LA DOT — DEUX AMIES
Lorsqu'Adolphe rentre chez lui, le premier soin de Puceron est de lui apprendre ce qui s'est passé et de lui demander s'il a eu tort de refuser à madame la somme qu'elle demandait.
— Vous avait parfaitement agi, répond Adolphe ; je ne vous aurais point pardonné de toucher à la somme destuiée à payer un billet... cet argent était sacré... Mais que m'apprenez-vous? U. Flutayot est en prison ?
— Oui, monsieur, et pour une somme assez rùnde... on parle d'une vingtaine de mille francs.
— Pourquoi ne me l'aviez vous pas dit? ■ '
— Ma loi, mon>ieiir, s'il Xaut vous l'avouer, c'est que je craignais qu'il ne vous prit envie de payer pour lui...
— Kassun z-vous. Puceron, telle n'est point mon intention. Si mon b' au-père était malheureux sans J'avuir mérité, s il avait éprouvé des revers de fortune, des ladliles, je iiie serais fait un devoir de venir à sou aide ; mais M. Flutayot se ruine avec des daiiseui'es. . il se lait moquer de lui et trouve mauvais que je fasse lies enfants à ma femme. Il est trop juste qu'il reçoive le prix de ses folies Je travaille pour mes enfants, et non pas pour que mon beau-père donne des voilures et des diamants à ses maîtresses... Il (St Ires bon d'obliger les gens... mais quand ils en valent la ]ieine; et c'est de la duperie, de la sottise, de venir à l'aide de ceux qui se conduisent mal. . ou ne les corrige pas, et on y perd son argent.
— Bravo, mon cher patron, bravo ! Je suis enchanté de vous entendre parler ainsi... mais madame a dit qu'elle vous prierait de me chasser.
— Ne craignez rien, mon ami, madame n'a aucune puissance ici... et elle n en a plus que bien peu ailleurs ; les cinq années qui se sont écoulées m'ont donné de l'expérience... Je ne respecte plus en elle que la mère de mes enfants... mais il est temps aussi que je mette un terme à ses folies... Je crois Clorinde incapable d'oublier ses devoirs...
Ici Puceron fait une légère grimace, mais il a bien soin de se retourner.
— Mais elle jette l'argent par les fenêtres... Je ne dois pins le souffrir... En cinq années, savez-vous ce qu'elle a dépensé pour sa toilette, Puceron?...
— Ma foi non !
^ Cinquante mille francs. . Toute sa dot y a passé, moins trois cent cinquante francs que je vais aller lui porjter ,,
— Cinquante mille francs !...# les femmes!... ô les chiffons!... En cinq ans, je suis bien sur, moi, de n'avoir pas dépensé plus de cinq cents francs .. il est vrai que je ne porte pas de crinoline... Ainsi, madame n'aura pas ses douze cents francs?
— Non, elle recevra le solde de sa dot, Et, à l'avenir, je lui ferai pour sa toilette une pension raisonnaWe, mais suffisante... Deux mile Irancsparan pour sa toilette... trouy£Z-vous que cela soit suffisant, Puceron?
— Deux mille francs!... rien que pour sa toilette! Mais c'e-t trop, monsieur, c'est beaucoup trop... Je ne gagne que dix-huit cent francs, moi, vous le savez, et je vis, je paye mon loyer, jo m'habille, je fais honneur à tout avec cela... et j'économise encore quelques napoléons,
— Ce n'est pas la m^-mc chose... et dieux milie francs paraîtront fort peu d'argent pour «ne femme qui en dépensait dix mille... ^'iInporte ! l'avenir de mes enfants veut que je raet,te de I ordre dans ma maison Je vais ilfouver Clorinde et lui apprendre quel est son nouveau budget.
— Ah ! sapristi, patron, je ije voudrais pas être à votre place... Adoliihe S6. rend chez sa femme. En lui ouvrant, la femme de
ebambre semble embarrassée, pt dit :
— Je ne sais pas si madame est... visible...
— Viîible!... Est-ce qu'on ne l'est pas toujours pour son mari ?
— Mais... c'e.stque... madame a du monde...
— Eh bien... elle e.-l donc visible, alors ?
Et, sans s'arrêter davantage avec la camérisie, Adolphe marche yers la chambre de sa f nime qu'il ouvre brusquimei l ; i a|icrçoit alors le bel Edouard Valdeviiie, a^sis a'tc beaucoup de saus-laçon sur un divan, pi es de t;iorinde, qui demeuie fun surprise et ne peut s'empêcher de roiigir à laspect de sou mari.
