LE TEMPS MARCHE
t,u,Miui trois années s'écouler depuis la naissance du petit Ji;lrs. IViidant ce laps de temps aucun rapprochement ne s'est (I, éfé nitie Adolphe et sa femme; cette dernière, une fois remise a-' suites de sa couche, a recommencé sa vie de folies, de dissi-
pations. Elle va dans le monde sans son mari, auquel elle a donné . la réputation d'un ours; bien heureux encore lorsqu'elle n'y ajoute pas l'épithèle d'imbécile. Mais tout occupé de ses affaires, de son commerce, le pauvre mari ne prête aucune attention aux sots propos qui quelquefois bourdonnent autour de lui; il ne songe qu'à gagner de l'argent, il lui en faut d'abord pour subvenir aux dépenses de sa femme; celle-ci le prodigue sans jamais compter. Lorsqu'elle n'a plus de fonds, on voit la femme de chambre de madame arriver dans le bureau avec un petit mot de sa maîtresse, qui ne contient que ces mots : ,
« Monsieur, « Remettez, s'il vous plaît, mille francs pour moi à ma femme de chambre; je n'ai plus d'argent, b
La somme seule varie, suivant les emplettes que madame a l'intention île faire, et monsieur fait toujours honneur à cette lettre de change de sa femme, quelquefois en levant les yeux au ciel, car il pense à ses enfants; mais alors il travaille avec une nouvelle ardeur, pour réparer les brèches que madame fait à sa fortune.
Tant que ses enfants ont été en nourrice, le plus grand bonheur d'Adolphe a été d'aller les voir, accompagné de Laurentine, qui a pour eux la tendresse d'une mère. Lorsqu'ils sont d'âge à quitter leur nourrice, c'est encore madame Beauiioir qui trouve h Auteuil un établissement Imt cher, mais parfaitement tenu, dans lequel ou re charge des tout petits enfants, trop jeunes encore pour être en [lensioii ; là on s'occufie d'eux constamment, rien ne leur manque, ce qui n'empêche pas Laurentine d'aller encore souvent les visiter, et Adol|ilie de courir les embrasser lorsqu'il a un moment à lui.
Avant de mettre la petite fille dans cette pension, Adolphe a demandé à Cloiinde si elle désirait prendre la petite Juliette avec elle. Mais la jeune femme s'est écriée :
— Prendre avec moi une enfant qui n'a pas encore trois ansT... par exemple 1 Et qu'en ferais-je? Est-ce que vous croyez que je vais me mettre bonne d'enfants, monsieur ?
— Une mère ne ressemble jamais à une bonne d'enfants, madame... le monde ne s'y trompe pas.
— C'est possible, monsieur, mais moi je ne veux pas me f»iro promeneuse d'enfants. Quand ma fille aura dix ou douze ans, à la bonne heure, elle luirchera toute seule!...
— Mais comment voulez-vous que vos enfants apprennent à vous aimer, madame, si vous les tenez si longtemps éloignés de vous?
— Ceci me regarde, monsieur, ne vous en inquiétez pas Après cette conversation Adolphe s'était borné à donner à sa
femme l'adresse de la pension de ses enfants; mais madame déclare qu'elle ne va pas voir sa fille, de peur de voir en même temps son fils qu'elle a en horreur, surtout depuis qu'elle sait qu'il a eu pour parrain et marraine Puceron et madame Beaunoir. Laurentine a essayé, mais en vain, d'opérer un rapprochement entre les deux c|ioux. I oin de s'y prêter, Clorinde évite toutes les occasions de .se trouver avec son mari. Elle dîne en ville presque tous les joins, et lorsque, par hasard, el e dîne chez elle, elle s'arrange de façi.n à ce que ce soit toujours deux heures avant ou deux heures .Tpiès celle du dîner de son mari. Fatigué de ces mauvais procédés, Adolphe a cessé entièrement de se rendre chez madame aux heures du repas. Il mange chez un traiteur, comme s'il était garçon.
— Quel ménage!... se dit Puceron, et quelle mauvaise idée a eue madame 15 annoir de marier un touitereau avec une pic grièchc... .Mais il est impossible que cela dure longtemps comme cela 1
Depuis quelque temps M Flutayot ne paraît plus chez son gendre ni chez sa fille. Adolphe s'en étonne, bien qu'il ne regrette uuUeluentles visites de son beau- père. Mais le petit commis, qui sait tout ce qui se passe, lui dit un jour :
— Savez-vons, cherpalroUj ce que votre honoré beau-père fait en ce moment ?
