HESTER RAVEN
Rester Uaven était la plus riche propriétaire de ce côté de l'île après Bruce, dont les jardins tou-
chaient aux siens. Elle avait été très belle une dizaine d'années auparavant; un accident dans un bal, où ses vêtements avaient pris feu, l'avait laissée vivante, mais défigurée, boiteuse et, pour une personne qui avait fait du monde l'unique objet de sa vie, cent fois pire que morte.
Son fiancé avait manqué une occasion rare de se montrer magnanime : tant que Rester avait éié étendue sur son lit entre la vie et la mort, il avait décemment fait prendre de ses nouvelles chaque matin; mais lorsqu'elle avait été rétablie, c'est-à-dire défigurée de visage, boiteuse et couturée de cicatrices par tout le corps, il lui avait écrit une lettre, admirable en son genre :
« Ne pouvant se résoudre à contempler le chagrin de celle dont il avait adoré la radieuse beauté, il lui rendait sa parole et la priait d'agir de même à son égard. »
Hester n'avait pas encore tenu de plume entre ses doigts blessés; elle en prit une pour répondre, et ne devait plus oublier cette minute. Jamais elle ne put écrire le moindre billet sans se rappeler l'horreur de cette défection inattendue.
Le fiancé fut libéré séance tenante, et la jeune fille partit pour l'Europe, où elle espérait un miracle de la science pour recouvrer au moins une part de ce qu'elle avait perdu. Le miracle se fit, presque. Les lignes du visage reprirent une forme; la peau demeura atteinte, mais, sous une voilette, il n'y paraissait guère; la jambe lésée resta trop courte, Hester devait boiter toute sa vie; mais l'adorable Louise de La Vallière ne boitait-elle pas?
Lorsque, après une absence de trois ans, Hester revint, ses amies furent surprises de ne pas la trouver aussi laide qu'elles l'avaient supposé. On lui en adressa mille compliments, elle reçut des offres de mariage... Ses millions n'avaient pas été entamés par le feu.
Mais l'esprit et le cœur de la jeune fille étaient changés à jamais. Elle était devenue amèrc et sceptique... Etre épousée pour l'amour de ses millions? Non! Son esprit jadis moqueur s'était fait cruel. Quoiqu'elle fût généreuse et sût donner à propos, elle méprisait profondément les trois quarts et demi de riiumanilé. Son corps était guéri, mais son âme demeurait ulcérée...
Un certain attrait l'avait poussée vers Zite, dont elle admirait la royale beauté. Non qu'elle l'aimât; la douceur de l'amitié ne pénétrait plus dans ce cœur blessé; mais elle se plaisait à voir vivre une créature aussi belle qu'elle l'avait été elle-même, aussi intelligente, et presque pas meilleure qu'elle l'était devenue à présent.
C'est là que Zite allait chercher un conseil.
— Ce qui m'amène? dit-elle. Un monsieur, un Français, à ce qu'il dit, vient de me faire une belle déclaration, toute flambante.
— Un Français? De bonne famille, j'espère. Ils sont tous nobles, ceux qui nous tombent par bateau pour épouser nos dollars.
— Je ne sais pas s'il est noble. Il s'appelle Dalbremont. Peut-être D, avec une apostrophe
— C'est à savoir, répondit la patricienne. Et puis, que fait-il?
Zite se trouva un peu embarrassée. Le plus grand secret devait entourer les projets de l'oncle Bruce, et elle avait été avertie de n'en parler à qui que ce fût hors de la maison.
— Il fait de la peinture, dit-elle évasivement; il s'est engagé dans une grosse affaire, où il gagnera beaucoup d'argent.
— Très bien, l'argent, répondit la sceptique Hestcr. Cela fait passer par-dessus tout, ou presque tout. Cependant, pas par-dessus les mauvaises manières. Est-il bien élevé?
— Oui.
Il y eut un silence. Rester reprit :
— Et pourquoi me parlez-vous de ce monsieur que je ne connaîtrai jamais?
Zite éclata.
— Parce qu'il est le seul, le seul, entendez-vous, Hester? le seul aux Etals-Unis qui ignore la clause indigne par laquelle je suis faite prisonnière. Il ne sais pas que je suis iaboo, défendue contre tous, jusqu'à ma vingt-cinquième année! Et c'est quelque chose, allez! C'est une bonne note pour lui et c'est une carte dans son jeu que de l'ignorer.
— Vous l'épouseriez, s'il vous demandait?
— Peut-être... répondit Zite, dont l'être intime recula devant la proposition ainsi crûment présentée.
— Sans le prévenir?
— Si je le prévenais, il ferait comme les autres!
