‹ Le roi des gabiersChapitre 96 sur 103 · LB PETIT SOUPER · texte numérisé non relu

LB PETIT SOUPER

En quittant sa femme, Adolphe trouve dans ses bureaux Augustin Bréchard, qui l'attendait; celui-ci court lui prendre la main en s'écriant :

— Oui, mon cher ami, c'est moi... ton ancien camarade, ton fidèle et dévoué Augustin... Me voilà de retour enfin... Ouf! j'en avais assez de la Russie... cinq ans, mon cher, cmq ans et un mois absent... Tu dois bien le savoir, car je suis parti le surlendeinani dt ton mariage, où j'ai eu l'avantage d'être ton témoin... avec ce petit monsieur que je vois là-bas à ce bureau...

— Oui... oh ' je aie rappelle fort bien cette époque... Et as-tu fiiit fortune en Kus-ie? es-tu content de ton voyage?

4e PUIS content d être revenu... A tous les cœurs bien nés que la palne tst chère!... J'ai gagné beaucoup d'argmit là-bas... mais on en dépense tant!... Ilii-n que pour se vêtir, se mettre à l'abri du froid... tiens, figure-toi que je me suis fait faire une pelisse qui m'a coûté trois mille roubles ..

— Diable 1 c'est cher.

— Mais aussi qu'elle était belle!... tout en astracan et en poil d'ours gris de Sibérie... C'était magnifique!

— Tu l'as rapportée avec toi, j esjière ?

— Oui .. c'est-à-dire je l'avais rapportée... mais voilà qu'en Iravi rsant la Cologne... je ne sais comment elle avait été placée à la gare d'un chemin de Fer, mais deux chiens énormes... de ces cliM.iisqui ont l'habitude des grandes chasses, l'ont aperçue, l'ont prise pour un ours véritable, se sont jetés dessus et l'ont mise en lambeaux... c'est-à-dire que si j'avai» i^té dedans dans ce niomeii;-là, j'aurai' infailliblement été dévoré avec ma pelisse.

lin rire ctoiifTe se fait eir.cn Ire du coté du biiri>aii de Puceron; Adol,ihe lui-même a de la peine à garder .son sérieux, tout en répondant an commis voyageur :

— Alors tu as couru un grand danger?

— Oui, parbleu I... j'en ai frémi après... mais, en voyageant, •on e>l r\(ros«; à tant de cliosi s!

— Tué par une (lelissc, c'est un nouveau genre de mort! dit Piioeron, que l'on ajoutera an catalogur; des hauts faits du commis voyage-iir.

— Eh mai»! c'est monsieur qui était ton second témoin! s'écrie Aiigiisiin en ro tournant vers le petit « luploye. Oui... oui... je le riconeais... c'est lui ipij a eu tant de mésaventures à ta uinx... lajarr.liere... la chanson... la valse...

— (;'csl vrai, monsieur, répond l'uei!ron en s'inclinant... il ne m'a m.inqne que l'aventure de votre pelisse... Si alors j'avais possédé ne fameux vêlement de trois mille roubles, nul doute que j'aurai» été rMvoré wtiéremcnl...

M. Augustin, au lieu de répondre, se hâte de se tourner vers Adolphe :

— Eh bien, mon cher, je t'ai laissé dans un joli moment... mari d'une femme ravissante, car ta femme était adorable !... Cette lune de miel a duré longtemps sans doute, mais, après cinq ans, cela doit être un peu calmé .. et puis on ne peut pas toujours être amoureux de sa femme... Es-tu de mon avis, mon bon Adol|ihe?

— Pas tout à fait, mon cher Augustin, car, moi, je n'aurai? pas mieux demandé que d'être toujours l'amant de ma femme, mais c'est elle à qui cela n'a pas convenu... si bien que maintenant nous avons chacun notre appaitement... Elle occupe le premier sur le devant ; moi, je loge dans mon petit entresol, ici dessus... Nous mangeons fort Tarement ensemble... Madame sort et va dans le monde sans Lioi... Enfin nous sommes à peu près séparés... Voilà quel a été le résultat de mon union avec cette femme ravissante, et où en est maintenant notre lune de miel.

— H serait possible !... Tu m'étonnes... bien que j'aie vu une foule d'unions tourner à laigre comme la tienne... Avez-vous des enfants ?

