourd liui ?... Allons venez !...
Le pauvre marié se laisse conduire. 11 dan.se fort mal, s'embrouille souvent dans les figures; aussi, après le quadrille sa femme lui dit :
— .Maintenant, n". comptez plus danser encore avec moi ; je suis engagée pour toute la nuit.
— Très-bien, ma chère amie... cela vaut mieux, car je ne danse pas assez bien pour è'.re votre cavalier.
Quant au petit témoin, il a été refusé sur toute la ligue. Chaque dame lui a répondu: « Je suis engagée, monsieur. » Il faut qu'il se borne au rôle de spectateur, ce qui le vexe beaucoup. On joue après une polka : il n'est pas plus heureux que pour le quadrille • vient ensuite une mazurke, et il est également repoussé partout, îl se promène avec colère dans le bal, en murmurant :
— On croirait que les dames se .sont donné le mot !.,. Elles ne gavent pas que je suis un des meilleurs danseurs de Paris... Ah ! si elles m'avaient vu chez ?i/ocfo/... et à la Clus-îcie 1 Sapristi! il faut que je me produise, cependant...
Et Puceron cherche dans tous les coins une danseuse disponible; il ne trouve que le comte Tripolini, qui, chaque fois qu'il l'aperçoit, lui frappe sur l'épaule en lui disant:
— Vous savez que nous avons une affaire à vider ensemble?... il faudra pourtant en finir !...
Et Puceron s'esquive en répondant :
— Oui, monsieur... oui, nous en finirons... Je suis bien le vôtre... 11 a le diable au corps, cet homme-là 1 Est-ce qu'il ne me laissera pas tranquille?... Que va-t-on jouer, à présent? une ▼alseî... ah ! c'est mon triomphe... Il me faut une valseuse... n'en
fùi-il pins an monde... Ah ! cette dame miîre.là bas.. .j'ai remarqué qu'elle a continuellement fait tapisserie... ça me.-t égal! invitons la tapisserie !
Et Puceron court inviter la vieille coquette qui, au dîner, était placée à côté du marié. Elle sourit à l'invitation du petit jeune homme, et fait sa bouche en cœur en répondant :
— Vous m'invitez pour la valse?
— Oui, madame, c'est une valse qu'on va jouer.
— Ah ! c'est que... il y a quelque temps que je n'ai valsé... En combien de temps valsez vous?
— Deux temps, trois temps, quatre si vous voulez... autant de temps que vous voudrez!...
— Irès-bien... Nous n'irons pas trop vite, n'est-ce pas?
— Si ça vous est égal, nous suivrons la mesure.
— C'est juste... Ohl j'étais très-forte valseuse autrefois !
— Alors ça ira tout seul.
L'orchestre part. Puceron tient sa dan,seuse par la taille, il ne la lâcherait pas pour un empire. Il se lance avec elle. Il tourne comme une toupie d'Allemagne. Il s'aperçoit bientôt que sa danseuse est très-lourde; il faut qu'il la tire, qu'il l'enlève, qu'il la porte même pour la faire aller; mais il a la tète montée, le plaisir qu'il éprouve à valser double .ses forces, il ne connaît plus d'obstacles, se cogne à chaque instant contre d'autres valseurs, mais va toujours son train sans écouter sa valseuse qui lui dit :
— Monsieur ! c'estlrop vite !... je n'en puis plus... je vais m'évanouir... je vais tomber...
— Soyez tranquille, madame: si vous tombez, c'est que je tomberai avec vous !
C'est, en effet, ce qui ne tarde pas à arriver. Après avoir bousculé la mariée, qui valsait avec Augustin, il est à son tour renversé avec sa valseuse par un gros monsieur qui se tenait sur ses gardes. La vieille coquette est évanouie ou fait semblant de l'être. Puceron a le nez écorché, et la mariée, dont il a accroché la robe, s'écrie qu'elle ne dansera plus si on laisse encore le petit témoin parmi les danseurs.
Puceron, honteux et confus, va se bassiner le nez, mange trois glaces coup sur coup, avale deux verres de punch, puis s'en va en se disant :
— Voilà une noce qui ne promet rien de bon ! Je m'en souviendrai !
A cinq heures du matin, la mariée, exténuée de fatigue, décoiffée, défrisée, accablée, consent enfin à se laisser emmener par son mari, et celui-ci trouve que pour lui c'est le premier moment agréable de la journée.