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LEÇON DE MORALE

Le lendemain même, après avoir réfléchi pendant vingt-quatre heures à ce qu'elle avait vu, pensé et dit, aussi bien qu'aux paroles de Mme Bruce, Annie se résolut à une action grave : entreprendre sa sœur aînée sur la façon dont elle entendait régler sa vie.

Un an plus tôt, cette idée eût paru le comble de l'impossible à celle qui se laissait si volontiers appeler Cendrillon.

En effet, aussi longtemps que les pénibles beso-

gnes avaient dû rougir la peau délicate de l'orpheline, que les soins de la nourriture avaient forcémont penché son jeune visage sur la poêle à frire ou la casserole, naturellement, spontanément, Cendrillon s'était sacrifiée, se levant la première pour que Zite n'attendît pas son thé du matin, courant vite à ses leçons, revenant en hàtc pour que le souper ne fût pas en retard.

Le rôle d'enfant dévouée n'avait jamais paru humiliant à la petite Annie du vivant de son père et du temps de sa prospérité. Lorsqu'il avait disparu, elle l'avait continué sans peine auprès de la triomphante beauté de la famille. Annie ne savait même pas si elle était jolie, et ne s'en souciait guère. Pour un seul, elle eût souhaité d'être belle, et celui-là ne prenait point garde à son visage.

Modeste, effacée, presque sans personnalité à ses propres yeux, si grand que fût son mérite aux yeux des autres, elle n'aurait jamais osé critiquer sa sœur aînée; mais, chez l'oncle Bruce, tout avait changé.

Annie n'était plus Cendrillon; c'était Mlle Debrode cadette; elle portait les mêmes robes les mêmes bijoux que Zite.

Si l'éclatante beauté de celle-ci attirait toujours les premiers regards, le charme de douceur et de grâce, la joliesse délicate des traits de la seconde retenaient souvent près d'elle ceux qui avaient d'abord paru ne point la remarquer : bref, Annie était en tout l'égale de sa sœur, sauf pour l'âge, et elle en avait la conscience exacte. Pourquoi ne lui parleraitelle pas, en présence d'un danger, comme on doit le faire entre sœurs qui s'aiment? Elle se décida courageusement à le faire.

Zite, étendue dans un fauteuil, jouait avec ses bagues, qu'elle enfilait d'un doigt sur l'autre en changeant de main. Ce jeu paraissait Tamuser infiniment, le chatoiement des pierres, l'éclat de l'or.

le délicat travail des montures, amusaient ses yeux et amenaient à ses lèvres un sourire où le triomphe et un peu de raillerie se mêlaient d'une façon très coquette.

— Tu as beaucoup de bagues! dit Annie : en voici au moins quatre que je ne te connaissais pas.

Au lieu d'étendre la main pour montrer ses bijoux, l'aînée l'approcha de ses yeux et sembla s'y mirer.

— J'ai gagné pas mal de philippines en ces temps! dit-elle.

— Et tu permets qu'on t'offre des bijoux, pour une philippine? fît la prude Annie. Il me semble que des fleurs seraient suffisantes.

— Les fleurs coûtent plus cher, répliqua Zite, en écartant sa main pour l'admirer de loin.

Annie se trouva prise au dépourvu. Il est certain qu'au prix d'un dollar — cinq francs l'une — les roses jaune soufre, les Maréchal-Niel qu'elle avait reçues quelques jours auparavant valaient le prix d'une bague, mais elles n'avaient pas de durée, et l'honneur était sauf, grâce aux pétales effeuillés.

— Je n'aimerais pas qu'un jeune homme me donnât des bijoux, reprit la persévérante puritaine. Ce n'est pas la même chose, quel qu'en soit le prix; Zite, tu es trop coquette, cela finira mal.

— Comment l'entends-tu? demanda la beauté du jour, sans se déconcerter.

— J'entends qu'à jouer avec le feu l'on se brûle et qu'une corde trop tendue peut tout à coup casser...

Un éclat de rire lui coupa la parole.

— Te rappelles-tu l'excellent Sancho Pança? lui dit Zite, encore secouée par sa gaieté, vraie ou feinte. Te souviens-tu qu'à force d'assommer don Quichotte avec des proverbes, tous marqués au coin d'une extrême sagesse, le brave homme se vit en-

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voyer promener? Que dirais-lu, si j'agissais de même?

— Je n'ai pas envie de rire, répondit Annie, d'abord un peu décontenancée, mais presque aussitôt remise. La chose est très sérieuse, ma sœur. Tu joues un jeu dangereux...

Zite releva la tête et secoua ses cheveux rutilants, comme un jeune lion secouerait sa crinière.

— • Ce n'est pas que l'oncle ou la tante soient peutêtre disposés à te blâmer outre mesure...

Le geste de la belle indisciplinée signifia :

— Qu'ils y viennent.

— ... Mais les hommes te jugent et se font une opinion sur toi, conclut Annie, les joues empourprées.

Sa sœur l'examina, comme si cette candeur eût été chose tout à fait inédite.

— Ne sais-tu pas, daigna-t-elle affirmer enfin, que, plus une jeune fille a eu de fiancés éconduits et de mariages rompus, plus elle a de chances d'être demandée en de nouvelles et justes noces?

— Je l'ai entendu dire, répliqua Cendrillon, et j'en rougis pour nous toutes; mais ce qui réussit avec les unes peut manquer avec les autres.

— Cela se peut encore, admit Zite d'un air rêveur. Alors, tu voudrais me voir embrasser un autre genre de vie, un genre, comment dire?... préraphaélite? esthético-mystique? Une longue robe vert d'eau et la fleur de lotus à la main? Les deux peuvent se combiner, ô mon innocente Minerve! Le lotus et le flirt ne se haïssent point entre eux, malgré ton air indigné.

— Zite, au nom de notre père, fit Annie, en se levant, une main dressée vers le ciel...

Elle paraissait très grande ainsi, dans sa blanche robe du matin; Zite baissa les yeux et se moi'dit les lèvres.

— Au nom de ceux qui nous ont donné la vie, je

te supplie de m' entendre, et de parler comme tu le dois! continua la cadette. Nous sommes ici les jouets d'une fantaisie, peut-être bien l'illusion d'une tendresse sans emploi chez la tante Laure, qui ne peut se consoler de vivre sans enfants; mais t'es-tu jamais demandé à quoi tiennent ces prodigieuses fortunes? Ne sais-tu pas qu'elles croulent en un instant? La banqueroute d'OlIar est-elle si loin? Demain nous pouvons nous retrouver sans un sou, sur le pavé, comme à Montréal, obligées de donner dos leçons pour vivre...

— Eh bien? demanda Zite qui ne mordait plus ses lèvres, mais le coin de son mouchoir.

— Eh bien? Dans quelle famille honnête, quelle mère te prendrait-elle pour donner des leçons à ses filles, si tu as eu cinq ou six mariages manques, ou quelque chose d'approchant? C'est un côté de la vie que de flirter dans les halls des milliardaires, et c'en est un autre que de faire faire du solfège à leurs filles dans la salle d'éludé! On ne demande plus les mêmes qualités! ni les mêmes grâces!

Zite, furieusement, jeta à terre son mouchoir et, d'un revers de la main, balaya tout ce qui recou- ■\rait la petite table à sa portée : menus bibelots, bonbons, flacons de cristal, crayons d'argent, buvard et photographies allèrent joncher le tapis. Par bonheur, il ne s'y trouvait pas d'encrier.

— Crois-tu que tout, oui, tout, ne vaudrait pas mieux que ce fîl à la palle? demanda l'orgueilleuse, debout sur les ruines qu'elle venait d'amonceler. Oui, même les leçons! Tu peux me regarder de ton air effrayé! cela ne m'arrêtera pas. J'aurais été une bonne enfant si je m'étais sentie libre, mais ici, plus esclave que nègre le fut jamais...

— Ce n'est pas vrai, Zite! fit bravement Annie. Tu as cela dans le sang. Pourquoi as-tu refusé Harry?

— Ah! soupira, la jeune fille dans un effort de

rage, si c'était ù refaire! Je n'agirais plus de même...

— Ouil tu le garderais au bout d'un fil, en attendant mieux! c'est lui qui serait le hanneton! lança Annie, véritablement indignée.

— Peut-être! dit l'autre, soudain calmée par cette perspicacité surprenante.

— Et ce serait abominable! ajouta Cendrillon, tout à fait hors d'elle-même.

Sa sœur l'examina curieusement. La vérité déjà plus d'une fois soupçonnée lui apparaissait maintenant.

— Si c'était à toi qu'il eût offert ses hommages, tu en aurais plus respectueusement accepté la fleur? demanda-t-elle ironiquement.

— Moi, dit Annie dont le visage s'était soudain décoloré, je ne suis pas en jeu; je fais ce que je peux pour passer inaperçue...