— Un fils et une fille. Ma petite Juliette a quatre ans et quatre mois; elle est gentille, douce, bonne. Son frère, qui a un an de moins que sa sœur, est déjà un petit gaillard fort drôle... il a desréparties.. .des réflexions étonnantes pour sonige...

— Et où sont tes enfants ?

— Ep pension .. . Leur mère ne Teat pas s'occuper d'eux... mais je m'en occupe, moi, ainsi que ma chëre marraine, et je te réponds qu'ils ne manquent de rien.

— Ah! c'est vrai... il y a la belle marraine dont j'oubliais de té demander des nouvelles... Est-elle toujours jolieT

— Elle est toujours telle que tu l'as vue.

— Elle est bienheureuse!... Enfin, j'irai voir ta femme, lui présenter mes hommages, car je suis censé ignorer votre espèce de séparation.

— Tu peux aller la voir... elle te recevra «tvec plaisir, j'en suis certain.

— Et puis, vois-tu, je suis assez adroit, moi... Si, tout en causant... en lui faisant ton éloge... je pouvais amener entre vous deux un rajiprochement... une espèce de raccommodement... ça me ferait (daisir.

— Je te remercie de ta bonne intention, mon ami, mais je crois que tes efforts seront vains... Ma femme n'a jamais eu pour moi beaucoup d'amitié, et maintenant on d'raji que ma présence lui est iiisiipporlable ..

— Allons donc! ce n'est pas possible... c'est un malentendu... Mais moi, vois tu, je suis très-adroit près des femmes .. j'ai i'arl de me faire écouler; je suis persuadé que j'arriverai à mon but.

Puis, cnirainaiil Adolphe dans son rabmet, Augustin reprc nd, mais à voix basse : •

— Mou petit... j'ai un léger service à te demander. .. Je suis arrivé à Paris d'avaiit-hier seulement... je n'ai pas encore reçu de Russie les traites, les lettres di' rliaiige que j'attends pour solde de mes frais de voyage... Alors je suis un peu gêné dans ce moment. . Veux-tu me prêter mille francs... ça m'ob igeia, et je te rendrai cela ans-ilôt ipie j'aiir.ii reçu et luiielié mes traites.

Adolphe .s'em|iresse d'ouvrir sa caisse et d'y prendre un billcl de banque qu'il donne à M. Augustin Bréchard. Tiens, voilà ton affaire...

— Ah ! merci, mon bon, merci... Je savais bien que tu ne nie refuserais pas, parce que, entre amis, c'est si naturel de s'offrir sa bourse .. J'en ferais autaiii dans l'occasion... An revoir, mon cher ! J'irai voir la femme, et lu sais ce que je t'ai dit : je veux on'avant peu vous soyez i-oiiime deux tourtereaux. Au revoir !

An"nslin .'''c-t éloigne en atïeelaiil de ne poiirt regarder Puceron. Celui ci, qui la toujours ob.servé, murnmre :

■ -En voilà nii blaguiMir premier numéro!... PHlron, je vous fais lin pari... vous êtes libre de le pas le tenir...

Qu'est-ce que c'e>t, PiuiTonî

j,. parie que ce monsieur vous a emprunté de l'argent tout

à l'heure ?... Ibin !... vous souriez... n'est-ce pas que j'ai de>inéf

Il se trouve gêné en ce nioiiienl .. c'est lort possible, il al»

tend de Russie des traites, des lettres de change...

Ah '. palron, j'ai bien peur qu'elles n'aient été mangée» avec la i)elis.se !...

- A lion», Piir.erop. il ne faut pas toujours soiipcmincr le mal...

UN MARI l);)NT ON SE MOQUE.

Auiîiii^tin a de bonnes intentions.,, il vent tenter d'opérer un rapprochement entre moi et ma femme...

— Je ne sais pas ce qu'il veut tenter, mais je vois qu'il a été font (le suite à son but, et il a parfaitement réussi. Vous a-l-il 'lonné sou adresse, au moins?

— Je n'ai pas seulement pensé à la lui demander... Sois tran- .|U"lle ; il reviendra...

