‹ Le roi des gabiersChapitre 93 sur 103 · BAPTÊME DU PETIT JULES · texte numérisé non relu

BAPTÊME DU PETIT JULES

Lorsque Laurentine vient un jour dans les bureaux de son filleul, croyant le trouver dans son cabinet, Puceron salue profondément son ancienne patronne en lui disant :

— M. Corniquet était un peu indisposé hier, il n'est pas encore descendu ; vous le trouverez chez lui, ma lame.

— Très-bien! répond la belle veuve^ qui se dispose à sortir par la cour jiour se rendre au logement du premier.

Mais le petit commis l'arrête, en ajoutant d'un air mystérieux.

— Pas de ce côié, madame. Monsieur et chez lui et non pas chez madame. Ne confondons pas.

— Que voulez -vous dire par là, monsieur Puceron?

— Je veux dire, madame, que depuis un mois environ monsieur n'habite plus avec sa femme... je pourrais même ajouter ne cohabite plus. Mais l'un est toujours la conséquence de l'autre. Monsieur a tout à fait repris son entresol ; il l'a fait remeubler, il y couche, il y mange même assez souvent.

— Mou Dieu ! qu'est-il donc arrivé pour amener cette séparation ?

— Ah ! ma lame ne sait pas, ,. parce que madame ne vient plus ici que fort rarement.

— En cfTet, il y a trois mois au moins que je n'y suis venue.

— Depuis ce temps, madame, il est survenu un second |ioupon.., c'est à-dire il n'est pas encore né, mais il pousse ; il paraît qu'il pousse très-bien.

— Ah ! madame Adolphe est encore enceinte î

— Justement, madame.

— Mais ce ne peut pas être cela qui ait brouillé les deux époux?

— Il paraît que si.,, d'après quelques mots que j'ai entendus jiar-ci par-là... Pauvre patron ! uu' homme si bien fait pour être heureux... qui travaille comiui; quatre!.,. Mais il paraît que son épou.se trouve qu'il travaille trop,

Laurentine n'en écoute pas davantage; elle se hâte de monter le petit c.scaliur de communication et arrive dans son ancien logement, où elle trouve Adolphe seul, tnsie, pensif, au coin de son feu, 11 jette un cri de joie en apercevant sa marraine. Celle-ci lui prend la main, qu'elle presse avec force dans les siennes, en lui disant :

— Vous êtes souffrant, vous avez des chagrins, des ennuis, et vous ne me le faites pas savoir 1

— A quoi bon vous afUigcr par le récit de peines auxquelles vous ne pouvez rien ?

— Je ne puis rien!... Quoi! pas même vous consoler?

— Oh ! si fait, votre présence seule dissipe mon malaise; près de vous, je ne suis plus malade, je me sens guéri,

— Que sc8t-il p.is<é entre vous et votre femme? Vous avez chacun votre appartement, à présent?

— Ceci n'est que la suite de la position de Clorinde. Elle est furieuse contre moi, parce qu'elle est encore enceinte. Elle m'a pris en aversion. Je cro s que cela lui a été facile, car elle ne m'a jamais aimé. Elle m'a banni de sa présence,., je me soumets,

— Mais, mon ami, cela n'a pas le sens commun. Que, se sentant souffrant'', votre femme veuille faire lit à part, cela peut se coin|ircndic ; mais vous bannir de sa présence, vous si bon... trop lion |iour elle! Non, ce sont de mauvais conseils qui perdent votre femme. Je vais aller lui parler.

Laurentine a fait un mouvement pour se lever; Adolphe la retient viv(^meiit en .s' écriant :

— Non, vous n'irez pas la voir... Il ne le faut pas, je ne le veux plus!

— Comment! vous me défendez d'aller voir votre femme? Qu'ett-ce que cela signiiie?

