PREMIÈRE ANNÉE — UN ENFANT
Une première nuit de noces doit nécessairement rapprocher les gens qui s'entendaient le moins; Clorinde est donc un peu plus aimable avec son mari, et Adolphe est beaucoup moins gauche près de sa femme.
Cependant, en ouvrant ses yeux le lendemain matin, Clorinde dit à son mari :
— Mais où donc m'avezvoas conduite, mon ami 1 où sommesnous ici ?
— Ma bonne amie, nous sommes chez nous, naturellement.
— C'est singulier... je reconnais ce logement... C'est ici que demeurait votre marraine et que je suis venue dîner avec mon père.
— En effet, c'est ici que logeait ma marraine; mais en me cédant sa maison de commerce elle m'a aussi céJé son appartement, qui est très-commode, puisqu'on peut descendre dans les bureaux sans sortir par la cour.
La jeune femme fait la moue et répond :
— Mais il ne me plaît pas du tout, ce logement! il est trèstriste !... on ne voit que sur la cour 1 J'en veux un autre... Je m'ennuierais à périr, ici I
— Mais, cependant...
— Oh ! il n'y a pas de cependant ! Soyez tranquille, je trouverai autre chose...
— Adolphe ne veut pas contrarier sa femme, et, après avoir
UN MARI DONT ON SE MOQUE
déjeuné avec elle, il descend dans ses bureaux; là il trouve Puceron, qui s'écrie en le voyant :
— Mailarae m'a-t-elle pardonné ma bousculade d'hier, en valsant? Faut- il que j'aille lui présenter mes excuses?
— Il faut vous tenir tranquille, mon pauvre Puceron, ma femme ne pense plus à vous, et il est probable qu'elle ne vous verra pas de longtemps...
— Cependant, quand madame descendra par le petit escalier pour venir parler à monsieur dans son cabinet... comme je fais face à la porte...
— Elle ne viendra pas dans les bureaux. . D'ailleurs, le logement ici dessus lui déplaît... elle en veut un autre !...
Bon ! voilà le commencement !• se dit le petit commis.
Madame Doubiclon n'a pas manqué, dans la journée, de venir voir son amie; elle trouve Clorinde horriblement logée, lui déclare que personnelle viendra la voir si elle reste dans un pareil trou, et l'emmène pour chercher avec elle un appartement. Mais dans la cour la nouvelle mariée voit que quelqu'un déménage, elle demande au concierge quel est le locataire qui s'en va.
— Celui du premier, sur le devant, madame; c'est dommage ! une crème de locataire.
— Et son logement, est-il loué î
— Pas encore, madame.
— En-il beau ?
— Je crois bien! tout fraîchement décoré... avec des glaces qu'on se voit les pifds... c'est supeibc!
— Allons le voir, Malvina.
Ces dames monttMit l'escalier qui conduit aux appartements situés sur le devant. Elles visitent celui du premier, il plait à Clorinde; elle dit au concierge:
Je prends ce logement. Faites venir quelques commissionnaires, et que l'on transporte sur-lechamp ici tous les meubles qui sont à l'entresol que nous avions. Dépêchez-vous... voilà de 1 argent, il faut que tout cela soit fini à six heures. Ah ! je ris d'avance de la figure que fera mon mari lorsqu'il viendra tantôt, et qu'il trouvera son logement vide.
En effet, vers les six heures du soir, Adolphe quitte son bureau, monte son petit escalier de communication et entre dans son appartement de l'entresol dans lequel il ne trouve plus de meubles, excepté son secrétaire, que l'on semble avoir laissé là avec intention.
— Comment! déjà déménagée! et sans me prévenir 1... se dit le jeune mari. J'ai une femme expéditive... 0 mon pauvre logement, que je trouvais si joli quand ma marraine l'habitait!... il m'en coûterait trop de te quitter... je te garderai, je viendrai y travailler. On a bien fait d'y laisser mon secrétaire... il semble que l'on ait deviné mes intentions... Voyons... allons demander au concierge ; il m'apprendra peut être ma nouvelle adresse.
Adolphe apprend [lar le concierge que sa femme a loué le logement du premier, et qu'elle y est déjà installée. Il se rend à son nouvel appartement, et trouve Clorinde entourée de carions, de chiffons de toute espèce ; elle se met à rire en le voyant.
— Eh bien, j'espère que je vous ai ménagé une suprise ?... Vous ne vous doutiez pas que vous étiez déménagé 1
— En effet, ma chère amie, je ne croyais pas que vous mettriez si vite voire projet à exécution !