— Pas du gentil Lorrey? glissa méchamment Zite. Cela t'en fait déjà deux : prends garde aux jugements téméraires, ma sage et prudente Minerve. Occupe-toi de tes affaires et laisse-moi gérer les miennes... Mais sache bien ceci : je me marierai le jour que je voudrai, avec n'importe qui...

— Oh!

— N'importe qui, fût-ce un commis de l'oncle John! Avec celui qui sera le mieux fait pour lui déplaire, afin qu'il sente un peu ce qu'il m'a contrainte d'endurer ici.

— Tu n'es pourtant pas méchante! soupira Annie, les yeux débordants de larmes bien amères.

— Je suis exaspérée, et c'est pis. Je ne veux pas d'entraves, je ne veux pas de conditions!... J'aurais tout accepté, si l'on avait su s'y prendre...

— Non, fit tristement Annie, ce n'était pas dans ta nature.

— J'aurais essayé, tout au moins. A présent j'ai goûté au vin de la vie; je veux boire ma coupe

tout entière pendant que je suis encore jeune et belle... Et je le ferai!

— Tu as des vues sur quelqu'un? s'écria Annie soudain illuminée.

— N... non! dit Zite après une imperceptible hésitation, mais quand je voudrai... Allons, sèche tes larmes, comme on dit dans les romans. Embrasse ta méchante sœur et ne me fais plus de morale. C'est cela qui me rend méchante. Cela me tourne à l'aigre sur le cœur.

Elle prit sa sœur par le cou, la câlina, lui tamponna les yeux avec son mouchoir, arrangea ses cheveux un peu dérangés par la véhémence de leur discours, puis s'assit sur un petit fauteuil pendant qu'Annie ramassait et remettait en ordre tout ce que la main violente de l'aînée avait envoyé sur le tapis.

Quand ce fut terminé, Zite la regarda en riant.

— C'était bien la peine! fit-elle, et que nous voilà bien avancées, nous avons perdu notre matinée. Va t'habiller, si tu ne veux pas être en relard.

— Puis-je t'aider? demanda doucement Cendrillon.

— Non, merci : Katie suffira.

Annie tenait déjà le bouton de la porte : Zite l'arrêta d'un mot.

— Je crois, dit-elle, que Harry ne tardera pas à venir voir l'oncle.

— Comment le sais-tu? demanda la cadette stupéfaite.

— Je lui ai écrit, répondit la belle aux cheveux d'or, du fond de son cabinet de toilette, je l'ai prié de venir.

Annie resta confondue sur le seuil. Dans son jugement sincère et droit, l'épreuve qu'allait subir Harry lui semblait la plus redoutable de toutes. Savait-il à quelles conditions John Bruce avait pris

ses nièces dans sa maison? Et s'il le savait, viendrait-il?

Une parole est une parole et vaut un écrit, entre hommes de bien; mais, malgré tous les livres de morale, toutes les leçons de religion, les institutrices, le catéchisme et les beaux exemples, est-il certain que Ton soit venu ù bout de graver dans le cerveau féminin cette vérité que les adolescents mêmes admettent sans contester?

Le respect des promesses... Sur cent femmes bien élevées, en trouvera-t-on deux seulement qui sachent se faire volontairement les esclaves d'un serment inconsidérément prêté?

Il ne s'agit pas ici des promesses extorquées par la violence ou la pitié, mais de celles que l'on fait librement, dans la plénitude de sa vie et de sa volonté.

Sous le coup de l'émotion première, la parole ne pèse pas ou pèse peu; on est disposé à n'envisager que les avantages du marché...

Et puis les fleurs qui cachaient les chaînes se flétrissent et s*effeuillent; un autre vent a soufflé, la promesse est devenue gênante... On l'oublie.

Les plus audacieuses, comme Zite, la renient ouvertement; mais Annie était de celles qu'une promesse lie à jamais.

Triste, les mains nouées sur les genoux, Annie, rentrée chez elle, pensa longtemps.

Que Zite manquât à l'engagement plus imposé qu'accepté, c'était triste, mais non étrange; pourvu qu'elle n'entraînât pas Harry dans le gouffre où sombre l'honneur d'un homme!

Elle joignit les mains et pria longuement, avec ardeur, et ses yeux se mouillèrent de larmes.

ENTRE l'art ET l'iNDUSTRIE

Au reçu du billet laconique par lequel Zite le convoquait, sans plus de cérémonie que s'il se fût agi d'une tasse de thé, à quitter son travail, faire un long voyage et perdre une demi-semaine de son temps, Harry s'était senti passablement inquiet. Cependant, il était parti, tout vrai Américain se croyant tenu d'obéir aux ordres d'une femme.

Quelque chose devait s'être passé, pour motiver un appel si pressant. Depuis sept mois que ses cousines avaient quitté Montréal, il s'était rendu à New- York deux ou trois fois, avec ou sans bons prétextes, poussé, au fond, par un désir singulier de s'interroger lui-même sur l'état réel de son cœur, auquel il ne comprenait plus grand'chose.

Grandi, à partir de sa quinzième année, dans l'idée qu'il était fortement épris de Zite, de ses caprices imprévus, de ses cheveux aux reflets changeants, de ses yeux profonds et de son âme impénétrable, il s'apercevait de temps en temps que l'image s'estompait dans le lointain, que la Zite de ses rêves devenait une Zite de rêve, à proprement parler, et que l'espéranoe d'un foyer avec une femme assise à ses côtés et des enfants jouant sur le tapis ne concordait plus avec l'étourdissante bea'uté dont la chair laiteuse avait ébloui New-York plusieurs fois par semaine en hiver, et surprenait les baigneurs de Newport en la présente saison de bains, déjà sur son déclin.

Newport est entre tous le lieu de la terre où passent les gens les plus riches dans le plus court espace de temps donné; on en pourrait faire la

l^'ageure sans crainte de perdre, les demeures qu'on y voit le crient à tous les yeux.

Comme ville, Newport n'a aucune importance; mais une avenue triomphale de plusieurs kilomètres de long, des deux côtés bordée par les plus riches palais, les plus baroques conceptions architecturales, parfois les plus gracieuses trouvailles artistiques, la prolonge jusqu'à l'extrémité nord de l'île qui la renferme; un bras de mer étroit sépare de la terre ce luxueux hochet de la fantaisie humaine.

Des jardins merveilleux, des serres inimaginables, où s'épanouissent des millions d'orchidées, des gazons pareils à du velours, font une ceinture de pierreries à ces demeures fastueuses; pendant les beaux jours, les heureux de ce monde viennent y passer, avec leurs équipages et leurs serviteurs, trois jours, trois mois, ou davantage.

Mme Bruce aimait sa maison. Celle-ci construite comme tout ce qui touchait au Roi du Papier, avec un mélange bien pondéré de goût et de stabilité, dominait un peu les autres; ses jardins, à droite et à gauche, n'étaient séparés par aucune clôture de ceux de ses voisins, car tel est l'usage. Si une lourde grille clôt les propriétés sur l'avenue, du côté de la mer, en revanche, on passe de l'un chez l'autre sans rencontrer d'obstacle; c'est une des particularités qui donnent à Newport l'aspect d'un parc immense, harmonieusement dessiné.

De bon cœur la tante Laure eût renoncé aux splendeurs de son hôtel de IVew-York pour conserver cette délicieuse résidence. Avec une sereine résignation elle y attendait les derniers beaux jours de chaque année, cet automne éblouissant qui est la plus belle saison de l'Amérique du Nord : cet automne féerique orné d'une richesse de teintes un peu trop accentuées peut-être pour des yeux européens, mais bien fait pour charmer toutes les âmes par la

splendeur louchante et périssable de son inexprimable beauté.

Elle eût voulu voir se prolonger toujours cette parure de feuillage écarlate, ces revêtements de lianes d'or et de pourpre; quand elle songeait à la mort, c'était avec le souhait de ne pas la voir venir avant les frimas, afin d'embrasser une fois encore de ses yeux mortels la beauté éclatante et douce à la fois de ces journées prodigieuses.

C'est là que se présenta Harry, après une nuit passée en wagon, une valise à la main, mais aussi net et soigné que s'il sortait de chez lui. Personne ne fut surpris de le voir; de tout temps, il allait et venait comme l'enfant de la maison.

Il entra chez son oncle comme il l'eût fait chez son père.

— Les travaux vont bien, eh? demanda Bruce en lui frappant sur l'épaule.

— Très bien, merci, mon oncle. Ce qui m'ennuie, c'est de penser qu'il va me falloir aller en Europe... Cela me tourmente à cause de mes parents, mais il le faut.

— Quoi faire?

— Travailler trois ou quatre ans dans les Ecoles, voir les vieux monuments...

Le puissant Roi du Papier caressa sa barbe magnifique.