— Cela Hignide que je ne veux pas que vous vous exposiez aux

imprrtinfnces de quelqu'un qui a osé vous outrager... vous soupçonner, vous! Ah! de giàcc, ne m'en demandez pas davantage, ma chère marraine. J ai pu supporter les sottises, les mauvais procédés qui ne s'adressaient qu'à moi. Mais entendre calomnier une personne qui a droit à mon respect, à ma reconnaissance!,,, je ne le pourrai pas. Oh ! non, je ne le souffrirai jamais,

Laurentine n'en demande pas plus; elle devine «"a mi'Artnlnhp n'a fait que lui laisser entrevoir ; on sait que f > i , à demi mot, surtout quand il s'agit d'affaires r Lile passe

près d'une heure avec son filleul et lui dit en t:

— Mon ami, si j'étais de ces fr mines que ( effarouchent, je vous dirais : « Ne venez pf serait encore donner prise à la médisance, » y au contraire: « Venez me voir le plus fOiivcii

notre conscience est pure, il ne faut pas que la c.douinie'jeli- ù froid sur notre amitié. »

Plus la belle Clorinde avance dans sa gros; ,i-

meur devient intolérable, parce qu'il lui fa vr

entièrement de ces plaisirs qui sont pour elle i,;

bonheur. Mais son mari ne s'expose plus que i^^ iu. •-

reproches, car lorsqu'il lui demande des nouvelles de s.< j

lui répond avec aigreur;

— Ma santé, monsieur, je vous conseille, en effet, de > ;.s eh informer! Elle est ce que vous l'avez faite, c'est-i-diri- que je souffre continuellement; mais, grâce au ciel, cela va finir cl fw. recommencera plus.

En effet, Clorinde met au monde un fils, e -rh.'inlé

d'avoir un garçon, fait demander à sa femme si, ceuc lois, ciic s'est occupée d'une marraine et d'une nonrricp à auoi madame répond :

— Je ne me suis occupée de rien. Que m - "o voudra, mais qu'il me laisse tranquille, qut

parler d'enfant ! 11 est bien temps que je t' . santé.

Aussitôt Adolphe monte en voiture, se rend chez ri-.dr.m*; Boat; noir et lui demande si elle veut bien accepter pour son fils Laurentine, non-seulement ac charge de trouver sur le champ une bonne r veau né. Le baptême est fixé au lendeni liu. sa marraine, Adolphe songe qu'il n'a point ( à Laurentine si elle a quelqu'un à lui propo>

— Personne, mon ami.

— Diable ! il nous faut un pirrain, cepen .iii ., \n i >\ y: prenais Puceron ? Ce pauvre garçon a été si i'! ilheureui le jour de mon mariage, que cela le dédommagera un

a éprouvés ce jour-là.

— Vous avez raison, mon ami, prenez P note gu'çon, et je suis siire que cela lui fei parrain de votre fils.

— C'est convenu, je vais le prévenir.

En apprenant que son patron le choisit pour parrain de son fils et lui donne madame Beaunoir pour commère, Puceron est si content qu il jette sa plume en l'air, renverse sou encrier et va embrasser le père Putois; puis il prend son chapeau et ^e sauve eu disant :

— Je vais m'occuper des préparatifs, des détails, des cadeaux qu'exige mon nouvel emploi.

— Puceron, ne faites point de dépenses, point de folies., madame lîeannoir vous le défend.

— Mon cher patron, quand on a l'honneur de tenir voire fils sur les fonts... on ne doit pas craindre d'en dépenser... Tiens! c'est un jeu de mots... J'ai tout ce qu'il me faut pour m'habiller.,, seulement je voudrais... mais j'en aurai .. Je vais m'en faire mettre des neufs... oui... je serai digne de donner la main à ma n-dev.int [patronne.

Puceron disparaît sans en dire davantage, et Adolphe va voir son fils, que la garde a porté dans son entresol parce que ses cris ineoniniodaient madame sa mère.

Une heure ne s'est pas écoulée, lorsque Laurentine amène à Adolphe une bonne grosse paysanne de Morfontainc, qui adulait pour nourrir 1rs quatre fil^ Aymon, si ce quatuor était revenu au nmiiile. Le petit Jules, r'esl le iionique Laurentine donne d'avaiirc H son nouveau filleul, se ji'lle avec ardeur sur le globe qu'on lui présente. Tout nnmmcc que ce sera un gaillard qui ne demande ipi'à bien vivre.

Le lendemain k dix heures du matin, Puceron, habillé de noir.

UN MARI DONT ON SE MOQUE

rliargc 'le lioîles de dragées et de cartons à gants, se présente le- \anl Adolphe, en Ini disant:

— Ml' voilà sous les armes...