Quelques semaines s'écoulent. Au^uslin ne revient pas voir Adolphe, mais il va voir sa femme; car plusieurs fois Puceron, qui a toujours un œil au guet, a vu le conmiis-voyageur se diriger vivenii'iU vers l'escalier qui conduit aux appartements situés sur le devant ; de sa place, le petit commis peut, à travers une croisée, voir les personnes qui montent ou descendent par là, et chaque fois qu'il y voit monter Augustin Bréchard, il ne minque pas du s'écrier :

— Le monsieur à la pelisse 'est en ce moment chez madame Ciirr.iqiiet... je viens de le voir passer.

— Il viendra probablement me dire bonjour en s'en allant, répond A'iolphe.

Mais le temps s'écoule et Augustin ne vient pas dans les bureaux.

— Probablement, il n'a pas encore touché ses fonds de Russie, et il craint que je ne lui parle de sa dette... il a bien tort ! Je ne suis pa<, grâce au ciel, pressé de rentrer dans cet argent...

— En tout cas, cette crainte ne l'empêche pas d'aller voir souvent madame votre épouse... Je lai vu grimper le grand escalier trois fois cette semaine...

— C'est qu'il travaille sans doute à ce rapprochement qu'il Veut amener entre ma femme et moi.

Puceron ne répond rien, mais il se dit :

— Je ne crois pas que ce soit cela que ce monsieur cherche à rap|irocher... Je ne sais pas pourquoi j'ai lurt mauvaise opinion de l'amitié de ce grand blagueur qui, le jour de la noce du pa-, Iron, grossissait les rangs des personnes qui ?e moquaient de lui... 0 pauvre patron ! être trompé de tous côtés 1... c'est triste... Heureusement, il lui reste sa marraine et moi !... Oh ! nous ne broncherons piis, nous !

Un matin, on vient dire à Puceron qu'une dame l'attend dans la rue. Le petit commis y court, espérant déji une bonne fortune; il. est tout surpris de se trouver devant madame Beaunoir, qui lui dit :

— Monsieur Puceron, j'ai désiré vous parler en secret, pour vous communiquer un projet que j'ai formé pour procurer quelques moments agréables à ce pauvre Adolphe; je lui ai fait contracter un mariage qui ne le rend pas heureux, je m'en repens; mais enliii le mal est tait, et je voudrais au moins que nous pusioiis quelquefois lui faire oublier ses eniuiis...

— Vous avez bien raison, madame, et jo vous seconderai en cela de tout mon pouvoir...

— Vous n'ignorez pas que c'est aujourd'hui la fête de votre patron?

— Sa fêle! mais si vraiment je l'ignorais... C'est aujourd'hui la Saint-Adolphe ?

— Il n'y a point de saint Adolphe; mais c'est aujourd'hui la Saint-Laurent, et c'est là le vrai nom de mon filleul et le seul sous lequel on puisse le fêter...

— C est juste; au fait, je me rappelle à présent que Adolphe n'est qu'un petit nom que son oncle lui a donné en plus...

— lili bhii, pour fêter ce pauvre gaiçun, je veux lui amener ce soir sou fils et sa fille...

— Oh! quelle excellente idée !...

— Je les conduirai en secret dans le petit entresol ; vous allez nie (loiiiier la clef de la porte qui ouvre sur l'escalier qui donne dans la cour., je ferai venir des pâtisseries, des fruits, enfin tout ce qu'il faut pour une petite collation. i,

— Oh '. charmante idée !... délicieu.se idéel...

— Naturellement vous en serez, monsieur Puceron ; vous avez même le droit de composer, si vous le voulez, un petit compliment que votre filleul dira à son père... et celui-là, je vous promets qu'on l'écoutera avec plaisir.

— Oh ! oui, madame... un compliment en vers... il sera fait avant une heure.

— Mais bien court, monsieur Puceron ; songez que l'enfant est bien jeune.

— Soyez tranquille, madame... un quatrain, pas plus!...

— Pour que ce soir la surprise soit complète, il faudrait qu'A-

dolphe ne dînât pas chez lui et n'y revînt que de huit à neul heures...

— Ah I diable!... comment faire?... Ah! pardieu, je l'inviterai à dîner chez le traiteur... il m'a plusieurs fois emmené diner avec lui ; cette fois, ce sera moi qui l'inviterai .. ça l'étonnera, mais il est trop aimable pour me refuser...