— Tu ne peux pas te perfectionner sur la terre natale? demanda-t-il. Pas assez bonne pour toi, jeune ambitieux? Elle a été assez bonne pour nous!

Harry sourit gentiment.

— Hélas! dit-il, si je le pouvais! Ce serait bien plus à mon gré. Mais il est nécessaire que j'aille examiner sur place des œuvres d'art dont ni les plans ni les photographies ne donnent une idée juste. Et il faut que je voie ce qu'on fait dans les Ecoles. On n'est pas un véritable architecte si l'on n'a pas

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vu la Grèce, l'Italie et Paris... Vivre à Paris... c'est là que tout se concentre...

La figure du milliardaire se figea immédiatement, comme si on l'avait placée dans un appareil frigorifique.

— Paris... (Il prononçait « Périss » avec un suprême dédain.) On parle de Paris, comme si l'on ne pouvait être un homme sans l'avoir vu : je n'y ai pas été, et je n'irai jamais : ni les miens, je veux dire ceux qui dépendent de moi. Et je suis pourtant un homme!

— Pauvre Zile, pensa Ilarry amusé malgré lui : encore un rêve qui s'écroule!

— Enfin, reprit l'omnipotent, en redressant sa haute taille, dans l'épanouissement de son immense orgueil, si c'est pour ton genre de travail, je n'y vois rien à redire, c'est tout différent; le travail, cela excuse tout.

— Attrape! pensa Harry, tout à fait égayé. Et, dit-il tout haut, le papier est plus royal que jamais, mon oncle? Ce n'est plus roi qu'il faudrait vous nommer, mais empereur : Bruce imperator!

— Pourquoi pas? répliqua froidement le richard, ma royauté en vaut une autre. Mais le papier n'est plus intéressant : il a donné tout ce qu'il pouvait.

— ■ Quoi, alors? demanda le neveu.

— Je fais construire des chemins de fer.

Les lèvres fermes et bien dessinées laissèrent tomber ces paroles comme des fleurs éparpillées au vent.

— Des chemins de fer, au pluriel?

— Au pluriel. Voilà!

Du bout d'un coupe-papier il indiqua sur une carte un réseau rouge, qui comprenait plusieurs milliers de kilomètres.

— Tout cela. Seigneur! s'écria involontairement le futur élève de l'Ecole des beaux-arts. Mais cela va vous ruiner...

— Pas moi, fît Bruce tranquillement. Les autres

compagnies... Ta tante n'aime pas ça, tu ne lui en parleras pas, à moins qu'elle ne te le demande.

— Elle craint pour vous? interrogea Harry.

— Moi? Non. Elle a pitié des autres. Les autres... Il regarda du côté de la fenêtre et secoua ses

épaules robustes.

— Les autres, reprit-il, ce n'est pas mon affaire, je ne les connais pas; ils ne m'ont pas aidé... personne ne m'a aidé. Moi, j'aide beaucoup de monde.

— Vous êtes très bon, mon oncle, fît le jeune homme avec déférence, et vous faites plus de bien caché que qui que ce soit.

— Cela ne te regarde pas; tu n'as pas le droit de m'en parler, si je le cache.

— Très vrai, fît Harry en s'inclinant. Et ces aquarelles? qu'en faites-vous? ajouta-t-il en indiquant quelques feuilles éparses sur le bureau.

— C'est la combinaison du chemin de fer et du papier, répondit Bruce en examinant avec complaisance ce que lui montrait son neveu. Toi qui t'y connais, dis-moi, est-ce que tu trouves que c'est bien?

— Ça dépend de l'emploi, répondit prudemment Tartiste. Artistique, l'emploi?

— Plutôt commercial, répliqua l'oncle.

— Oh! alors, c'est bien; c'est même gentil. Qu'estce que vous voulez combiner avec ce papier-là?

— Les chemins de fer. Ce sont les sites, les plus beaux sites parcourus par mes nouvelles lignes... J'en ai une qui battra le record à la vôtre, mon garçon! oui, à votre Paci(ique-Atlantique.

— Le fait est que ce ne sont pas les sites qui manqueront, fit Harry, en examinant les carrés de bristol. Ce n'est pas fait d'après nature, ces petites macliines-là?

— Il y en a...

— ■ On ne les distingue pas des autres, dit le jeune architecte dont l'idée n'était pas de faire un compliment à l'auteur.

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Mais son oncle le prit nu rebouis.

— N'est-ce pas? dit-il charmé. C'est tout aussi bien. Il fait cela d'après les photographies.

— Cela se voit... Et sans indiscrétion, mon oncle, quel usage comptez-vous en faire?

John Lewis Bruce mit ses mains dans ses poches et regarda son neveu d'un air connaisseur.

— .J'ai une grande idée, dit-il, grande!

— En général, vous voyez grand, oncle Bruce!

— Oui, dit flegmatiquement le potentat. J'ai même deux idées. L'une, c'est de faire agrandir ces vues; elles auront deux ou trois mètres de hauteur, suivant les convenances et les endroits; on les collera partout dans les gares de mes chemins de fer; coloriées, bien entendu, très richement coloriées. Tu comprends?

— Oui, oncle John. Mais cela s'est fait, déjà; l'idée n'est pas à vous.

Bruce le prit en pitié, d'un regard compatissant.

— Cela s'est fait... le jour. Moi, je le fais le jour et la nuit. Dès que les lampes s'allument, et dans les endroits où le jour ne pénètre pas, mes tableaux deviennent des transparents... Est-elle à moi, cette idée-là? ajoula-t-il d'un air triomphant.

— J'avoue que jamais elle ne me serait venue, répondit Harry vaincu.

— Et pendant ce voyage sur mes chemins de fer, dès que le jour aura baissé, sur un écran blanc, dans chaque wagon, les sites traversés seront reproduits par des projections. Pour ceux qui voyageront sur mes lignes, il n'y aura plus d'obscurité : le paysage sera visible la nuit au dedans comme il l'est en plein jour au dehors. Tu ne crois pas que cela fera parler de mon réseau?

— En vérité, fît Harry émerveillé, vous êtes, un homme d'imagination, mon cher oncle. Et qui est-ce qui vous fait ces paysages?

— C'est un étranger. Il se dit Français; moi, je crois qu'il est Belge.

— Pourquoi?

— Il aime trop la bière, répliqua laconiquement l'inventeur. Mais ça m'est égal. Il va me faire trois cents sites. (Bruce affectionnait ce mot et lui trouvait de l'allure.) Tu vas le voir; il vient presque tous les jours pour le lunch.

Involontairement, Harry rapprocha cette confidence de la convocation de sa cousine et se demanda si entre les deux ne se trouvait pas quelque lien mystérieux.

— Et puis, reprit Bruce, qui se sentait disposé aux épanchements, tu causeras avec ce Belge, tu verras quel homme cela peut être. N'oublie pas qu'il se dit Français. Il se nomme Dalbremont, Victorien. Il fera fortune, ou se cassera le cou. Je le paye très bien. Il a déjà gagné gros avec moi.

— Pour ces machines-là? demanda Harry, qui ne pouvait prendre sur lui de traiter les aquarelles avec le respect que son oncle leur accordait.

— Personne excepté lui ne peut les faire comme je les veux, expliqua Bruce. Il faut que ce soit trans parent, et qu'on puisse les projeter... C'est compliqué!

— Son bonhomme l'a empaumé! pensa irrévérencieusement Harry; je tâcherai d'y avoir l'œil, de loin.

— Et puis, reprit Bruce, pour l'an prochain, j'ai une autre idée.

— Encore? Mais vos chemins de fer?

— Oh! ce ne sera pas long! quinze ou dix-huit mois tout au plus.

— Pour tout le réseau?

— Naturellement! On le commencera partout à la fois.

Harry examina son oncle avec une vague frayeur. Il avait entendu parler de ce vertige des affaires.

qui saisit un homme, lui lie les pieds et les mains, l'emporte dans son tourbillon comme un maëlstroëm et le rejette brisé, vaincu, mort ou fou.

Les yeux de Bruce étaient un peu plus brillants que de coutume, mais il n'y avait pas de quoi s'inquiéter : la pensée des trois cents sites l'expliquait amplement.

— Votre autre idée, oncle John? demanda Harry.

Le milliardaire s'accouda sur le marbre de la cheminée, taillé exactement à la hauteur nécessaire pour lui seul.

— L'an prochain, mon garçon, les journaux imprimés à New-York dans la nuit, parus le matin, seront distribués à Paris le même soir!

Cette fois le jeune homme fut sérieusement inquiet; il garda le silence, attendant une explica tion.

— C'est si simple, reprit Bruce, que je ne comprends pas que personne n'y ait songé. Il faut de l'argent, voilà tout! C'est le principe des cartes-télégrammes et du tube pneumatique : en plus grand.