— Est-ce que ce logement n'est pas cent fois préférable à ce triste réduit dans lequel vous m'aviez cubée ?... Il y a de l'air, ici, et de la vue... Ce salon est parfaitement carre.
— Oui, ce logement est très-joli, j'en conviens...
— Et dans la maison où sont vos bureaux... Vous devez être enchanté ? Je ne vous éloigne pas do vos commis.
Sans doute ; mais combien coûte cet appartement ?
— Une misère! dix-huit cents francs!
— Vous appelez cela une misère ! dix-huit cents francs de frais de plus par an?...
— 0 monsieur, je vous en prie, n'allez pas déjà me parler d'économies, je vous ai prévcnuqiic je n'entendais rien sur ce cliapitreli... Il me semble i|ue j'ai eu une dot assez jolie pour pouvoir me l(jgi:r à ma guise t
Adolphe se tait, mais il se dit : Si les femmes savaient calculer, elles sauraient que cinquante mille francs font à peine deux mille quatre cents francs de revenu. Qu'elle me fasse nicnrc une dépense semblable par an, et je vous demande comment sa dot la payera.
Mais on ne se dispute pas un lendemain de noces. Adolphe ac*
cepte sans murmurer son nouveau local, et sa femme veut bien ne point lui faire la moue.
Les premières semaines se passent assez bien, seulement Adolphe trouve fort ennuyeux d'être obligé de faire des visites à des gem qu'il ne connaît pas. Mais sa femme lui dit : « Il le faut ! s et il obéit. Le soir il mène madame au spectacle ou à la promenade, et il s'étonne que cette continuité de plaisirs ne fatigue pas sa femme. Ce qui lui est le plus insupportable, c'est lorsque Clorinde lui dit :
— Nous allons ce soir dans le monde, il faudra vous habiller.
— En soirée? chez qui ?..,
— Chez d'anciens amis de mon piere...
— Mais je ne les connais pas, moi...
— Mais je les connais, moi... C'est une maison où l'on s amuse beaucoup. On fait de la musique, on danse, on joue... c'est charmant !
— Et l'on y reste tard 2
— Ah ! monsieur, nous resterons tant que je m'amuserai. . et je m'amuserai tant que je danserai...
— Mais nous nous couchons en général fort tard; ne craignezvous pas, ma chère, que cjla ne vous fatigue?...
— Non, monsieur, je ne suis jamais fatiguée quand je m'amuse... Je vou Irais passer ma vie au bal !
« Ma femme aura t dû entrer à l'Opéra, se dit Adolphe en retonrnaiit dans ses bureaux, où il travaille avec plus d'ar.leur que jainiis, |iour que madame puisse ne se refuser aucun plaisir. »
M. KIntayot vient assez souvent voir sa fille, il admire sa toiktle, et lui dit :
— Eh bien, et ce mari, se conduit-il comme nous voulons?... Te rend -il bien heureuse?...
— Pas mal, mon père, pas trop mal... Il vent quelquefois me parler d'économies, mais vous concevez que je l'envoie (iromener...
— Et tu as bien raison... Ecoute donc, ce n'est pas un aigle...
— Oh! non! il s'en faut. Quand il vient avec moi en soirée, i. n'a pas quatre mois à dire...
— C'est un homme né pour faire des additions, et pas autre chose. C'est une machine à calculer; mais qu'il gagne beaucoup d'argent, c'est tout ce qu'on lui demande.
Un matin madame Beaunoir entre dans ses anciens bureaux ; elle est amaigrie ot très-pâle, mais elle est toujours belle. Saluant les commis avec bienveillance, elle va vers Adolphe, qui est dans son cabinet, et pousse un cii de joie en la voyant.
— C'est vous, ma chère marraine! Ah ! que je suis content 1 .. J'ai cru que vous m'aviez abandonné pour toujours... Il y a six semailles que je ne vous ai vue... pas depuis mou mariage...
— C'est vrai, mon ami, mais j'ai voulu laisser passer voire lune de miel... à celte époque- là les visiteurs sont souvent importuns...
— Oh ! jamais vous, ma chère marraine... Je suis allé m'informer de vos nouvelles à votre logement, on m'a dit que vous étiez à la campagne.
— En effet, j'y ai passé un mois...
— Aiiriez-vous élé malade ? Je vons trouve un peu pâle...
— Non, je me (lorte bien. Mais j étais montée à votre appartement pour dire bonjour à votre femme... j'ai sonné, personne n'a répondu.