— C'est cela ; et maintenant cette clef qui, de la cour, me permettra de pénétrer dans son entresol?...

— Le patron est sorti, je ))ui5 ^ous la donner tout de suite.. , Je vais monter par les bureaux, et je vous l'apporte par l'escalier.

Puceron rentre par 1>'S bureaux, monte l'escalier qui conduit à l'entresol; la porte de ce logement n'est jamais fermée de ce côte ; il soit par une autre et remet à madame Beaunoir la clef de celte autre entrée.

— Très bien, monsieur Puceron; maintenant je puis tout à mon aise faire mes préparatifs... Ah ! encore une chose: il faut tâcher qu'Adolphe ne monte pas chez lui avant ce soir.

— 11 est bien rare qu'il y monte dans la journée... ensuite je l'emmènerai dîner... Fiez-vous à moi... Mais mon quatrain... qui sera fait bientôt.., je le monterai à-haut et le placerai sur la cheniiiici'. Aurez-vous la bonté, madame, de l'apprendre au petit Jules, notre tilleul?

— Je le lui apiirendrai... mais pas plus de quatre vers!...

— Oui, madame... Oh! quelle délicieuse surprise I... Ah ! il me faut aus?i un bouquet... '

— Vous en trouverez un là-haut en arrivant.

— Vous pensez à tout, madame; vous êtes le bon ange du ' patron!...

— A ce soir, monsieur Puceron.

Puceron est retourné à sa place; il est dans le ravissement; et, comme de raison, se met tout de suite à chercher son iiuatraui. Il a dit qu'il serait fait en |ieu de temps ; mais il ne versifie pas souvent, et c'est presque toujours quand on veut alkr vite que la rime est rebelle. Le pelit commis se gratte ie fioul, fait les deux premiers vers, mais ce sont les deux autres qui n'arrivent pas lacilement; enfin, après avoir fait, défait, raturé, recommencé, il s'arrête à ces quatre vers :

C'est aujourd'hui la Saint-Laurent, Mais que je tombe dans un golfe Si papa ne s'appelle Adolphe; £t c'est sa iête cependant.

Puceron se dit et se répète vingt fois son quatrain, qu'il trouve original et .spirituel; il l'écrit, le monte à l'entrestd, redescend en se frottant les mains et en murmurant :

— Et c'est sa fête cependant!... La chose est d'autant plus heureuse, qu'on ne s'y alterd pas.

Adolphe est revenu à son cabinet ; une seule fois il a paru vouloir monter chez lui ; mais Puceron s'est empressé de lui dire qu'un client était venu et l'attendait dans un café voisin. Adolphe s'est rendu au café, où naturellement il n'a pas trouvé le c ieiït ; mais le temps s'est écoulé, et il n'est pas monté à son entresol.

Quand vient I heure du diner, le petit commis se présente respectueusement à son patron, en lui disant :

— C'est pour avoir l'honneur de vous présenter une humble requête à laquelle j'ose espérer que vous ferez droit...

— Qii'y a-l-il, mon cher Puceron? voyons... expliquez-vous...

— Il y a, cher patron, que vous ni'avfez fait souvent l'honneur et le plaisir de ra'emmener dîner avec vous au restaurant, et qu'aujourd'hui j'ose vous inviter à diner avec moi...

— Bah! quelle idée!... Comment! Puceron, vous voulez me régaler !...

— Si vous voulez bien le permettre, et je serais mortifié si vous me refusiez...

— Je ne veux nullement vous mortifier, mon ami; j'accepte votre invitation.

— Vous acceptez... ah ! vous me rendez très-heureux...

— Seulement, puisque nous allons dîner chez le traiteur, je vais monter un moment chez moi faire un bout de toilette... mettre un gilet plus l'raif...

— Oh ! non, patron, je vous en supplie, venez comme vous êtes, ne faites point un bout de toilette ; car, moi, voyez, je ne suis pas en tenue... j'ai un vieux gilet tout passé; si vous en mettez un neuf, ça rendra le mien encore plus vilain... çi jurera... je n'oserai plus sortir avec vous... Ensuite, j'ai très-faim... mon

UN MARI DONT ON SE MOQUE

estomac crie très-haut... si vous montiez chez vous, ça nous retarderait...