D'un air calme et résolu, il attendait les objections. Surpris, Harry réfléchissait.

— Une pompe foulante, dit-il, à un bout, une pompe aspirante à l'autre... oui : je comprends, c'est très simple en effet. Mais votre tube sera exposé à bien des dangers... Il sera diantrement long, vous savez?

— Pas plus que les câbles! répliqua paisiblement l'oncle.

— Vous m'accorderez pourtant que ce sera plus fragile! insista Harry.

— Fragilité, ton nom est femme! dit Bruce souriant, citant Shakespeare pour la première fois de sa vie, peut-être.

Cette citation eut pour effet immédiat de réveiller chez Harry la pensée de Zile, dont le billet dormait dans sa poche.

— Oui, les femmes son fragiles, dit-il, toutes excepté la tante Laure et ma chère maman,... et peut-être aussi... A ce propos, j'ai une histoire de Peaux-Rouges à vous raconter. Ce sera pour le lunch : cela amusera mes cousines. Puis-je me présenter chez elles?

— Fais-le-leur demander. Tu ne m'as pas dit ce que tu penses de mes gigantesques pompes à deux fins?

— Mais si, mon oncle! Si ça ne casse pas, vous serez le roi du monde comme vous allez être celui des chemins de fer. Mais si ça casse...

— On le raccommodera! dit Bruce avec une nuance d'humeur. Ne crois-tu pas que les câbles n'aient jamais cassé?

— Que si! mais il n'y avait rien dedans! fit Harry en se levant; ça ferait bien du papier mouillé! Mais je vous accorde, mon oncle, que l'idée est prodigieuse, et digne de votre imagination.

— C'est bien, dit Bruce satisfait. Toi qui parles bien le français, fais causer mon artiste, dis? S'il veut être raisonnable, ce n'est pas trois cents sites que je lui commanderai, ce sera quatre ou cinq cents. Mais il ne faudrait pas qu'il voulût m'écorcher sous prétexte que l'argent ne me coûte rien. Il me coûte, au contraire, et moi seul sais combien!

Il passa la main sur son front d'un geste fatigué, mais aussitôt sa vaillance reprit le dessus, et il congédia son neveu avec un sourire.

— L'oncle marche à toute vapeur, et il s'est assis sur sa soupape de sûreté pour la charger, pensa Harry dans la forme imagée familière à un pays de puissantes machines. Ça ne vaut rien pour lui, mais moins encore pour la tante Laure... Je vais toujours voir ce que me veut Zite... Jamais je n'ai eu le cœur si lourd dans cette maison.

Refusant l'ascenseur, qui lui inspirait du mépris ou de la crainte, il ne savait au juste lequel des deux.

LK ROI DES MILLIARDS Hl

il gravit quatre à quatre les marches de bois de cèdre, tout en se disant qu'elles flamberaient admirablement en cas d'incendie, et frappa à la porte de sa cousine.

— Entrez! répondit la voix fraîche.

Il entra.

ENTRE l'amour ET l'hONNEUR

Dès l'arrivée de Henry, Zite avait entendu sa voix dans le hall, et l'entretien avec Bruce lui avait paru bien long. Elle avait eu le temps de se dire que, l'année précédente, son cousin aurait trouvé le moyen de s'échapper plus vite, ce qui était peut-être vrai.

Enervée par l'attente, elle frémissait secrètement de la tête aux pieds, en songeant que son destin pouvait se décider avant que l'aiguille de sa petite pendule eût atteint le milieu du cadran, avant que le timbre eût sonné les douze coups de midi.

De peur de se trahir, elle ne fit d'autre mouvement que de tendre sa main glacée au visiteur attendu. Mme Laure était avec Annie en tournée de bienfaisance; elle se sentait de ce côté tranquille et à l'abri de toute surprise : à Newport, on ne se présente guère le matin, à moins que ce ne soit dans l'intimité. Une demi-heure lui apparleiiait, une demiheure pour livrer sa grande bataille; cela pouvait suffire, si elle savait mener les choses rondement.

Harry prit les devants; il s'assit sur une modeste chaise, à quelque distance du rocking-chair où se balançait Zite, et lui dit simplement ;

— Vous avez désiré me voir, cousine; me voici. Que puis je faire pour vous?

Cette entrée en matière était un désavantage pour

la jeune fille, qui se souleva, se mit à peu près d'aplomb dans sa balançoire, joignit le bout des doigts de ses deux mains, et répondit d'une voix claire :

— Je veux changer ma vie et savoir si vous voulez m'y aider.

Les lames des fleurets s'étaient croisées courtoisement; mais, après ce premier engagement, ni l'un ni l'autre ne pouvaient plus retourner en arrière. Harry devint très grave.

— Je ferai pour vous, cousine, dit-il, tout ce qu'un gentleman doit à une dame, tout ce qu'un parent doit à sa parente, tout ce qu'une véritable amitié commande à ceux qui se sont connus et chéris depuis l'enfance.

Il y eut un petit silence... horriblement long.

— Et c'est tout? demanda Zite en plongeant ses regards au fond de ceux de Harry.

Elle avait vite appris ce manège, ses beaux yeux sombres avaient creusé le regard de bien des jeunes hommes, depuis qu'elle avait revêtu sa première robe de bal, mais elle n'aA^ait encore pas rencontré celui qui soutiendrait ce regard avec la gravité d'un reproche muet.

C'est elle qui détourna la tête.

Harry fut pris de pitié, car il s'aperçut qu'il l'avait vraiment beaucoup aimée, autrefois, à La Ferme et à Montréal, aux jours de sa prospérité, et surtout au temps de sa misère.

— Trouvez-vous que ce soit si peu, cousine Zite? demanda-t-il d'une voix amollie. Nous avons été enfants ensemble, et heureux aussi... Dieu m'est témoin, que, pour vous servir, je suis prêt à tout ce que permet l'honneur... et autorise l'affection.

Il avait laissé tomber sa voix, car l'honneur primait tout, et elle connaissait sa façon de voir à ce sujet; le reste était pour adoucir le choc, cruel, mais inévitable.

— Harry, dil-cllo, rnppclant ses forces, et cette fois parlant en toute francliisc, vous m'avez dit à Montréal, ce soir de fête... vous ne pouvez l'avoir oublié?

— Je m'en souviens! dit-il, toujours grave.

— Vous m'aviez dit que vous m'aimiez.

— C'était vrai! répliqua-t-il courageusement. Elle n'osa provoquer davantage sa franchise, tant

elle avait peur de ce qui suivrait.

— Vous m'avez dit aussi, ce soir-là, que vous vouliez m'épouser?

— Je vous l'ai dit.

Elle se pelotonna pour ainsi dire sur elle-même, prête à bondir.

— Et vous le feriez encore?

L'âme de Harry était préparée à ce combat; il savait maintenant, avec une précision cruelle, ce qui était encore un doute la veille : qu'il n'aimait plus Zite, qu'il ne l'estimait pas davantage, que jamais il ne pourrait être heureux par elle et avec elle.

Mais il s'était engagé, — trop jeune, — il avait prononcé l'irrévocable parole qui mettait son nom et sa vie aux mains de cette jeune fille orgueilleuse et coquette, non pas méchante, pourtant...

C'était une lettre de change qu'il avait signée... il ferait honneur à sa signature.

— • Je vous ai demandé de m'épouser, dit-il; je suis prêt à vous le demander encore.

Zite poussa un petit cri de joie, de saisissement, de soulagement, peut-être, car elle avait tant redouté le contraire, et tendit vers lui ses deux mains délicates.

Il l'arrêta d'un geste grave, presque douloureux; elle demeura interdite.

— Je n'ai qu'une parole, dit-il, et je suis prêt à la tenir; seulement, sachez bien ceci, je ne suis pas riche, je ne le serai jamais...

Elle fît un geste d'incrédulité; il répéta avec insistance :

— Je ne le serai jamais, parce qu'il n*est pas dans ma nature de chercher à m'enrichir. Mon père et ma mère vivront très vieux, plaise à Dieu! comme tous ceux de notre famille. Je n'ai donc à vous offrir qu'une modeste aisance et jamais rien de plus. La Ferme elle-même ne donnera pas davantage. Si vous m'acceptez ainsi, presque pauvre et ne devant pas devenir riche, dans quatre ans et demi, je viendrai vous réclamer à mon oncle et à ma tante.

Zite avait changé plusieurs fois de couleur pendant ce discours. Elle éclata de son petit rire mauvais.

— Les cinq ans de l'oncle Bruce? Vous m'épouseriez après les cinq ans révolus? quand j'aurai payé ma dette avec l'intérêt aux bienveillants protecteurs de ma jeunesse? Vous me prendriez vieille, fanée, usée par cinq années d'esclavage mondain? Savezvous, cousin Harry, que ce serait généreux de votre part?