— Ali ! c'est que... ce n'est pins là que nous habitons ; ma femme trouvait le logement triste, petit... elle en a lou6 un autie qui se trouvait vacant dans la maison,., il est au premii rsur le devant... Clorinde s'y plait lieaiicoup...
Le front île Laiireiiline s'assombrit, elle mumure : "^
— Ah! vous avez quitté ce logement,., que j'ai occupe »• .ngtemps ?
— Olil pas tout à fait!.,. Je le garde... j'y travaille même souvent... car je l'aime, moi, ce logement... Je l'aime parce qu'il me rappelle le temps où vous l'habitie/.. Tant que je serai dans cette maison, je ne m'en sé|iarerai pas.
Un doux sourire reparait sur les lèvres de l.aurentine; elle tend la main à Ailolphe en lui disant :
— Mais, mon ami, cela vous fait double dépense. Vous n'aviei pas besoin d'un autre apparUnient, il fallait taire comprendre cela à Votre fi:mme.
Le jeune mari sourit amèroincnl :
— l'aire entendre raison à Clonnde! Oh! il n'y « pas moyen. Elle se f.khc dès (|ue je veux lui faire une observation.
— Mais vous aurici le droit de vous fâcher aussi, vous.
Et moi, je vous corrige tout de suite, monsieur. . . — Page 46.
— Oh! je ne veux pas en user.
— Eh hieii. je vais aller la voir. Peut-être, de ma part, quelques bons conseils ne seront-ils pas mal reçus.
— E-sayez ma chère marraine ; mais, entre nous, je doute que vous soyez plus heureuse que moi.
Madame Beaunoir se rend chez la jeune mariée, qu'elle trouve avec son amie Malvina et en train de parcourir un journal de modes. Clorinde reçoit Laurentine poliment, mais avec froideur, tout en lui disant :
— 11 y a bien longtemps qu'on ne vous a vue, madame; votre filleul était irès-inquiet de vous.
— Je suis heureuse, madame, de savoir qu'Adolphe ne m'avait pas entièrement oubliée..
— Madame n'a point paru au bal di; tes noces, il me semble? dit madame Doubleton.
— Non, madame, j'étais fatiguée, et, comme je ne danse pas, le bal a peu d'attrait pour moi...
— Ah! je ne vous rts-emble pas, s'écrie Clorinde, je voudrais alK" ^u bal tous les soirs.
Jais vous tomberiez bientôt malade.
— Par exemple! ce sont ceux qui ne dansent plus qui disent cela.
Malvina se pince les lèvres en riant. Laurentine reprend :
— Je suis allée pour vous trouver dans votre logement de l'entresol. J'ai été fort surprise d'apprendre que vous l'aviez quitté.
— Ah! Dieu merci! Il était coquet le logement de l'entresol ! j'y serais morte d'ennui.
— Je l'ai habité dix ans, moi, et je ne m'y suis pas ennuyée un seul instant.
— Comment ! madame, vous avez liabité dix ans cet affreux repaire? dit Malvina, mais vous avez dû y avoir dix fois la jaunisse !
— Pas que je sache, madame ; il est vrai que je m'occupais touie la journée de mes affaires, et c'est irés-bon pour la s.Tiité
— Enfin, madame, vous conviendrez, je pense, que ee logement est plus beau, plus pai que n'était votre entresol.
— Cela est vrai, madame, unis c'est un grand surcroît de dépenses dont vous chargez votre budget.
— Je crois avoir apporté une assez belle dot à mon mari pour qu'il me loge convenablement.
— Mon Dieu, madame, si votre mari n'avait que cela pour soutenir sa maison, je vous certifie qu'elle ne tiendrait pas longtemps. Heureusement elle valait bien quatre fois votre dot, et Adolphe ne songe pas qu'à danser, lui.
Clorinde devient écarlate; elle s'écrie :
— Est-ce donc pour me donner des leçons que vous êtes venue ici, madame? Je vous préviens que je n'en reçois de personne, pas même de mon père. Mais il ne m'en a jamais donné, lui.
— Ne vous fâchez pas; je n'ai nullement l'intention de vous donner des leçons. Je vous parle dans votre intérêt. Vous avez un mari qui vous aime, qui fait toutes vos volontés. C'est donc à vous de ne point abuser de cet ascendant pour lentrainer dans des dépenses folles.
— Si mon mari fait toutes mes volontés, c'est son devoir. Je ne l'ai épousé qu'à celle condition. Et je saurais fort mauvais gré aux personnes qui l'engageraient à se conduire autrement.