M. Valdeville semble ne pas savoir s'il doit se déranger pour ce mari qui se permet d'entrer chez sa femme sans y être attendu. Cefiendant il daigne saluer légèrement Adolphe, mais sans se lever. Clorinde, qui a bien vite repris sou air impertinent, s'écrie r
— Ah! c'est vous, monsieur... vou- venez m apporter de l'argent... Mon Dieu! il ne fallait pus vous déranger pour cela... j'aurais renvoyé ma femme de chambre.
Adolphe, voyant qu'on ne lui offre pas de s'asseoir, prend un fauteuil dans lequel il se jette, tout en di-ant :
— Pardonnez-moi, madame, il était nécessaire que je me dérangeasse et vinsse moi-même, car j'ai des comptes à régler avec vous.
— Des comptes ! je n'entends rien aux comptes, monsieur, faites-m'en grâce et donnez moi l'argent que je demandais et que votre affreux nain de commis n'a pas voulu me donner... J'aime à croire, monsieur, que vous chasserez cet insolent subordonne qui a été fort malhonniHe avec moi...
— Non, madame, non, je ne chasserai pas mon commis, parce qu'il a fait son devoir en ne touchant point k la somme destinée à |iayer un effet ; je l'aurai^; chassé s'il avait fait le contraire.
— Très-bleu, monsieur, trè.s-bien ! On insulte votre femme, et vous ap|irouvez cela !... Je vous en fais mon compliment.
Le beau Valdeville voit que la discussion va se prolonger; il .se décide enfin à se lever, fait un gracieux salut à Clorinde, en murmurant :
— Je vois que vous êtes en affaires sérieuses, je vous laisse, belle dame, mais n'oubliez pas que demain nous avons une cavalcade arrangée pour aller jusqu'à la Marche !...
— Ohl soyez tranquille, je n'oublie jamais ces choses-là.
Ce monsieur s'éloigne alors, après s'être à peine incliné en passant devant Adoljihe; celui-ci fronce le sourcil et murmure:
— On croirait que ce monsieur ne me reconnaît pas, il était Totre témoin à notre mariage... C'est à peine s'il m'a salué...
— Mon Dieu! ce monsieur vous a vu si peu depuis, il a bien pu vous oublier!... Vous n'allez pas a]iprendre la politesse à M. Valdeville, qui est un des cavaliers du meilleur monde !...
— Je ne sais pas si, dans le meilleur monde, on se tient près
UN MARI DONT ON SE MOQUE
Bien touchél . ,
Je suis mortl.... — l'flg<-
(riinc dame cnnimo ce monsieur se tenait près de vous, mais je trouve cela tréi |ieu convenable, moi... un pcn plus, cl ce monfieur menait .'es bottes sur le divan...
— Encore une lois, monsieur, vous n'avez pas l'habitude du grand monde. . vous vous étonnez de ce qui est reçu partout...
— C'est po.ssible, madame, laissons là ce monsieur. Vdici la somme que j'ai à vous remettre... trois cent cinquante francs...
— Comment dites-vous, monsieur ? trois cent elni|uante francs ! Vous faites erreur, c'est douze cents francs qu'd me faut et q;ie j'avais fait demander cm bas.
— Je le sais (orl bien, madame, mais cett(; .somme est tout ce qui vous revient maiulcuaiit. Je ne vous en donnerai pas davantage.
— Qu'est ce à dire, mon-ieur7que signifie cette plaisaiderie?... Vous osez me refuser <le 1 argent !... vous n'en avez pas le droit, vous avez louche cinquante mille francs pour ma dot, ne l'oubliez pas !
— Ob ! je ne l'ai pas dublié un momi'iil, d c'est pour cela que jusrpi'à ce jour j ai bien voulu satisfaire à vos demandes de l'unds. Mai.s votre crélit e-t épuisé : en cinq aimées, madame, vous avcz dépense on plutôt gaspillé vos ciiupiante mille francs moins ces troi.^ cent cinquante francs que je vous apporte et <|ui coniplèlcnt la somme.
— Moi ! j'ai dépensé cinquante mille ffancseu cin(| ans! .. Ce n'est pas vrai, monsieur... vous en imposez!