— Moins que vous îîè ic croyez, répondit-il sans s'émomoir; car j'espère que ma fiancée, tout en remplissant dans cette maison le devoir d'être aimable et gracieuse, vivrait assez dans l'espoir d'un modeste avenir pour ménager sa santé, sa beauté, ses qualités, qui, à dater du jour de nos fiançailles, m'appartiendraient par moitié, autant qu'à elle.

Zite s'était levée.

— Et moi, dit-elle à voix basse, j'espérais que l'hom.me qui prétendait m'aimer saurait m'arracher à la sujétion dont je suis la victime par tricherie. Oui, tricherie! on ne m'avait pas prévenue avant!

— Vous auriez aceptéî fît amèrement Harry. Et c'est bien cela qui m'afflige. Vous n'avez vu la sujétion qu'après avoir goûté aux avantages de la grande vie; votre sœur ne s'en plaint pas...

— VraimciU? Kli bion, épouscz4ii! (il Zilr; on lui tournant le dos.

La pendule sonna midi, Annie parut sur le seuil.

— Je pourrais |)lus mal faire! dit Harry d'un ton sérieux. Je suis venu mal à propos; recevez mes excuses, cousine Zilo. Annie, bonjour; nous allons luncher ensemble.

— ■ Le gong a sonné le premier coup, balbutia Annie, qui ne comprenait rien ni à la présence de Harry ni au trouble de sa sœur.

— Je ne descendrai pas, dit Zile. Fais-ftioi envoyer le lunch ici.

Harry était déjà sur la galerie. Annie l'y rejoignit aussitôt.

— Vous vous êtes querellés? fit-elle. Je lâcherai d'arranger cela. Dites-moi ce qu'il y a, bien vite... dépêchez-vous... Elle est si bonne au fond!

îlarry saisit entre ses deux mains le frais et pur visage qui l'implorait et baisa le front virginal, cou* vert de rougeur. •

— Anne, ma sœur Anne, dit-il, ne vois-tu rien venir? j'ai vu, moi, j'ai vu que vous êtes la meilleure dos sœurs, la plus précieuse des amies et que... et que... je suis un grand imbécile! Du moins, je l'ai été jusqu'ici, mais je ne suis pas très vieux et je pourrai peut-être me corriger. Courez, ma sœur Anne! Voilà ce gong endiablé qui commence son second vacarme! Et il ne sonne, heureusement, que trois fois.

ENTftE ARTISTES

Ordinairement, John Bruce, au lieu de prendre part au lunch des siens, se contentait, comme presque tous les grands brasseurs d'affaires, d'un mets

froid avalé à la hâte, debout dans quelque bar, aux environs de la Bourse. Mais depuis qu'il avait enfourché son nouveau dada de chemins de fer enluminés, il accordait volontiers cette heure à sa famille pour y retrouver son peintre d'aquarelles et causer avec lui.

Mme Bruce, agréablement surprise d'abord, s'était bientôt aperçue que ce changement d'habitudes ne la concernait en rien, et naturellement elle en avait conçu quelque souci.

— John, avait-elle dit à son mari,, n'étions-nous pas assez riches avec le papier?

— Mais, ma chère, c'est toujours du papier! avait répondu Bruce en souriant d'un air complaisant à une aquarelle flambant neuve, née le jour même.

Mme Laure n'avait pas ri; ce papier-là ne lui inspirait pas autant de confiance que les autres bons vieux papiers de toutes sortes, de tout grain, de tout prix, qui avaient payé tant de belles choses et amassé un si magnifique capital.

L'auteur de ces œuvres ne lui inspirait pas non plus une confiance sans bornes; ce jour-là peut-être encore moins que d'habitude, tant il avait l'air sûr de lui.

Lorsque Harry entra, suivant Annie, un peu en retard, il aperçut le nouveau favori debout avec Bruce près d'une fenêtre; ils étudiaient avec complaisance un nouveau « site », une cascade perdue dans les vapeurs d'un arc-en-ciel phénoménal.

Involontairement, la tante et le neveu échangèrent un regard qui à lui tout seul était un pacte d'alliance défensive. Il s'approcha, salua et regarda l'aquarelle que Bruce venait de placer en face de lui sur la cheminée, de façon à la voir, tout en déjeunant.

C'était joli, on ne pouvait le nier, et les passants s'arrêteraient devant; surtout si, comme le souhai-

tait le constructeur des nouveaux chemins de fer, on l'agrandissait d'une façon colossale.

Harry l'examina, en gardant ses réflexions pour lui, et voici ce qu'il se disait entre deux bouchées :

« Toi, mon ami, tu n'as jamais dessiné d'après nature, et tu ne le feras jamais, parce que ce n'est pas dans tes moyens. Tu n'as pas pour un centime de conscience artistique, mais un aplomb extraordinaire, et tu es parfaitement capable de réussir auprès de ceux qui n'y connaissent rien. Ils sont nombreux, ceux-là... Tu feras peut-être fortune... Je ne te confierais pourtant ni ma bourse, ni le secret de mes affaires, car tu peux être honnête..., mais ça m'étonnerait bien! »

Les yeux de Victorien Dalbremont se fixèrent sur ceux de Harry comme s'il eût lu ses pensées; mais, sous sa grande franchise, le jeune architecte abritait une non moins grande finesse, et son visage fut indéchiffrable, à force d'être poliment banal.

— Vous avez beaucoup voyagé, monsieur? demanda-t-il avec toute l'amabilité imaginable.

Dalbremont prit un temps pour répondre. C'était une habitude excellente, grâce à laquelle il évitait le danger des imprudences; mais à son âge, — il paraissait à peine trente ans, — c'était un peu trop de sagesse et de prudence, comme le pensèrent la tante et le neveu.

— Beaucoup, monsieur, répondit enfin le peintre; ainsi l'exige la carrière que j'ai embrassée.

Son œil se reposa négligemment sur l'aquarelle en vedette.

— On n'a pas besoin de tant voyager, dit Bruce qui comprenait bien le français mais qui, par amourpropre, ne voulait pas le parler. On trouve de très belles photographies, dans notre pays. Nos photographes sont les premiers artistes du monde. Nous sommes pressés, ne l'oubliez pas. Achetez toutes les photographies que vous voudrez, et faites-moi vite

il8 LE ROI DES MILLIARDS

des choses comme celle-là. C'est joli et artistique. On est artiste dan§ notre famille, monsieur, ajoutat-il d'un air digne : mon neveu est architecte et mes nièces font de la musique, très bien, si j'en crois les connaisseurs.

Son regard fit le tour de la table, surpris de n'y point apercevoir Zite.

— Où donc est ma nièce aînée? demanda-t-il.

— Elle est un peu souffrante, mon oncle, répondit Annie en rougissant; elle déjeune chez elle.

— Ohl je le regrette! fit Bruce avec bonté. Rien de sérieux^ j'espère? Non? Alors, nous la verrons ce soir? Très bien. Je suis pressé, je vous quitte; il faut me le pardonner. Vous causerez avec mon neveu, monsieur Dalbremont ; il est plus connaisseur que moi en peinture, — pas en chemins de fer, conclut-il avec un sourire de raillerie amicale.

H sortit, et on se sentit gêné.

Dalbremont ne revenait pas de son étonnement.

Jamais les jeunes filles — il parlait rarement à Annie et beaucoup à Zite — ne lui avaient soufflé mot de ce cousin si fêté, si choyé. Il connaissait leurs préférences en amitié : il savait que Mme Hélène Ramsay paraissait à Cendrillon un être angélique, irrésistible; il savait que Zite avait pour leur voisine, miss Rester Raven, une admiration mêlée d'un peu de crainte; il savait les noms d'une douzaine de jeunes gens, qui revenaient sans cesse sur leurs lèvres, à cause des parties de lawn-tennis, de polo, de bateau, de tout ce qui fait cette existence agitée, chère aux Américains... et jamais on n'avait nommé ce Harry. dont les décisions étaient presque des arrêts, — il le devinait.

De plus, Saint-Mesmin, de nom français, pouvait en savoir plus long qu'un autre sur les relations de l'étranger; et, par-dessus le marché, il était connaisseur en peinture! Il est vrai que ceci n'était pas prouvé, Bruce seul l'ayant affirmé; et Dalbremont

savaiL à quoi s'en leiiir sur les capacités esthétiques du puissant personnage.

JJe son côlé, Ilairy était bien décidé à s'intéresser plus à la personne et au caractère du nouveau venu qu'à ses aquarelles; si bien qu'ils échangèrent quel ques paroles parfaitement oiseuses, avant d'oser s'engager sur un sujet un peu important. Ce fut Dalbremont, dont les yeux découvrirent des horizons diplomate, il s'était vite approprié la coulum*usitée aux Etats-Unis; tout simplement, il questionna.

— On a parlé du talent musical de mademoiselle? fit-il en se tournant vers Annie.