— Mais... la cour à sa danseuse, probablement !
— Oui, il est plus que jaunis épris de la belle Amintas, qui se moque de lui et de ses quatre cheveux, cela va de source... Comme cette dame voit qu'elle a afTaire à un vieux toqué, vous concevez qu'elle ne ménage pas ses écus. Or, pour subvenir aux dépenses folles que lui fait faire sa maîtresse, M. Flutayot s'est mis à jouer à la bourse. Mais il n'y est ni heureux ni adroit , et en ç«
UN MARI DONT ON SE MOQUE
moment il est en train de se ruiner, si ce n'est pas déj'i fait.
— Vraiment, Puceron, vous croyez que mon beau-nère juue à la Bourse?
— J'en suis positivement certain... je le sais d'un employé d'agent de change qui connaît mieux que personne l'état de fortune de M. Flutayot, et prétend qu'avant peu ce monsieur n'aura plus la moindre couverture, ce qui, en terme de bourse, signifie qu'il n'a plus le sou.
— Diable !... à son âge... se conduire ainsi!... Que fera-l-il, s'il est ruiné''...
Je lui conseille de se faire claquenr de sa. danseuse... vous
me direz qu'il l'est déjà ! mais moi j'entends applaudisseur... romain... chevalier du lustre enfin !... C'est, je crois, le seul emploi qu'il sera en état de remplir.
Quatre semaines après cette conversation, lafemmede chambre de Clorinde arrive le matin dans les bureaux et se dirige vers le cabinet d'Adolphe; mais Puceron lui dit :
— Le patron est absent, mademoiselle.
~ S'il est chez lui, à l'entresol, je vais y monter...
— Non, il n'est pas chez lui, je vous répète qu'il vient de sortir pour affaires...
— Qui est-ce qui me donnera de l'argent, alors?... car madame m'a dit : « Vo'is me rapporterez douze cents francs... »
— Mademoiselle, ce ne s«ra ni moi ni mes collègues... ceci regarde monsieur; ayez la comjilaisance de revenir...
— Allons, je vais dire cela à madame, mais je suis sûre qu'elle va me gronder...
— Pourquoi ? Ce n'est pas votre faute si le patron est sorti !
— C'est égal, madame me grondera tout de même... Je reviendrai dans une heure.
La femme de chambre est partie. Puceron se frotte les mains en se disant :
— Dans une heure le patron ne sera pas rentré, car j'ai bien dans l'idée qu'il est allé voir ses enfants à Auteuil. Je ne l'ai pas dit à cette fille, parce que nous n'avons pas de comptes à rendre à madame ..qui ne nous rend jamais compte de ses actions. Pauvre patron!... Et si ce qu'on dit est vrai !... Mais ce n'e^t pas moi qui irai lui rapporter ces propos-là!... Il le saura toujours assez tôt !.. Il y a de bonnes gens... de ces bons amis qui ne manqueront pas de lui dire : « Mon cher, votre femme vous trompe... elle vous en fait porter ! .. Ouvrez donc les yeux !... » Comme c'est aimable de dire cela à un mari! et comme ça lui fait plaisir! C est pour lui rendre service, dites-vous! Non! c'est pour faire du scandale, pour amener des scènesdramatiquesentre les époux... et a(in!s lesquelles le pauvre mari n'est pas moins ce qu il était auparavant. 11 faut donc prendre cela sans sourciller et sans soulUrr mot? me direz-vous Non... mais il faudrait être assez adroit pour punir les coupables en prenant toute autre raison pourmotivir votre vengeance... C'est diflicile... mais ce n'est pas impossible.
L heure est à peine écoulée, et la femme de chambre revient avec son petit papier à la maui.
— Monsieur est revenu, j'espère?
— Non, mademoiselle, monsieur n'est pas encore rentré.
— Ah ! mon Dieu I comment donc vais-je faire ? Madame m'a dit : « Ne revenez pas sans l'argent. »
— Alors vous pourrez rester ici fort longtemps.