— C'est possible, en effet; et, si vous faites ce coup-là, que croyez- vous qu'il en résulte?
— C'est ce que je suis venue vous demander, répondit Zite en la regardant bien en face.
Hester hésita.
— Bah! après tout, dit-elle, le pis qui puisse arriver, c'est que John Bruce ne vous donne rien! Mais il n'est pas méchant, votre oncle; il n'est pas assez méchant pour son âge et pour sa fortune; il n'est pas assez méfiant non plus. Cela lui jouera des tours... Il se mettra en colère, menacera de tout casser, et puis se calmera, comme du lait qu'on retire du feu. Vous êtes décidée à vous marier, ma jolie Zite?
— Absolument.
— Eh bien, essayez... Après tout, il y a le divorce! C'est, au fond, la seule consolation qu'on ait encore trouvée au mariage.
Hester rit d'un rire amer.
— Vous croyez qu'il faut essayer?
— S'il a de l'argent, s'il est de bonne famille et bien élevé, pourquoi pas? L'aimez-vous?
— Oh! non! s'écria Zite.
— Pourquoi cette rage de vous marier, alors? La belle orgueilleuse ne répondit pas. Elle ne
voulait pas avouer l'humiliation subie le matin môme grâce à la fermeté de son cousin.
— Je ne veux pas rester chez mon oncle, dit-elle; a Montréal, j'étais plus heureuse.
— Ça, c'est une raison. Alors... allez, bel oiseau révolté!
Zite fut sur le point d'avouer que la fortune de Dalbremonl dépendait uniquement de Bruce, pour l'heure; mais c'était très compliqué : elle préféra se taire.
— Vous m'approuveriez? demanda la coquette. Et la société, m'approuverait-elle?
— Oh! la société... Si vous vous mettez à vous occuper de la société... Il y aura du pour et du contre. Faites ce qu'il vous plaît, c'est ma devise. C'est tout ce que vous vouliez de moi? Alors, au revoir; car vous m'avez fatiguée, avec vos nouvelles. Bonsoir.
Zite retourna chez son oncle le cœur plus lourd que jamais.
l'engagement
A partir de ce jour, les rencontres de Zite avec Victorien ne furent pas rares. Souvent, il la trouvait sur la falaise, assez loin de la villa, où elle semblait retourner. En quelques rapides enjambées, il la rejoignait et ils marchaient côte à côte quelques instants; puis elle continuait sa promenade et il entrait dans la maison, pour causer avec Bruce du fameux projet, tous les jours amplifié et qui devenait véritablement colossal.
De ces courtes entrevues, rien ne sortait de bien positif, sinon que les jeunes gens avaient pris l'habitude de se voir et de se parler en camarades. Chacun d'eux savait ce qu'il souhaitait au fond de lui-même, et ni l'un ni l'autre ne se sentaient la résolution nécessaire pour prononcer une parole irrévocable.
Zite avait peur; malgré la frénésie qui la poussait vers ce qu'elle croyait être la liberté, elle n'avait pas grande confiance dans l'étranger. Que savaitelle de lui, en réalité? Fort peu de chose.
Ce qui l'excusait, ce qui était fait pour lui mériter plus tard l'indulgence et la pitié des siens, c'est le sentiment de son honneur virginal. Elle était audacieuse parce qu'elle était chaste, et ne croyait pas mal agir, puisqu'elle se réservait tout entière.
La jeune Canadienne n'avait rien de commun avec ces fillettes perverties qui dégustent l'amour comme un gâteau, faisant bon marché de leurs mains, de leurs bras, voire de leurs lèvres... Zite était trop fière pour leur ressembler; celui qui obtiendrait son baiser serait son mari; nul autre, ni avant, ni après, et elle ne se servirait pas de ces grossiers moyens d'attirer un amoureux. Elle arriverait au mariage toute blanche, toute pure, comme sa robe d'épousée.
Victorien avait compris ce côté d'une nature dont l'orgueil était la vertu, autant que le péché, et, trop sage pour risquer de perdre la partie, il restait dans les limites où elle voulait le maintenir.
Seulement, il avait hâte d'obtenir un engagement, une promesse, craignant, dès le retour à New-York, qui ne pouvait plus beaucoup tarder, d'être évincé par un plus riche.
De son côté, Zite tremblait qu'il n'apprît la terrible condition des cinq années d*atténte; chacun d'eux se pressait vers le but, et, autant l'un que l'autre, ils s'efforçaient de se dissimuler réciproquement leur pensée.