— Oh! ce n'est rien du tout! se hâta de dire la modeste petite violette. Je joue un peu de l'orgue... Cela rend service parfois, mais si rarement! C'est plutôt pour mon plaisir.

— C'est donc pour vous qu'est installé le magnifique instrument que j'ai entrevu à New-York? fît Dalbremont dont les yeux découvrirent des horizons tout à fait nouveaux.

Un orgue tel que celui-là représentait une somme considérable. Bruce était donc bien généreux avec ses nièces? On ne joue pas de l'orgue comme du piano ou du violon; ce don représentait tout un train de vie dont l'étranger n'avait eu jusqu'ici qu'une faible idée.

— Et mademoiselle votre sœur? insista-t-il, curieux de savoir si pour celle-là on aurait fait les mêmes dépenses.

— Ma sœur chante, monsieur. Elle a une très belle voix...

— Une voix merveilleuse, ajouta la tante Laure, fîère de sa nièce. Elle prend de très bonnes leçons, et, l'hiver prochain, elle en aura de meilleures encore. Une voix comme celle-là est un trésor qu'il faut savoir à la fois ménager et développer.

— Pour la scène? interrogea maladroitement Victorien.

il fut si promptement foudroyé par les trois paires d'yeux qu'il comprit l'énormité de sa sottise.

— Il n'y a ici que vous et moi, dit Harry avec bonhomie, essayant de réparer la blessure des trois regards, vous et moi seulement, qui soyons contraints de faire de l'art autrement que pour l'art. Dans notre pays, les femmes sont des oiseaux charmants. Elle ont des ailes pour voler, des plumes pour être belles et des voix pour nous charmer. iVous autres, d'essence plus grossière, nous payons le bonheur de les voir et de les entendre, quand nous avons celui de les posséder.

— Ohî Harry! fît Mme Bruce avec un ton de reproche affectueux.

Une amertume secrète avait percé sous cette boutade, et elle en souffrait vaguement pour lui.

— Monsieur, dit le jeune homme, rompant les chiens, je ne peux vous montrer aucun échantillon de mon savoir-faire, n'ayant élevé jusqu'ici en fait de constructions qu'un poulailler pour mesdames les poules de ma mère et un chenil pour messieurs les chiens de mon père; et pas transportables, d'ailleurs. Mais vous, vous seriez bien bon si vous me laissiez voir ce que vous montrez sans mystère à mon oncle.

Dalbremont, flatté, se leva et alla chercher dans le bureau de Bruce un gros portefeuille horriblement plein.

— Dans quel guêpier me suis-je fourré? pensa Harry. Enfin, le vin est tiré, il faut le boire, fût-il de la piquette.

Les deux femmes l'examinaient, un peu anxieuses du résultat de cette investigation, qui fut longue et approfondie, car Harry ne faisait rien à demi. Il referma enfin le portefeuille et en renoua soigneusement les cordons.

— Eh bien, dit-il, monsieur, je vous fais mon compliment : cela répond fort bien au but que vous vous êtes proposé.

I.a Lantc et la nièce poussèrent un léger soupir de soulagement.

Dalbrcmont était de ceux qui, dans une appréciation, ne voient que le côté favorable; il sauta sur la louange et ignora la critique sous-entendue.

— Alors, dit-il, M. Bruce vous a confié l'usage?...

— Parfaitement.

Il y eut un silence. Dalbremont reprit :

— Personne ne peut faire ce travail, si ce n'est moi.

— Ah! pensa Harry, tu veux déjà jouer l'homme indispensable? C'est peut-être t'avenlurer trop tôt... En êtes-vous sûr? dit-il tout haut.

— Absolument. Personne ne peut travailler aussi vite.

Harry s'inclina. Ce côté de la question pouvait lui avoir échappé et c'était une excellente sortie pour lui.

— Vous êtes le meilleur juge sur ce point, dit-il.

— Oui, insista l'étranger en le regardant bien en face, cette fois. Si ce travail doit se faire, je ne pense pas qu'un autre soit capable de le mener à bien, étant donné le peu de temps dont nous disposons.

— Si peu de temps, Harry! fît la tante Laure, d'une voix à son insu plaintive.

— Tout est relatif, ma tante, répondit-il, la rassurant du regard. N'ayez aucune inquiétude; vous connaissez la sagesse de notre Roi du Papier : Bruce imperator, ajouta-t-il en souriant. C'est moi qui l'ai ainsi consacré ce matin.

Dalbremont les écoutait, trouvant son profit aux paroles, aux intonations et même aux silences. Tout à coup, Harry fit une attaque directe.

— Vous êtes Français, monsieur? demanda-t-il. Une imperceptible hésitation, moins que cela, un

frémissement des paupières, confirma le jeune homme dans ses soupçons : l'autre allait mentir.

— Uui, inonsieui', répondit l'étranger. Je suis d'une ancienne famille de Picardie.

— Pays de frontières, ajouta Harry sans sourciller. Vous avez de beaux sites sur la Meuse! Voilà que je parle comme mon oncle, pensa-t-il à pari lui; est-ce que ça se gagnerait?

— Des sites? fît Dalbremont, songeant au pays plat, riche en charbon de terre qui était sa véritable patrie.

— Mais... les Dames de Dinant... et les grottes dont le nom m'échappe, répondit Harry d'un air tout à fait innocent.

— Ah! pardon! je n'y étais pas... Les rochers dont vous parlez sont en Belgique, cher monsieur, les grottes aussi. Non que dans les Ardennes nous ne possédions des forêts splendides...

— Et tu n'as pas voulu les nommer, tes belles Dames, de peur de te trahir par l'accent, mais tu t'es trahi tout de même! pensa Harry.

Tout haut il s'écria :

— Que je sais donc mal ma géographie! Vous voyez, tante Laurc, qu'il faudra aller l'apprendre sur place.

— Bientôt, mon cher petit? demanda l'excellente femme, déjà émue.

— Tout de même pas avant le printemps, du moins je l'espère. Maman s'en fait du chagrin, allez! Trois ans, c'est long.

— Tu vas nous manquer! dit Mme Laure apitoyée.

— Pour ce que je vous vois! Quand je reviendrai, ce sera différent. Je connaîtrai mon art, je serai libre de perdre mon temps. Car» enfin, c'est pour arriver à ce résultat qu'on fait de bonnes études» n'estce pas? Oh! ma tante, continua-t-il, heureux de l'avoir fait rire, je n'ai pas d'autre vocation que d'être heureux eîi plantant des choux, comme mon père, avec une femme qui écussonnerait des rosiers.

Lb; ROI DES MILLIAHDS 123

comme maman! Je vous jure que c'est la pure véiilé!

— C'est, je crois, la vocation de tout le monde, dit Dalbremont; mais il faudrait en avoir les moyens!

— Je ne suis pas ambitieux, fit liarry tristement. Il avait soudain songé à Zite qui, là-haut, caressait quelque rêve d'ambition prodigieuse.

— Je le croyais! fit Mme Bruce, devinant en partie ce c|ui s'était passé.

— Je l'ai été, je ne ie suis plus. J'ai voulu être architecte, pour bâtir gratis mes châteaux en Espagne probablement. Et maintenant, si mon père y consentait... ou bien, reprit-il avec vivacité, si l'oncle John m'engageait comme secrétaire? C'est une idée, cela! Voulez-vous lui en parler? Je vous en prie!

Mme Bruce sourit.

— Secrétaire? Ton oncle en a une vingtaine, et bien employés, je te le garantis. Tu ne voudrais pas faire leur besogne!

— Ce n'est pas un secrétaire comme cela que je voudrais être, pas une machine à écrire et à compter, ou à faire écrire et compter d'autres machines, plus parfaites, car celles-là ne se trompent jamais. Je dis un secrétaire pour...

Il s'arrêta; il ne pouvait pas dire à cette femme tant aimée, tant respectée, qu'il voudrait empêcher son mari de faire des bêtises!

— N'en parlons plus! fît-il en se levant. Encore un château en Espagne qui croule par la base. II faudra que je creuse un peu plus le chapitre fondations. Alors, puisqu'on ne veut pas de moi dans cette maison, je retourne chez papa.

Il riait : ses yeux se croisèrent avec ceux d'Annie et chez les deux il y avait des larmes retenues.

— Tu t'en vas? fit Mme Bruce stupéfaite. Mais tu viens d'arriver? Je pensais que tu étais venu pour huit jours au moins... J'ai donné des ordres, ta chambre est prête!

— Moi aussi, je croyais rester... Les affaires n'ont pas pris la tournure que je... que je craignais; oui, ma tante. Au fond, vous savez, j'en suis très content. Il y a un train? ou un bateau?

Il feuilleta rapidement l'horaire qu'il avait sur lui.