— Mais voilà le petit reçu de madame .. elle m'a dit : «Avec cela, un des commis peut vous donner ce que je demande; il n'est pas indispensable que ce soit monsieur. »
— Mideninisclle. c'ist monsieur (pii a les clefs de la caisse. Q.iand il y a qiielipie iffi t à payer, il nous laisse l'argent néces- Baire, mais pas davantage... Oh ! W palruuest ini Ikjiuuh' d'ordre! il .sait à un centime près ce que l'on doit payer ou recevoir dans la Journée.
La femme de chambre attend encore cinq miimtes, puis elle s'en va en s'écriant :
— Ah ! ma foi, tant pis ! je ne peux pas passer ma journée ici ; j'ai MM liiil. tte à faire aussi.
Mais, ipii lipirs instants après le départ d ■ cette fille, on voit pour la iirriiiièic fis l'épouse du patron entrer dans les linreaiix. Coriiideest pâle, agitée pir la colère; «es yeux senibleiit vrinjnir faire tout trembler devant elle, et elle Récrie d'un air arrogant :
— yu'ot e<' rpie cela sigmiic, nussieiirs? J'envoie ici ma fi'iiime de cliaiiibre pour qu'on lui remette douze cents franc» qu'il me
fan' ce malin, et on ne lui remet pas cet argent, sous prétexte que monsieur n'y est pas !
— Ce n'est point un prétexte, madame, répond Puceron en saluant la f'-nime de son patron. M. Corniqiiet est absent, et madame doit savoir que c'est toujours son mari qui donne largent qu'elle fait demander ici.
— Je dois savoir ! Non, monsieur, je ne dois point savoir. Que ce soit M. Adolphe ou tout autre qui donne l'argent, peu m'im- (lorie !... Qu'est ce que cela me fait, pourvu qu'on remette ce que je demande ?
— Je ne dis pas le contraire, madame, mais enfin c'est monsieur qui a les clefs de la cais e, et pas nous.
— Mais c'est intolérable, cela ! Et si j'ai besoin d'argent quand monsieur est sorti, il faut que je m'en passe ! Cela ne peut ail' r ainsi... Comment ! messieurs, vous n'avez pas d'argent ici?
— Par lonnez-moi , madame , j'ai là trois mille francs que monsieur m'a laissés, mais c'est pour payer un billet qui échoit aujourd'hui et qu'on va venir toiichir.
— Ah ! vous avez là trois mille francs, et vous refusez de donner douze cents francs à ma femme de chambre! Voilà qui est joli! Allons, monsieur, compti z-m 'i vite douze cents francs. Quant à votre billet, vous le payerez plus tard ; ça ne me regarde pas.
— Non, madame, cela ne se peut pas.
— Qu'est-ce que vous dites, monsieur?
— Je dis, madame, que je ne puis satisfaire à votre demande, car le payement d'un billet ne se remet pas. Il y va de la réputation, de l'honneur de mon palron. Ne |)oint piyer un billet à l'échéance I vous ignorez, madame, tout ce que cela peut avoir de grave pour un négociant. C'est risquer de [lerdre sou crédit, c'e-t presque se déclarer en faillite. Je tiens trop à l'honneur de mon patron pour lui faire celte injure. Je garde les trois mille francs pour payer son liilli t.
— Monsieur, vous m • dites un tas de choses qui me touche- 1 fort peu et auxquelles je ne tiens pas à rien comprendre. Finissons-en, je vous prie, car ma patience se lasse. Vous avez des fonds, j'ai besoin de douze cents francs, donnez-les moi sur-lechamp, je le veux.
— Non, madame, non, je ne vous les donnerai pas. Cet argent est sacré, il n'est pas pour vous.
Savez-vous bien que vous êtes un drôle... un iioli-son!
— Je serais tout ce que vous dites, madame, ti je cédais à votre demande.
Oser résister à la femme de votre maître!
— J'ai un patron, madame, mais je ne suis pas un domestique, je n'ai pas de maître.
— Oh I je devais in'altendreà cela de vous. Je vous reconnais... vous êtes cet affreux nain que M. Adolphe avait pris pour son témoin, et qui -avez fait tant de sotli-es à ma noce.
— C'est vrai, niadaine, j'avais fiit une chanson oii je célébrais vos vertus, vos qualités. Je ne faisais que des bèlises, ce jour-là.