— Mailauii.', j ' iii' marche j.Mu.iis ipi'avec le.s pii nvcs à l'appui de ce qui: j'avance... j'ai tous vos reçus... les voici, il n'eu niaMipie pi^ un... Je ne pense pas que vous vouliez renier voire ■ rriluie '^.. il y en a là pour qoai.iiitc-iicnr indii' m\ crut cm - (pianli: riJiMN.
C.loriiule est un il nit atlerii:i'. elle regarde (pulquei u\[> de
nos re^, is, puis les ji-lte eu I air en s'i;eiianl :
— hli bien, moiiMeur, que me fait tout cela, apri'M tout .. si j'ai ilélvn r Ci'tle si'in'ni-, c'est r| -e j !i il l'i be-"i'i ! IMce ■loue
h AiVi' (pie luninlenniit il faudra que je me prive de tout .. que Je ne suive plii.s les mo les . que vous me ''oreicz .'i me c;iclier it Ions lesyeiu 1
— Non, ma<lame, non. . vous ne serez point obligée He vous cacher... Seulement, je ne vous donnerai plus dix mille francs par an pour votre toilette... mes moyens ne me le permettent pas. Nous avons des enfants, madame, et si vous ne songez p.as à cm, je ne les oublie pas, moi.
— Kt vous dépensez dix mille francs par an pour eux?
— Non, madame, mais je veille k ce qu'ils ne manquent de rien. S'ils n'ont pas les caresses de leur mère, c'est bien le moins qu'ils en soient dé lommagcs pirlcs bons soins des étrangers.
— Au fait, monsieur, combien comptez-vous me d nncr par an pour ma loiletie ?
— Deux mille francs, madame.
— Deux mille francs ! .. ..\h I quelle horreur!... Mais il n'y a pas là de quoi paver mes chapeaux!... Deux mille francs!,., une cpieière en dépense davantage !
— Je ne eri.i~ pas, mailanie.
— Vous oubliez eomiuent j'ai été élevée, monsieur.
— Oh ! fort mal, madame, cela se voit...
— Vous profilez de ce que mon père est malheureux en ce mommit pour agir ainsi. . car c'e-t alTreiix, cela .. mon pauvre lière!.. il est en prison... pour avoir été trop bon .sans doute... Vous le savez, et vous n'allez pas le délivrer... Fi. monsieur!... c'est in ligne, cela!
— Non madame, je n'irai pas délivrer mou.-ienr votre pore, e.ir .s'il est en prison, c'est pour avoir fait des folii's impardonnables à .son âge .. il enlrelieiU des danseuses de rO|M-ra.,. il leur donne des voitures,..
— Mais c'est ire.s-liiii genn? toiil (uda.
— Oui, madame, le même genre .sans dmilv que celui qui permet à M. V.ild ville de se vaiiirer près de vimis ^iir un divan...
— Se vautrer ! .. r|ue|les exprc^»- ns|
UN MARI DONT ON SE MOQUE
Eh bien, tu porteras mes marques I.. .. Page 47,
— C'est la plus juste pour donner une idée de la tenne de ce monsieur. Quant à M. Fliitayot, qui a Ironvé bon île se ruiner avec (les rats de l'Opéra, je n'irai point faire ouvrir les portes de sa prison... car le meilleur moyen de le ccrri;^er. c'est de le laisser réfléchir où il est sur le résultat de sa conduite...
— Fort bien, monsieur, gardez votre argent, n'ouvrez pas voire bourse à votre beau père. Grâce au ciel, il ne manque pas d'amis qui lui tendront la m lin.
— Je le désire, madame, mais j'en doute.
— Et vous êtes décidé à ne me donner que deux mille francs pour ma toilette ?
— Oui, madame.
— C'est sans doute votre maîtresse qui vous a donné ce conseil ; elle vous aura dit que c'était bien assez pour babiller votre femme !
— Je n'ai point de maîtresse, madame, et pour ce que je fais, je n'ai pris conseil de personne.
— Ah ! vous oubliez, monsieur, que l'on connaît Tmlimité de votre liaison avec votre chère marraine... que personne n'eu est la dupe...
Adolphe se lève brusquement, en disant :
— Je suis venu ici, madame, pour régler nos comptes, vous apprendre ce que vous aurez à toucher désormais pour votre toilette, et non pas pour entendre outrager une personne digne de tout mon respect... de tonte ma rLeunnaissance. .. Quant à ce monsieur que j'ai trouvé près de vuus, conseillez-lui, madame, d'être plus poli avec moi, à l'avenir... croyez moi... conseilkztui Cela.