— • Juste, il y a un train! Ces bonheurs-là sont faits pour moi! c'est égal, je ne ris pas; parlez de mon idée à l'oncle. Je fais très bien les additions et je n'ai pas mon pareil pour une vérification de comptes. Au revoir!

Mme Bruce embrassa ce neveu qu'elle eût tant souhaité pour fils. Annie lui offrit sa petite main froide, qu'il serra trop fort; il donna un shake-hand en coup de pompe à l'étranger et sortit.

Dès qu'il fut parti, Dalbremont prit congé.

— Il aurait pu partir plus tôt, dit Mme Bruce avec un peu d'humeur; Harry serait resté.

— Non, ma tante, je ne crois pas, fit Cadette. Sa jeune poitrine se souleva dans un sanglot désespéré.

— Qu'y a-t-il donc? demanda la tante.

Elle ne s'en doutait que trop.

— Oh! on lui a fait tant de chagrin, gémit Annie. Il est si malheureux! Et moi, je voudrais qu'il fût si heureux toujours!

Mme Bruce entoura de ses bras les jeunes épaules secouées par le poids trop lourd d'une douleur qui n'était pas faite pour sa frêle existence, et sans mot dire essuya les pleurs.

Mais quand Annie fut seule et que son chagrin ne courut plus le risque d'éveiller celui des autres, elle pleura longuement.

Quelque chose s'était brisé dans sa vie : elle savait que Harry ne l'épouserait pas, mais elle avait pensé l'avoir pour frère.

Et quand Zite l'aurait chagriné, blessé peut-être, elle aurait eu le droit, le devoir même, de poser

L1-] ROI DES MILLIARDS 1i5

sa main délicate sur la blessure, afin d'en apaiser la douleur.

Et les enfants de Harry l'auraient appelée : tante Annie.

Les enfants de Harry...

Combien elle les eût aimés, ces enfants de Harry... Marié à une étrangère, elle n'avait plus sur eux aucun droit, envers eux aucun devoir... Et pourtant, avec Zite, Harry n'eût pas été heureux... Que souhaiter alors?...

Ah! que la vie est difficile!...

On croit savoir ce qu'il faut espérer et l'on s'aperçoit que ce n'était pas cela du tout; que tout est peine, lutte et danger.

Et Annie pleura... pleura...

xvn

sous LA FALAISE

Le long d'un sentier étroit qui suit tous les détours de la falaise, Zite marchait sans hâte. A cette heure ardente, sous le soleil encore brûlant, malgré la saison déjà mûre, tout Newport se reposait à l'ombre des vérandas abritées ou des stores baissés. Le chapeau blanc de la jeune fille, avec ses deux ailes de Walkyrie, était le seul objet mouvant dans le paysage. Elle avait quitté la maison en tournant le dos à la ville, pour n'avoir pas à rencontrer Harry. Qu'il restât ou partît, elle ne voulait pas, ne pouvait pas le voir en ce moment. La pensée de cet homme qui l'avait tant aimée, qu'elle eût conduit avec un fil de soie, lui était maintenant odieuse et brutale comme une agression.

Comment s'y était-il pris pour lui échapper, alors qu'elle se croyait sûre de lui? Sûre... pas tout à fait, mais presque. Sept mois ne s'étaient pas encore

écoulés depuis qu'à Montréal, dans le salon mal meublé, mal éclairé, il lui avait offert sa -vie, qu'elle avait refusée.

Etait-ce l'absence?

Zite haussa les épaules.- Décidément, les hommes sont inconstants, s'il ne faut pas sept mois pour métamorphoser leur cœur! Ou bien est-ce qu'il ne l'aimait pas pour tout de bon et s'était imaginé l'aimer? Fantaisie d'adolescent?... Ellè^ haussa encore une fois les épaules, pleine de pitié pour cette pauvre nature.

Elle n'y voulait pas songer, et elle y revenait toujours : c'était insupportable. Puisqu'elle ne l'aimait pas, pourquoi pensait-elle à lui?

Zite s'interrogea sérieusement, avec application...

Non, elle ne l'aimait pas, pas du tout, ni à présent, ni jadis. Il l'avait toujours chapitrée; avec ce pédant, sa vie eût été un enfer. Il était fâché? Tant mieux, ce n'était que juste. Pourquoi lui avait-il causé tant de désagrément?

Elle regarda la mer, puis le continent voisin, au delà du courant d'eau bleue, semblable à un large fleuve, qui sépare cette île de rêve du monde des mortels; de la terre où l'on peine, travaille, gagne son pain quotidien; où des cheminées d'usines envoient leurs fumées sur le ciel qu'elles assombrissent, déversent leurs scories sur le sol qu'elles noircissent... le monde des travailleurs enfin...

Zite n'était pas une travailleuse. Oh! non! A Montréal, elle avait essayé très raisonnablement de penser à gagner sa vie, comme ces hommes et ces femmes, là-bas, sur l'autre bord; comme l'oncle Bruce...

C'est vrai! l'oncle Bruce gagnait l'argent qu'il dépensait, et aussi celui qu'il amassait. Zite lui pardonnait volontiers le premier, mais lui en voulait absolument du second. Elle chassa cette idée importune, comme elle chassait le souvenir de Harrv,

LK ROf DES MILLIARDS 127

cl regarda ses mains fîno?, ses doigts fuselés, ses clicvcux d'or embroussaillés, sa robe blanche, molle cl soyeuse, qui frôlait l'herbe avec un joli bruit...

« Les lis ne filent point! » pensa Zile en appelant à son secours l'Ecriture, comme ne manquent pas de le faire nombre de gens dans l'embarras.

Elle sourit de l'à-propos de sa citation, et reporta ses regards sur la ri^'e opposé^^...

Un train filait à toute vapeur vers le nord. C'était celui où Harry était monté, mais elle ne le savait pas. Un reste d'humeur lui revint et elle tourna le dos au soleil, qui l'aveuglait sur la mer éblouissante, pour regagner un endroit frais.

La falaise faisait une pointe avancée dans l'eau bleue, les vagues bondissaient joyeusement en écume de neige sur les roches hérissées... Une ombre s'interposa entre Zite et la route, au tournant du chemin. Un peu surprise, elle regarda celui qui, à cette heure singulièrem.ent choisie, avait eu la même idée qu'elle.

Et elle reconnut Dalbremont.

Il ôta son chapeau et se tint tête nue, comme |>our la laisser passer; mais, quand elle l'eut salué, il ne fit point le pas qui eût croisé leur routes.

Elle s'arrêta, pensant qu'il voulait lui demander quelque chose; il fît de même.

A plus d'une reprise, les deux jeunes gens avaient eu l'occasion de causer ensemble, mais jamais très longuement, malgré l'ardent désir qu'en éprouvait l'étranger. Zite l'attirait pour mille raisons; ses aspirations les plus ambitieuses n'allaient pas jusqu'à lui faire espérer d'être aimé d'elle; mais obtenir l'attention d'une si belle personne était déjà quelque chose, et peut-on prévoir où vous mène le plus fragile des commencements?

— Vous rentriez, mademoiselle? dit-il, toujours la tête nue, légèrement incliné devant elle.

Elle fit un geste d'indifférence. A cette heure de

sa vie, tout lui paraissait sans valeur, sans portée; elle avait joué, elle avait perdu, et elle n'avait plus de cartes! Que lui importait ceci ou cela? Cet homme entré par hasard dans la maison de son oncle, traité mieux qu'un subalterne, cet homme de belle prestance, qui parlait bien, avait du talent, disait-on, il en valait un autre, pour causer une heure; une heure précieuse pendant laquelle Zite oublierait la cruelle morsure de l'amour-propre blessé, saignant.

— La chaleur est bien forte pour y rester exposé, reprit-il d'un ton de respectueuse remontrance.

— Il y a des coins ombragés, répondit-elle en descendant quelques degrés taillés dans le roc.

Ils se trouvèrent sur le sable, où des rochers, pittoresquement groupés très probablement par la main de l'homme qui avait embelli la nature, offraient des sièges assez commodes. Elle s'assit; il restait debout. Elle lui indiqua une autre pierre; il obéit, et, par cette suite de circonstances aussi simples qu'imprévues, la nièce de John Bruce se trouva en tête en tête, dans un endroit isolé, avec un homme dont elle ne connaissait que l'extérieur et quelques morceaux de papier peint, signés d'un nom encore inconnu de tous.

Ce fut Zite qui entama l'entretien. Pourquoi ne le connaîtrait-elle pas mieux, ce beau garçon à l'air un peu théâtral, aux paroles éloquentes, à la voix sonore? Ce qu'il y avait en lui du cabotin ne la frappait pas, ou plutôt elle le mettait sur le compte de sa qualité d'étranger.

— Vous avez de la famille en France? demandât-elle en décrivant des quarts de cercle sur le sable avec le bout de son ombrelle.