Laurentine se lève en disant à Clorinde :
— Adieu, madame. Vous repoussez mes conseils ;je désire qu'un jour vous ne regrettiez pas de ne point les avoir suivis.
— On se salue avec cérémonie, et Laurentine s'éloigne; mais, dans la cour, elle trouve Adolphe, qui l'attendait et lui dit :
— Eh bien, vous avez parlé à ma femme?
— Oui, mon ami, et je dois convenir que vous aviez raison : je n'ai pas été mieux écoutée que vous.
— Vous ne vous êtes pas fAcliée, j'espère?
— Non. Seulement, je crois que mes visites sont peu agréable à voire femme, et je ne lui en ferai guère.
UN MARI DONT ON SE MOQUE
— Ah ! ma marraine. Et moi, moi ! dois-je souffrir dts torts d'une autre?
— Non, je viendrai vous voir quelquefois, vous, mais à votre bureau, car je suis bien siire do n'y jamais rencontrer votre femme. Au revoir, mon ami, au revoir.
Et Laurentine s'éloigne en portant son mouchoir sur ses yétix.
Un mois après cette visite, Clorin'le, qui, depuis quelque temps, devenait très-maussade et se plaignait saas cesse de mauï de cœur. Cl. nonce à son mari qu'elle est enceinte. Adolphe p(*a§se un cri de joie en disant :
— Quel bonheur!
Mais sa femme secorié fà (été êti iniirmurant s
— C'est cela, vous êtes tt-iiteiiij taOs! Voilà biéft lès tioftimes ! Il ui- femme est enceifiltfy éelâ bè Ips pti*e de Heti ; ils iîè sont psisj malades, ils peuvent êOHUtitiëi tk coiitiif de s'dtnuset ëattittië à leur ordinaire.
— Ceci ne saurait é'àdi-êsÉef A WM/ fitofihdej car tttOs Sàiei bien que je fie cours f)à«j et que fflofi èeùl âifitlSeHjeflt est êe m'occuper de fties affaîfès*
— Mon Diefl, c'est (rOssJblê j htah fie que je sais^ 6*fesf qti§ biêfilôt )c :^erai hriVée de daflse^ de soirées, de pàf-ties de plâisii-.;. Ah ! c'e-t affi-eui I... Ëi à fetHrék êe l'hlVef !...• totite là sàisofi des bals ?eti pefdue pOU*- Bioi.
Ailolphe ffe dît plus fkri, tuais M ést affligé dé Voir sa fémiiie contranée de ce dottt ttrdinàîrediertt les aulresseiflontrent fîères ; il ^e demande comttieHt on peut pf-éféto des tels à ce doux (itj-ê de mère, le pUis beilli (ju'une femnie J)Uisse poHef;
Pendant quelqfié temps encore, Gltffinde se lUffe avec ardeuf â ces plaisirs qtii vont lui éçhappëf pour «juelque temps; ël lorsque enfin elle est obligée d'y redOdcer, elle di-vic-nt d'une humeur insupportable, et son mari He fient plds obtenir d'elle uH sourire. Neuf mois juste après soft fflalîàge, elle donne lé joiir à une fille. Adolphe aurait désiré ^Ue Madame Beâiirieir fiit là marraine de cette enfant; mais Sa femrâè' accueille fort mal cette pioposit'on et lui dit :
— La niarraifie de ma (îUe, c'est Malvina, et le parrain, M. Edouard Valdeville. 11 y a longtemps que cela est convenu entre nous.
— Mais je connais fort peu ce M. 'Valdeville, et il me semble qu'il était plus convenable de prendre votre père.
— Vous n'entendez rien à tout cela, monsieur; ce qui est convenable, avant tout, c'est que Malvina ait pour compère une personne qui lui plaise.
— Et comptei-vous nourrir, ma chère amie, ou faut-il s'occuper d'une nourrice?
— Nourrir!... moi, nourrir! Ah ! voilà qui serait joli! 'Vous mé prenez donc pour une fermière, monsieur? J'ai déjà retenu une nourrice qui emportera l'enfant.
— Vous ne voulez pas d'une nourrice sur lieux?
— Non, vraiment! pour entendre toute la journée les criaillcmeiils, les pleurs d'un enfant! Ce serait à n'y pas tenir.. D'ailleurs, les enfants sont beaucmp mieux àla campagne qu'à Paris... TOUS devez savoir cela, nMii-ieur?
— Au fait I se dit Adolphe, je crois qUë tna fille sera fliieux là qu'auprès de sa idère.