Adolphe est parti, Clorin le est furieuse, elle se hàlc de mettre un chiipeau, un chàle, et se rend bien vite chtz sou amie Malvma, il laquelle elle conte tout ce qui vient de se passer entie elle cl .'OU mari. Ala.Uuie Doubletou semble fort étonnée de ce qu'elle apprend; elle s'écrie :
— C'est bien singulier ! Ton mari t'a dit tout cela? Mais il est donc moins bête qu'il n'en avait l'air !
— Eh non, ma chère, je suis certaine que tout lui aura été soufflé d'avance par sa marraine... sa maîtresse... cette femme qui, dès le commencement de mon mariage, est venue pour me prêcher l'économie... et tu te rappelles comme je l'ai reçue... .M'olfrir deux mille francs par an pour ma toilette, n'est-ce paa révoltant?... Comment faire?... Si je plaidais en séparation?...
— [| faut des motifs graves... des preuves de l'infidélité de ton mari...
— Diable! ce sera difficile...
— Si tu poi'vais le surprendre en tète-à-têle avec cette belle marraine .. dans une position délicate?...
— Tu as raison... il faudra que je les fa,sse guetter... Et conçoit-on ce monsieur qui se permet de trouver mauvais que M. Valdevdlesnit assis à côté de moi sur un divan?...
— Ah ! M. VaMcville était donc chez loi quand ton mari s'y est rendu'!'...
— Oui, ma chère... nous causions... Edouard me racontait je ne sais quelle aventure fort drôle...
— Edouard:... Ah! tu le nommes rien qu'Edouard, à présent ? inieriompt Malvina en se mordant les lèvres et .s'efTorçant de sourire pour caeher le dépit, la jalousie qui brillent dans ses yeux.
— lih bien, oni .. Mon Dieu!... pourquoi pas?... nous nous voyons assez souvent pour ne plus être en cérémonie...
— Oui .. en effet... j'ai remarqué que dei.uis quelque temps il y avait entre vous deux très-peu de cérémonie... Mais .M. Valdeville... ou Edouard, comme tu l'appelles si bien, m'avait refusé hier de me conduire au bois aujourd'hui, parce qu'il avait, disait-il, affaire à Versailles... il parait que c'était toi qui étais son Versailles'/
Cloriude lait un mouvement d'inipalicnce en répondant :
— Mon Dieu! il aura elianyé d'idée, voilà tout .. A propos, ma chèri', ç;iis-lu que mon père e.5t en prison, ;i Clichy ?
UN MAKI DONT ON SE MOQUE
— Oui, je l'avais entendu dire il y a quelque' jours...
— K^t-ce que ton mari ne pourrait pas se charger do le faire sortir?-..
— Comment cela?
— Mais... en lui trouvant de l'argent, en lui en faisant prêter... ou en lui en prêtant lui même. ..
— .Mon mari, prêter de l'argent!... Ah! on voit bien que tu ne le connais pas I Et puis, il parait que ton père est entièroment ruiné... nettoyé, comme disent ces messieurs...
— Mon Dieu ! comment donc le tirer de là ?
— Ah! une idée... dis à M. Valdeville de cautionner ton père... il lo peut, il est Irc^-riche... alors cela ira tout seul.
— Ah ! je n'oserai jamais lui demander cela ..
— Pourjuoi donc? .. quand on est sans cérémonie, comme vous l'êtes ensemble!... Demande-lui cela, et je suis certaine qu'il te saura gré de cette marque de cjnfiance.
— Eh bien... je verrai... Au revoir, chère, et merci de toû conseil.
« Oui, demande-lui cela ! se dit Malvina en regardant Clorinde s'éloigner. Je connais aussi Edouard, moi, et mieux que toi, j'espère .. Il ne prêterait pas deux sous à .'a sœur ! Demande-lui de jiréter de l'argent à ton père, et je gage bien qu'il ne raournera plus chez toi. Ahl tu l'appelles Edouard.., ah 1 il va chez toi quand il se dit à Versailles... C i st bien, j'éclaircirai mes doutes... et si tu me trompes, ma chère Clorinde, je sais comment on se vengL', moi... et ce ne serait pas long. »
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