— Eli bien, soit, mon cher Puceron, puisque vous avez si bon appétit... allons diiicr tels que nous voilà... Apres tout, entre hommes, on ne tient pas à la toilette.

Puceron e*t cncliiinié. Il emmène Adolphe; et, pour qu'il ne rentre pas trop toi. le comliiit dans un restaurant du boulevard du Temple, ce ipii ctonnj snu convive, qui lui dit :

— Mais, mon cher Pnceron, puisque vous avez si Uim, pournudi m'emnienez-vons flincr fi loin ?.. nous avons d'excellents Iraitcuirs dans notre qnai'lier.

— Oui, patron, je le sais; mais je vous mène à une renomnée. .

— l)j quoi?

Do. . j',' ne sois plus au juste; mais c'est une renommée Et

pni-, j ■ vous l'avouerai, j'adore dîner sur les boulev.irds ; le grand iii, iavue, cela double mon appétit, l.e meilleur restaurateur, dans une lu; .sale, cir'iile, f ombre, ne recevra jamais ma visi;c.

— De ce cô;é, je .'US ( nlicrement de votre avis.

E'ifin, Puceron a (rouvc son Ir.iitonr.On dine fort bien; le petit cniuMii' fait largement les choses D'ailleurs, il est heureux et fier (le tuller San patron. 11 di m.uidj des vins géiié:en\ ; il faut q^C ce soil Adolphe qui lerelici.nc et lui ili-e d'élr^- raisounalile. M.iis lam, h.lryon est on peu en train; alors il est tres-bav.irJ; vingt fois il a deji manque dire à ton patron qu'on lui prépare | our le soir une agréable surpri-c. 11 s'aricle à temps ; mais bientôt il ne peut s'cnipèch'-T de sécri /r :

— C'est aiijourdhui l'i S'v.nt L'iu ent\... et Que je lombedans un golfe !...

Alors A lo'phe relève la tcc, eu muruiuranl d'un air mclancoliq' e :

— lin ((Tel, ccst aujonrd hni la Saiiit-Canrent... mafcle!.. mais, (Il puis bien lougiemps, on no ine la sonliaite plus !...

— Coniment! qu'e.■^t■ee qui a dit (pie c'était voUe fclc? deiiande Pueeron. en écarquillant ses yeux.

— C'est vous qui venez Ac dire que c'est aujourd'hui la Saint- Laurent

— J'ai dit cela?... mais alors je suis un âne., une bourrique... un mulet ! ..

— .Mais, pas du tout, puisque vous avez dit la vériié.

Mais je ne devais pas parler de votre fête .. imbécile que je

suis... Patron, je vous eu supplie, prenez que je n'ai rien dit... ne pensez plus à cela !...

— Oli ! c'est très-facile, mon ami; d'autant plus(iue personne ne viendra me le rappeler.

Adolphe est persuadé q'ic son commis craint de lui avoir fait (le la pi lue ; il s empresse de changer la conversation. On sort tle chez le trait» ur; on se promène sur les boulevards; on entre au cate. Tout à coup, Adolphe s'écrie :

— Mon chir Pneero i, vdus m'avez fort bien régalé; permefezmoi inainlenant de vous ofliir le spectacle... je vais vous mener à lOpéra ..

Puceron fait un bond sur sa chaise et s'écrie :

— A lOpcral... ce soir!... oh! non, patron... à l'Opéra, après diiier... merci !

— Est ce que vous auriez l'intention d'y aller avant diner, par ha.sard ?

— Non, ce n'est pas cela ; j'ai dit une bètisc I je v(nilai,s vous fiire oiiteiidn.' que... après un très bon diner... après avoir bu du biMiiiie pieimere... it il était fort Imn... vous l'avez reconnu roniinc imii... alors, par là dessus, la musique... la danse... vous cipinpreliez ?

— Ma lui, non ! je ne comprends pas...

— Eli bien, ç.i m'citoiinlirait trop... Si vous le voulez bien, nous al uns faire un tmr de promenade, puis rentrer tous les deux dans votie joli petit enticsol...

— Coninieiit ! Puceron, vous voulez retourner au bureau ce soIrT Mais vous n'y avez point aifaire?