— Trcs-iiien, Puceron... mais, c'est singulier... je vous trouve plus grand qu'a l'urdinairc... Vous n'êtes pas monté sur des oihas-ts, copeiulant ?

— • Non, pjtron, maisjc mo suis fait poser des talons beaucoup plus liants. . quatre cenlimètres de plus... Comme ça vous rend t. Mit de suite h 1 honimu! .. Vous concevez que pour donner la main à ma.lauie Beaniioir, qui est grande, j'ai dû me rendre digne d'èti c son cavalier.

— Je vous ocrlifie que mi mairaiuo vous trouvait fort bien co'nnic vous éliez.

-- r.'cst pos^il■Je, mais maintenant elle mo trouvera mieux.

— Mdi, ji.' crains que ces hauts talons ne vous fassent tomber...

— Oti ! il n'y a pas de daugir!... j'y suis déjà habitué!...

r.t pour prouver cpi'il csthal'itué àses nouveaux talons. Puceron \' m arpenter vivcnioul la salle des bureaux, il glisse, et va s'étaler sur le vieux Putois, qu'il entraîne avec lui eu voulant s'y rel. nir. Le vieux commis ramasse sa perruque, qui s'est détachée dans sa chute, et Puceron se relève en s'ccriant :

— Ce n'est rien!... j'ai glissé, mais ce n'est pas laf.mte de mes la'ous... c'est une pelure de pomme que j'ai rencontrée...

— Personne n'a mangé de pommes ici, dit le père Putois avec humeur.

— Mettons une poire, mettons une orange, si cela vous fait plaisir. . mais certainement j'ai glissé sur quelque chose.

On monte en voiture avec la nourrice et l'enfdiit, et l'on va prendre la marraine, qui ne peut s'cmpècher de lire en voyant l'uc.rcn grandi. Celui ci présente ses dragéi.'S, ses gants, fourre dis b'inlions dans toutes les poches de la nourrice, puis on part pour la mairie cl rcgli>e. Puceron no glisse qu'une fuis dans l'escalier et ne trébuche que ikiix fuis dans l'église, mais Adolphe, qui VI ille sur lui, le retient il temps.

Le petit garçon est baptisé et nommé Jules-Laurent Corniquet, puis on revient chez Adolphe. La nourrice doit repartir à quatre lieurcs, dans la même journée. Il faut que Laurentiiic achète surle champ une layette complète pour l'enfant, car sa mère ne s'étail occu|iécde rien. Mais à Paris, avec de largent, on a bientôt tout ce qu'on désire. Avant que la nourrice parte, Adolphe fait demander à sa femme si elle veut embrasser son fils; madame fait répondre qu'elle a mal à la tète i-t ne veut recevoir personne.

— Pauvre petit ! dit Adolphe en couvrant son fils de baisers, ta mère te repousse déjà!... Elle ne te pardonne pas- de l'avoir privée de quelques bals, de quelques fêtes!...

— Que sera-ce donc', murmure Laurentinc, quand elle saura que j': suis sa marraine!

— Kt moi son parrain, dit Puceron.

— Mais sois béni, pauvre enfant! si ta mère te ferme ses bras... nous t'aimerons bien, nous... J'apprendrai à ta .sœur à te chérir, et nous irons souvent te voir... N'est-ce pas, madame, que vous voudrez bien venir avec moi voir votre nouveau filleul?

— .Assurément, mon ami, c'est mon devoir d'ailleurs... mais ce Sira aussi un plaisir.

— Eh bien! et moi donc? s'écrie Puceron, est-ce qu'on croit (pie je n'irai pas lui porter des bonbons?... seulement je ne mettrai pas mes hauts talons ce jour-là, parce que à la campagne cr u est pas la peine.

I,a nourrice est bien étonnée de ne point voir la mère de ."^ou pi lit nourrisson. Elle s'écrie que c'est la première fois qu'elle niiporte un enfant de Paris sans que sa mère l'ait tendiemeiit (iiiliiassé; elle assure que cela n'est jamais arrivé à aucune iioirrice de sa connaissance. Alors Puceron s'écrie :

— On prétend qu'il n'y a rien de nouveau sou^ le soleil : voilà la preuve du contraire!

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