FLIRTS
Une jeune fille française habitant la province, ou même la plupart des quartiers de Paris, se ferait difficilement l'idée de ce que représente le flirt.
Flirter n'est pas « fleureter », conter ou écouter « fleurette », comme nous l'entendions autrefois, c'està-dire prêter l'oreille avec une sorte de gourmandise morale, intellectuelle, ou même matérielle, aux paroles aimables d'un homme que l'on trouve charmant, dont le regard vous trouble, et pour tout dire en un mot, que l'on souliaiterait épouser; car au fond de presque toute Française, il y a une épouse et une mère de famille.
Flirter, c'est faire la coquette avec un nombre non défini de jeunes gens qui n'ont pas envie de se marier, qu'on ne voudrait pas épouser, très probablement, dans la moitié des cas; c'est jeter sa ligne avec un hameçon bien aigu au bout, ramener le poisson qui se débat et s'échappe, ou ne rien ramener du
toul; c'est regarder au fond des yeux le préféré de l'heure, au nez et à la moustache de tous les autres, qui le prennent philosophiquement, sachant que ce sera demain leur tour d'être privilégiés.
Cette coquetterie publique est le trait distinctif qui sépare nos mœurs de celles d'outre-Océan. Non qu'en Allemagne ou ailleurs les tendres fiancées n'abandonnent volontiers leur tête sur l'épaule du bien-aimé; non que partout, sous le ciel bleu, les baisers ne soient pris et rendus, dans les blés, dans les vignes, sous les lourds paniers de raisin ou les gerbes blondes, au milieu des rires qui les innocentent : mis l'art savant qu'apprend une jeune fille, de réunir plusieurs hommes tenus par un môme fil de soie, comme un attelage bien en main, l'art cruel de les rendre jaloux les uns des autres, sans se laisser toucher soi-même, parce que c'est « excitant », excitant comme de monter un cheval difficile ou de courir sur un yacht à toute vapeur, dont la soupape surchargée pourrait sauter..., c'est un perfectionnement de la vie sociale auquel nos jeunes EurojDéenncs ne sont pas encore arrivées.
Dans les somptueux hôtels de Madison square ou de la Cinquième Avenue, après l'exécution d'un programme d'amusements ruineux et recherché, si, parmi les artistes, ne se trouve pas une Sarah Bernhardt, ou quelque autre célébrité universelle, vers minuit, les salons se désemplissent peu à peu. Un étranger se demanderait pourquoi les jeunes gens sont partis de si bonne heure, alors que les femmes ^ et les hommes d'un âge plus mûr causent tranquillement dans le décor charmant.
On danse, dans la salle de bal, mais visiblement^ l'intérêt de la fête n'est pas la danse : on s'en acquitte à peu près comme d'une politesse, puis lescouples s'éloignent lentement, en causant.
Où vont-ils? Pas au buffet, pillé, saccagé depuis:^
longtemps, et que les m.'iUres d'hôtel regarnissent pour un nouvel assaut; pas au fumoir, où quelques vieillards fument tranquillement, en silence...
Le hall est plein de recoins habilement aménagés. La vaste pièce, où débouche l'escalier, étroit ou monumental, suivant les proportions de la demeure, est garnie de petits canapés, où l'on peut tenir deux, bien juste, en se serrant un peu; un grand fauteuil est tout près d'un pouf bas, si bas qu'il faudrait un bien faible mouvement pour que le causeur assis se trouvât agenouille; des paravents abritent deux chaises; s'ouvrant à droite, et à gauche, de petites pièces convient aux confidences, et l'escalier luimême est devenu le refuge de tout un vol de colombes que la danse n'attire pas, ou qui lui ont payé leur tribut.
C'est pour cette heure, l'heure de l'escalier, que sont venues ces jeunes filles élégantes, ces jeunes hommes occupés tout le jour aux affaires, et qui veulent échapper au souci d'argent, le colossal souci, la force et la faiblesse de l'Amérique entière.
Elles sont assises sur les marches de l'escalier, CCS patriciennes de l'or : leurs llirls ont apporté des coussins pour adoucir le contact du bois, protégé déjà par l'épais tapis; celles qui sont venues trop tard pour s'assurer un de ces recoins enviés, sous les palmes des plantes exotiques, s'installent là en riant : faute de grives, on mange des merles.
Appuyées sur le coude, allongées à demi, leurs ilirts agenouillés à leurs pieds, les « beautés » rient et causent. On ne parle pas haut à cette heure-là, personne ne se soucie d'être entendu, hors d'un ou d'une seule. Un ruban glisse entre les doigts de l'amoureux. De bas en haut, les yeux du jeune homme implorent : de haut en bas, ceux de la jeune fille commandent, accordent ou refusent... L'éventail se perd dans les flots d'étoffe soyeuse, on le
cherche, on le retrouve et, lentement, le llirt éventf» la jeune coquette.