LK ROI I)i:s MILLIARDS 131
Les matinées devenaient fraîches; les robes de laine avaient remplacé les molles mousselines; les pluies pouvaient survenir, et se parler librement serait impossible, une fois que la famille aurait quitté Newport. Dalbremoni se décida à brûler ses vaisseaux.
Il avait gardé sa plus forte carie pour ce jour décisif. Trop habile pour ne pas voir que l'amour n'était pour rien dans les sentiments de la jeune lille à son égard, il les attribuait à l'ambition... Mais l'ambition prend bien des formes, revêt bien des déguisements...
Pourquoi cette héritière choisirait-elle un aventurier étranger, — au fond il s'avouait bien ne pas être autre chose, — alors qu'elle pouvait choisir parmi toute la fleur de la jeunesse de son pays?
— Ce doit être le nom, pensa-t-il; elle parlait, l'autre jour, des titres nobiliaires avec gourmandise! Et j'ai eu grand tort de ne pas débarquer avec la particule... Mais elle n'était pas sur mon passeport, celte maudite apostrophe... Mon passeport... Eh bien, quoi? n'est-il pas à moi? J'ai eu assez de mal à le faire! Et je suis capable d'en faire un autre... Du reste, on ne m'a jamais prié d'en montrer un... Elle aura l'apostrophe, la belle aux cheveux dorés; et même un titre de baronne avec! Une généalogie n'est pas plus difficile à fabriquer qu'une aquarelle, c'est même plus facile. Et puis elle aime un nom glorieux? Un nom qui ne sente ni le pétrole, ni les denrées coloniales, ni les charbons en gros?... Je serai bientôt illustre, n'en doutez pas, mademoiselle! De gré ou de force, votre oncle, le Roi du Papier, y prêtera la main!
Pendant qu'il l'aposlrophait en imagination, Zite venait à lui en réalité, vêUie d'un costume en velours côtelé gris argent, qui la rendait blanche comme une tasse de crème. Ses yeux foncés brillaient^ le vent jouait dans sa chevelure mousseuse :
140 LE ROI DES xMILLIARDS
jamais il ne l'avait vue si complètement belle. II fut forcé de s'avouer qu'elle était trop belle pour lui... Mais qu'importe, puisqu'elle allait l'accepter?
Ils avaient laissé tomber les formules banales, et, sans s'appeler par leurs prénoms, ils ne se disaient plus monsieur et mademoiselle qu'en public.
Il tendit sa main, un peu commune, quoique très soignée : elle y mit la sienne, si délicate; ils se serrèrent le bout des doigts, les desserrèrent et marchèrent en silence, côte à côte.
— Nous partons dans huit jours, dit Zite, tout à coup; jeudi prochain. Il y aura un grand bal mardi chez Hesler Raven... Voulez-vous une invitation?
Le cœur de Victorien sauta dans sa poitrine. Une invitation chez cette fière personne, où l'on avait tant de peine à se faire admettre! C'était ses lettres de grande naturalisation : il allait entrer dans le vrai monde, par la grande porte, au lieu de s'y faufiler par la petite, grâce aux services rendus, comme il l'espérait la veille encore.
— Si je le veux? fît-il; vous m'ouvrez le Paradis! Jo ne saurai jamais vous dire assez merci.
Zite sourit : ce sourire énigmatique, dont elle usait parfois, lui donnait un grand charme, et un charme dangereux.
— Vous aurez votre carte demain, fit-elle, à votre nom.
— Nous y voici! pensa l'heureux mortel. Oui, répondit-il tout haut, avec une apostrophe... et même un titre de baron, si vous le voulez bien.
Elle le regarda, surprise.
— Vous ne nous l'aviez pas dit? fît-elle, mi-contente, mi-fâchée.
— J'étais venu ici chercher à refaire ma fortune, répliqua-t-il hardiment; mon titre ne m'eût pas servi, et je ne voulais pas le laisser traîner.
— C'est une erreur! fit Zite d'un ton décidé. En ce pays, un titre sert toujours.
LK KOI 1)1:8 MILLIARDS 441
— A (juoi?
— A se marier, tout au moins!
Elle se mordit les lèvres, mais le mot était prononcé. Elle attendit la réponse les yeux baissés.
— Je voulais être choisi pour moi-même, répondit-il.
Rien à répondre à ce noble sentiment, Zite trouva que c'était bien. Et puis, un tortil de baronne, cela fait bien aussi; elle était contente; sa bonne humeur revint.
— Mais j'ai mieux que cela, ou tout autant pour le moins, à offrir à la fée bienfaisante qui voudra bien m'accepter, pauvre que je suis, reprit-il avec une humilité feinte.