— Pardoninz-mol! j'ai lais>é (piehpie chose en train, ()ne je veux liiiir... C'ett uujuunili'ii lu Samt-Luurenl... Ah! encore] je me diinniT.iis des claipii s si j'étais seul.

Adolphe ciiininencc à se douter <pie son commis lui ménage une ^nrpiise, eir celnl-cl gardait bien mal le secret. Mais la mut ét^iit viniif. Un ri tourne an logis ; il y a de la lumière dans le logeiiieii' de rdilH'-ul,

— Qu'est-ce que cela veut dire ?... Est-ce qu'il y a du monde chez moiî dit Adolphe.

— On ne sait pas, patron, mais je crois qu'il faut vous en assurer... Que je tombe dans un golfe... je ne pense pas que ce soient des voleurs... Eh! eh 1 eh !

Adolphe s'empresse de monter l'escalier de communication. Ceux qui étaient en haut l'avaient entendu rentrer, et on était prêt à le recevoir. Au.ssi, à peine a-t-il ouvert sa porte, qu'il se voit au milieu de ses deux enfants qui lèvent vers lui leur-i petits bras en lui présentant des bouquets. En face de lui est Laurentine, qui en fait autant, et enfin, derrière lui. Puceron, qui, ne voyant pas le binipiet préparé pour lui, saisit un granl cluiidelier orné de sa bougie et le fourre presque sous le nez de son patron...

— Mon petit papa, une bonne fête!...

— Papa, nous le la souhaitons... et nous t'aimons bien...

— Mes enfants .. ma marraine... ah I quelle douce surprise!... Adolphe est si ému, qu'il se laisse tomber dans un fauteuil, tout

en pressant ses deux enfants contre son cœur. Cependant Puceron, qui tient toujours son flambeau, regarde le petit Jules, en murmurant :

— Eh bien !... et le compliment I... C'est aujourd'hui la Saint- Laurent. ,. ferme...

Mais le petit garçon .=ecoue la tète en répondant :

— Non, non, il est trop bète, le compliment !... J'aime mieux dire: « Mon petit papa, je t'aime bien, et je serai bien sage. »

— Eh bien, il est poli, mon filleul... Alors je vais le dire, moi :

C'est niijonrj'hui la Saint- Laurent, Mais que jo toinl>c dans un golfe, Si papa... non... car mou patronne s appelle Adolphel Et c'est sa fête, ccpei.dant !.. .

— Merci, mon cher Puceron, mais vous m'en aviez déjà dit la moitié en dînant... Chère nmraine, c'e.-.t à vous que je dois celle charmante surprise... c'est vous qui m'avez amené mes enfants...

— Oui, mon auii, j'ai bien pensé que cela vous serait agréable. Ils passeront cette nuit près de vous .. Jjiles couchera avec .«on père, et j'ai préparé un petit lit pour Juliette dans la pièce voisine..

— Ah ! je coucherai avec papa, moi !

— Demain, vous les reconduirez vous-même à Autcuii... J'aurais voulu vous éviter cette peine, mais j'ai ma bonne malade à la campagne, et je ne veux pas la laisser seule celte nuit. Je partirai tout à l'heure. 'Voilà une petite collation que vous offrent votre lillc et votre fils... est-ce que vous n'y ferez pas honneur?

— Nous tâcherons, du moins. .

— Si, si, nous >^ ferons honneur ! s'écrie Puceron. Je n'ai plus faim, mais c'est égal... pour fêter le patron, je risquerai une indigestion...

— Mais, monsieur Puceron, lâchez donc ce chandelier, et offrei à \l. Adolphe le bouquet qui est là-bas et vous attend ..

— Ah ! c'est juste... Oii ai-je l'esprit?... c'est la joie... le plaisir. . c'est aujourd'hui la Saint-Laurent !...

Une petite table est couverte de pâtisseries, de bonbons, de fruits; on s'assiel autour; Adolphe, dans un grand fauteuil, entre ses deux enfants, ipi'il peut de t( inps en temps prendre et placer sur ses genoux. Puis Laurentine et Puceron, (pii se bourre de gâteaux Gomine s'il n'avait pas diné. La petite Jnlielte sait une fable qu'elle rc|)cte à son père. Le petit garçon s'écrie ensuite :

— Moi, si j'avais voulu, j'en saur.iis une aussi.