Un soir, près un tour de valse, Annie s'était laisse conduire par un aimable garçon, bien élevé, sur un fauteuil bas, à l'ombre d'un grand phœnix, dont les feuilles formaient écran. Incliné devant elle, Lorrey avait pris de ses mains indifférentes l'éventail de plumes blanches, et suivant la coutume, il l'éventait doucement en lui débitant d'oiseuses paroles.
Elle l'écoulait vaguement, la pensée ailleurs, les yeux dans l'espace... Soudain, le souffle régulier de l'air sur son cou devint intolérable à ses nerfs un peu tendus.
— Je vous en prie, monsieur, rendez-moi mon éventail, dit-elle en étendant la main pour le reprendre.
— Vous me refusez la permission? insista Francis : il fait si chaud!
— Cela m'est très désagréable! répliqua-t-ellc a^ec un peu d'humeur : c'est comme...
— Comme quoi? demanda-t-il, curieux de cette résistance toute nouvelle.
— Comme si quelqu'un m'approchait de trop près...
Elle s'arrêta, rouge de honte et surprise d'avoir pu dire une telle chose. Lorrey était un très honnête garçon : cette excessive délicatesse, cette pudeur d'hermine lui semblaient bien un peu exagérées; mais pour rien au monde, il n'eût voulu Annie autrement. Elle lui parut soudain très différente des autres jeunes filles : il s'inclina respectueusement, obéit et fît un mouvement pour s'éloigner, se croyant congédié.
— Monsieur Lorrey, dit Annie en le retenant d'un geste à peine esquissé, je vous demande bien pardon... je regrette beaucoup... Je ne voulais pas vous froisser, mais j'ai quitté le deuil il y a peu de temps et je n'étais guère sortie...
Elle s'arrêta court, incapable d'ajouter une pî'.role.
Ces fauteuils, ces chaises longues, ces marches d'escalier semées de coussins, ces belles filles aux yeux fiers et hardis, sous les regards de ces hommes en apparence si froids, si corrects; ce murmure des voix, à peine coupé par un rire moqueur, les sons de la musique lointaine, — car dans la salle de bal les très jeunes filles, les femmes mariées, et bon nombre d'autres personnes dansaient pour leur plaisir : — cette atmosphère de parfums, de coquetterie, tout cela effarouchait la petite Canadienne.
Tout h coup elle songea à Zite.
— Ma sœur est là? demanda-t-clle, effrayée de s'entendre peut-être répondre oui, pendant qu'elle indiquait l'escalier du bout de son éventail.
— Dans le petit salon, je crois, répondit Lorrey. Désirez-vous que je vous conduise vers elle?
— Non, oh! non! fît Annie timidement. Conduisez-moi, je vous prie, vers ma tante Mme John Bruce. Vous voulez bien? ajouta-t-elle avec un joli sourire encore effaré, qui semblait demander grâce pour son émotion.
En silence, Francis la ramena vers Mme Bruce, qui, très belle sous ses cheveux d'argent fin, très richement et noblement vêtue, était le centre d'un groupe, hommes intelligents, femmes distinguées, dont beaucoup étaient encore jeunes et jolies.
— Vous préférez ces gens-ci? demanda Lorrey tout bas avec un peu d'ironie, ces personnes raisonnables vous plaisent plus que la jeunesse, à côté?
Elle le regarda franchement.
— Si la jeunesse est ce que j'ai vu ce soir, répondit-elle, je crois, monsieur, que je suis née vieille, et que je resterai telle, toujours.
Elle le salua et ils se séparèrent.
Mme Bruce la reçut avec un léger sourire d'ap-
probation et lui fit faire place, non loin d'elle. Pendant une heure, Annie put écouter les discours les plus intéressants, les discussions les plus courtoises, sur tout ce que la littérature et l'art avaient compté d'illustre dans les deux hémisphères depuis trente ans.
— Se peut-il, pensa la jeune fille, que ces femmes et ces hommes qui parlent si sagement et si bien aient aussi usé une partie de leur jeunesse sur les tapis des escaliers? Je le demanderai à ma tante.
Dès le lendemain elle fut rassurée :
— Non, lui répondit Mme Laure, les flirteuses d'aujourd'hui, à moins d'un de ces miracles que peut opérer l'amour, ne seront pas les femmes distinguées de l'avenir. Celles-ci, aimées d'un seul, sérieuses, instruites, préparées à la vie, sont et seront toujours l'honneur de notre grand pays. On peut les comparer sans crainte à ce qu'il y a de meilleur hors de chez nous.
— Et Zite préfère la société des flirteuses, songea tristement Cendrillon. Ah! que n'avons-nous les mêmes goûts!