TOUS
— Assez, monsieur, assez ! Il y a de ces détails de ménage dans lesquels nul ne doit s'immiscer. Vous jouez en ce moment un rôle fort ridicule.
— Ridicule!... Comment?... Vous avez dit ridicule, je crois.
— Oui, monsieur, je l'ai dit et je suis prêt à le répéter.
— Ah! c'est tiop lort. Vous m'ëlonni z l)eaucoup dans ce moment Je dirai plus... non, je n'en dirai pas plus. Adieu, mon gendre. Je suis attendu... je suis très-attendu même... Ah ! je suis ridicule '.'.. Pardieu, si un autre m'avaitdit cela... Mais dans votre bouche cela ne peut pas me (iù:her... Il y a quelque chose qui ne va pas.
M. Flutayot part en essayant de sautiller, mais comme il n'est plus léger et n'a jamais été leste, il va se cogner contre le bureau de Puceron, qui lui dit eu riant :
— Vous ne pouvez pas encore ilébuter à l'Opéra.
Cependant Adolphe est demeuré triste et pensif; ce que sa femme vient de lui faire dire lui prouve que, loin de parvenir à se faire aimer d'elle, il ne peut trouver une p( tile place dans son cœur. Mais il cherche encore à l'eicuser en se disant :
— Dans sa position, les femmes ont presque toujours de l'humeur, des caprices. Il faut donc lui pardonner cette nouvelle boutade. Elle est encore mère, ne la contrarions pas.
A l'heure du diner, Adolphe monte à sona(ipartcment.C!orinde reçoit son mari d'un air rogue, insolent, et lui dit aussitôt :
— Je pense, monsieur, que vous avez vu mon père. Vous savez quelle est maintenant ma résolution : je veux coucher seule, c'est un parti bien arrêté.
Adolphe rapproche sa diaisc de celle de sa femme «t essaye de lui prendre la main, en lui disant avec douceur :
— D'abord, ma chère amie, il n'était pas nécessaire de faire Bilervenvr M. Flutayot dans cette aflaire Quand vous avez quelque chose à me dire, je ne crois pas que vous redoutiez de me parler. Si votre nouvelle résolution est prise dans l'intérêt de ToUre santé, de votre commodité, vous savez bien que je serai prêt
à m'y soumettre. S'il en est autrement, je puis vous demander en quoi J'ai mérité d èlre Irailé par vous avec tant de rigueur.
— Mon Dieu, monsieur, je n'ai pas besoin de vous répéter ce que je vous ai déj i dit ! s'écrie t'.lorinde en retirant vivement sa main, que son niaii avait prise. Je veux coucher .seule. J'aurais dû le vouloir plus lot, je ne serais pas encore condamnée à me priver de Ions plaisirs peuchint six on sept mois.
— Il suffit, madame ; je ferai dresser un autre lit près du vôtre.
— Par exemple !... pour que ma chambre ait l'air d'un hôpital! Ne vous en avisez pas monsieur! Vous avez gardé votre joli entresol, je le sais. Vous allez souvent vous y enfermer... y rêver sans doute, car ce logeiueiit doit vous rappeler de tendres souvenirs. Vous pouvez fort bien y coucher et me laisser mon appartement. 4.
— En effet, madame, j'ai gardé le petit entresol habité autrefois par ma marraine, et s'il me rappelle de doux souvenirs, c'est qu" je ne suis point un ingrat, moi; c'est que je conserverai toujours dans mon cœur la plus tendre amitié pour celle à qui je dois tout.
— Ah ! ah! ah! vous n'aviez pas besoin de nous dire cela, monsieur. Mon Dieu ! on sait bien quels sentiments vous avez pour cette femme... tout le mon le le sait. C'est assez visible, d'ailleurs, et, le jour de mes noces, tout le monde a été frappé de la façon indécente dont vous vous regardiez tous les deux.
— Que voulez-vous dire, madame, et de qui parlez-vous en disant : celte lemme ?
— De qui ? mais de votre maîtresse! de celle que vous appelez si tendrement votre marraine!... de la belle madame Beaunoir enfin.
— Ma maîtresse ! vous osez dire que ma marraine était ma maîtresse' Ah! c'est infâme, cela! outrager la plus vertueuse, la pins honorable des f uimes !
Adolphe s'est levé, il marche à grands pas dans la chambre, ses traits sont contractes par la colère, elle éclate dans ses yeux. Clorinde rit beaucoup de le voT dans cet état. Elle reprend :
— Ali ! monsieur est furieux, parce qu'on n'est pas dupe de sa liaison intime avec celle dame !.. Mais vous croyez donc le inonde bien bète ! Si vous n'aviez pas été son amant, est-ce que madame Beaunoir se serait dépouillée en votre fjveur de la plus grande pjrtie de sa fortune ? On peut faire du bien à un filleul, mais cela ne va pas jusqu'à lui donner pour rien sa maison di; commerce. Oh ! ce que j'en ilis n'est |"as que je s^is jalouse de celte dame. Qu'elle vous adore tant qu'elle voudra, cela m'est bien égal ; seulement, ce que je veux, c'est qu'elle ne se permette plus de venir ici pour m'y donner des leçons d'économie. Je vous préviens que je la recevrai fort mal
— Vous n'aurez pas cette peine. Madanie Beaunoir ne reviendra jdus ici ; je lie souffrirai pas qu'elle s'expose à entendre les propos odieux que l'on y tient sur son compte .Mais que d autres que vous ne les répètent pas, ces calomnies infâmes, car je vous jure que je ne serais pas alors aussi patient que je l'ai été avec vous.
Adol|ihe a quitté brusquement sa femme, qui a beaucoup ri et est enchantée de l'avoir mis en colère. Les natures méchantes fout le mal pour le plaisir de le faire; Clorinde ne gagnait rien à rendre sou mari malheureux; mais son amie Malvina lui avait dit qu'une femme ne doit jamais ciaindre ilc faire de la peine à son mari, et que c'est le meilleur moyeu pour èlre maîtresse chez soi.
Quand il ne s'agissait que de lui, quan I û'élait sa personne ou .ses actions dont on ^e moquait, le jeune mari avait toujours été très-patient ; il supportait sans .se plaindre les moqueries de .sa femme, les railleries de son amie et les sottises de son beau -père. Mais on vient d'outrager une [lersonne qu'il vénère, qu il respecte, pour laquelle il donnerait sa vie ; cette fois, il ne pardonne pas. Il est rentré dans son petit logement de l'entresol, il envoie chercher un tapissier et lui ordonne d'y apporter sur-le-champ tout ce qu'il faut pour qu'il puisse y demeurer Dès le même soir il s'y établit tout à fait et éprouve comme un secret bien-être en se retrouvant là, comme au temps où sa marraine l'habitait. En se couchant, il ne peut s'empêcher de se dire :
« Elle, ma maîtresse 1... Ah! j'aurais été trop heureux, et jamais je n'aurais changé ce bonheur-là contre la fortune la plus brillante. Us disent que nous nous aimons, que tout le monde s'en aperçoit. Si cela est, nous avons doue été bien bêles tous les deux de ue point nous contenter de ce bonheur Moi, je n'en demandais pas d'autre. C'est elle qui a voulu me marier. Ali ! quelle sottise
de Touloir faire des mariages ! Laissoz-los donc se faire tout seuls, et ne vous mêlez jamais de nouer ensemble deux cxislences qui souvent n'ont pas entre elles la moindre sympatliie.