— Personne, mademoiselle; personne de proche, veux-je dire, ni frères, ni sœurs. J'ai perdu mon père et ma mère; je suis seul et libre comme ces oiseaux.

Li: HOI l)i:S MILLIARDS 429

Il iiidi(|ua les nioucltes aj)[)iivoisécs qui volaient autour d'eux sans frayeur.

— Les oiseaux ont un nid, répliqua Zile, songeant non sans amertume qu'elle n'était pas près de bâtir le sien.

— J'espère en posséder un, quelque jour, fut la riposte, vive et nette.

Il sentait la poudre dans l'air, et se demandait le pourquoi de cette singulière entrevue.

— Dans votre pays, monsieur, demanda la jeune révoltée, encourage-t-on les longues fiançailles?

— Eh! cela dépend... Très longues, non, sans doute... de quinze jours à un an...

— Et on s'épouse au bout d'une année? On s'aime encore?

— Mais... oui, mademoiselle, fît-il, étonné du ton que prenait l'entretien. On s'aime davantage... osera is-je dire.

— S'aimerait-on cinq ans? fît-elle sans le regarder.

— Cinq ans? Je ne sais... c'est bien long! dit-il, perplexe.

Elle pensa :

■ — Il ne connaît pas la clause qui me lie!...

Puis elle ajouta d'une voix brève :

— C'est aussi mon opinion! Cinq ans de fiançailles!... Songez donc!

— Vous ne croyez pas qu'on puisse aimer cinq ans, dans l'attente? fît-il, enhardi.

— Je ne crois pas qu'on puisse aimer cinq mois! riposta la jeune fille avec un rire ironique.

— Vos compatriotes vous ont donné une bien fâcheuse idée de la constance des hommes! dit-il, de plus en plus hardi. Je vous assure que lorsqu'une personne aimée possède les mérites, les charmes qui l'ont fait souhaiter pour épouse, dans nos infidèles pays d'outre-mer, on sait attendre...

— Pas cinq ans! Vous l'avez dit vous-même, riposta Zite d'un ton sec.

Il l'examina sans qu'elle y prît garde, tant elle était préoccupée de son souci. L'habitude du flirt avait déjà donné à la jeune fille celte extrême audace apparente qui choque les Européens, et qui n'est pas forcément l'annonce d'une pareille audace morale. Alais Dalbremont habitait les Etats-Unis depuis trop peu de temps pour avoir saisi cette nuance. Et d'ailleurs il n'était pas un homme de nuances.

— Chez nous, mademoiselle, dit-il avec un sourire persuasif qui seyait à son visage régulier, à ses traits bien modelés, chez nous, quand les parents sont par trop déraisonnables, on leur envoie des sommations respectueuses, qui ne le sont guère...

— Et les parents déshéritent les coupables?

— Cela s'est vu, répondit-il, en continuant de sourire. Mais presque toujours ils désarment, et l'on se réconcilie au bout de peu de temps.

— Oui, fit Zit d'un air rêveur, on se réconcilie parfois.

— Toujours! Comment voulez-vous tenir rigueur à des êtres bien-aimés qui, en définitive, n'ont fait que suivre les lois de la nature?...

— Oh! dit Zite d'un ton hautain, la nature n'a rien à voir là dedans. Un mariage est un contrat, il faut que le contrat soit valable. D'autre part, il faut qu'on ait un nid, comme vous disiez; c'est pour cela, je présume, qu'on se marie.

Dalbremont s'inclina silencieusement. Quand Zite prenait cet air-là, on ne pouvait plus passer outre; quelques-uns l'avaient déjà appris à leurs dépens. Après un temps de repos, il reprit très doucement, du ton d'un homme désireux de s'instruire :

— En ce pays, on ne se marie que par sagesse et raison? Je m'étais figuré, au contraire, que les mariages d'amour y étaient en grande majorité.

— Certainement, répondit-elle avec une absence de logique triomphale; mais l'un n'empêche pas l'autre 1 II faut vivre.*.

Dans la buuclie de celle jeune fille, d'un rang si élevé, d'une éducalion si {)arfaile, cette parole était singulière; singulier aussi, ce tôte-à-têtc au pied de la falaise avec un homme doublement étranger...

Dalbremont n'avait pas beaucoup de scrupules et son astuce lui tenait lieu de finesse : il comprit que Zitc avait dû ressentir un désappointement profond et que son esprit en était bouleversé au point de lui faire perdre toute mesure.

Il la croyait l'héritière de son oncle, au moins pour une part : ignorant des mœurs américaines, il croyait aussi qu'elle recevrait une dot en se mariant. Une femme désappointée est capable de faire, sous le coup du dépit, bien des choses dont elle se repentira toute sa vie, mais que la colère du moment présent l'empêche de juger sainement... Pourquoi ne pas tenter la fortune de ce côté-là comme de l'autre?

Sans quitter son siège rocailleux, Victorien pivota un peu plus sur lui-même et se trouva ainsi rapproché de Mlle Debrode.

— Vous ne m'avez jamais dit un mot, ni même laissé entrevoir ce que vous pensiez de mes travaux? fit-il d'une \oix extrêmement douce et résignée.

— Mais c'est très bien, à ce que je crois, répondit-elle, soudain ramenée aux réalités de la vie courante. Je n'entends rien à la peinture, personnellement...

— Je croyais avoir entendu dire à M. Bruce que vous étiez une artiste consommée, insista Dalbremont.

— Oh! parce que je chante? C'est tout différent. Mais, chez nous, tout le monde pense du bien de vous...

— Et... et vous?

— Moi? je fais comme les autres, répondit-elle, reprise par le besoin de flirter, aussi dangereux,

aussi capiteux que ii'impoilc lequel des poisons enivrants.

— Vous êtes mille fois trop bonne, dit-il en rougissant de plaisir. Savez-vous que j'ai entrepris là une œuvre considérable, destinée à faire parler d'elle au moins autant, probablement beaucoup plus que les célèbres panoramas français?...

— Vraiment? fit Zite en le regardant avec intérêt.

— Oui, certes, il y a là pour moi, dans un avenir très rapproché, toutes les bonnes choses du monde, la notoriété et la fortune...

Elle le regarda avec plus d'attention.

— La fortune? Je croyais qu'avec la peinture on devenait riche et célèbre seulement sur ses vieux jours... Aucun des grands peintres de notre époque n'est jeune; quelques-uns sont même très âgés...

— D'accord; ici, c'est tout différent. Dans un an, dix-huit mois au plus, ma fortune sera faite. J'aurai reçu des mains de votre oncle une somme assez ronde...

— Oui, fit Zite préoccupée, il dit que vous ne donnez pas vos coquilles...

Tous deux se mirent à rire en échangeant un regard.

— Et ensuite, d'autres voudront avoir la même chose, — ou quelque chose de différent, que je puis faire aussi... Ce pays m'aura été favorable, madeselle, puisqu'il m'aura apporté les trois biens qui sont le rêve complet d'un homme...

Elle l'interrogeait de ses yeux magnifiques, pleins d'une innocence à demi réelle.

— La fortune, la gloire et...

Il se tut, se leva, la salua très bas et se tint prêt à partir. Le soleil n'était plus aussi brillant, des ombrelles claires commençaient à émailler les pelouses; des canots légers quittaient les petits havres, guidés par la fleur de la jeunesse du pays. La vie mondaine reprenait son cours.

— Et?... interrogea Zile.

— Je n'oserais vous le dire maintenant, mademoiselle; peut-être n'oserai-je jamais...

Il salua une dernière fois et remonta en courant le pelit escalier.

— Kh bien, il a de L'aplomb! pensa la jeune fille. Ne m'a-t-il pas fait bel et bien une déclaration, là, dans la propriété d'IIester Raven? C'est égal, ces étrangers ont une autre manière de dire le» choses... Mais quel aplomb! Si je l'avais poussé, il m'aurait offert sa main, avec, dedans, comme disent les auteurs à la mode, l'argent de l'oncle Bruce! Et moi, reprit-elle avec un retour sur ellemême qui raviva son humiliation, je n'ai rien dans lî mienne, ni l'argent de l'oncle Bruce, ni celui d'un autre... Peut-être la tante Laure m'aiderait-elle? El puis l'oncle se calmerait bien une fois ou l'autre. Mais il ne faudrait pas qu'il connût la condition des cinq années d'attente, ce M. Dalbremont! Il est peut-être le seul homme autour de nous qui n'en ait pas connaissance... Oh! ne rien pou^■oi^ faire, rien! Etre réduite à se demander si un passant peut ou\rir ma cage!

Elle tordit légèrement le bout de ses doigts élégants et fît craquer ses jointures; il paraît que cela soulage certaines personnes quand leurs nerfs sont tendus.

— Je vais demander conseil à Rester; elle est fine comme une aiguille, elle me donnera peut-être une idée.

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