Elle Técouta sans le regarder, mais avec une attcjition si profonde qu'elle entendait son sang battre dans ses artères.
— ■ Ce travail que M. Bruce m'a confié, continual-il, en baissant la voix, nul autre que moi ne peut le faire...
— Vous l'avez dit, interrompit-elle.
— Oui, mais j'ajoute ceci : pour être en état de l'exécuter j'ai dû demander les plans secrets du réseau des chemins de fer; je les possède tous.
Elle leva brusquement les yeux sur lui.
— Vous les avez copiés? fît-elle; c'est mal!
— Je ne les ai pas copiés. Est-ce ma faute, si ma mémoire est exacte et fidèle?
Il mentait impudemment : les plans étaient calqués jusque dans leurs moindres détails; mais elle était ignorante de ces choses et le crut sur parole.
— De sorte, reprit-il, que si, par un hasard que je ne puis prévoir, je venais malheureusement à déplaire à monsieur votre oncle, sa colère contre moi ne durerait pas bien longtemps... Non seulement je lui serai nécessaire, mais il pourrait craindre, s'il est méfiant, quelque dangereuse indiscrétion de ma part, dont je suis pourtant bien incapable, je
VOUS l'aflirme! ajouta-t-il en meltant sa main sur son cœur pour le prendre à témoin de sa sincérité.
Zite ne voulut pas s'arrêter à réfléchir à des choses si compliquées. Le résultat de ces paroles était que Bruce ne pourrait pas se brouiller complètement avec Dalbremont, même s'il le voulait. Alors tout empêchement au mariage s'en allait en fumée.
Elle s'arrêta net. Ils n'étaient plus loin et les arbustes allaient cesser de les cacher à la vue des habitants de la villa.
— Pourquoi m'avez-vous fait cette singulière con^ fîdence? demanda-t-elle, les deux mains appuyées sur la pomme de son ombrelle, plantée dans le sol.
— Parce que je vous aime, et que, si vous y consentez, nous pouvons être mariés dans huit jours, répondit-il, avec la même tranquille audace.
Dans huit jours!.., Zite se sentit pâlir. Sa destinée était devant elle, dans la personne de cet homme, qu'elle connaissait à peine, qui lui plaisait médiocrement, et dont le mérite principal était d'avoir dans sa main la clé des champs : au moins le croyaitelle. Un autre mérite était la noblesse du nom, dont les républicaines d'outre-Atlantique font si grand cas : le tortil de baronne venait de tomber dans la balance au moment exact pour la décider.
— Huit jours? fit-elle d'une voix étranglée.
— Avant même, si vous y daignez consentir, reprit-il avec les dehors de la plus chevaleresque galanterie.
Il pouvait maintenant s'octroyer le luxe d'être séduisant, puisque les grandes lignes de l'affaire étaient fixées.
— Pourquoi si vite? demanda la jeune fille, émue de crainte virginale, de frayeur réelle, de tendresse sincère pour ceux qu'elle allait quitter d'une façon cruelle et imprévue.
— Parce que, ce délai passé, nous aurons beaucoup plus de peine à nous entendre. Et, si vous m'en
croyez, nous ne dirons rien à M. ni à Mme Bruce.
Elle le regarda de ses grands yeux profonds. Comme il avait tout |)révu! N'était-ce pas un pru effrayant?
— ■ Voyez-vous, contiima X'iolorien, ils ne seront pas contents. C'est certain.
Zite ne le savait que trop; elle baissa les yeux.
— Tandis que, la chose faite, ils seront bien obligés de céder; je vous ai dit pourquoi. Vous vous épargnerez ainsi des scènes pénibles : pénibles pour eux aussi; et, dès le lendemain, ils seront prêts à pardonner.
Elle écoutait, la tête basse, d'un air humilié!
— Il faudrait nous faire marier par un clergyman obligeant. Je sais avec quelle facilité ces choses peuvent se faire : c'est une question d'argent, et même de peu d'argent. Si vous voulez, le soir du bal de miss Hester Raven, — toutes les circonstances semblent conspirer en notre faveur, en vérité! — au lieu de danser, nous partirons ensemble, et, le lendemain, nous reviendrons... mariés.
Elle souffrait vaguement et cruellement à la fois. Elle avait ce qu'elle avait voulu et elle n'était pas contente. Ce mystère semblait la rabaisser à ses propres yeux; et puis... fuir avec un homme... Et s'il ne l'épousait pas?
— Non! se dit-elle, c'est son intérêt! Il aurait trop à perdre!
— Vous n'avez pas dit oui... ma... ma fiancée? dit Victorien doucement.
— Je demanderai conseil à Hester, répondit-elle.