— Et M.Adolphe vousa pris, je crois, pour leparraindeson fils?
— 11 ly'a fait cet honneur, madame.
— En vérité, c'est à ne pas le croire. Voyons, monsieur Puce... Puceau...
— Puceron, madame.
— Pour la dernière fois, voulez-vous me donner cet argent?
— Je suis désolé d'être obligé de vous refuser, madame, mais je vous répète que cela m'est iuipips--ible.
— C'e.st bie •, monsieur. Je vais trouver mon père ; il me donnera la .soiiime' que je demande ; puis je l'eiiveriai ici pour qu'il vous en fasse chasser.
Puceron sourit legi'rtmenl, loiii eu répondant :
— Madauii'... pour envoyer ici monsieur votre père, je crois que vous épr.iuverez quelques difficultés, cl qu'il vous faudra plus de douze cents francs.
— Qu'est-ce à dire, monsieur?... Qu'cntendez-voiis par là?
— Madame ignore probablement oii loge M. Flutayot en ce moment ?
— Mon père demeure rue Joubcrt ; je ne pense pas qu'il soit déménagé, car il me l'aurait fait savoir.
— Je puis vous i-erlilier, m.iilauie, (pie u.aintenant M. Flutayot n'est plus logé rue JiMiberl; vous ne l'y trouverez pas.
— En vérité I Et où donc est- il, à présent? vuus le savei probablement, monsieur, qui .savez tant de choses!...
— Oui, madame, je le sai.s... M. Flutayot e8t |)our le uiuiueut
rue fie Clichy, àja pri?on pour dettes, où ses créanciers l'ont fait incarcérer depuis huit jours.
— Quelle horreur ! quelle infamie ! oser me dire que mon pi;re est en prison !.. Vous mentez 1 vous êtes un misérable, un calomniateur!... Mon père viendra vous traiter comme vous le méritez, monsieur.
— Madame, je ne suis point un caiomniateur, je n'avance qu'un fait dont je suis sûr. Au reste, il vous est facile île vous en assurer. Allez rue Joubert, vous p'y trouverez plus M Flutayot ; mais allez à la pr(spi) de la rue de Clichy, vous l'y trouverez; vous VI rrez alors qoe je n'ai point menti.
Cloruide gj^rcbe à grands pas dans la salle ; «lie est en proie à la plus vive agitation ; ses djoigts sont crispés, sa respiration lialelanle ; cn^n e)le fi;ippo avec violence sur un mejjble, en s'écriant :
— Je vijis chez mon père, fliousieur, et si vous m'avez menti, comme jen'ei) doute pas, lF<H))jlez! Aujourd'Jiui même, vous .serez c'i.:s-é diicj... Et sj M. A4o)pb« ne te faisait pas, mon père viendra lui-mè»ie se faire justifie ',,..
— Je sej-aJs iiien dmvmé de le voir, madame... c^r «eja me pidiveraid «jji'il a (>ayft ses dettes.
Cl"ri:ide est s(Hii>i furieuse, en fermant les portes avec fracas.
— Mes^ieMfs, <jue pejjsez-vous de la femme élu pairon? dif Puceron en s'adre.'S4»t à *esde,ijs collègues. Ede est aimable, j]',es(t^ ce pas?... Mais mm <j(iei cj^augement en cinq années !.., CelUi diime, qui était idie, fiaiche, mignarde... et qui n'a encore que vuigt-trois ans, fil) parait près 4s trente Plus de fraîcheur» d'enibiMipoint j un leijit pâle, des yeuï fermés, maigre comme un clou... Tout cela ne serait rien si eite était bonne. .. mais vous veu.e? (l'avoir un és-'baDtilioo de sa douceur.
Peu de |*ja»)>s après la sortie Je madame, un garçon de caisse vient toucJI|«r te liUlet de trtHi jnille francs. Puceron le paye avec fierté, et s'écrie ensuite ;
— Si j'avais donné les douze cents francs à madame, quelle figure anrais-je fait devant cet homme? .. Oh! non, nw, il ne faut jamais Jraosiger avec rjionneur, avec VeiAcûiuéa, hn roènje que l'on devrait ameuter contre soi toutes les mécbaiHes femmes de Paris !