— Et pouripioi n'avez vous pas voulu, mon ami ? deman le Adolphe à son lils.

— Parce que j'ai en pi'iir de iiii! tnunper.

Il est inaliii comme un singe ! ninnniiie Puceron. Il liendr.i de son |iariaiii.

Apres avoir passé une heure chez Adolphe, Laurentine lui serre la main, embrasse les enfants, dit .adieu à Piie.tron et va gagner le chemin de fer, ipu la conduit à la campagne qu'elle habite.

Adcdpbe a pris ses deux enfants fUr .ses genoux ; il écoute avec bonheur leur babil, s'etonnt des léllexions précoces du peut garçon, de l'iiir raisonnable de .ia lille; Il ne peut se lasser de le. ciiesser, de les ( inliiasMîr. Pmvron admire ce lableaii, bnil e i maiig(,anl encore de.-- biseoils et en buvant de la limonade gazens. .

Toiil à eoiip on ouvre la porte ipii iloiiiie sur l'ese.ilier de 1.1 cour. Une femme entre brnsqueiiieiit (l.iiis laeliainbre en s'ècnaiil :

— Ali ! ou donne foiiee lei I... Eh bien, je suis cuneuiHi de voir r.fi 1...

UN MARI DONT ON SE MOQUE

Adolphe a cru que Laurenline avait oublié quelque chose ; il demeure tout surpris en reconnaissant sa femme.

Pour expliquer cette entrée inattendue de Clorinde chez son mari, où elle ne venait jamais, il faut dire que, dans la journée, la femme de chamhro avait remarqué les allées et venues de madame Beaunoir,le pâtissier, le fruitier portant des fruits, des gâteaux dans le logement de l'entresol ; elle n'avait pas manqué de rapporter tout cela à sa maîtresse, qui s'était dit :

« Monsieur donne probablement à souper ce soir à sa maîtresse... C'est bien, j'irai les surprendre, et cela me fournira peutèlrc un moyen de séparation »

Mai^, au lieu de ce qu'elle croyait trouver, lorsque ClorinJe aperçoit son mari tenant sa fille et son fils sur ses gunoux, elle demeure saisie, embarrassée; elle s'arrête au milieu de la chambie et ne peut plus faire un pas... tandis qu'Adolphe lui dit avec bonté :

— Vous seule manquiez ici, madame ; je remercie le ciel qui vous a enfin rappelé que c'était aujourd'hui ma fête.

— 'Votre fêle!... c'est votre fête ! répond Clorinde en fronçant le sourcil. Ah ! je vous certifie, monsieur, que je n'en savais rien...

— Alors, madame, vous aurez su sans doute que vos enfants étaient ici, et vous êtes venue pour les voir; cette démarche vous fait honneur, et je ne puis que vous en féliciter. Mes enfants, voilà votre mère .. allez donc vous jeter dans ses bras, dit Adolphe en mettant à terre ses enfants.

La petite fille s'approche timidement de sa mère; le petit garçon ne bouge pas.

— Eh bien, Jules, pourquoi n'allez-vous pas à votre maman ? reprend Adolphe.

Mais le petit garçon secoue la tète en répondant :

— Oh ! ce n'est pas notre maman, cette dame-là !

— Et pourquoi ne serait-ce pas votre mère?

— Parce que... si c'était maman, elle nous aurait déjà embrassés.

Ces paroles na'ives ont fait pâlir Clorinde ; elle embrasse sa fille sur le front, puis, jetant un regard courroucé sur Puceron, qui sourit à Jules, elle sort de l'appartement encore plus vivement qu'elle n'y était entrée.

Alors Adolphe reprend son fils sur ses genoux et le caresse en lui disant :

— Pauvre enfantl qu'astu donc fait pour que ta mère te ferme ses bras?...

— Ma mère, je la connais bien : c'est ma bonne amie qui nous a amenés ici ce soir... Oh ! je l'aime bien cette maman-là !...

— Ce petit drôle a de l'esprit plus gros que moi '. dit Puceron. Qu'on vienne donc encore nous parler de la voix du sang!... Je n'y ai jamais cru ; mais il y a la voix du cœur, et celle-là ne nous trompe pas !

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