— Et la réponse? Comment la connaître? Vous n'auriez pas la cruauté de vous dédire... pourtant...
— Vous l'aurez avec le billet d'invitation. Mais, ajouta-t-elle avec un dernier instinct de défense personnelle, pourquoi ne pas rentrer ici aussitôt mariés? Je sors quand je veux, je vais où je veux... n'importe quel jour, dans l'après-midi, nous pour-
rions nous faire marier et revenir chez mon oncle sur-le-champ. Ce serait beaucoup mieux à mon gré!
Il eut un sourire dont elle ne comprit pas la portée, heureusement pour lui.
— Vous ne pouvez pas savoir, chère, dit-il. Elle avait un peu froncé le sourcil, à ce mot familier; il reprit plus sagement :
— Vous ne sauriez vous rendre compte, étant trop jeune, que ce mariage-là pourrait soulever des difficultés. Supposez qu'on vous enferme et qu'on nous empêche de nous rencontrer ensuite? Cela s'est fait!
— Je voudrais voir cela! fît Zite, les yeux brillants de colère.
— Ils le pourraient. Je suis étranger, je ne saurais invoquer les lois sans de longues difficultés; et, d'ailleurs, dans ces sortes de contestations, c'est toujours le plus riche qui a le dessus.
— Mais vous disiez tout à l'heure que mon oncle ne peut rien contre vous?
— Sans doute, fit Dalbremont pris à son propre piège, mais il peut nous séparer pour des semaines et des mois... Et je vous aime, ma chère fiancée... Vous devez bien faire un petit sacrifice pour celui qui ouvre la porte de votre cage.
Zite se sentit devinée : elle eut décidément peur. La maison de miss Raven était tout proche; elle eut envie de s'y réfugier, de demander secours, de rompre brusquement les nœuds qu'elle venait si follement de nouer autour d'elle. Et puis une crainte étrange la saisit, une crainte que les femmes, les jeunes filles surtout, sont seules à même de comprendre. Elle eut peur, en reculant, de se montrer ridiculement prude et sotte... Elle acceptait cet homme pour mari; une fois ou l'autre, elle le suivrait... pourquoi pas le jour qu'il avait désigné? Il avait raison : dans le remue-ménage de cette fête,
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leur fuitu passerait iiiapcrgu<3, la scène inévitable serait renvovco au lendemain... ce serait toujours autant de gagné.
— Je vais en parler à Hesler, dit-elle, et, si elle ne me déconseille pas... je ferai ce que vous demandez.
Victorien allait compromettre irrémédiablement sa cause par quelque manifestation intempestive, car si rusé qu'il fût, il ne connaissait pas les délicatesses d'une âme de jeune fîlle; pour son bonheur et le malheur de Zite, le gong résonna, faisant trembler Tair au loin sur les vaguelettes bleues, frangées d'écume.
— Allez, dit-elle, d'un ton impérieux, je rentrerai après vous. Et prenez garde à ma sœur, ne me regardez pas; elle m'aime tant... elle a sans cesse les yeux tournés vers moi...
Le cœur de Zite se gonfla de larmes irrépressibles.
— Elle devinerait à force de m'aimer, reprit-elle. Soyez pareil aux autres jours.
Elle le congédia d'un dernier geste et il s'en fut vers la villa, ébloui, abasourdi, ne comprenant pas la rapidité de son bonheur, et pourtant certain de le tenir dans ses mains.
— Pourquoi a-t-elle consenti? se demandait-il, reconnaissant avec justesse l'invraisemblance de l'aventure. Dépit amoureux probablement... Oh! bien! je l'en guérirai.
Il arriva, s'excusa du retard, présenta son portefeuille avec trois nouveaux « sites », et se mit à table au milieu de cette famille qui allait devenir la sienne.
Peu après, Zite entra, si pâle que sa tendre sœur en eut le cœur apitoyé.
— Tu es malade? lui dcmanda-t-elle à voix basse, pendant qu'on les servait.
— Du tout. J'ai eu froid. Il est temps de rentrer
en ville, tante Laure, dit la nouvelle fiancée. Vous ne vous figurez pas comme le vent est frais avant midi.
— Surtout à l'ombre, fit observer l'oncle John. Laure, ma chère, faites faire les malles. C'est donc bien nécessaire d'aller à ce bal de miss Raven? On ne peut pas s'en dispenser?
— C'est le dernier de la saison, répondit Mme Laure, en regardant tour à tour ses nièces avec bonté. On ne dansera plus guère qu'après Noël. Laissez les enfants s'amuser, mon ami.
— AU right! répliqua Bruce en reprenant du jambon.